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ÉCHANGE DES PRODUITS

Les produits s'achètent a\fec des produits: telle est la maxime du libre échange. Mais cette maxime ne signifie pas plus qu'elle ne dit.

Elle ne peut servir qu'à tirer la conclusion qui suit : Pour acheter les produits dont nous avons besoin , il faut livrer en revanche des produits ou de l'argent. Il faut donc posséder des sources de production ; mais nous avons vu que le libre échange les faisait tarir en grande partie. 11 nous force donc à restreindre nos besoins , parce qu'il ne nous laisse plus assez de moyens d'échange ; par conséquent il appauvrit le pays, et l'axiome ci-dessus ne peut être interprété en sa faveur.

On dit que les produits s'achètent avec des produits; mais il n'en est pas moins vrai que non-seulement les produits , mais encore l'argent , jouent un grand rôle dans les échanges , et que le numéraire que possède le pays est une richesse qu'il faut ajouter à ses autres richesses.

Observons avant tout qu'en échangeant des produits contre de l'argent, tout l'avantage est en faveur de celui qui fournit les produits.

L'on sait que l'argent n'est pas un produit manufacturé que chacun peut produire à volonté et qui lui présente un bénéfice. A la vérité, pour obtenir l'or ou l'argent brut, vous l'achetez avec vos produits, sur lesquels vous gagnez; c'est donc une bonne affaire pour vous et encore pour celui qui vous fournit ces matières.

Mais si vous êtes obligés d'acheter maintenant •pour votre or des laines ou d'autres produits étrangers, vous faites une mauvaise opération, car l'étranger gagne sur ces produits , tandis que vous ne gagnea^rien sur votre or; et si vous tirez de l'étranger plus de produits manufacturés que vous ne pouvez en exporter pour obtenir l'or et l'argent, non-seulement votre somme de numéraire disparaîtra peu à peu , mais encore vous serez obligés de payer des bénétlces usuraires aux étrangers qui vous fourniront les objets manufacturés dont vous aurez besoin.

Il faut encore remarquer , pour l'intelligence de cette question , qu'il y a une grande différence entre l'industrie et le commerce, et l'influence de l'un et

de l'autre sur la richesse ou la prospérité d'un État.

Le commerçaDt d'un pays qui, pour de l'argent , achète à l'étranger des produits, peut gagner autant que le commerçant étranger qui les lui fournit ; mais le pays étranger qui fabrique ces produits gagne encore tout le bénéfice résultant de cette production .

Exemple : Un commerçant français achète à un commerçant anglais contre de l'argent comptant pour looyooo fr. de draps fabriqués en Angleterre. Sur cette vente , le commerçant anglais gagne 10,000 fr., et le commerçant français, en vendant ces draps en France, gagne également 10,000 fr. Voilà donc la balance rétablie, et l'on pourrait croire que chacun vendant et achetant une marchandise pour ce qu'elle vaut pour lui, ni l'Angleterre ni la France n'auront perdu quelque chose dans cette opération ; cependant l'avantage du côté de l'Angleterre est immense; car, quoique le commerçant anglais n'ait pas gagné plus que le comn^erçant français, il n'en est pas moins vrai que les 90,000 fr. qui forment le prix d'achat de ces draps en fabrique sont gagnés par le fabricant de drap anglais et ses ouvriers, par le constructeur de machines anglais et ses ouvriers, par tous les autres ouvriers, voituriers, etc., etc., qui touchent à cette industrie, jusqu'au propriétaire, cultivateur, fermier, etc., etc.; et le gouvernement anglais gagne les contributions que toutes ces personnes lui payent.

Tandis que du côté de la France, il n'y a d'autre

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gain que les 10,000 fr. du commerçant; car sur les 90,000 fr., or ou aident, il n'y a aucun bénéfice autre que celui fait par la monétisation, ce qui est peu de chose.

Par conséquent, il est clair que si la France ne faisait que des affaires de ce genre , elle perdrait peu à peu tout le numéraire qu'elle possède. Il est donc essentiel qu'elle puisse constamment exporter autant de produits qu'il lui faut de l'or; eh! voilà justement ce qui deviendrait non-seulement difficile ^ mais impossible avec le libre échange , dans la situation réciproque de l'état industriel et commercial des divers pays.

Car lès besoins de produits manufacturés augmentent considérablement avec la richesse du pays, et en plus forte proportion que les besoins alimentaires.

Il est donc certain que si nous étions restreints a notre production agricole et au peu qui nous resterait de la production manufacturière, pour nous procurer nos besoins en produits fabriqués , nonseulement notre numéraire diminuerait bientôt; mais, pour, rétablir l'équilibre entre les recettes et les dépenses, la consommation diminuerait également. L'équilibre se rétabliraitpar une diminution dans les achats de produits étrangers proportionnée à la diminution qu'aurait subie notre numéraire ; et alors l'importance de nos achats serait réglée, non plus par nos besoins , mais par nos revenus réduits à la fois par la perte du numéraire et par la décroissance de la population productrice. A quoi sert

EFFETS GÉMilAUX DU LIBRE ÉCHANGE. 95

alors l'axiome, que les produits s'échangent contre des produits^ dont nous ne contestons nullement la vérité, car il est applicable au pays le plus pauvre comme au pays le plus riche. L'Angleterre échange ses produits contre des produits, et le Portugal, qui lui a envoyé tout son numéraire, n'en continue pas moins d'échanger ses produits contre des produits; mais comme les produits du Portugal ont singulièrement diminué^ les Portugais ont été forcés de restreindre leurs besoins ; ce qui n'est pas agréable, à moins d'être imbu des principes de Diogène.

11 y a plus : les besoins de beaucoup de Portugais, en fait de produits de l'Angleterre, ayant dépassé les ressources d'échange qu'ils trouvaient dans leurs propres produits, il en est résulté des dettes, et les Anglais, pour rentrer dans leurs avances , ont fini par acheter une grande partie de leurs meilleurs vignobles ; et si aujourd'hui le Portugal n'est plus que l'ombre de ce qu'il était avant le traité de Méthuen ; si une partie des terres a passé entre les mains des Anglais, les Portugais n'en ont pas moins constamment échangé des produits contre des produits , et ils en feront de même jusqu'à la fin du monde.

On voit donc, par ce qui précède, que ce n'est pas cet axiome, que les produits s'échangent contre des produits, qui peut sauver la France des désastres que le libre échange lui réserve ; la liberté commerciale n'aurait pour effet que de diminuer notre production, et de nous rendre, pour la plus grande partie de nos besoins, tributaires de l'étranger.

Elle nous mettrait dans la nécessité de tirer de l'étranger plus de produits que nous ne pourrions lui en fournir; il faudrait donc ajouter aux nôtres du numéraire; et, quand ce numéraire serait épuisé, DOS besoins se restreindraient forcément, par le peu de ressources qui nous resteraient pour y pourvoir.

Le pays serait donc appauvri , et le bon marché que la liberté commerciale nous promet ne signifierait plus que misère.

Il pourrait y avoir, à la vérité , certains articles qui seraient réduits à de bas prix ; d'autres, au contraire, seraient sujets à des hausses disproportionnées. En général , pauvreté et bon marché ne sont pas corrélatifs ; car un pauvre achète toujours plus cher qu'un riche, et il vend ordinairement meilleur marché.

C'est ainsi que, dans certaines contrées de l'Amérique méridionale, on ne vit que de privations, bien qu'un bœuf s'achète pour un franc.

En Valachie, les récoltes se vendent sur pied, à un prix tellement bas, que le paysan en retire, dans les bonnes années, à peine assez pour acheter quelques vêtements. Les marchands de ce pays se rendent, par troupes réunies, à la foire de Leipzig, où ils n'achètent que les rebuts, qu'ils revendent excessivement cher chez eux , d'abord en raison de leurs frais de voyage , des frais de transport toujours plus onéreux dans les pays non industriels, mais surtout parce que c'est précisément le pauvre qui paye plus cher que le riche ses objets de con-

sommation. Et cela est assez naturel , car c'est le pauvre qui fait courir le plus de risques à son vendeur. En outre, comme il ne peut acheter que par petites quantités, il faut qu'il les tire de troisième ou de quatrième main , ou du colporteur. Souvent les renseignements nécessaires sur la valeur des choses lui manquent, ou il ne peut s'en rendre un compte exact. On a calculé à Strasbourg que le pauvre qui achète son hois par bûche le paye jusqu'à 20 fr. le stère, tandis que Thomme aisé n'en donne que 10 fr.

En général, dans un pays d'Europe qui n'est pas à même d'avoir beaucoup de numéraire, il ne peut y avoir rien de confortable, et le numéraire ne devient abondant que par une grande industrie nationale.

Si l'on n'a pour ressource que les produits de la terre, le bien-être d'une nation, ainsi que nous l'avons déjà dit, dépend en entier d'une bonne ou mauvaise année. En cas de mauvaise récolte, la nation riche en numéraire viendra acheter à des prix très-élevés le superflu de chaque cultivateur ou blatier, et le petit propriétaire agricole qui n'a pas assez récolté pour sa subsistance , ainsi que le pau^ vre, se trouveront dans l'impuissance de se procurer, non-seulement leur nourriture, mais encore leurs vêtements. Les contributions seront mal payées ; les engagements , redevances » loyers, resteront en souffrance, et il en résultera une grande misère. Et ce fait grave pourra devenir un des plus forts arguments de la protection ', car le peu-

pie soumis au système du libre échange, et qui se verra enlever par des nations plus riches son strict nécessaire, pourra solliciter son gouvernement à recourir aux douanes pour empêcher la sortie de ses denrées.

s XII.

- RÉSUMjé DU CHAPITRE II.

En faisant le résumé des paragraphes qui précèdent, nous voyons que le libre échange présentera les résultats suivants:

i^ Diminution de la population de la. France et de sa production industrielle et agricole^ et même commerciale.

*i^ Inconvénients graves résultant des différents modes de la mise en pratique de ce système.

3® Difficulté ou impossibilité de son maintien.

4** Crises et agitations dans la production de la France.

5** Situation politique de la France compromise.

6^ Sa consommation compromise également.

7® Découragement de F esprit d invention.

8° Appauvrissement de la France.

9** Enfin^ influence fâcheuse sur V état de paix et de guerre.

Cependant, comme cette question trouvera mieux sa place ailleurs, nous y reviendrons.

Après avoir examiné la question du libre échange, nous allons maintenant entrer dans quelques détails au sujet du système de pi*otection.

CONSÉQUENCES DE LA PROTECT|^Mt-^?^- * cW ,

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Avant tout, il ne faut pas perdre de vue que nous ne npus sommes pas propose de faire de la théorie économique, mais que notre unique but est de reconnaître le bon et le mauvais côté du libre échange, d'après l'opportunité de son application à la situation actuelle de la France.

Nous avons vu que les effets de la liberté commerciale n'étaient rien moins qu'avantageux à notre production industrielle et agricole, qui ne pouvait que péricliter et s'affaiblir sous ce régime.

Telles sont donc les conséquences du libre échange.

Or, comme entre non-protection et protection il n'y a pas de milieu, il résulte clairement de là que si la liberté commerciale, du ttioins dans le temps actuel, nuit à notre production, il faut bien que le système protecteur la favorise, parce qu'il exclut un état de choses contraire qui est nuisible à la production.

Ainsi la conséquence claire et certaine de la pro« tection est de favoriser la production.

400 CHAPITRE m.

Maintenant, celle conséquence est-elle bonne ou mauvaise? c'est ce qu'il s'agit de savoir.

L'industrie française procurant des gains et des moyens d'entretien à une forte population ouvrière, oi^anise ainsi une puissante consommation aux bénétices de laquelle participent non-seulement la classe nombreuse des agriculteurs, et par suite les propriétaires de biens-fonds, mais encore cette foule d'états et de métiers, marchands, etc., qui trouvent leur moyen d'entretien dans les ressources que leur offre le consommateur. Les fonctionnaires et salariés de l'État, et l'État lui-même, ressentent non moins l'influence d'une forte production.

Mous allons passer en revue ces différentes classes de la société.

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