POLITIQUE
Le libre échange, en nous privant de la plupart de nos grandes industries, nous fera perdre en même temps la population ouvrière de ces industries; car nous n'avons pas pu découvrir quelles sources nouvelles de travail la liberté commerciale ouvrirait à cette population.
Les ouvriers iraient donc enrichir les industries étrangères ; ce serait le second tome de l'édit de Nantes. D'autres pays , et notamment l'Angleterre , verraient accroître leur richesse et leur puissance de tout ce que nous perdrions nous-mêmes.
Il est un autre résultat à constater, c'est qu'il ne nous restera qu'une production très-peu variée, quelques branches d'industrie seulement et fort isolées.
La conséquence en sera que, dans le cas assez fréquent de mévente ou de non-réussite d'une produc^ tion, nous ne trouverons pas dans la prospérité d'autres productions la compensation de la perte que nous éprouverions. Ainsi, supposons des années où la vigne vienne à manquer, et nous savons que ces années ne sont pas rares , voilà donc une des productions les plus importantes, entre celles qui nous resteront, frappée de calamité ; et les autres productions en petit nombre dont nous pourrons disposer ne seront pas suffisamment en état de compenser cette calamité. Une grande partie de
EFFETS GÉNÉRAtX DU UBRB ÉCHANGE. 83
Findustrie qui existe dans les contrées vinicoles ne pourra plus prêter ses secours et ses moyens de « travail au vigneron en détresse, comme cela pour» rait être le cas aujourd'hui dans le haut Khin, qui est essentiellement vinicole et manufacturier en même temps.
Il suffira donc d'une seule ou de plusieurs années de mauvaises récoltes successives, comme cela peut facilement arriver, pour occasionner des maux sans compensation , une misère sans remède et le plus effrayant paupérisme.
La prospérité de la France sera de cette manière trop abandonnée au hasard ; elle perdra une production régulière et certaine contre une production chanceuse et incertaine, et sa puissance politique en ressentira des contre-coups funestes.
Admettons les suppositions les plus favorables aux productions qui nous resteront; admettons même^ ce qui ne peut se prouver , que ces productions prendront des développements tout à fait inespérés. Eh bien , nous avons vu que, par le libre échange, ces productions n'auront pas de chances de se développer davantage sur le marché intérieur ; il faudra donc supposer que les exportations seront d'autant plus considérables.
Mais ces exportations étant soumises à toutes les incertitudes des causes extérieures, ainsi que nous l'avons fait remarquer en faisant la comparaison du marché intérieur et du marché extérieur, il en résulte que la puissance que la France tirera de ces exportations sera toujours incertaine.
En outre, la richesse disproportionnée que la France pourrait acquérir par la grande extension d'un petit nombre de productions , aux dépens de la majorité des productions , pourra lui devenir un embarras sérieux , parce que les étrangers se feraient une arme contre elle de la nécessité où elle se trouverait de placer des masses énormes de produits d'une nature peu variée et qui ne répondraient qu'à une petite partie de leurs besoins.
Et alors il pourrait advenir que la France eût plus besoin d'autres pays pour ses exportations que ces pays n'eussent besoin d'elle; cette situation serait de nature à lui créer des entraves, à nuire à l'indépendance de sa politique, et à l'entraîner dans bien de fausses démarches. Or, cet état de choses peut priver la France de la liberté d'action qui est nécessaire à un grand peuple vis-à-vis des autres nations.
Le système de la liberté commerciale nuit donc à la puissance politique de la France.