‹ Liberté et socialisme, ou, Discussion des principes de l'organisation duChapitre 36 sur 42 · CONSÉQUENCES DE LA LIBERTÉ DE COALITION · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES DE LA LIBERTÉ DE COALITION

ceriainemeDi étaient répréheDsibles, ils croyaient soutenir le droit : il leur semblait que les cochers qui conduisaient les voitures au mépris de la grève, commettaient une mau-> vaise action, et devaient être blâmés tout au moins.

D'où venait cette erreur si généralement répandue? De l'ancienne organisation de l'industrie en corporations séparées. Dans ce système, l'ouvrier était attaché définitivement à son état : il ne songeait pas à en sortir et, en «compensation, il pouvait empêcher les gens du dehors de lui faire concurrence. Sa profession était une sorte de propriété que les gens étrangers à l'état devaient respecter. La tradition des idées et des mœurs.qui résultaient de cet état de choses s'est perpétuée chez les ouvriers, et elle y règne encore à tel point, qu'il ne leur répugnerait pas de voir tenter une restauration des corporations de l'ancien régime.

Voilà pourquoi la population ouvrière de Paris voyait d'un mauvais œil les cochers qui venaient du jour au lendemain remplacer ceux qui s'étaient mis en grève. Il leur semblait qu'on voulût attenter à la propriété de ceux-ci, au mépris de tout droit. C'était une erreur sans doute, et une erreur très-grosse, mais en même temps très-répandue, et qui porte très-loin et aggrave singulièrement les crises.

On sait, en effet, que lorsque l'emploi est difficile et rare dans un corps d'état, les ouvriers, au lieu d'obéir à l'indication des prix, ^souffrent passivement dans le plus grand nombre des cas, sans songer à changer d'état. Changer de profession leur semble un acte de dérogeance et de désespoir : ils préfèrent souffrir et attendre des temps meilleurs, qui ne viennent pas toujours, ou qui viennent tard. De là

des gènes prolongées, des pertes de temps et de travail nuisibles pour tout le monde; de là mille idées erronées, et notamment la fameuse doctrine du droit au travail.

La pratique de la discussion et de la liberté aurait bientôt fait justice de ces idées d*un autre âge. Elle enseignerait que, si tous les hommes sont admis à concourir librement à tous les emplois, l'exercice d*une profession quelconque ne doit être la propriété de personne; que nui, par conséquent, n'a le droit d'exiger un salaire déterminé dans un emploi où ses services ne sont pas demandés, ou sont offerts à un prix inférieur : elle enseignerait en même temps que celui qui n'est pas satisfait de la rémunération qu'il reçoit et ne peut obtenir une augmentation, doit changer d'état et chercher qui ait besoin de lui.

Ces enseignements sont assez sévères. Mais à quoi sert de les adoucir en dissimulant la vérité? A quoi sert d'entretenir des illusions que l'expérience ne peut manquer de dissiper, et qui sont fatales au public en général, mais bien plus encore à ceux qui les éprouvent. Nous vivons sous la loi de liberté. Il importe, pour y vivre régulièrement, d'en bien connaître les conditions et les consé* quences.

IV* 10. — Dm projets d'BMvrBnees contre le Chdmage.

a Le chômage est la fatalité des ouvriers... L'idée de parer au chômage est devenue populaire; chaque jour, elle prend plus de consistance. y> — VOpinion nationale, à

DES PROJETS d'assurances CONTRE LE CHOMAGE. 423

laquelle nous empruntons ces lignes, nous rappelle que Tautorisation ministérielle a généralement été refusée aux sociétés d'assurances projetées contre le chômage.

Nous partageons pleinement, quant aux conclusions, Topinion de notre confrère : nous irions même plus loin, et demanderions que la législation fût réformée de manière à ce que Tautorisation ne fût plus nécessaire. Mais nous sommes fort loin de partager les espérances que les assurances contre le chômage lui font concevoir, et plus loin encore d'approuver le tableau chargé, jusqu'à l'exagération, qu'il nous fait de la condition des ouvriers. Comme la question est très-importante, il convient de motiver nopre opinion sur ces deux points.

Le chômage est assurément un grand fléau, non-seulement pour les ouvriers, mais aussi pour les patrons, et certes si l'on pouvait y parer, comme aux désastres de l'incendie, par le paiement d'une prime d'assurance, l'établissement de cette assurance serait un progrès très*désirable. Mais le progrès est-il possible? oui, peut-être pour un temps, dans des cas particuliers, et sur un marché très-restreint; non, d'une manière permanente et sur le marché général.

Distinguons d'abord entre les chômages. 11 y a des chômages périodiques ou mortes saisons, des chômages personnels, par suite de défauts de caractère et de conduite, et des chômages généraux. 11 convient, ce nous semble, d'écarter les deux premières classes de chômages : celuici, parce qu'il tient à des causes toutes personnelles; celuilà, parce qu'étant prévu, il doit en être tenu compte, et, en fait, il en est tenu compte dans la fixation des salaires.

Ajoutons qu'on peut souvent remédier aux mortes saisons par des combinaisons de travail mieux conçues et plus prévoyantes, comme les maisons de confection, qui ont réduit dans des proportions énormes les longues mortes saisons dont souffraient avant elles les ouvriers tailleurs.

Il ne peut donc être question, quant à l'assurance, que des chômages généraux et accidentels auxquels 3ont exposées successivement les diverses branches d'industrie. Quelle est la cause de ces chômages? Une réduction dans la demande des produits offerts ou une production excessive. Dans Tun et Tautre cas, il convient que la production soit réduite, qu'un certain nombre d'ouvriers changent d'occupation. Ces ouvriers sont, comme chacun s^t, les moins forts et les moins habiles du corps d'état.

Si l'assurance maintient les ouvriers dans l'espérance d'une reprise, ils attendront presque tQujours vainement, et consommeront en vain les ressources de l'assurance. H faudra toujours finir par se soumettre à la loi inflexible de l'offre et de la demande. Tout ce qu'on aura gagné, ce sera une. perte de temps et la consommation des primes accumulées au moyen de l'épargne faite . sur le salaire des meilleurs ouvriers principalement, par les ouvriers les moins habiles, résultat fort peu désirable par lui-même. Mieux vaut se soumettre tout de suite, et accepter avec résignation, sans perte de temps, l'indication que donne la loi suprême qui régit le marché.

Pourvoir à la réparation des dommages causés par un fléau accidentel, comme l'incendie, un sinistre de mer, la mort d'un chef de famille, est possible et utile, ainsi que le montre la pratique de chaque jour. Mais vouloir résister.

DES PROJETS d'âSSURANGES CONTRE LE CHOMAGE. 425

par raccumulation de primes, à Taction de la loi qui détermine remploi et les conditions du travail, nous semble une prétention chimérique, dont on ne doit ni ne peut espérer la réalisation. L'assurance contre le chômage est eiactement le pendant des assurances projetées contre les faillites et les crises commerciales. Elles rendraient en apparence quelques petits 'services dans les petites oscillations du marché; elles seraient inévitablement emportées par les grandes.

Cependant, quelque arrêtées que soient nos convictions à cet égard, nous ne voudrions nullement nous opposer à ce qu'on fit toutes les expériences que les intéressés jugeraient convenables. Les leçons de l'eipérience coûtent cher, mais elles sont bien instructives.

Quant au succès apparent qu'on pourrait obtenir sur un petit marché, dans des professions peu exposées aux chômages, il ne devrait causer aucune illusion : les services qu'il pourrait faire présumer seraient encore plus appa«rents que réels. Nous ne disons rien des immenses difficultés de détail que présenterait la mise en œuvre de l'assurance; parce que, avec du travail, de la patience et de la bonne volonté, elles pourraient être vaincues, si le prin*^ cipe n'était vicieux.

Reste à dire quelques mots de chômages que nous n'avons pas classés plus haut : ce sont ceux des ouvriers quand ils se mettent en grève, soit, pour obtenir une augmentation, soit pour éviter une diminution de salaires. Ces chômages peuvent être jugés nécessaires à la défense des intérêts des ouvriers, et peuvent être maintenus au moyen d'une caisse remplie par des retenues faites

sur les salaires pendant les temps de plein exercice.

C'est un moyen qui a souvent été employé en A.ngleterre, où rien ne gêne à cet égard la liberté des ouvriers. Ce moyen leur a donné plus de force, mais aussi plus d'audace et de prétentions pour la défense de leurs salaires, et a causé plus d'une erreur de leur part sur les conditions du marché. Ils ont pu soutenir sans fléchir de très-longues grèves ; mais ils n'ont pu se soustraire aux conditions imposées par l'état du marché, et nous doutons que les caisses communes leur aient été plus avantageuses que préjudiciables. Mais c'est un point sur lequel nulle conviction fondée sur des considérations théoriques ne peut avoir l'autorité de la pratique. Aussi croyons-nous désirable que l'expérience soit faite en France.

Il nous faut bien dire quelques mots du tableau évidemment très-exagéré des misères de l'ouvrier, que nous avons lu dans YOpinion nationale. UOpinion prétend que l'ouvrier est en déficit constant, et elle conclut à des assurances qui lui réclament une prime, c'est-à-dire une économie, sans s'apercevoir qu'elle se contredit et se réfute elle-même. Qu'un individu ou une famille soient en déficit constant, cela peut être et se voit. Alors, cet individu, cette famille tombe à la charge de la charjité publique ou meuit. Mais qu'une classe tout entière et la plus nombreuse de toutes soit dans ce cas, voilà ce qui est matériellement impossible, car il n'y aurait pas, daus la société, de ressources suffisantes poiir la soutenir.

Ce qu'il y a de pire, c'est que VQpinion prétend que ce déficit constant est le résultat d'une « loi mathématique que l'économie politique n'a pas encore eu le temps de

Page 1