‹ Libertés de l'Église gallicaneChapitre 148 sur 153 · PRESIDENCE DE M. LE PREMIER PRÉSIDENT TR0PLÛNC · texte numérisé non relu

PRESIDENCE DE M. LE PREMIER PRÉSIDENT TR0PLÛNC

M. le président. M. Dupin a la parole en faveur de l'ordre du jour. (Mouvement d'attention.»

.1/. Dupin. Messieurs les sénateurs, j'ai écouté avec une religieuse attention les paroles que viennent de faire entendre nos Eminents collègues. Chacun devait s'y attendre, ils ont traité la question à leur point de vue, avec dignité, avec modération; ils ont accompli un devoir; faisons le nôtre. — Je n'entends pas établir de lutte avec eux; je m'en prends à la question elle-même, je me place vis-à-vis d'elle; c'est elle que je veux traiter devant vous en lui restituant son véritable caractère.

Dieu merci, il ne s'agit pas ici d'une question religieuse ni d'une question spirituelle. Jamais l'Eglise n'a été plus tranquille de ce côté; pas d'hérésie, nulle apparence de schisme. Le Pape est respecté comme le chef et le centre de l'unité catholique; il est, sans restriction aucune, entouré de vénération , de déférence. L'Empereur, en particulier, lui a donné des marques nombreuses du respect filial qu'il lui porte. Non-seulement il lui en a donné l'assurance, mais d éclatantes preuves. Il est encore dans les mêmes dispositions, en les conciliant toutefois avec ses devoirs de souverain, de chef et d'Empereur de la nation française. (Trèsbien ! très-bien ! )

La question est donc toute temporelle; elle ne s'attaque pas au siège de la catholicité . elle concerne seulement une fraction , un fragment des possessions du Saint-Siège, que je n'entreprendrai pas, pour mon compte, de lui contester. Mais enfin je constate que c'est la portion la moins intime de ses domaines, la plus contestée dans tous les temps, celle qui est venue le plus tard sous sa domination, celle qui n'y a jamais été attachée d'une manière complète, qui y est entrée par la guerre, ensuite par des capitulations; qui ne s'est perpétuée que par des occupations étrangères, et qui en réalité n'a jamais constitué que bien imparfaitement un véritable domaine pour l'Eglise, dont le siège capital est à Rome et dans la campagne de Rome.

Lors de ces différentes occupations , de ces fortunes diverses qui se sont manifestées dans les phases successives du patrimoine de l'Eglise, et qui d'ailleurs s'appliquent à tous les royaumes de la terre, car tous les rovaumes sont susceptibles de plus ou de moins, de limites plus grandes ou plu s petites, nous

n'avons jamais vu de pareilles émotions se produire dans la catholicité.

Quand Louis XIV mit la main sur Avignon pour obtenir, dans Rome même, satisfaction d'insultes faites à son ambassadeur, a-t-on été témoin d'une semblable agitation? a-t-on vu le clergé de France prendre le deuil, s'apitoyer parce qu'on portait atteinte à une portion du domaine temporel du Saint-Siège? Tout le monde s'est tenu dans le respect; on a laissé le roi de France, le grand roi de France, se procurer à sa guise la satisfaction qui lui était due. Les faits subséquents sont connus, surtout ceux de l'histoire contemporaine ; je ne prétends pas les rappeler. Je montre seulement qu'il ne s'agit ici en ce moment que d'une question purement temporelle, de la plus ou moins grande étendue du domaine de l'Eglise; sur le point le moins important, le plus contesté dans tous les temps , et dont l'annexion ou la détraction n'a jamais influé sur la puissance spirituelle et l'indépendance du chef vénéré de la catholicité.

Pourquoi la question qui nous occupe a-t-elle donc été si étrangement dénaturée? On vient de parler de l'agitation causée dans le pays! S'il y a eu quelque inquiétude véritable de la part d'hommes sincères qui se sont persuadés eux-mêmes ou laissé persuader trop facilement que l'indépendance du Saint-Père était menacée, pour d'autres personnes, ces prétendues alarmes ont été le résultat de calculs fort différents. L'esprit de parti s'en est mêlé.

On a parlé de journaux auxquels il avait été défendu de publier des mandements. — Il est vrai; mais depuis combien de temps ces journaux n'inséraient-ils pas des articles virulents qui appelaient en retour des représailles non moins vives? Le plus fameux de ces journaux ne soufflait-il pas depuis longtemps sur l'Eglise de France le feu de l'ultramontanisme le plus effréné? N'attaquait-il pas à outrance tous nos anciens principes gallicans et tous les grands hommes qui les avaient défendus? Il annonçait une Adresse qui devait soulever tous les catholiques et appeler en masse les réclamations des fidèles : il voulait surexciter les passions. C'est alors que le ministre de l'intérieur l'a supprimé par ce motif d'ordre public : « qu'il n'était pas permis de se servir d'un prétexte religieux pour exciter une agitation politique. »

Si les mandements de quelques évêques n'ont pas été publiés dans les journaux, ils n'en ont pas moins été rédigés, et quelques-uns avec peu de mesure, ce qui peut-être aurait pu consti tuer plus d'un cas d'abus. Aux mandements ont succédé bientôt

des lettres pastorales plus vives encore et qui excédaient certainement La prudence qui doit présider à ces sortes de rédactions. Ces lettres pastorales ont soulevé non-seulement certains sentiments publics, mais même des susceptibilités privées, des plaintes qui ont retenti jusque dans le sanctuaire de la justice.

Dans ces publications, n'a-t-on pas en réalité prêché la guerre sainte? N'y lisait-on pas que cinq cents évêques de la catholicité allaient élever la voix pour protéger 4a dignité du Saint-Siège? \ \ parlait-on pas de lever de nouveau le denier de saint Pierre et de recruter des soldats? Ne parlait-on pas des lot) millions de catholiques qui existent dans l'univers, comme s'ils devaient envo\er leur contingent? N'avait-on pas imaginé cette opinion étrange que ces 139 millions de catholiques étaient copropriétaires du domaine de saint Pierre, comme si tous étaient des actionnaires qu'il fallait appeler à la défense du fonds commun? (Mouvement prononcé d'approbation.)

Jama: 3 pareille prétention n'avait été mise en avant. Les Etats du Saint-Siège sont à l'Eglise; ils sont dans la possession du Souverain-Pontife; il en jouit comme ses prédécesseurs, avec les conditions qui s'attachent aux choses humaines, sous la protection divine, mais avec tout ce que la Providence permet. Voilà, Messieurs, de quelle manière le patrimoine du Saint- Siège a toujours été présenté aux catholiques , et jamais comme une copropriété qui leur fût personnelle , et pour laquelle ils dussent faire croisade.

C'étaient là des moyens de chercher des auxiliaires. Mais là ne se bornent pas les actes du parti qui abritait sous des apparences religieuses des passions d'un autre ordre. On a vu d'autres écrits rédigés par des hommes politiques jusque-là peu connus par leur zèle pour la catholicité. Il y a eu des petits livres, et en grande quantité, écrits à l'intention du menu peuple, et destinés à descendre dans les classes inférieures de la société. Pour les répandre, on a emplove le colportage, défendu par la loi; le colportage a été servi avec ardeur par les nombreux afflliés de ces congrégations, non autorisées par la loi, qui se multiplieni à l'état de réunions, de sociétés, de confréries, et qui s'infiltrent jusque dans les ateliers. (Sensation. Nouvelles marques d'approbation.) Congrégations dont la diffusion s'accroît tous les jours, et qui pourront causer bientôt des embarras plus grands qu'on ne le pense, si une condescendance imprudente continue à fermer les yeux, et si l'on ne met pas un frein à ces infractions à la loi.

On a employé à cotte propagation illégale jusqu'à nos soldats ; plusieurs d'entre eux, envoyés aux écoles des Frères, revenaient dans leurs familles avec des sacs pleins de ces petits livres, qu'ils étaient chargés de distribuer à leurs camarades et à leurs parents. Force a été d'interdire à ces jeunes soldats la fréquentation de ces écoles, pour les présprver de cette contagion.

Tous ces faits, Messieurs, sont publics.

C'est ainsi, on peut l'affirmer, que l'on cherchait à créer une agitation dans le pays.

Il y a plus, une Encyclique que l'on devait révérer comme acte émané du Saint-Père , mais dont les conséquences sont laïques, matérielles, et appartiennent à la police des cultes, a été l'occasion de prières dans toutes les églises de France, sans autorisation du gouvernement. Ce qu'aucun des gouvernements antérieurs n'eût eu la condescendance de permettre, le gouvernement de l'Empereur l'a toléré, parce qu'il sentait sans doute sa force et combien il est ancré dans les populations. Mais ces faits n'en sont pas moins irréguliers. Ils ont été accompagnés dans plusieurs endroits de prédications indiscrètes, qui auraient donné lieu à des poursuites si l'autorité supérieure n'avait tempéré le zèle légal, l'accomplissement des devoirs imposés aux magistrats de l'ordre judiciaire.

S'il y avait eu matière à agitation dans le pays, si nous avions vécu dans des temps de barbarie, d'ignorance complète; s'il n'y avait pas eu une classe assez éclairée et assez nombreuse pour expliquer la véritable situation des choses à la masse des populations; si le clergé n'avait pas eu à sa tète quelques hommes sages et modérés; oui, nous aurions eu des agitations, des troubles sérieux; peut-être même de ces guerres déplorables dont le récit ne se trouvera plus , je l'espère, que dans l'histoire du passé, et dont nous ne fournirons plus d'éléments aux historiens à venir.

Sur tous ces actes, sur ces prières, qui ne sont que des pétitions politiques, la Providence a passé à l'ordre du jour, et a laissé s'accomplir des faits qui sans doute étaient dans ses desseins éternels. (Sensation prolongée; vive approbation.)

Pourquoi donc cette agitation , cet effort vis-à-vis de nous , pour que nous fassions nous-mêmes effort vis-à-vis de notre gouvernement? Est-ce que le gouvernement a failli à ses devoirs, soit dans la guerre, soit dans la paix, pour qu'il soit nécessaire de les lui rappeler d'une manière solennelle?

Je ne referai pas l'histoire ; je prends les faits dans leur deenier état.

Qui de nous ne connaissait les malheurs de l'Italie, ne déplorait ses tristes destinées, et ne méditait avee sympathie ce vers du poète , qui peignait par une douloureuse expression la situation de ses compatriotes, en disant :

Siamo servi , si ; ma servi ognor frementi.

« Nous sommes esclaves, oui, mais des esclaves toujours frémissants, n

Voilà les dangers que se créent à eux-mêmes les gouvernements oppresseurs, qui animent contre eux la haine des populations !

En 1848, un soulèvement a éclaté subitement en Italie. Malheureusement l'anarchie dans Rome a pris trop tôt la place de la vraie liberté. La manière dont ce mouvement s'est produit a été condamnée par tous les bons esprits; la France républicaine a refusé de s'y associer. Lorsqu'on vint nous demander à l'Assemblée législative, au nom de la fraternité des républiques, de seconder les séditieux, les prétendus républicains de Rome, — la République française a refusé; et lorsque le Pape se vit forcé de quitter Rome, le gouvernement français lui offrit d'abord une retraite, et plus tard le secours de ses armes.

Voilà une situation qui, à bon droit, nous a tous émus, qui a intéressé tous les catholiques. Déjà, dans l'histoire, on avait vu Rome plusieurs fois pillée, brûlée, conquise au profit d'agresseurs sans pitié, sans respect pour le Saint-Siège. Le connétable de Bourbon, passé au service de Charles-Quint, y perdit sa gloire avec la vie. Triste exemple de ceux qui engagent témérairement leur épée au service de l'étranger!... *.

Cette fois , nous avons envoyé une armée devant Rome ; elle en a fait le siège avec précaution , en ménageant ses monuments sacrés, même au risque de prolonger l'attaque et d'exposer la

1 On a voulu faire l'application de cette réflexion au général Lamoricicrc : et l'on n'a pas fait attention que le 29 mars il n'était pas encore question de la mission qu'il a acceptée depuis. Sa proclamation est datée du 9 avril. D'ailleurs, il y a celte différence essentielle : 1° Que le connétable de Bourbon avait déserté le drapeau français pour passer au service de CharJes- Quint, alors en guerre avec la France ; 2° que le connétable s'était chargé d'attaquer et de prendre Rome. — Tandis que le général Lamoricière se charge de défendre le saint-père de concert avec nous , sans du reste pouvoir jamais prendre les armes contre la France ou contre ses alliés. C'est ainsi du moins qu'on a parlé de l'autorisation qu'on aurait sollicitée et obtenue pour lui de l'Kmpereur.

vie de nos soldats. Nous avons pris glorieusement Rome aux dépens du sang français et ramené triomphalement le Pape dans le siège de la catholicité en le replaçant au Vatican.

Voilà un de ces faits éclatants qui ne peuvent sortir de la mémoire des cœurs catholiques, un de ces hauts faits que l'histoire placera à juste titre parmi les gcsta Dei per Francos. (Vive et unanime approbation.)

Nous ne nous sommes pas bornés là. Que faisons-nous, depuis dix ans, toujours avec nos soldats, toujours à nos dépens, sans qu'il en coûte rien au Saint-Père? Nous maintenons la paix dans ses Etats, cherchant à nous ménager les sympathies des populations pour faciliter l'accomplissement de notre tâche, mais ayant toujours en vue d'assurer le respect dû à l'autorité du Souverain Pontife.

Après ces services rendus au Saint-Siège, et pour qu'ils ne restassent point illusoires, dans la vue de consolider pour l'avenir l'autorité du Pape, Louis-Napoléon lui a donné d'affectueux conseils. Même avant d'être empereur, sous le coup des événements, il lui a fait parvenir un premier avertissement, et a appelé son attention sur certaines améliorations à introduire dans le gouvernement de ses Etats. Sans doute le Pape avait eu les meilleures intentions, on le savait; elles avaient été contrariées par les événements. Les passions démagogiques l'avaient emporté. Un homme éminent, un de ses ministres les plus fidèles et les plus éclairés, avait été assassiné dans Rome, et l'assemblée soidisant nationale de Rome était restée inerte, indifférente en face de ce crime odieux. Tout cela était infiniment regrettable ; mais ces faits déplorables ne devaient pas faire perdre de vue qu'il y avait toujours une meilleure administration à établir.

Les conseils d'ami, de fils respectueux et dévoué, donnés au Saint-Père n'ont pas été écoutés.

Ce refus d'écouter la voix qui donnait des conseils me rappelle ce qui se passa dans un des plus célèbres conciles. Un prélat français insistait, à l'époque de la Réformation, pour que l'Eglise réformât elle-même certains abus qui la compromettaient aux yeux des fidèles et qui ne tournaient qu'au profit de quelques rnonsignori italiens. Un de ces prélats italiens qui venait d'entendre Pévêque français l'interrompit brusquement et lui dit, avec un accent particulier : Gallus cantatl jouant ainsi sur le mot galhts, qui signifie à la fois coq et Français. L'évèque français, sans se déconcerter, répondit à l'Italien : Utinam ad Gallicantum Pelrus nsi-

piëCtrtt ! Plùl à Dieu qu'an ( liant de OC coq, à la voix de ce Français, le successeur de Pierre vint à résipiscence et sentît la nécessite de réformer les abus reprochés à son gouvernement! (Sensation.)

Il en a été de même celte fois-ci; nos conseils réitérés ont été également méconnus; on n'y a eu aucun égard.

A coté de ce qui venait de se passer dans Rome, que se passaii-il dans les Romagnes? Jamais la France n'a cherché à s'approprier les Romagnes. Si, en 1832, Casimir Péner alla s'y poser fièrement sans prendre le consentement de personne et avec le sentiment des devoirs que lui imposaient les intérêts politiques de la France, ce n'était pas en vue d'une occupation permanente, c'était seulement pour signifier aux Autrichiens que nous resterions là tant qu'ils y resteraient eux-mêmes. Nous nous retirerons, disions-nous, quand vous vous retirerez. Ainsi fut fait.

Mais la politique des Autrichiens était bien différente de la nôtre. Toutes les fois qu'il y a eu des traités, des actes diplomatiques, des remaniements de territoire, ils ont toujours cherché à obtenir quelque partie des possessions du Pape. Ils ont fini par trouver moyen de se faire attribuer et de garder Plaisance et Modène , qui faisaient partie des Etats de l'Eglise. Depuis ils ont toujours conservé une singulière disposition à se porter dans le domaine du Saint-Père, à s'v introduire en qualité de voisins : les Romagnes étaient comme leur maison de campagne. (On rit.) Ils traversaient l'Adriatique pour y venir à litre de policiers, sous prétexte d'y remettre l'ordre ou de prévenir le désordre.

J'ai dit comment nous nous conduisions à Rome; voici comment les Autrichiens se conduisaient dans les Romagnes. Ils s'y maintenaient à l'aide de l'étal de siège, de la loi martiale, avec la bastonnade et la fustigation, administrées suivant le mode prescrit par une ordonnance inscrite plus tard dans leur Bulletin des lois. L'autorité du Saint-Père, au lieu d'être respectée comme elle l'était à Rome, s'y trouvait complètement annulée, et malheureusement elle n'en était pas moins associée à la vive répulsion que l'administration autrichienne inspirait aux populations italiennes.

Et pourtant, malgré ces procédés si différents des nôtres, les Autrichiens étaient préférés par le gouvernement pontifical. Les cardinaux aimaient à voir à côté du légat les Autrichiens, et ils supportaient avec peine les Français. Pourquoi? Parce qu'il y avait une fâcheuse identité entre les principes du gouvernement absolutiste de \ ienne et les principes du gouvernement absolutiste des cardinaux 1, Autriche avait souscrit au Concordat ultrainoii-

tain, tandis que la France alléguait encore ses libertés gallicanes.

Voilà pourquoi la politique d'Autriche était préférée à celle de France, et pourquoi les Autrichiens, malgré leurs vexations, étaient préférés par le pouvoir temporel romain au régime de la France, qui portait avec elle le sentiment religieux et le respect du Saint-Siège, mais dont le drapeau était aussi le symbole de la civilisation et du progrès.

Mais ce n'est pas tout. Si les Autrichiens exerçaient leur domination dans les Marches, ils avaient aussi de l'influence dans les duchés de Modène et de Toscane, car partout où il y a un archiduc, c'est l'Autriche. De manière qu'avec l'occupation de la Romagne, avec Modène et la Toscane, d'une mer à l'autre, de l'Adriatique à la Méditerranée, l'Autriche coupait l'Italie en deux et pesait des deux côtés sur la situation de ce pays.

Poussant la prévision plus loin, et même avec Naples, que l'Autriche n'occupait pas, elle avait fait un traité vraiment étrange, par lequel il était interdit au roi de Xaples d'introduire dans ses Etats aucune amélioration, aucune innovation qui ne serait pas conforme à ce qui se pratiquait dans les Etats de l'Autriche.

Ainsi, grâce à ce traité, le progrès humain était arrêté jusqu'au fond de l'Italie par le droit autrichien combiné avec le droit napolitain.

Tous ces faits étaient couronnés par un dernier acte. L'Autriche enveloppait le Piémont, . l'isolait du reste de l'Italie, et, après l'avoir menacé, elle l'a attaqué, envahi; elle lui a fait la guerre. Cette puissance allait arriver ainsi jusqu'au pied des Alpes. La France a bien été obligée alors de se montrer et d'aller audevant pour refouler les Autrichiens.

Quelle avait été précédemment la politique de la France vis-àvis de l'Italie? Elle avait anciennement fait fausse route; mais, depuis, les idées et les faits se sont éclaircis. Anciennement, parce que l'Allemagne descendait en Italie et voulait s'y installer, la Fiance aussi voulait de son côté passer les Alpes et prendre sa part. Toutes les fois que nous y sommes entrés, cela a d'abord réussi; mais presque toujours il a fallu déguerpir.

Les Papes, dans les premiers siècles, sujets des empereurs romains, puis vassaux des empereurs- carlovingiens, se sont vus, au moyen âge, pressés de divers côtés. Et, pour se maintenir en équilibre, le Pape a appelé tantôt la France contre l'Allemagne, et tantôt l'Allemagne contre la France. C'est ainsi que nous sommes entrés plusieurs fois en Italie. Charles d'Anjou a voulu conquérir la couronne de Xaples, et François Ier le duché de

Milan; mais les Vêpres siciliennes d'un côté et la bataille de Pavie pour le duché de Milan ont dù nous donner le conseil de ne plus tenter de pareilles entreprises.

Je passe ce qui s'est fait pendant la révolution; c'est exceptionnel. Mais, à l'époque où nous vivons, l'Empereur a apporté de profondes réflexions dans la direction qu'il imprime aux affaires, aux intérêts, aux forces de la France.

Il n'a pas conçu l'idée de conquête au delà des monts; Dieu nous en préserve ! Mais il a senti qu'il ne pouvait tolérer que les Autrichiens eussent une influence prépondérante en Italie, qu'ils pesassent sur ce pays, et qu'à la puissance déjà si grande de l'Autriche chez elle et du côté de la Confédération du Rhin vint encore s'ajouter une véritable pression sur la Péninsule. — C'est alors que, la guerre ayant été brusquement entreprise par l'Autriche, l'Empereur a passé les Alpes, non pour conquérir, mais pour délivrer, et, comme l'a dit notre illustre président, l'Empereur a été en Italie u non en maître, mais en libérateur! 1

Vous savez comment la guerre s'est faite. Le Dieu des armées doit être content des armées françaises! (Rires et applaudissements.) On a fait la paix; l'Empereur à reçu la Lombardie pour la donner à son allié. Il n'y avait certes pas d'arrière-pensée ; mais d'autres événements se sont produits. On avait réservé seulement la question des ducs, et pour les Romagnes, elles étaient, comme les autres Etats du Saint-Siège, restées en état de neutralité .

Quant à la question des ducs, l'Empereur s'était laissé aller à L'idée qu'ils pourraient être réintégrés dans leurs duchés. Il n'a pas tenu à lui qu'il n'en fût pas ainsi. Il n'avait promis que ses bons offices, il les a loyalement employés. Mais les peuples, les événements, toutes forces que nous n'avons pas excitées, que nous avons même contrariées dans certaines limites, en ont décidé autrement.

Les demandes des grands-ducs n'ont pas été accueillies. Les peuples ont leur amour-propre, leur orgueil, leur instinct de conservation. C'est à eux qu'il convient, après tout, d'avoir le sentiment de la nationalité. Les Italiens avaient vu les ducs dans les rangs autrichiens à Solferino ; ils ont répondu comme le peuple fit à cet envoyé dont il est parlé dans saint Luc : Xoluinus kunc reynare super nos. Nous ne voulons pas qu'il règne de nouveau sur nous. Pourquoi? Parce qu'il a appelé les étrangers sur notre pays et transporté sa gloire aux étrangers. Ce sont encore les termes de l'Ecriture : Quia dedi runt régnutn smun (i/iis, et <jlorlam suam ulinw/t ntr //nid.

La cause des grands-ducs a été perdue. On leur a dit, comme à l'Autriche : k Chacun chez soi, » et ils se sont retirés. Le tour du peuple est venu : « Chacun son droit. » C'est alors quil a été convenu entre les ci-devant belligérants qu'il n'y aurait pas d'intervention armée, et qu'on laisserait les populations se prononcer librement sur leur future destinée.

Si on a eu recours à la méthode du suffrage universel pour constater l'expression de la volonté du peuple, c'est à l'Angleterre qu'on le doit, car elle en a fait un article final de ses propositions communiquées à toutes les puissances; et si cela a déplu à quelques-unes d'entre elles, ce n'a pas été au point d'exciter des contradictions, des oppositions qu'on voulût pousser jusqu'à la guerre. Et les événements ont suivi leurs cours.

Pour les Etats du Pape, on était, comme je vous l'ai dit, convenu de la neutralité.

Cette neutralité, la France l'a maintenue religieusement et avec efficacité à Rome. Les Autrichiens étaient dans les Romagnes; pourquoi n'en ont-ils pas fait autant? Personne n'aurait été les y inquiéter, puisque le principe de non-intervention était posé et accepté des deux côtés.

De même qu'on n'aurait pas souffert les Autrichiens à Rome, de même nous n'aurions pas relancé les Autrichiens dans les Etats du Saint-Père, car c'aurait été attaquer le gouvernement du Saint-Père lui-même.

Mais quand les Autrichiens ont vu la Lombardie perdue, quand ils ont senti leurs forces diminuer, ils ont été saisis d'une sorte de panique, et d'eux-mêmes, une belle nuit, ils se sont retirés par la Vénétie.

A peine étaient-ils partis, que le légat, qui ne s'appuyait que sur eux, est parti de son côté. De sorte que les Bolonais n'ont pas eu la peine de se soulever; ils sont restés sans gouvernement : ils ont procédé sans émeute, organisé leurs moyens d'administration; et plus tard, quand ils ont été interpellés pour savoir de quelle manière ils entendaient en finir et clore la situation, ils ont voté pour l'annexion au Piémont. Il y a eu presque unanimité, puisque le gouvernement du légat, l'ancien gouvernement, n'a eu que 233 voix.

N'est-ce pas là ce qu'on appelle vulgairement : Vox populi, vox Dei? maxime romaine, maxime électorale que l'Eglise ellemême a formulée à l'époque où, dans son sein, tout était électif ; où le Pape lui-même n'était pas élu par des cardinaux nommés par ses prédécesseurs, mais par le Sénat et le peuple romain, et en demandant la confirmation aux empereurs ; à l'époque où

'jusqu'au seizième siècle) les nominations d'cvèques se faisaient par le clergé, avec les acclamations du peuple : I ox populi, roi Dei.

Ainsi, par un fait qui n'était pas le nntre . comme le dit avec raison le rapport de M. de Rover, par le fait de la retraite des Autrichiens et de la conduite des Bolonais, la question était résolue, puisqu 'ils axaient vott: pour l'annexion.

Eh bien! à ce moment suprême, qu a fait lEmpen ur des Français? 11 a dit : u On peut encore sauver les droits du Pape en lui reservant la suzeraineté. ■ Et cela n'a\ait rien d'étrange, car cette suzeraineté, c était l'ancien état des choses dans les Humaines. Le Pape n'en a presque jamais eu que la suzeraineté; et la capitulation de Bologne, signée en 1 i-i" par le Pape Nicolas Y, avait fait de Cette ville une vi ritable république, rattachée aux Souverains Pontifes par un lien de vassalité purement nominal et par la présence d'un légat président honoraire du gouvernement, taudis que le pavs et ses iinances étaient administrés par ses magistrats électifs. Cette suzeraineté a eu ses vicissitiult s ; mais entiu c'était un état de i hoses qui avait pour lui l'ancienneté, et qui avait longtemps convenu à la cour de Rome. Elle s'en était contentée; et lorsque, avec le temps, les Paprs avaient \ou\u s'attribuer un pouvoir plus étendu, ils n avaient pu se maintenir qu'a 1 aide des baïonnettes autrichiennes. En re\enant à l'état de simple suzeraineté, on parait à cet inconvénient, et le droit du Saint-Siège était préservé.

Lorsque cette idée de l'Empereur a été mise en avant, qu'at-on répondu? Ce n'est plus le Pontife vénéré qui reste toujours le même au-dessus de ces agitations qui se passent vis-à-vis de sou gouvernement et dans les actes de la diplomatie, mais c'est le gouvernement du Pape, c'est le cardinal Antom lli qui a répondu : Xon putsumus. Grand mot, mot héroïque, mot divin quand il s'agit de la foi. Eu pareil cas, non-seulement le Saint- Père, mais les moindres d'entre les catholiques doivent repondre : Xon possumus. Il vaut mieux alors obéir à Dieu qu'aux hommes et faire triompher sa foi, même au risque du martyre. Mais, dans le domaine temporel, en face de la guerre et de la paix et de toutes les vicissitudes qui accompagnent les choses humaines, le Xon possumus ne saurait recevoir d'application.

LesPapts, dit-on, jurent à leur avènement de ne rien démembrer du domaine de l'Eglise. Curieuse histoire! Comment le domaine de l'Eglise avait-il été régi avant ce serment introduit eu 1692 par le Pape Innocent XII? Il régnait a lUme un étrange abus qu'on a appelé le népotisme. Les Papes, n'ayant pas de

descendants en ligne directe, montraient une singulière prédilection pour leurs neveux, à qui ils distribuaient les domaines de l'Etat, en les dotant avec une prodigalité démesurée. Presque toutes les richesses du Saint-Siège, les meilleures de ses domaines étaient allées de ce côté. Les mêmes choses s'étaient passées anciennement en France. On avait vu des concessions abusives du domaine public au profit des grands seigneurs, des princes, des favoris. Ce n'est qu'en 1566, sous l'inspiration du chancelier de l'Hôpital, que fut rendue l'ordonnance de Moulins, qui déclara le domaine inaliénable. Toutes concessions émanées de la libéralité du roi devinrent désormais impossibles, à moins que ce ne fut pour des apanages régulièrement constitués et à charge de retour perpétuel à la couronne. C'est en ce sens que les rois de France juraient aussi, à leur sacre, de ne rien démembrer du domaine de la Couronne.

C'est dans le même sens que fut rédigée, en 1692, la bulle d'Innocent XII; ce fut en vue de révoquer certaines libéralités excessives qui avaient été faites îiepotibus et aliis consanyuincis , et pour empêcher qu'il n'en fût fait de semblables à l'avenir. On voit, dans le texte de cette bulle, que mon honorable collègue M. le marquis de La Rochejaquelein plaçait il n'y a qu'un instant sous mes yeux, que, pour en mieux assurer l'effet, le Pape exigea de tous les cardinaux qui vivaient à Rome qu'ils souscrivissent avec lui cette déclaration. Voilà dans quel sens les Papes jurèrent plus tard de ne plus disposer arbitrairement des domaines de l'Eglise; voilà le vrai sens du Non possumus. — Mais cela est sans application aux démembrements partiels et aux mutations politiques que la force des choses et des événements peut amener. En effet, s'est-il jamais trouvé un souverain qui, à son avènement, ait prêté le serment de n'être jamais conquis, qu'on ne lui prendrait jamais rien? Tous le prêteraient volontiers, ce serment, s'il devait avoir quelque efficacité, car la mauvaise fortune ne peut jamais être l'effet de la bonne volonté des souverains ; la force des événements seule leur fait perdre quelque chose ; ils sont obligés de les subir. Pourquoi n'en serait- il pas de même des Etats du saint-siége ?

Disons donc que dans le Non possumus du cardinal Antonelli il y avait beaucoup de Xohimus; d'après sa déclaration, il ne s'accommode pas de la simple suzerainté: c'est tout ou rien; c'est peut-être le dernier terme de cette proposition qui sera vrai quant aux Romagnes.

Dans tous les cas, la responsabilité du gouvernement français n'est pas engagée.

QITSTION ROMAINE. 549

Le bon vouloir de l'empereur des Français pour le saint-siége a été constant du commencement jusqu'à la fin. Il a été constant Don-seulement d'intention, mais de fait. I-à où il commandait, à Rome et dans les principaux Etats du saint-siége, le pouvoir temporel du saint-siége est demeuré intact ; ce qui s'est passé dans les Romagnes est le résultat d'un fait qui n'est pas le sien, et il n'a pas dépendu de lui que les choses tournassent autrement et reçussent une meilleure solution l.

Que demandent donc les pétitionnaires dans l'intérêt temporel du saint-siége? — De maintenir l'intégralité de ses domaines? Mais il v a une portion qui est démembrée de lait. Il faut donc la reconquérir? Il faut donc que la France, qui est allée faire la guerre pour délivrer l'Italie, qui a combattu les Autrichiens, combatte les Italiens, Verse encore ce sang dont l'Eglise spirituelle a horreur, et cela pour le pouvoir temporel, pour le domaine du Pape plus ou moins étendu! Pour cela, il faut que la France, libératrice de l'Italie, fasse une seconde guerre pour remettre sous le

1 Ajoutez même ceci : C'est que Rome a toujours reconnu avec la plus grande facilité les gouvernements de fait. Quand un gouvernement change chez un peuple, elle ne s'inquiète que d'une chose : si elle sera respectée comme il convient; et si même elle ne trouvera pas plus d'avantage avec le gouvernement qui vient qu'elle n'en avait arec celui qui s'en va. — Ne prenons d'eiemple que de la France. Depuis le Concordat de 1801, qui a rélabli le culte catholique en France, le gouvernement a changé huit fois; et, chaque fois sans difficulté, Rome et tout le clergé ont reconnu le nouveau gouvernement et prié pour lui, en variant seulement la formule. [Vide suprà, page 210, la note sur l'article 51 de la loi organique du 18 germinal an X;) — En 1848, nous avons vu avec quel empressement le clergé, pour prévenir le désordre, et toujours en vue de la paix, qui est son principal objet, a béni les arbres de la liberté, pour satisfaire ce qu'il croyait être dans le vœu des populations. A plus forte raison, aussitôt après la proclamation du nouvel Empire, rélabli par sept millions de votes, l'adhésion ne s'est pas fait attendre Ainsi Home reconnaît volontiers le fait

accompli, et notamment le fait accompli par le suffrage unirerscl. — Quand un fait de ce genre l'atteint (et je le regrette), par la force des choses, sans que nous ayons pu l'empêcher, pourquoi ne se résignerait - elle pas ellemême ? Cette résignation aui décrets de la Providence, qu'on nous recommande, à nous autres, pauvres pécheurs, quand il s'agit des choses de ce monde, de ces biens périssables qu'on nous conseille de mépriser, pourquoi ne la pas pratiquer, en disant comme le saint homme Job : Dominus dédit, Dominus abstulit : sit nonwn Domini benedictum ? Stk\.

— Voyez, pour exemple, le traité de Tolentino. articles 6, 7 et 8, par lesquels le pape Pie VI renonce, tant pour lui que pour ses successeurs, au comtat Venaissin. aux Légations et à la Romagne. — Où était alors le non possumus?. . .

joug ceux qui s'en sont affranchis! Offrez cette guerre à nos généraux, et dites-leur, malgré leur cœur plein d'obéissance, d'employer leur épée à défaire ce qui a été fait en Italie ! ! ! (Sensation. )

D'un autre côté, n'oublions pas qu'il faudrait s'attaquer à l'œuvre du suffrage universel. Est-ce possible ? J'en appelle à ceux mêmes qui en ont une peur effroyable et qui, jusqu'à un certain point, peuvent avoir raison. Cette guerre serait faite au nom de la France, par l'empereur issu du suffrage universel; par l'empereur qui lui emprunte toute sa force et qui y trouve les éléments de cette sécurité qui lui permet de triompher de l'agitation qu'on a essayé en vain de propager, précisément parce qu'on a trouvé comme résistance les 7 millions de votants qui ne se sont pas laissés aller à la séduction. (Approbation.) On voudrait que l'empereur des Français allât détruire chez les autres le 'principe qui fait sa force chez nous!...

On vous demande une chose que vous ne pouvez faire : de créer de véritables embarras au gouvernement, de lui conseiller une politique, celle d'intervenir, soit par des moyens diplomatiques que l'Empereur a déjà lui-même employés, soit par une nouvelle conquête, en remettant tout en question en Italie, en s'exposant à tout mettre en feu. Tous les moyens que la sagesse peut conseiller, l'Empereur saura les employer, et nous, qui connaissons les sentiments dont l'Empereur est animé en faveur du saint-père, ses sentiments de respect, respect chrétien, respect catholique ; nous qui partageons ces sentiments ; nous qui n'aurions pas souffert qu'on attaquât le saint- père dans le siège de la catholicité ; nous qui l'y avons rétabli, maintenu, qui l'y maintenons encore, qu'avons-nous à demander à notre gouvernement? Nous n'avons rien de mieux à faire qu'à nous confier aux dispositions dans lesquelles nous savons qu'il est; notre devoir est, non pas d'affaiblir notre gouvernement, mais de le fortifier et de le soutenir. C'est là le sentiment français, ce doit être le sentiment du Sénat. Adhérons à notre gouvernement; adhérons à sa politique comme nous avons adhéré à sa gloire.

Je vote pour l'ordre du jour.

(Ce discours est suivi de marques très-chaleureuses d'approbation.)

La clôture ayant été demandée et prononcée, on a été aux voix par scrutin nominatif. Le nombre des votants était de 130; et l'ordre du jour pur et simple a été adopté par 114 voix contre 16.

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