‹ Libertés de l'Église gallicaneChapitre 123 sur 153 · DISCOURS DE M. DUP1N · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. DUP1N

nistre des cultes, qui, en cela, je me plais à le reconnaître, a rempli son devoir, des poursuites directes ont été dirigées contre M. l'abbé Combalot, qui, avec plus de liberté ou plutôt de licence, s'était lancé dans l'arène, et avait publié un écrit qu'on peut qualifier de coupable, puisqu'il a été ainsi jugé sur la déclaration du jury. Sa condamnation a été poursuivie avec autant de fermeté que de talent et de modération, il faut le dire, par M. le procureur général, chargé de la poursuite. (Très-bien!)

Eh bien , cette accusation présentée avec la fermeté , et en même temps, avec la modération convenable, a trouvé crédit dans le pays , et elle a été suivie de ce genre de condamnation que l'opinion constitutionnelle agrée davantage, d'un arrêt rendu sur un verdict du jury.

La modération des juges s'est aussi fait remarquer. Ils ont senti que, dans une affaire de cette nature, l'important, c'était la déclaration de culpabilité; c'était la condamnation elle-même, et non pas la quotité d'une amende ou la durée d'un emprisonnement.

Il y a eu arrêt. Or, s'il y a un principe parmi nous, un principe social, un principe d'ordre, un principe fondamental (car, sans cela, je ne sais plus à quoi il faudrait s'arrêter), c'est le respect de la chose jugée, c'est le respect de son autorité.

Êh bien, c'est alors qu'on voit paraître une lettre, qui, véritablement, mérite d'être relue ici, de la part de M. l'évêque de Châlons; de M. l'évêque de Ghâlons, déjà atteint lui-même, non pas par les tribunaux, quoi qu'il y eût quelque peu de calomnie dans l'écrit qui a été déféré au conseil d'Etat, mais enfin atteint par une simple déclaration d'abus.

C'est donc M. l'évêque de Châlons, atteint lui-même par cette déclaration d'abus, qui, se constituant solidaire de M. l'abbé Combalot, lui écrit, après sa condamnation, la lettre suivante :

A M. l'abbé Combalot.

« Châlons, le 14 mars.

« L'évêque et le clergé de Châlons s'empressent de joindre leurs félicitations à celles de toute l'Eglise et de tous les gens de bien, que M. l'abbé Combalot a reçues. Il était digne de lui de donner un fi bel exemple et de prendre aussi ouvertement la défense de nos vérités catholiques contre l'Université qui en est l'ennemi déclaré. Son Mémoire aux érêqucs est si beau, qu'après l'avoir lu , nous avons regretté qu'il n'eût pas pour auteur un

ATTAQUES ( OMRK LH MYK HS1 JE. *79

évèque; c'est la réflexion que jé fis pour mon compte, quoique, de notre côté, nous n'ayons pas laissé ignorer au ministre ce que nous pensions sur celte question importante: Mais le principal honneur en est à M. Combalot; aussi, quel vif intérêt nous prenons à tout ce qui le touche, et combien nous nous estimerons heureux de lui en donner quelque marque en toute occasion! Qu'il soit persuadé qu'on ne peut rien ajouter à notre profonde estime et à tous les sentiments dont nous lui offrons l'expression. M. J., évèque de Chàlons. »

Messieurs, il n'aurait manqué qu'une lettre de M. l'abbé Combalot, qui aurait aussi fait l'éloge de la condamnation dont M. l'évèque de Chàlons avait été frappé précédemment de la part du conseil d'Etat, (On rit.)

Mais resterait encore cette énorme différence : c'est que , si l'abbé Combalot avait adressé ses condoléances en termes aussi louangeurs à M. l'évèque de Chàlons, c'eût été un inférieur qui aurait écrit à son supérieur; et ici, c'est un évèque qui écrit à un abbé placé dans la position de M. l'abbé Combalot, pour le louer d'avoir encouru une condamnation. Il le félicite en son nom et au nom de son clergé, qu'il n'a ni réuni, ni consulté, et qui, dit-on, le désavoue.

Quoi! vous, évèque, vous le félicitez parce qu'il est condamné! vous lui montrez un vif intérêt après qu'il a été condamné, et lorsque son écrit a entraîné cette condamnation, vous l'admirez d'avoir donné ce que vous appelez un si bel exemple! vous allez plus loin : vous regrettez que cet exemple n'ait pas été donné par un évèque! Et vous regreltez, sans doute, qu'un évèque aussi n'ait pas été condamné, car dans les mêmes circonstances il le serait sans doute, la loi étantlamème pour tons. (Adhésion.)

Mais ici, messieurs, rétléchissons un instant, et j'appelle la nation entière à réfléchir avec nous sur ces faits et sur ces doctrines.

Quel est le devoir des évèques? c'est de prêcher la soumission au gouvernement établi, c'est de prêcher l'obéissance aux lois, c'est de prêcher le respect pour les magistrats, et, par conséquent, pour les actes de l'autorité; aussi c'est au rang des délits que le Code pénal a placé les faits commis par les évèques lorsqu'ils rentrent dans la catégorie des actes que je viens d'énoncer.

C'est un évèque c ependant qui, prenant un condamné, non pas dans sa prison, il n'v est pas encore, mais sur le seuil de la prison à laquelle il a été justement condamné', le traite en quel-

DISCOURS DE M. DIPIX.

que sorte comme un martyr, lui fait honneur de sa condamnation, et enfin le comble d'éloges pour un écrit mis au rang des délits par la loi et la justice du pays.

Oui, l'évoque en cela a manqué à tous ses devoirs, non pas seulement comme citoyen, non pas seulement comme un fonctionnaire laïque; mais il a péché au suprême degré, puisqu'il a péché comme évêque! il a manqué à tous les devoirs qui lui sont imposés, en venant censurer l'autorité, en louant le délit, en louant le fait condamné, déclaré coupable par la justice du pays. (Très-bien ! )

Je demande à la France si elle approuve de tels actes commis par des évêques? si elle croit devoir les encourager dans cette voie, et s'il y a quelques hommes qui pensent que nous serions d'humeur, nous, serviteurs d'un gouvernement constitutionnel, à laisser braver les lois et l'autorité de la chose jugée par des prêtres qui ne sont institués que pour prêcher le respect à la loi et à l'ordre établi? (Très-bien! très-bien! — Vive adhésion sur tous les bancs.)

On se récrie sur l'insuffisance des appels comme d'abus ! Je vous ferai remarquer d'abord que les appels comme d'abus ne sont institués en général que pour les choses qui ne sont pas crimes ou délits; car lorsqu'il y a un crime ou un délit, il faut les poursuivre devant les tribunaux, quand même ce seraient des ecclésiastiques qui les auraient commis. En effet, il n'y a plus de privilège de clergie , et il faut que le clergé sache bien que lorsqu'il y aura crime ou délit commis par quelqu'un de ses membres, en vertu de nos lois qui ont consacré l'égalité pour tous, ils pourront être traduits et punis comme les moindres citoyens. (C'est juste !)

Les appels comme d'abus, c'est la discipline du clergé. C'est ainsi qu'il y a quelquefois des blâmes mis à l'ordre du jour dans l'armée, des improbations dans les diverses corporations organisées, et enfin des censures de la part du gouvernement pour les actes du clergé qui pourraient être acceptés comme des vérités s'ils n'étaient pas signalés à la nation comme des erreurs, des actes qu'on regarderait comme indifférents, tandis que ce sont des actes dangereux par leurs conséquences.

C'est à de tels actes, qui ne sont ni des crimes ni des délits, qu'on applique une déclaration solennelle d'hommes compétents qui mette la vérité à côté de l'erreur, et le blâme à côté du fait qui a mérité d'être blâmé. C'est une sorte de cassation dans l'intérêt de la loi.

\ l LAQl ES CONTRE L'UNIVERSITÉ. toi Il v a des temps ou un simple blâme , quand les âmes .sont tournées à la susceptibilité et au point d'honneur, où un simple blâme a une puissance infinie. Il en a été souvent ainsi en France, et il faudrait se plaindre si dans le siècle où nous sommes ce sentiment était affaibli, si un blâme ne produisait plus l'impression que doit produire une censure méritée; si le prêtre blâmé comme d'abus n'éprouvait pas ce sentiment intérieur du soldat qui se trouve censuré devant sa compagnie; de l'avocat qui se c roit flétri dans sa carrière si son conseil de discipline l'a admonesté. Non ! non! messieurs, nous ne sommes pas déchus à ce point.

Quand un évèque a commis un abus de pouvoir, une illégalité, et que cela a été déclaré tel, après un solennel examen, par le corps institué pour le faire , cette sorte de déclaration , malgré toutes les bravades, laisse un sentiment profond qui est saisi par le public lui-même; et il en reste une impression ineffaçable, mémo dans le clergé. (Marques d'approbation.)

Et si, par le fait, nous étions désarmés de ce coté, ne sommesnous pas législateurs? (Vives approbations.)

Il ne faudrait pas qu'on poussât la bravade et les récidives trop loin; il ne faudrait pas qu'on nous dit : Vos appels comme d'abus, nous les méprisons! car alors nous examinerions s'il ne doit pas y avoir des moyens de répression plus efficaces , car c'est I Etal même et la souveraineté nationale qui se trouveraient en conflit. (Nouvelle et plus vive approbation.) C'est la question de savoir s' ils seront nos maîtres, ou s'ils seront gèuvernés comme tout doit être gouverné dans l'Etat. Et la question est ainsi ramenée à celle de savoir si l'Eglise est dans l'Etat ou l'Etat dans l'Eglise. C'était la doctrine de Grégoire VII, mais jamais la France ne s'y est soumise; et sans remonter à Clovis, à partir seulement de saint Louis, à compter de la première ligue des barons du treizième siècle, qui se montrèrent plus fiers vis-à-vis du clergé que les barons de notre temps, la tradition universelle atteste la résistance que nos pères ont constamment apportée aux invasions du spirituel dans le temporel. (Acclamations.)

Eh bien, pour en finir, on a usé de beaucoup de ménagements; je n'en ferai pas de reproche, on a bien fait; c'est là notre force pour l'avenir; car on pourra dire alors : Nous n'avons pas agi avec trop de vivacité, avec trop d'intempérance, on a laissé accumuler les actes qui pouvaient lasser la patience publique; mais, pour l'avenir, faites-y attention.

Avec le clergé, messieurs, il ne faut pas avoir tort, parce que,

DISCOURS DE M. DUPLN.

dans la sphère céleste où il lui est donné de s'agiter, quand il est question du dogme et de la foi, il est fort; c'est là qu'il est inexpugnable, c'est là que la persécution ferait le martyre, et je suis convaincu que nos prêtres le subiraient s'il y avait encore des hommes assez insensés et assez puissants pour exercer des persécutions religieuses. Mais quand le clergé a tort, quand il déborde, quand il veut faire invasion dans le temporel, quand il veut se rendre indépendant et bientôt après souverain (car celui qui ne reconnaît aucun maître est bientôt maître lui-môme , il est souverain, il lui faut des sujets, et il en trouve) ; il faut savoir le contenir. Rappelons-nous alors que nous sommes sous un gouvernement constitutionnel, sous un gouvernement qu'on ne confesse point; sous un gouvernement que l'on ne subjugue point dans sa vieillesse, dont on ne dispose pas comme on fait d'un seul homme à l'aide d'un directeur, dans les monarchies absolues. Nous avons une presse , nous avons une tribune, nous sommes législateurs! Le clergé sera protégé. Il a été favorisé depuis 1830; il l'a été plus que sous l'Empire, plus même que sous la Restauration ; nous continuerons à le bien traiter, à le traiter avec faveur : on nous trouvera toujours favorablement disposés pour la religion, pour le clergé hiérarchique, pour nos curés et nos évêques; mais en même temps aussi, pour tout ce qui est excentricité > je vous y exhorte, gouvernement, soyez inflexible. (Vifs applaudissements.)

(L'orateur, en descendant de la tribune > reçoit des félicitations de presque toutes les parties de la Chambre.)

(Extrait du Moniteur universel.)

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