LE MOUYEMENT DES SALAIRES
mentatioD de leurs salaires a eu lieu spontanément par raccroissement de la demande et le petit nombre de bras qui s'offraient sur le marché, par le jeu naturel de l'offre et de la demande.
Le mouvement rencontre dans les villes plus d'obstacles et de difficultés réelles : il continue avec énergie ; mais il faut se garder de croire que ce soit encore une évolution terminée. Ce qu'on peut affirmer seulement, c'est que les discussions relatives aux salaires ont été conduites avec beaucoup de mesure et de prudence, grâce à la résolution adoptée dès l'origine par le gouvernement de n'y prendre aucune part. Sous ce rapport, on peut dire qu'un grand progrès s'est accompli.
On^a pu remarquer aussi que les patrons n'ont généralement opposé ancune résistance au mouvement. Dans plusieurs corps d'état, les demandés des ouvriers ont été bien exorbitantes : cependant on a consenti presque toujours à les accepter, comme si elles ne devaient rien déranger. Au point de vue de Tintérêt collectif, il e>t utile que les patrons aient pris ce parti : c'a été un moyen d'éviter les grèves, les discussions irritantes et les suspensions de services. Mais ils n'ont pu obtenir ce résultat qu'au prix de grands sacrifices, en partageant avec les ouvriers les chances d'une expérience délicate et pénible.
En effet, une fois les demandes des ouvriers satisfaites, le problème n'est pas encore résolu : il est posé. Il s'agit de chercher quelle en sera la so'ution, ou, en d'autres termes, quels seront les effets définitifs de l'augmentation des salaires.
Ces effets ne seront probablement pas les mêmes dans
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tous les corps d*état. Si, dans quelques-uns, la demande des produits était abondante, si les prix tendaient à s'élever, ces effets pourraient être nuls quant aux entrepreneurs et quant aux ouvriers. Dans ce cas, le problème serait résolu pour le moment.
Mais nous craignons que les corps d*état placés dans cette situation ne soient en petit nombre. D*autres étaient en souffrance, et la plupart se trouvaient simplement en équilibre. Les premiers ont dû réduire leur production; les seconds ont pu tenter d'élever les prix de vente, au risque de voir la demande décroître et d'être forcés, faute d'acheteurs, à produire moins; ils ont pu aussi réduire leur production spontanément, sans faire aucune tentative pour élever les prix.
Dans cette espèce de tassement de l'industrie parisienne et de l'inaustrie urbaine en général, il est probable qu'un certain nombre d'entreprises, les plus faibles, vont succomber, tandis que les plus fortes souffriront, mais résisteront; quant aux salariés, il nous semble inévitable qu ils trouvent moins d'emploi qu'avant l'élévation des salaires.
En effet, les patrons devront travailler avec plus de circonspection, en attendant l'accueil que les consommateurs pourront faire à une élévation du prix des produits. Ils augmenteront aussi l'emploi des moyens mécaniques. Telle machine, dont l'emuloi n'était pas lucratif avant la hausse des salaires, peut devenir avantageuse après cette hausse, et en ce cas, on l'emploiera; telle localité, en France ou à l'étranger, fournira peut-être les éléments du produit fabriqué à meilleur marché qu'on ne peut l'obtenir à Paris, et en ce cas on s'adressera à cette localité. Il n'y a qu'une
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condition qui pourrait permettre d'employer le même nombre d'ouvriers à un prix plus élevé, ce serait dans le cas où Ton aurait remplacé par une invention le supplément accordé aux salaires.
Les salariés doivent s*attendrp à tout cela, et accepter avec calme les conséquences inévitables de la hausse des salaires. Ils ne devront pas être étonnés surtout de voir tomber quelques entreprises, étranglées en quelque sorte entre la hausse de l'escompte qu'elles ont subie l'an dernier et la hausse des salaires. Peut-être les souffrances des patrons occasionneront-elles de leur part un redoublement d'intelligence et d'énergie, mais il est clair que ce sont eux qui supportent en ce moment le'poids du jour et de la chaleur. Le chômage d'un certain nombre d'ouvriers dans quelques corps d'état ne devra surprendre personne.
Quant au consommateur, il vaut mieux que 'les difficultéb se résolvent ainsi par dçs élévations de prix et la force des choses, que par des grèves et des suspensions de ser\'ices. Mieux vaut élever le prix du pain que mettre les boulangers fen grève, sauf à admettre, comme ouvriers boulangers à salaires réduits, des hommes de peine.
Il est remarquable, en effet, que les hommes de peine n'ont demandé ni obtenu aucune augmentation de salaire, et qu'ils souffrent comme consommateurs des augmentations de prix que peuvent amener les hausses de salaire des ouvriers d'état.
Telles sont les questions assez nombreuses, on le voit, que soulève le mouvement dont nous sommes témoins depuis huit mois environ. Il ne nous appartient pas de les résoudre; mais nous croyons utile de les indiquer, de les
soumettre aux appréciatious de tous, afin de prévenir des erreurs dangereuses et des haines mal fondées, afin qu'on n'attribue pas à la méchanceté des hommes ce qui tient à la force des» choses.
Sous l'empire de la liberté du travail et des contrats, rindustrie tout entière est un organisme vivant, dont •toutes les parties dépendent étroitement les unes des autres; et la condition d'aucune de ces parties ne peut être altérée sans que les autres souffrent aussi une altération. Il s'écoule un peu de temps avant que le niveau se rétablisse, mais son rétablissement est inévitable.
Dans le cas qui nous occupe, le niveau se rétablira probablement par la chute de quelques entreprises, et le passage d'un certain nombre d'ouvriers d'état dans la classe des hommes de peine, et nous craignons quelque peu que la condition de ceui-ci ne soit abaissée. Ce serait un événement regrettable, mais il nous semble difficile qu'il Q*ait pas lieu, si les progrès de l'art industriel ne viennent créer une demande nouvelle de main-d'œuvre, en même temps que l'épargne de capitaux nouveaux viendrait fournir les moyens de l'employer.
Quoi qu'il en soit, nous sommes heureux de voir qu'une expérience très-importante, très-instructive, si elle est bien observée, peut être faite librement, à petit bruit, par la discussion seule des nombreux intéressés. Nous ne doutons pas que la population industrieuse de Paris n'acquière dans cette grande expérience de vives lumières, n'abandonne quelques préjugés, de manière à incliner vers un rapprochement entre ceux qui emploient et ceux qui sont employés.
.M* 5. — CSrèTe des Cocken de la Compairiito dM Petltes-
VoltVTM.
On pouvait parler des grèves qui ont eu lieu jusqu'à présent ; mais la masse du public n*en sentait guère les effets. La grève des cochers se sent et se voit. Un grand service suspendu tout à coup, le changement d'aspect des rues de Paris, des contrariétés et des dommages sans nombre : voilà de quoi faire réfléchir.
Ce que Ton comprend tout d'abord, c*est que le monopole a été impuissant à assurer le service dont il s'était chargé. On ne comprend plus dès lors pourquoi il existe, et à quel titre il abuserait plus longtemps des faveurs de l'administration et de la patience du public.
Depuis que la Compagnie des Petites- Voitures existe, le service des voitures de place est devenu chaque jour plus mauvais, plus cher, plus désagréable. Auparavant, on n'avait ni la liberté ni un service bien recommandable. 11 fallait pour établir une voiture de place avoir une autorisation administrative, un numéro, comme on disait alors, et nous ne croyons pas que ce régime fût exempt d'abus. Un procès célèbre intenté à un préfet de police, à propos d'une ligne d'omnibus, fît bien, il y a longtemps, quelque scandale, mais au moins le service était tolérable.
Le nombre des voitures. était, mieux qu'aujourd'hui, en rapport avec lesbesoins du public : les chevaux n'étaient pas excellents, mais il y en avait de passables et même de
bons ; ils marchaient en général plus vite que les piétoos. Les voitures étaient mieux appropriées par leur variété à la variété des besoins. Enfin les tarifs étaient plus modérés : il y avait des voitures à 1 fr. et à 1 fr. 25 la course; les voitures à 1 fr. 50 étaient de sii places : elles n'existent* à peu près plus, et n'ont pas été remplacées.
Grâce au monopole de la Compagnie des Petites-Toitures, le public est plus mal servi et paie plus cher.'Peulêtre les voitures sont-elles plus propres que celles d'autrefois, mais certainement elles ne marchent pas plus vite, et le voyageur estYéduit à s'appitoyer sur le sort des pauvres petits chevaux qui le traînent. Ce sentiment seul peut faire supporter la lenteur de la marche. Lorsqu'on y réfléchi t, on s'étonne du grand nombre de ces chevaux, si petits et si faibles, que la Compagnie a su découvrir, et qui constituent une race à part dont on ne soupçonnait pas autrefois l'existence.
Il est vrai que nous avons par compensation le bonheur de voir toutes les voitures de place semblables les unes aux autres, tous les cochers vêtus du même uniforme, tous les chevaux aussi chétifs les uns que les autres, ce qui n'existait pas auparavant : l'unité et l'ordre sont sauvés par le monopole. C'est à peine s'il reste un échantillon des anciens cochers de place qui étaient propriétaires de leurs chevaux et de leur voiture.
On nous dit que la Compagnie des Petites- Voitures gagne peu. Nous le croyons sans peine. Elle a voulu exercer en grand une industrie qui, par sa nature, prospère mieux et donne de meilleurs services lorsqu'elle est partagée en un grand nombre d'entreprises. Les pertes et un coulage îm-
possible à prévenir sont le résultat de cette erreur. Mais est-ce un motif pour que le public en souffre, pour qu'on lui impose des tarifs toujours changeants et plus onéreux, en même temps qu'on lui rend moins de services? Est-ce un motif pour qu'à certayis moments, on lui retire les voitures de place pour lui offrir des voitures de remise qu'il est forcé d'accepter? Nous ne le pensons pas.
La grève qui vient d'avoir lieu prouve que, tout en s'acquittant noédiocrement de son service, la Compagnie n'a rien fait pour en assurer la régularité ou la ponctualité. Nul contrat à long terme avec des cochers, nulle précaution prise. Au contraire, il paraît qu'elle leur a imposé des conditions plus dures que celles auxquelles sont soumis les cochers des remises privées, puisque ceux de la Compagnie ont été les premiers, et seront peut-être les seuls à se mettre en grève. A quel titre donc la Compagnie prétendrait-elle rester investie d'un monopole contraire au droit commun et au sens commun, dont le public souffre, sans qu^elle puisse parvenir à profiter de l'exploitation qu'elle impose?
Évidemment, il y a lieu de résilier le contrat en vertu duquel le monopole de la Compagnie existe,, et d'établir un régime plus libéral que celui qui existait autrefois, de rendre l'industrie des voitures de place libre comme la boucherie et la boulangerie, de la faire rentrer dans le droit commun. Il n'existe nul motif d'intérêt public pour exiger des voitures de place une autorisation préalable. Il suffirait d'exiger la déclaration et le numéro.
Quant au tarif, on pourrait se dispenser de le faire uni- 'forme. Mieux vaudrait laisser au maître de chaque voi-
ture la faculté de rétablir lui-même, à la condition de Tafficher, de manière à ce qu'il fût bien visible, chaque fois que sa voiture serait disponible, et de ne le changer que huit jours après déclaration préalable. On pourrait mémo autoriser des voitures qui traiteraient de gré à gré, pourvu que leur caractère fût annoncé par une affiche bien visible au voyageur qui voudrait s'en servir. A défaut* de convention préalable, on appliquerait à ces voitures, le tarif le plus bas.
Avec la liberté, les voyageurs ne tarderaient pas à avoir de meilleurs chevaux, des tarifs plus équitables, des voitures plus appropriées aux besoins. Le tarif à la distance pour les simples courses et le compteur destiné à en assurer l'application ne tarderaient pas à être introduits, et on imaginerait certainement des combinaisons que le monopole, peu inventif de sa nature, ne trouvera jamais.
Voilà les réflexions qu inspire tout d'abord la paralysie qui frappe en ce moment la Compagnie des Petites-Yoitures. Il y a lieu de dire aussi quelques mots des cochers, dont les prétentions ont été publiées. Qu'ils demandent Tabolition des moyennes, la fixation de leur journée à tel taux qu'ils jugent convenable, c'est leur affaire : le public n'a rien à y voir, et il est de stricte justice que lorsque la Compagnie achète des habits qu'ils doivent payer, leurs délégués interviennent.
Mais quand ils veulent que la Compagnie ne prenne à son service nul cocher qui ne consente à faire partie de la Société de secours mutuels, ils attentent à la liberté de ceux qui, voulant et pouvant être employés, ne voudraient cependant pas se lier à la Société de secours mutuels,'
laquelle peut fort bien, pour un motif quelconque, ne pas leur convenir.
Lorsque les cochers veulent que la Compagnie ne puisse, sans motif sérieux, renvoyer aucun des délégués choisis par eux, à moins de leur payer 4 fr. par jour d'indemnité sans travail pendants plusieurs années, ils tendent aussi à sortir du régime de la liberté pour tomber dans celui des règlements.
Il y a évidemment en tout ceci des traces de Tidée de reconstitution partielle des anciennes corporations, que Ton retrouve fréquemment dans les rapports des délégués des ouvriers à l'exposition de Londres. Cette idée est plus excusable chez les employés d^une Compagnie investie d'un monopole que chez les ouvriers de l'industrie libre. On comprend, en effet, qu'une Compagnie qui dispose de presque tous les emplois d'une profession déterminée soit plus redoutable qu'un entrepreneur ordinaire, et qu'il y ait lieu de prendre contre elle de plus grandes précautions. Mais la corporation et le monopole sont deux produits de l'ancien régime : ce sont des anomalies qui doivent disparaître devant la liberté du travail.
Qu'on en finisse d'abord avec le monopole. Après tous les sacrifices -qu'il a imposés au public, voici qu'il lui cause un préjudice considérable, la suspension totale du service. Rien de semblable ne peut arriver dans l'industrie libre. Supposons que demain les boulangers élèvent des prétentions, môme exagérées, à une augmentation de salaire : on. pourra éviter la grève et la suspension du service par une élévation du prix du pain, mal grave, sans doute, mais moins grave que la suspension de service. On
aurait, au moins, le*temps et la faculté de faire appel aui ouvriers du dehors, d'établir de nouvelles boulangeries, etc. Avec le monopole, rien de pareil n'est possible : le public ne peut pas établir de voitures de place, et le monopole est impuissant à lui en fournir.
Il ne fait pas et nuit à qui veut faire.
Voilà ce qu'il importe de bien comprendre.
Il importe aussi, et en tous cas, de ne pas laisser établir, sous forme de contrats, des règlements exclusifs, comme ceux que les cochers demandent. La liberté est de droit commun : elle est l'avenir et le salut de la société moderne. Tâchons d'obtenir cette liberté complète, si faire se peut; mais, lors même que nous ne pourrions y parvenir actuellement, nous devrions résister de toutes nos forces à toute tentative dirigée contre elle, à toute mesure ayant pour but d'assujettir les gens d'un corps d'état à une obligation spéciale, de les enrégimenter et d'exclure de l'emploi ceux qui voudraient y entrer sans subir la réglementation. 11 faut que les conventions entre employeur et employé restent libres.
N** e. - liM «r«TM oi !• Droit d« réw^oBu
Les inconvénients du régime de demi-liberté sous lequel ont lieu les relations d'ouvrier et de patron, apparaissent chaque jour avec plus de clarté. Deux cochers viennent d'être condamnés pour les faits relatifs à la dernière grève. Quelque petit que soit le nombre de ceux que