‹ Liberté et socialisme, ou, Discussion des principes de l'organisation duChapitre 25 sur 42 · OUVRIERS ET PATRONS · texte numérisé non relu

OUVRIERS ET PATRONS

d^eipliquer cette proposition, qui semble au premier abord un peu paradoxale.

Prenons pour exemple Tindustrie des sièges dont nous avons déjà parlé. Quelle est, dans la société, la position, ou, pour parler plus exactement, la fonction des fabricants de sièges, tant patrons qu'ouvriers? Cette fonction est de fournir au public les sièges dont il a besoin, exactement comme la fonction des médecins est de guérir, et celle des militaires de tuer, à un moment donné, le plus grand nombre d'hommes dans le moindre temps possible.

Toutes ces fonctions ont cela de commun, que chacune d'elles est destinée à satisfaire, aux meilleures conditions possibles, un besoin social. Mais la hiérarchie des hommes qu'elles emploient n'est pas régie par les mêmes règles. Dans l'état militaire, le grade et Tavancement sont déterminés par l'appréciation et la volonté des supérieurs, sans discussion; tandis que dans l'industrie, le grade et Pavancément sont déterminés par des contrats librement discutés et consentis. D'un côté règne l'autorité ; de Tautre, la liberté.

Dans l'industrie et sous l'empire de la liberté, la loi souveraine est celle de l'offre et de la demande. Ainsi le nombre des hommes employés dans Tindustcie des sièges est déterminé par le nombre de sièges que demandent les consommateurs; et la rémunération de tous ces hommes, tant ouvriers que patrons, par le prix auquel les consommateurs consentent à payer les sièges.

Cette quantité et ce prix étant donnés, il s'est formé, par une suite de contrats, un certain nombre de grotipes appelés entreprises^ dirigés chacun par un chef appelé pa-

trofiy sous sa responsabilité et dans les conditions que chacun connaît. L'entreprise étant formée, la rémunération de la totalité de ceux qui y concourent dépend de la vente de la totalité de leurs produits.

Maintenant, il est clair que si le public demande plus de sièges qu'auparavant, cette rémunération doit augmenter, et que si le public demande moins de sièges, celte rémunération doit diminuer, et c'est ce qui arrive, en effet, parla force des choses.

Reste à partager la rémunération totale, toujours plus ou moins variable, entre patrons et ouvriers. Il est tacitement convenu que les petites variations en plus et en moins sont au compte du patron. Celles qui sont plus considérables, ou qui ont un caractère plus durable donnent lieu ordinairement à un nouveau partage, à une nouvelle fixation des salaires. Cette fixation nouvelle a lieu par le jeu des mêmes forces que le partage primitif, dans les conditions suivantes :

Le patron ne cousent à être et à rester patron qu'autant qu'il retire de ses capitaux et de son travail personnel un revenu équivalent ou supérieure celui que lui donnerait remploi de ces capitaux et de ce travail dans une autre branche d'industrie. De même, louvrier n'est et ne reste ouvrier en sièges qu'autant que son travail lui donne un salaire égal ou supérieur à celui qu'il obtiendrait dans une autre branche d'industrie. Si les prétentions de Touvrier rendaient la condition du. patron si mauvaise qu'il eût avantage à changer d'industrie, elles ne pourraient évidemment être satisfaites, pas plus que celles du patron, si elles arrivaient à une exagération du même genre. Chacun

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sent cette limite, lors même qu'on ne comprend pas bien comment et pourquoi elle existe.

Prenons la question telle qu'elle est posée actuellement. Le public demande-t-il plus de sièges qu'auparavant? Les commandes abondent dans tous les ateliers : le nombre des ouvriers employés cesse d*étre suffisant pour satisfaire cette demande croissante. Que faut-il faire? Il faut bien de toute nécessité que le nombre des ouvriers augmente, ou que les commandes diminuent, ou que Tun et l'autre faits se produisent à la fois. On commencera ordinairement par contenir les commandes au moyen d'une augmentation de prix, qui ajoute à la rémunération totale de ceux qui font les sièges au profit du patron.

En ce cas, évidemment, les ouvriers peuvent demander avec convenance et succès une augmentation de salaires, c'est-à-dire une part dans l'accroissement permanent de rémunération survenu dans l'atelier. Voyons comment les choses se passent s*ils ne demandent pas cette augmentation, et comment les choses se passent s'ils la demandent et l'obtiennent.

Dans le premier cas, les patrons faisant des bénéfices supérieurs à ceux des autres industries, il s'en établit de nouveaux, ou ceux qui existent veulent étendre leurs affaires. Soit que* l'une ou l'autre chose arrive, on demandera des ouvriers en plus grand nombre, et pour les obtenir il n'y a qu une voie, l'augmentation de salaires. Si les ouvriers la demandent et Tobtiennent dès les premiers temps, leur nombre augmente plus vite, de manière à satisfaire plus promptement les demandes du public. Voilà pourquoi il est utile au public que les ouvriers obtiennent,

en ce cas, le plus tôt possible, Taugmentation de salaire qui leur revient.

Il va sans dire que les mènoes faits se passent, mais en ordre inverse, lorsque le public demande une moindre quantité de sièges.

On comprend par là qu'il y ait dans toute demande d'augmentation ou de réduction de salaires une appréciation de fait très-délicate» dans laquelle il est très-facile de se tromper, et dans laquelle il n'y a d'autres juges compétents que les intéressés, parce qu'ils sont mieux placés que personne pour savoir la vérité, et que, s'ils se trompent, ils portent la peine de leurs erreurs.

Il y aurait un autre cas où la demande d'augmentation de salaires serait légitime, ce serait celui où, la valeur de la monnaie ayant baissé relativement à celle des objets de première nécessité, le salaire en argent se trouverait inférieur à ce qu'il était auparavant. Une variation semblable affecterait les ouvriers de toutes les industries, appellerait une rectification de tous les salaires et du prix de tous les produits. Mais il est clair qu'une rectification de ce genre commencerait par les industries qui prospèrent.

Ce qu'il importe d'établir dans les discussions de ce genre, c*est que la fixation des salaires n'est pas du tout une question de caprice et de bon vouloir : elle se fait par l'application d'une loi bien autrement inviolable que celles des législateurs les plus absolus. Il ne servirait de rien de lutter et de se débattre contre elle, parce que ni ouvriers, ni patrons ne peuvent s'y soustraire. Ni les uns ni les autres ne doivent s'irriter ou éprouver des scrupules, lorsque se pose la question d'une augmentation ou d'une

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