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EFFET DE LA PROTECTION SUR LA POPULATION IN- DUSTRIELLE

Rien ne contribue autant que l'industrie à répandre les gains et le numéraire non-seulement dans toutes les classes de la société, mais encore dans les classes pauvres, qui sont celles qui en sont les plus dépourvues. Elle procure encore à la classe ouvrière les moyens de parvenir à l'aisance et à la richesse; car combien d'ouvriers n'a-t-on pas vus devenir fabricants, et arriver au haut de l'échelle sociale!

El) général, cest ici le cas de constater un avantage de Tinduslrie manufacturière sur l'industrie agricole : tandis que cette dernière emploie rarement des ouvriers gagnant plus de 0,76 à 1 franc, et tout au plus i franc 20 par jour, l'industrie manufacturière paye généralement de 1 franc '20 à 2 francs 5o; elle a même beaucoup d'ouvriers qui gagnent 3, 4? ^ et jusqu'à 10 francs, sans compter les contre-maîtres, chefs d'atelier, ingénieurs, etc.

Ces gains sont d'autant plus méritoires que l'ouvrier est essentiellement producteur, et nous sommes persuadé que plus l'industrie se développera, plus l'ouvrier trouvera de moyens d'acquérir le bienêtre auquel il a droit, et plus les contrastes entre l'extrême misère et une immense richesse disparaîtront.

Car ce qu'on doit éviler dans un État bien organisé, c'est que l'argent ne devienne la propriété de quelques privilégiés, et surtout ne puisse pas être accumulé en trésor ou capital improductif, à l'instar de l'Espagne, dont les couvents regorgeaient de trésors au milieu de la misère du peuple. L'industrie ne fait paî^ craindre de pareils abus. Son capital se divise en mille petites parcelles, soit pour payer les mains-d'œuvre, salaires, réparations, achats de matières, voiturages, soit pour mille autres dépenses. L'argent qui alimente l'industrie ne repose nulle part, il circule avec la plus grande activité; partout il procure des moyens d'existence à un grand nombre de personnes; il donne l'aisance aux

uns, et à quelques autres la richesse, mais cette richesse n'est pas improductive.

Les moines, jadis, construisaient des couvents, les nobles d'immenses châteaux; emploi bien stérile de la fortune.

Il n'en est pas ainsi du fabricant, qui , dans tout le cours de sa'carrière, s'applique k la production, c'est-à-dire à créer et à perfectionner pour mieux produire, pour acquérir le bien-être auquel il aspire; et s'il réussit à faire fortune, le goût du travail et des choses utiles ne l'abandonne plus ; il continuera à faire fructifier son travail, ou léguera ce soin à ses enfants. Enfin, soit qu'il développe lui-même son entreprise, soit qu'il confie son capital a d'autres mains, ce capital ne restera jamais enfoui dans les caves.

Ici se place une objection : les libres échangistes reprochent à l'industrie les bénéfices disproportionnés qu'elle peut concentrer entre les mains des fabricants. Ce reproche n'est pas fondé, car si un pareil état de choses tendait à s'établir, la concurrence s'empresserait bientôt d'y porter remède, la concurrence qui, dans nul état, n'est à même de s'exercer avec autant de facilité et d'une manière illimitée comme dans l'industrie. Du petit capitaliste jusqu'au plus grand, du bourgeois jusqu'au roi, personne n'est exclu du droit défaire concurrence. (Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, et bien des princes souverains en Allemagne, ont des capitaux engagés dans l'industrie. )

Soyez certains de ce fait : dès qu'il est notoire

que l'une ou l'autre tabricalion présente de grands bénéfices ^ il y a deux concurrents à la place d'un j pour procéder au partage. A la vérité, une coalition pourrait se former, ainsi que cela a eu lieu pour les houillères, les diligences, etc.; mais le libre échange ne serait pas plus capable que la protection de l'empêcher, bien au contraire. Si des affaires de ce genre se font en France, la justice peut intervenir y et si son action est insuffisante, le devoir du législateur est d'y remédier; tandis que l'autorité de nos lois est nulle à l'égard des coalitions combinées à l'étranger, et la consommation se trouverait affligée d'un mal sans remède.

Nous devons ajouter que le gouvernement français sévirait avec d'autant plus de raison et de bon droit contre ce genre de fléau, si la coalition se formait à l'abri de la protection accordée à l'une ou l'autre industrie; et, dans ce cas, il ferait bien de diminuer ou de retirer même complètement cette protection , ainsi que nous le démontrerons plus tard.

Si la concurrence empêche les fabricants de réaliser des gains trop' considérables, et rend souvent très-faiWe ou nul le chiffre de leurs bénéfices, elle peut paiement, dans certains cas, causer du malaise dans les conditions de la classe ouvrière. C'est une conséquence inévitable de la concurrence, un fâcheux état de choses que le libre échange ne ferait qu'empirer, parce que la liberté de commerce, en enlevant la protection à notre industrie, l'expose à la concurrence de tous les fabricants étrangers, et

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oi^anise ainsi une concurrence effrénée, qui ne manquera pas d^avoir des suites déplorables pour le sort de l'ouvrier. I..es tisserands de la Siiésie pourront nous donner à cet égard des renseignements très-positifs.

Quand les Anglais eurent, grâce à la liberté de commerce, ruiné les fileurs allemands, les tisserands continuèrent à tisser les fils anglais, et ce travail lucratif leur valut un gain de 60 à 90 cent, par jour, et encore moins; mais ce faible gain est encore loin des souffrances et de la misère qui désolaient certains rayons manufacturiers, où la viande était pour ainsi dire un objet de curiosité, et le sel même souvent un article de luxe.

Pour s'en faire une idée , il faut voir ce qui s'est passé il y a trois ans en Siiésie, et , à ce sujet, on peut citer Schneer, qui indique plusieurs villes et villages, les noms propres des ouvriers, les numéros de leurs maisons, et prouve que telle famille de trois ou quatre membres était réduite à vivre d'un gain de six silbergroschen ou 75 c. par semaine.

Il n'a fallu rien moins que "cette misère atroce et sans exemple pour altérer le caractère patient de l'Allemand , et donner lieu à quelques troubles et agitations.

Tels étaient les bienfaits du libre échange pour cette contrée ; et l'on peut affirmer qu'en France il aurait aussi pour effet actuel de réduire le gain de bien des ouvriers, et de l'enlever complètement aux autres.

En général y en ruinant le fabricant, on ne manquera pas de ruiner l'ouvrier, dont il faudrait au contraire chercher à améliorer le sort, qui est encore trop dur, et fait Irop contraste avec l'état des autres classes de la société.

Mais si vous protégez Tindustrie, si vous favorisez ses progrès, l'ouvrier ne pourra manquer de participer également au bien-être auquel vous donnez lieu. L'ouvrier intelligent sera plus recherché, parce qu'il y aura plus de fabricants qui en auront besoin; il pourra exiger et obtenir de meilleures conditions. Il pourra devenir fabricant luimême; car, il faut bien le remarquer, le domaine industriel n'est plus comme autrefois la propriété d'un petit nombre d'élus, il échoit au plus laborieux , au plus actif, à l'ouvrier comme à tout autre. €'est là le bienfait des' institutions et des mœurs libérales de notre époque. Il faut que le fabricant soit capable, qu'il paye de sa personne; il est le premier ouvrier de sa fabrique.

La protection, en servant l'industrie, ouvre donc un champ d'émulation à tous indistinctement:

l'ouvrier de génie parviendra tout comme un autre, et si sa capacité est constatée, les capitaux ne lui feront pas défaut.

Le libre échange, au contraire, ne servira qu'à déprimer sa condition. Il le mettra, dans bien des cas, entre les mains des marchands, qui, étant peu en rapport avec la classe ouvrière, sont souvent injustes envers elle et l'exploitent. Le fabricant, au contraire, vit au milieu de ses ouvriers, connaît mieux leurs besoins, et y a plus égard.

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Aussi voyoDS-nous de lous côtés une certaine émulation entre les fabricants français, afin d'améliorer le sort de leurs ouvriers (i), et les efforts tentés dans ce but seront beaucoup mieux secondés par la générosité du caractère français que par l'esprit par trop mercantile de l'Anglais, dont les lois , entachées d'une extrême sévérité, ne trouveraient jamais de défenseurs en France. L'esprit d'humanité, particulier au Français, l'empêche souvent de réduire le prix de bien des fabrications au taux voulu par le consommateur, — et ceci dans l'intérêt des ouvriers, qui profitent de ces prix plus élevés et en profitent légitimement. Personne n'en a plus besoin que l'ouvrier, et son bien-être augmente d'autant la richesse du pays.

Nous avons donc l'intime conviction que les développements progressifs de l'industrie nationale influeront également d'une manière heureuse surla classe ouvrière; tandis que le libre échange détruirait le bien-être actuel, empêcherait son développement , et réduirait bien des ouvriers à la misère. Que feriez-vous de cette masse d'ouvriers que la liberté commerciale irait condamner à une grève forcée ? quelles ressources leur offririez-vous ?

Nous avons cherché, mais nous n'avons rien trouvé, et vous n'êtes pas plus heureux que nous. Ainsi donc la loi du libre échange se transforme-

(i) Nous saisirons cette occasion pour citer, entre autres exemples 9 les améliorations si convenables au bien-étrè des ouvriers que M. Talabot a introduites dans ses établissements, et dont les jeu m aux nous ont donné récemment les détails.

rait en code pënai conire la classe ouvrière. Les condamnations seraient sans appel, car contre la faim il n'y a pas de recours en grâce.

Admettons même que la liberté commerciale pût faire surgir des ressources de travail inconnues; mais tous les hommes que vous auriez arraches à leur spécialité se trouveraient dépaysés dans le nouveau genre d'ouvrage que vous leur assigneriez, et feraient tort par là à l'industrie qui les emploierait.

Adam Smith vous le dit, et il a raison : <c Le « tailleur ne cherche pas à faire ses souliers; le ce cordonnier ne tâche pas de faire ses habits; le a fermier ne s'essaye pas à faire ni les uns ni les cr autres, mais il s'adresse à ces deux artisans , et « les fait travailler.

ce II n'y en a pas un d'entre tous qui ne voie ce pas qu'il est de son intérêt d'employer son in- <c dustrie tout entière dans le genre de travail dans ce lequel il a quelque avantage sur son voisin. »

Mais les ressources imparfaites dont nous venons de parler n'ont pas encore été découvertes; une vague espérance ne saurait donc contre-balancer une horrible certitude , et sûrement il ne se trouvera pas de plume en France pour signer l'arrêt qui condamnerait des millions de Français aux félicités de l'Irlande et de la Silésie.

Disons encore un mot de l'influence des machines sur le sort de la classe ouvrière.

On objecte souvent que, l'invention des machines a causé du tort aux ouvriers. Cela peut être vi*ai pour beaucoup d'entre eux ; cependant il est

certain que Temploi des machines a augmenté nonseulement la prospérité, mais encore la population ouvrière. Hâtons-nous toutefois d'ajouter qu^ les effets de cet emploi ne sont acquis qu'aux États qui prot^nt les manufactures indigènes, et non à ceux qui n'accordent pas les encouragements nécessaires aux nouvelles industries; car, dans ces der* mers Etats, la population qui se livre au travail à la main doit nécessairement éprouver une dimi-* nution par l'emploi des machines.

C'est ainsi que dans les pays protecteurs l'invention récente du filage mécanique du lin crée une nouvelle source de travail , et offre à la fileuse à la main une compensation sous bien des rapports au travail qu'elle peut perdre; un pays, au contraire, qui ne cherche pas à s'approprier la filature mécanique, et qui achète ses fils ailleurs, enlève le . travail aux fileuses à la main, sans être capable de leur offrir d'autres moyens d'existence.

En effet, un Etat qui, indépendamment de celte nouvelle industrie , protège également les autres branches manufacturières qui lui sont utiles, peut être certain que l'emploi des oiachines, bien loin de diminuer le nombre des ouvriers ^ ne fera qu'augmenter sa classe ouvrière, tout en lui procurant tous les bienfaits résultant de cette nouvelle invention. Et si la filature mécanique ne peut employer tous les bras des fileuses à la main, elle en occupera certainement une grande partie, et donnera encore du travail aux ouvriers mécaniciens, qui gagnent six fois autant par jour que la fileuse.

Les ouvriers mécaniciens à leur tour font gagner les houillères , les mineurs, les charbonniers, les maîtres de forges, les fondeurs de fer et de cuivre, les fabricants d'acier, les tourneurs en bois et en métaux, les menuisiers, les charpentiers, maçons, voituriers, cultivateurs, aubergistes, etc.

Enfin le travail mécanique, en rendant le pro-* duit meilleur ou meilleur marché, ou l'un et l'autre, en fait augmenter la consommation, et procure par conséquent à la fileuse à la main un travail mieux rétribué dans la filature mécanique ou un vêtement meilleur marché, et dans tous les cas un allégement de charges, parce que la filature, l'atelier de construction , et généralement tous ceux qui retirent des gains de celte industrie, contribuent, chacun pour sa part, au payement des contributions directes ou indirectes.

Si„ au contraire, c'est au profit de l'étranger que la fileuse à la main est sans ouvrage, il n'en résulte d'autre qpmpensation en sa faveur que celle que lui vaudra la réduction du prix de la marchandise créée à la mécanique, et dont elle pourra avoir besoin; chose dans tous les cas peu importante poui^ elle, parce qu'érn perdant son ^ouvrage et son gain , les ressources nécessaires à alimenter sa consommation se trouvent également compromises. Mais l'affaire capitale à ses yeux est le remplacement du gain qu'elle a* perdu , et l'industrie indigène est seule capable de le lui rendre, soit d'une manière directe, soit d'une manière indirecte, par suite des occasions de gains étrangers à la fabrication même

du produit 9 et qui sont les résultats des mille et mille besoins que l'industrie crée dans te pays qui la protège.

Tels sont les bienfaits de la protection envers la classe ouvrière ; nous l'avons placée en tête de nos considérations , parce qu'elle mérite tout intérêt. Sans une classe ouvrière puissamment organisée, point de force et de richesse dans l'État.

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