DE LA PROVIDENCE
On nomme ainsi le gouvernement du monde >ar le Dieu qui la créé.
Voltaire croyait au créateur. « L'ouvrage, ré- >ète-t-il sans cesse, annonce l'ouvrier. »
L'univers m'embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe, et n'ait point d'horloger.
(Les Cabales.)
Cette raison n est pas aussi victorieuse qu'il le pensait. Avec Platon, Aristote et Descartes, il admet l'éternité de la matière. Or, comme nous venons de le voir, si l'ouvrage est éternel, il est son propre ouvrier, et le raisonnement s'évanouit. « Que l'on ne dise point, s'écrie d'Holbach, que nous ne pouvons avoir l'idée d'un ouvrage sans avoir celle d'un ouvrier... La nature n'est point un ouvrage ; elle a toujours existé par elle-même, c'est dans son sein que tout se fait, etc. » (Système de la nature.) Dès lors c'est à Spinoza qu'appartient la vérité, après Anaxagore, Heraclite, Démocrite, Aristote, Épicure, Lucrèce, Sénêque, Averroès, Abélard, Amaulri de Chartres, Giordano
Bruno, le bouddhisme, la grande secte chinoise de Foë, et tant d autres (i).
Le système de Spinoza, d'après Bayle, peut se réduire à cette formule : « Il n'y a qu'un être et qu'une nature, et cette nature produit en ellemême, par une action immanente, tout ce qu'on appelle créatures. » C'est précisément le panthéisme primitif des pasteurs indous, celui qu'expliquent et que chantent les hymnes des Védas, celui qui inspire les poèmes, les drames, les œuvres d'art, tout ce que nous a laissé l'Inde ancienne. Indra est l'être unique, la nature universelle; de lui sont issus Brahma, Shiva etVischnou, la génération^ la destruction, la renaissance, toujours en action dans le sein du grand Tout. Ainsi la plus ancienne des religions se retrouve dans la plus moderne des philosophies.
Voltaire aurait dû prendre garde, ce me semble, — d'abord que la création serait un miracle, et qu'il n'en admettait point; — ensuite qu'un horloger ne fait une montre qu'avec des matériaux déjà existants et préparés, de sorte qu'il n'est que l'arrangeur et non le créateur; — enfin, qu'en niant non moins fermement le Dieu-Providence,
(i) Une dame qui quêtait pour une œuvre de charité, reçoit d'un homme connu pour athée un don considérable. « Comment ! monsieur, s'écrie-t-elle, vous «tes généreux, et vous ne croyez pas en Dieu 1 Vous savez bien cependant que Voltaire a dit lui-même :
« Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. »
« Eh ! madame, reprit l'autre, c'est justement ce qu'on a lût. »
niait par cela même le Dieu-Création. Comîent concevoir, en effet, qu'après avoir tiré le londe du néant, Dieu l'abandonne aussitôt,
En détourne sa face,
Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace, Rentre dans son repos?
(Lamartine.)
Avec ce système, mi-déiste, mi-athée, Dieu éternel se serait éveillé tout à coup au milieu de son éternité, aurait fait le monde et ses lois, et se serait replongé dans son sommeil pour une autre éternité.
L'inconséquence du déisme de Voltaire (comme l'a démontré ingénieusement l'heureux imitateur de Lucrèce, M. André Lefèvre) est en quelque sorte reconnue et constatée par lui-même dans la plus libre partie de ses œuvres philosophiques, les Dialogues (de Lucrèce et de Possidonius, d'Evhémère et de Callicrates, etc.). Dans ce dernier dialogue surtout, il ne se refuse point à reconnaître que le Dieu des stoïciens — l'Être éternel et nécessaire — qui est son Dieu, se trouve être, au fond, le même que celui des Épicuriens — la nature universelle. Là, Voltaire donne la main à Spinoza.
« Alors un petit juif
Caché sous le manteau de Descartes son maître, "1
Marchant à pas comptés, s'approcha du grand Être :
Pardonnez-moi, dit-il en lui parlant tout bas, Mais je crois, entre nous, que vous n'existez pas. »
(Les Systèmes.)
Platon niait la création aussi bien qu'Anaxagore, Aristote, le juif Philon, etc., car il ne fii sait de Dieu que l'architecte de l'univers — ou ii pacificateur des éléments, en guerre dans le chae d'Hésiode et d'Ovide comme dans le tohu bok de la Genèse, ou dans le Chantérèb de Sanchoniaton. C'était l'opinion commune à toutes le sectes de l'antiquité. « Selon le système de toœ les philosophes payens qui croyaient un Dieu, di' Bayle (art. Epicure), il y avait un être éternel e: incréé, distinct de Dieu : c'était la matière. Cet être ne devait son existence qu'à sa propre w-\ ture, etc. » (Suit une lumineuse et puissante dissertation où, sous le nom d'Epicure, Baylc démontre que, si la matière est éternelle, Dieu n'a sur le monde aucune puissance, aucune autorité, et que, s'il n'y a pas de création, il n'y a pas de providence.)
Un philosophe très-religieux, celui que Proudhon nomme avec justesse le Spinoza chrétien, Malebranche, fait la même démonstration dans sa IX* Méditation chrétienne. Il veut ainsi prouver la création ; mais, pour celui qui la nie, son raisonnement se retourne contre la Providence. Et l'illustre maître de Malebranche, Descartes luimême, pense sur ce point comme Platon et Aristote ; Dieu n'est pour lui que le moteur de la matière. « Il aurait bien voulu, dit Pascal, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire
donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement; après cela, il n'a plus que faire de Dieu » (i).
Voltaire lui-même, si déiste qu'il s'affirme, ne pense pas autrement que Descartes et que toute la philosophie antique; pour lui aussi, Dieu n'est que Y arrangeur tt non le créateur de la matière éternelle. « De Tordre qui est dans l'univers... dit il, je ne puis conclure autre chose, sinon qu'il est probable qu'un être intelligent et supérieur a préparé et façonné la matière ; mais je ne puis conclure de là que cet être ait fait la matière avec rien.» (Traité de métaphysique.) Il répond même à Samuel Clarke (auteur du Traité de l'existence de Dieu) : « La matière n'est pas un être négatif, une limitation ; c'est un être réel, positif, qui a ses attributs tout comme l'esprit. Or, comment Dieu aura-t-il pu produire un être matériel, s'il n'est pas matériel ? » Et tout aussitôt : « Je sais qu'on peut dire que cette opinion ramènerait au spinozisme; à cela je pourrais répondre que je n'y puis que faire, et que mon raisonnement, s'il est bon, ne peut devenir mauvais par les conséquences qu'on peut en tirer. (Ibid.)
Mais, lorsque, après avoir admis, sous toutes ces réserves, le Dieu-Création, Voltaire nie fermement le Dieu-Providence, il apporte de bien plus solides raisons. Il lui suffit de constater l'existence du mal. Le mal existe — qui peut le nier?
(1) Voyez aussi, dans Bayle, art. Zabarella (auteur du livre De inventione œterni Moloris), les notes G et H ; et art. Ovide, la note G.
— le mal physique, le mal moral, le mal sous toutes ses formes, possibles et impossibles. Nous souffrons les intempéries des saisons, entre le froid glacial des pôles et l'ardeur brûlante des tropiques, les volcans, les tremblements de terre, les tempêtes, les incendies, les inondations, les sécheresses, la famine; — nous ressentons les maladies, plus nombreuses que nos organes, les blessures, la douleur, la mort, les affections brisées, les séparations éternelles ; — nous sommes témoins et victimes d'innombrables injustices, violences, spoliations, tyrannies, meurtres sauvages, guerres fratricides. Partout la ruse triomphe de la sincérité, partout « la force prime le droit, » et cette maxime impie, — formulée, ô dérision ! dans la patrie du plus austère des moralistes, du plus ferme champion de « la force du droit contre le droit de la force, » Emmanuel Kant — nous la voyons pratiquer effrontément sans qu'elle révolte la conscience de toutes les nations. Les sciences elles-mêmes, ces bienfaisantes sœurs — mathématique, physique, chimie
— et les arts, ces fils délicats de la paix, à quoi les font -ils servir, ceux qui gouvernent les hommes, sinon à l'industrie du meurtre, à se fournir de plus puissantes machines d'extermination ? a Bataille horrible , dit Michelet , des sciences et des arts au profit de la mort. » L'histoire enfin, pleine de crimes atroces trop souvent impunis, et de calamités effroyables, n'est que le récit des malheurs du genre humain. Malheurs immérités, car nul de nous n'a demandé la vie*
nul de nous n'a choisi son sort (i). Nous les avons subis, nous luttons sans cesse contre les cruautés de la nature et de la société. Enfin, le mal nous entoure, nous étreint, nous torture. Or, comment concilier l'existence de Dieu avec celle du mal ? Si Dieu existe, il est toute-puissance, et, pouvant tout, toute-bonté. Cest ainsi qu'on le définit, qu'on l'enseigne et qu'on l'adore. Pourquoi donc laisse t-il subsister le mal? S'il ne peut le détruire, il est impuissant; s'il le peut et ne le veut pas, il est méchant, il est le mal lui-même..
Ce raisonnement a toujours été et sera à tout jamais sans réplique.
Lorsque Job adresse à ses amis cette foudroyante apostrophe : « Pourquoi donc les méchants vivent-ils ? Pourquoi sont ils gorgés de richesses ? » (Quare ergo impii vivunt, et confortati divitiis? Job, ch. XXI), Jéhovah lui-même vient répondre au Juste dans sa détresse* Il lui dit : « Où étais-tu quand je posais la terre sur ses fondements? Qui est celui qui a posé la pierre angulaire pour la soutenir?... Qui est-ce qui a renfermé la mer dans ses bords, et lui a dit : Tu n'iras pas plus loin? » (Job, ch. XXXVII). On appelle cette, réponse « une ironie sublime; » je le veux bien ; mais elle ne répond pas plus à la question de Job que Scipion l'Africain ne répon-
(1) « Pourquoi la lumière est-elle donnée au misérable, et la vie... à ceux qui seraient ravis de joie de trouver le sépulcre? » {Job, ch. II [.)
« Mieux vaut le jour de ta mort que celui de la nais* eance. » (Ecelésiaste, ch. VII.)
dait à l'accusation d'avoir dilapidé les deniers publics lorsqu'il s'écriait : « A pareil jour j'ai vaincu Carthage ; montons au Capitole ! » Se glorifier, est-ce se justifier ?
Parlons plus sérieusement que Jéhovah.
Voici l'argument d'Épicure, tel qu'il est cité par Lactance (De ira Dei, cap. XIII) : « Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, et ne le peut ; ou il le peut, et ne le veut pas ; ou il ne le veut ni ne le peut ; ou enfin il le veut et le peut. S'il le veut et ne le peut pas, c'est impuissance; s'il le peut et ne le veut pas, c'est méchanceté; s'il ne le veut ni ne le peut, c'est à la fois méchanceté et impuissance ; s'il le peut et le veut, d'où vient donc le mal sur la terre ? »
A cet argument, Lactance, dit Bayle, ne fait qu'une « réponse pitoyable; » et le maître du Cicéron chrétien, Arnobe, le déclare insolubilem. « Mille bacheliers, mille licenciés, ajoute Voltaire, ont jeté les flèches de l'école contre ce rocher inébranlable; et c est sous cet abri terrible que se sont réfugiés tous les athées. »
J.-J. Rousseau lui-même, le Pangloss à qui Voltaire répondit par Candide, ne fait-il pas dire à son Vicaire Savoyard : « O Sagesse, où sont tes lois? O Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde ? Etre bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir ? je vois le mal sur la terre... »
Vous aussi, mon cher Jules Simon, vous avez voulu venger la Providence, accusée de co-exister avec le mal, et prouver que cette co-existence n'implique pas contradiction. C'est le sujet d'un
s principaux chapitres de votre Religion natulle. Mais vainement vous avez crié : Cœli ' arrant gloriam Dei; vainement vous avez tiré : ï meilleures flèches du spiritualisme contre a le 1 >cher inébranlable » qui abrite les athées. En , épit de votre talent, de votre sincérité, de votre éloquence, souvent égale à celle de Rousseau, vous n'avez pas ébranlé ma conviction. Écoutez pourquoi : Vous rejetez la doctrine de la chute et " celle du progrès, comme fausses; vous rejetez la doctrine de l'optimisme, préconisée par Leibnitz, comme insuffisante; et voici la substance du raisonnement qui vous est propre : a Demander 'pourquoi Dieua laissé subsister le mal, c'est demander pourquoi Dieu, qui nous a faits à son ' image, ne nous a pas faits du même coup à sa "mesure. Quoi donc ! vouliez- vous être parfaits? * Mais Dieu, qui peut tout, ne pouvait pas faire un être parfait, car il y aurait deux dieux, ce qui est absurde..., etc. D'où il suit invinciblement que, si le monde était parfait, il serait Dieu, et n'aurait pas de cause; et que, n'étant pas Dieu, et^yaH* - une cause, il est absolument nécessaire qu'il soit imparfait. » Ainsi, vous imitez Malebranche, au rebours; il voulait prouver la création par la ' Providence, et voilà que vous voulez prouver la Providence par la création. Mais c'est décider une question par l'autre, et réciproquement. Or, vous savez mieux que moi qu'on appelle ce raisonne • ment fautif une pétition de principe, et aussi un Tcle vicieux.
ssant du mal physique au mal moral, à
Y injustice, qui vous frappe avec raison bien davantage, votre franchise et votre loyauté vous arrachent cet aveu décisif : « Il suffit d'une injustice consommée et irréparable pour qu'il ny ait pas de Dieu... La difficulté est invincible, ou plutôt elle le serait sans t immortalité. » Ainsi, quant au mal physique, vous affirmez la Providence par la création : et, quant au mal moral, vous affirmez la Providence par la vie future : autre question décidée par une question; autre pétition de principe, autre cercle vicieux. Certes, je me garderai bien de donner à votre réponse le nom dédaigneux que Bayle donnait à celle de Lactance ; mais je répéterai comme Arnobe, même après "vous avoir écouté avec 'déférence et respect, que l'argument d'Épicure est insoîubilis.
On n'a pas assez remarqué comment raisonnent les croyants, même dans la simple religion naturelle, a cette semi révélation, qui satisfait aussi peu la droite raison que la foi sincère, b (Proudhoû.) Dune part :1a Providence prouve la création, car, puisque Dieu gouverne le monde, il est* évident qu'il l'a créé. Puis : la création prouve la Providence, car, puisque Dieu a créé le monde, il est certain qu'il n'a pu en abandonner le gouvernement. — D'autre part : l'existence du mal et de l'injustice ferait nier la Providence, si la vie future, en restituant le bien, et en rétablissant la justice, ne devait la justifier. Puis : la meilleure preuve qu'il y a une vie future, c'est la nécessité de justifier la Providence. Alors je de-
mande à mon tour, comme le Vicaire Savoyard à propos des miracles, qui prouvent la doctrine, et que la doctrine doit prouver : o Que pensezvous de ce diallèle ? »
Gardons-nous bien d'entremêler les questions,
de les confondre, de les décider l'une par l'autre.
Il faut les séparer soigneusement, et les traiter
chacune pour elle-même, pour elle seule. Ainsi
j'ai nié la création, par les raisons directes que
j'ai données; ainsi je nie la Providence, par les
raisons directes que je donne ; ainsi je nierai
l'existence de l'âme, par les raisons directes que
je donnerai.
Ainsi procédait Bayle, le grand dialecticien. Écoutons-le maintenant, faisant encore parler cet Épicure de qui Lucrèce a dit :
Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes Prcestinxit, stellas exortus ufi œtherius sol ;
il va donner le dernier coup de massue.
«... Les dieux sont ils contents de leur administration ou en sont-ils mécontents?... S'ils sont contents de ce qui se passe sous leur providence, ils se plaisent au mal; s'ils en sont mécontents, ils sont malheureux. Or, il est contre les notions communes qu'ils aiment le mal, et qu'ils soient malheureux. — Ils n'aiment point le mal, répondrait le prêtre ; ils le regardent comme une offense, qu'ils punissent sévèrement... — Je conclus de votre réponse, répliquerait Épicure, qu'ils sont malheureux, car il n'y a point de vie
plus malheureuse que d'être continuellement exposé à des offenses, et continuellement exposé à s'en venger. Le péché ne cesse»j)oint parmi les hommes ; il n'y a donc aucun moment dans la journée où les dieux ne reçoivent des affronts..., et les dieux n'ont pas plutôt achevé de se venger, qu'ils doivent recommencer à punir. Que pdfcirr ait- on souhaiter de plus atroce à son mortel ennemi? (i) — Vous ne sauriez du moinsnier, répondrait le prêtre, que le dogme de la Providence ne serve beaucoup à tenir les peuples dans leur devoir. — Ce n'est pas de quoi il s'agit, lui répondrait-on; ne changez pas l'état de notre dispute. Nous cherchons, non pas ce qui peut avoir été établi comme une invention utile, mais ce qui émane véritablement des lumières de la raison. »
C'est sur ce commun besoin de tenir les peuples dans leur devoir que s'est fondée la désastreuse alliance de l'autel et du trône. « Qu'est-ce qu'un roi? se demande Diderot. Si le prêtre osait répondre, il dirait : c'est mon licteur. » Parole profonde autant que juste, qui devrait trouver place dans le catéchisme républicain. « Le prince, dit également Proudhon, n'est en réalité que le porte-glaive de l'Église. L'empereur, évêque du dehors, est le valet du pape, évêque du dedans. »
Remarquons, pour mener jusqu'au bout cette
(1)... Approbatum est non esse curce Deis securitatem nostram, esse ultionem. (Tacite, Hist., lib. I.) « Il est évident que, si les dieux songent à nous, c'est moins pour nous conserver que pour nous punir ».(Trad. de J.-J. Rousseau).
question du mal que, d'après la Bible, c'est Dieu lui-même qui en est Fauteur, ou tout au moins de ce qu'on croyait le plus grand des maux, la mort. (( Le Seigneur dit à l'homme (quand il lui défend de toucher au fruit de l'arbre de la science) : ... car, en même temps que tu en mangeras, tu mourras très-certainement. » Puis, lorsqu'Eve a fait manger la pomme à son mari, le Seigneur ajoute : « Voilà Adam devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Empêchons donc maintenant qu'il ne prenne du fruit de l'arbre de la vie, et qu'après en avoir mangé, il ne vive éternellement » (Gen., ch. III).
Je ne connais pas de meilleure explication de l'existence du mal que celle qu'en donne Diderot (Réception d'un philosophe). « Le mal, dit-il, est une suite nécessaire des lois générales de la nature.... Le mal tient au bien même; ils ont tous deux leur source dans les mêmes causes. C'est des lois données à la matière, lesquelles entretiennent le mouvement et la vie dans l'univers, que dérivent les désordres physiques, les volcans, les
tempêtes, etc C'est de la sensibilité, source de
tous nos plaisirs, que résulte la douleur. (Montaigne avait dit : « De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et enfin anéantiroit lhomme. ») Quant au mal moral, qui n'est autre chose que le vice ou la préférence de soi aux autres, il est un effet nécessaire de cet amourpropre, si essentiel à notre conservation... Pour qu'il n'y ait point de vices sur la terre, c'est aux
législateurs à faire que les hommes n'y trouvent aucun intérêt. »
Cette impossibilité radicale de concilier l'existence du mal avec celle de Dieu, puissant et bon. les hommes, par une sorte d'instinct, l'ont connue de tout temps et en tout pays. En effet, il n'est guère de religion qui, pour se tirer d'affaire en voyant les allures de ce monde, n'ait admis deui principes, rivaux, ennemis, inconciliables, en
lutte perpétuelle, le principe du bien et le principe du mal (i). C'est Ormuzd et Arymahn des anciens Perses, Brahma et Shiva des ïnâous.
Osiris et Typhon des Égyptiens, Tonacatéuctl et Tescatlipoca des Astèques, Zamhor et Nyan/ des Madécasses, Vitahouentrou et Houakouvoc des Patagons, Jéhovah et Satan des Hébreux Allah et Chéitàn des Arabes, ou les deux tonneaux du Jupiter d'Homère, ou les deux âmes du monde de Platon, ou le 'Dijovis et le Vejovis des Latins, ou les deux Dieux, le bon et le mauvais, des Albigeois ; c'est enfin, sous tous ces noms, Dieu et le Diable. Mais, par cette croyance à& Manichéens, des Pauliciens, des Marcionites, ■» difficulté est seulement déplacée, non résolu* On demandera aussitôt : « Pourquoi Dieu ne détruit- il pas le Diable? S'il le veut et ne le p& 1 pas, il manque de puissance; s'il le peut et ne le veut pas, il manque de bonté. D'une ou d'aufl* façon, il cesse d'être Dieu. »
Je supplie qu'on lise dans Bayle l'art. Mw y
(i) Scepe, premente Deo,fert Deus alteropem. (OviosJ
chéens f note D, où il fait parler Melissus et Zoroastre. On verra par quelle puissante déduction il démontre, d'une part, l'impossibilité de l'unité de Dieu, et d'autre part, l'impossibilité de sa dualité; partant l'impossibilité de son existence. «... La souveraine sainteté peut-elle produire une créature criminelle? La souveraine bonté peut-elle produire une créature malheureuse?... Dieu a-t-il prévu que l'homme se servirait mal de son libre arbitre? Mais les idées de Tordre ne souffrent pas qu'une cause infiniment bonne et sainte, qui peut empêcher l'introduction du mal moral, ne l'empêche pas, lors surtout qu'en la permettant, elle se verra obligée d'accabler de peines son propre ouvrage... Car si une bonté aussi bornée que celle des pères, exige nécessairement qu'ils préviennent, autant qu'il leur est possible, le mauvais usage que leurs enfants pourraient faire des biens qu'ils leur donnent, à plus forte raison une bonté infinie et toute-puissante préviendra-t-elle les mauvais effets de ses présents, » etc. « Il n'y a point de bon père, affirme Diderot, qui voulût ressembler à notre père céleste. De quoi donc se courrouce-t-il si fort ? Ne dirait-on pas que je puisse quelque chose pour ou contre sa gloire, pour ou contre son repos, pour ou contre son bonheur ? »
Les impossibilités de l'existence de Dieu sont encore admirablement exposées par Bayle, d'après Cicéron, Charron et d'autres, dans l'art. Simonide, notes F et G. Hiéron nie Syracuse avait prié Simonide de lui expliquer ce qu est Dieu, Le
poète demanda un jour de réflexion, puis deux, puis quatre, puis une semaine, Et Hiéron s'étonnant : Quia, dit-il, quanto diutius considero, tanto mihi res videtur obscurior. (« Parce que, plus je considère la chose, plus elle me semble obscure. »)
Il faut lire aussi, dans l'art. Pyrrhon, note B, la défense du scepticisme. Par exemple : « Il est évident qu'on doit empêcher le mal si on le peut, et qu'on pèche si. on le permet lorsqu'on peut l'empêcher. Cependant notre théologie... nous enseigne que Dieu ne fait rien qui ne soit digne de ses perfections lorsqu'il souffre tous les désordres qui sont au monde, et qu'il lui était facile de prévenir... Il est évident qu'il faut préférer l'honnête à l'utile, et que, plus une cause est sainte, moins elle a la liberté de postposer l'honnêteté à l'utilité. Cependant nos théologiens nous disent que Dieu ayant à choisir entre un monde parfaitement bien réglé et orné de toute vertu, et un monde tel que celui-ci, où le péché et le désordre dominent, a préféré celui-ci à celui-là, parce qu'il y trouvait mieux les intérêts de sa gloire, etc. »
Il faut lire enfin l'art. Pauliciens où Bayle démontre qu'on ne saurait répondre à ces hérétiques, sinon par le dogme toujours invoqué « de l'élévation de la foi et de l'abaissement de la raison. » Il eût été plus simple encore de leur fermer la bouche avec la loi de Justinien (XI e du tit V, liv. I er ) : Manichceo in loco romano deprehenso caput amputare (à tout Manichéen pris sur le territoire romain, que l'on coupe la tête). « Tu
prends ton tonnerre au lieu de répondre, dit Ménippe à Jupiter; c'est que tu as tort. »
Devant ces difficultés insolubles, ne vaut-il pas mieux croire à l'éternité de la matière, et à son auto-création 1 ! Oui, il faut se dire : Ce n'est point par une intelligence personnelle, séparée, distincte, qui fait ou permet le mal, qui peut se courroucer, s'adoucir, se laisser fléchir par la prière, qui peut même transgresser ses propres commandements en faisant des miracles, que le monde est régi ; c'est par de grandes lois générales, comme la gravitation, comme le mouvement; — ces lois sont fatales, immuables, inexorables (i) ; — toutes les choses, tous les êtres, qui, par ces lois, sont incessamment formés et transformés, vivent sous l'étreinte de leur inévitable et tout-puissant empire ; — la vie de tous les êtres se passe à lutter contre elles, et, pour l'homme, à les vaincre, à se les approprier. De sa souveraine, la Nature, il fait sa servante. C'est proprement la civilisation, car l'industrie, les arts, les lettres même, et jusqu'au langage, ne sont que des conquêtes de l'esprit vainqueur sur la matière asservie (2). L'homme s'était donné dès longtemps
(1) Nos destins ténébreux vont par des lois immenses Que rien ne déconcerte, et que rien n attendrit.
(Victor Hugo.)
Ce qu'exprimait déjà le vieil adage : Fata viam inveniunt (Virg.), et l'autre : Ducunt volentemfata, nolentem trahunt (Sen.); ce que Bossuet appelle : « La loi qui se suit toujours elle-même. »
(2) Ce que j'appelle esprit, c'est la matière organisée, vi-
le feu, la lumière, le fer, le blé, le bétail, l'abri des vêtements et des maisons ; de nos jours, il a rendu la vapeur sa bête de somme et son coursier, sur la terre et sur les mers ; il fait peindre son portrait par le soleil; et, volant sur le 151 du télégraphe, plus rapide que la lumière, le tonnerre porte ses messages et fait ses commissions (i).
L'on me dira : a Nier la création et la Providence, c'est nier toute religion. » — Oui, sans doute, toute religion révélée. Que sont les religions? des législations morales ; en ce sens trèsrespectables, très-nécessaires à l'origine des sociétés, surtout quand elles s'établissent pour répondre à des besoins nouveaux, nés d'idées nouvelles, quand elles ferment un passé pour ouvrir un avenir, a Toute religion, a dit Humboldt, se compose d'une morale plus ou moins saine et d'une fable plus ou moins folle. » Mais les religions ne sont que des institutions humaines, et le plus fervent déiste ne saurait y voir l'œuvre de son Dieu. « Quoy qu'on nous presche, il fauldroittouiours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit » (Montaigne).
vante, pensante, en opposition avec la matière inorganique.
« J'en tends les esprits corps et pétris de matière. »
(La Fontaine.) (i) Les calculs de la statistique ont prouvé que les machines employées par l'industrie dans la seule Angleterre surpassent la force réunie de tous les êtres dont se compose l'espèce humaine sur la face de la terre entière. C'est la nouvelle force musculaire de l'humanité, suivant la juste observation de M. Elysée Reclus, à laquelle s'ajoute, par la télégraphie, une nouvelle force nerveuse.
De telle sorte que, si les religions se vantent d'avoir fondé l'éducation et la morale, on peut leur répondre qu elles n' ont fait que rendre aux hommes ce qu'elles en pnt reçu.
Supposons que la religion catholique soit, comme elle le prétend, la seule vraie, et l'universelle. Alors qui pourra expliquer et comprendre qu'après avoir, pour l'établir, fait mourir son fils sur la croix, le Dieu tout-puissant ait permis que Mahomet, presque aussitôt, enlève au Christ la moitiédu monde, et que le grand schisme d'Orient, les hérésies, la réforme, lui enlèvent encore la moitié de l'autre moitié? Il faut dire alors avec Diderot : « S'il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l'avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort. »
Ce qui ôte aux religions tout cachet d'origine surnaturelle, outre leurs imperfections de tout genre, ce qui les condamne sans réplique, c'est leur pluralité. « Nous avons, dit Rousseau, trois principales religions en Europe. L'une admet une seule révélation, l'autre en admet deux, l'autre en admet trois. Chacune déteste et maudit les deux autres, les accuse d'aveuglement d'opiniâtreté et de mensonge. » (Prof, de foi, etc.) « Une religion vraie, ajoute Diderot, intéressant tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses. » (Pensées phiL) « Chascunese préfère aux aultres, et se confie d'être la meilleure et la plus vraye... et par là s'entrecondamnent et
rejettent... Ainsi disent tous qu'ils la tiennent, et tous usent de ce jargon, que non des hommes ny d aucune créature, ains de Dieu. Mais à dire vray, sans rien flatter ny desguiser, il n'en est rien. Elles sont, quoique on die, tenues par mains et moyens humaftis... La nation, le pays, le lieu donne la religion... Nous sommes circoncis, baptisez, juifs, mahumétans, chrestiens, avant que nous sçachions que nous sommes hommes... Si la religion estoit plantée par une attache divine, chose du monde ne nous en pourroit esbranler, telle attache ne se romproit pas ; s'il y avoit de la touche et du rayon de la divinité, il paroistroit partout, et Ton produiroit des effets qui seroient miraculeux,.. » Voilà ce que le chanoine Pierre Charron écrivait (De la Sagesse, liv. II, chap. 5) et osait publier dès Tannée 1601, à la vérité sous Henri IV, et peu après l'édit de Nantes.
Charron continue ainsi : « C'est chose estrange que la religion chrétienne, qui estant la seule vraye au monde, et révélée de Dieu, devroit estre très une et unie, comme il ny a qu'un Dieu et qu'une vérité, soit toutesfois déchirée en tant de parts, et divisée en tant de sectes contraires, tellement qu'il n'y a article de foy, ny poinct de doctrine, qui n'aye esté débattu et agité diversement, et n'y aie eu des hérésies et sectes contraires. Et ce qui le faict treuver encore plus estrange est, qu'es aultres religions fausses et bastardes, gentile, payenne, judaïque, mahumétane, telles divisions ny partialitez ne s'y treuvent... Et si nous regardons aux effects qu'ont produits les divisions
de la ehrestienté, c'est chose effroyable. Il en est advenu des altérations et subversions des républiques, des royaumes et des races, jusqu'à un remuement universel du monde, avec des exploits cruels, furieux et plus que sanglants, au trèsgrand scandale, honte et reproche de la ehrestienté... Car il est permis aux seuls chrestiens d'estre meurtriers, perfides, traîtres et s'acharner les uns contre les aultres par toutes espèces d'inhumanité, contre les vivants, les morts, l'honneur, la vie, la mémoire, les espritz, les sépulchres et cendres... ».
Lorsque Charron parlait en France avec cette liberté, on venait de brûler à Rome Giordano Bruno, qui, dans ses *Dialoghi, avant Spinoza, avait professé le panthéisme, à savoir : que la matière est incréée, éternelle, infinie, et que l'univers est un organisme vivant dont l'âme se nomme Dieu. Peu après, en i6o3, mourait aussi à Rome, André Césalpin, d'Arezzo, qui, médecin, annonça formellement, avant Harvey, la circulation du sang, et qui, philosophe, fut un autre précurseur de Spinoza, car il soutenait, avec son maître Aristote, non-seulement l'éternité de la matière, mais encore l'éternité des espèces.
Goethe dit à son tour : « Si les religions étaient données par Dieu, personne ne les comprendrait. Or, comme elles viennent des hommes, elles ne peuvent rien nous révéler sur le monde invisible. »
Je sais bien que Ton commence à faire, de la science des religions, une science semblable à
toutes les autres, une science historique et purement humaine ; que Ton commence à en marquer clairement la filiation, à reconnaître qu'elles procèdent toutes les unes des autres (i) : qu'enfin, comme les langues d origine aryenne, comme la civilisation même, qui s'est déversée de la haute Asie sur les bassins de l'Euphrate et du Nil et de là sur l'Europe, elles ont un point de départ commun dans les croyances patriarcales des brahmes primitifs, dans les hymnes de l'antique Véda. Mais quand même les religions diverses ne seraient que les sectes successives d une religion primordiale, leur pluralité, bien plus, leur hostilité, n'en serait pas moins évidente, et l'argument subsisterait dans toute sa force irrésistible. Or, ne parlons pas du dogme sauvage qui damne les nouveau-nés morts sans baptême, ou de celui non moins sauvage qui, malgré saint Paul (2), voue à la damnation' éternelle tous ceux qui ont été, qui sont et qui seront hors de l'Église, fussent-ils Çakia-Mouni (le Bouddha), Confutzée, Socrate, Épaminondas, Épictète, Marc-Aurèle, Spinoza, Kant, Washington. Ce dogme « consterne le cœur humain, » dit Fénélon, qui était prêtre pourtant, et le dur Calvin lui-même l'appelle, tout en l'adoptant, decretum horribile. C'est par ce dogme impie de la grâce, de la prédestination, que furent fondées, maintenues, jus-
(i)« Les dieux existants naissent de ceux qui n'existent plus. v>(Rig- Véda.) — Voirl&Bible dans l'Inde $&r M, Louis Jacolliot.
(2) « Chacun sera jugé par la loi qu'il a connue. »
tifiées, les inégalités sociales auxquelles l'Europe fut en proie depuis la chute de l'empire romain jusqu'à la révolution française. « Sur cette féodalité divine, dit Edg. Quinet, s'est établie la féoda~ lité civile et réelle... Un petit nombre d'élus dans le ciel, un petit nombre d'élus sur la terre. »
Mais pourrai-je jamais me résigner à dire avec Pascal, répétant saint Augustin : « On n'entend rien aux ouvrages de Dieu si on ne prend pour principe qu'il aveugle les uns et éclaire les autres. »
Quand tu parlais, ainsi, infortuné Pascal, il
fallait que ton génie et ton cœur fussent bien
abêtis dans la foi. Oubliais-tu que ton Dieu avait
ordonné à l'homme d'aimer ses ennemis et de
rendre le bien pour le mal? Ton Dieu se mettait
donc au-dessous de l'homme, en s'affranchissant
du précepte qu'il avait donné, en haïssant ceux ^
qui n'avaient pu le connaître, en rendant le mal
à ceux mêmes qui avaient pratiqué le bien ! Il
semble que Rousseau répond à Pascal lorsqu'il
s'écrie : « Celui qui commence par se choisir un
seul peuple et proscrire le reste du genre humain,
n'est pas le père commun des* hommes; celui qui
destine au supplice éternel le plus grand nombre
de ses créatures n'est pas le Dieu clément et bon...
S'il était une religion sur la terre hors de laquelle
il n'y eût que peine éternelle, et qu'en quelque
lieu du monde un seul mortel de bonne foi n'ait
pas été frappé de son évidence, le Dieu de cette
religion serait le plus inique et le plus cruel des .
tyrans. » (Prof, de foi, etc.) Et Voltaire : « Quel
56 LIBRE EXAMBIf.
imbécile oserait affirmer que ceux qui n'ont pas connu nos dogmes seront à jamais punis d'être nés avant nous? » [De la Paix perpétuelle.)
Comment admettre, en effet, comment concevoir que le père commun des hommes ait donné la vérité à quelques-uns, Terreur à tous les autres? qu'il ait à ce point avantagé ceux qui vivent en certaines régions, à ce point déshérité ceux qui vivent sur le reste du globe ? « Quoi ! s'écrie Voltaire, la lumière du soleil éclaire tous les yeux, et la lumière de Dieu n éclairerait qu une petite et chétive nation! » Accepter le dogme de la grâce, c'est-à-dire du caprice arbitraire, ou soumettre la justice de Dieu au hasard de la naissance, aux degrés de longitude et dé latitude, n est-ce pas lui faire une sanglante injure? Al tous, dirais-je au déiste, il a donné la conscience qui est la même en tout lieu et à toute époque, en ce sens du moins qu'elle constitue et 'maintient la société; à tous il aurait donné la religion, la bonne, la vraie, la sienne enfin, s'il y en avait sur la terre une autre que la conscience. Tous- les hommes auraient reçu, en naissant, ce don, le plus inestimable qu'ait pu leur faire le créateur, sans lequel ils ne seraient plus ni égaux, ni semblables, ni frères.
Que l'on consulte les lois morales de Manou, du Bouddha,' de Confutzée, de Zoroastre, de Platon, de Zenon, d'Épictète, de Marc-Aurèle, ne contiennent-elles pas les mêmes doctrines que les lois religieuses de Moïse, de Jésus et de Mahomet? M. Ernest Havet a prouvé, par son excel-
lent livre Y Hellénisme, que tous les préceptes dont se compose ce qu'on appelle la morale chrétienne, se trouvaient déjà dans les écrits des philosophes grecs et romains. De leur côté, MM. Joseph Salvador et Hipp. Rodrigues ont prouvé quils se trouvaient aussi dans les prophètes et docteurs du peuple hébreu. Enfin M. Paul Janet convient à son tour et prouve également, d'après les récents travaux des orientalistes, que ces mêmes préceptes se trouvaient encore, bien antérieurement, dan* la doctrine deConfutzée, du Bouddha, de Manou, — tous, sans exception, jusqu'au précepte d'aimer ses ennemis et cte rendre le bien pour le mal. On peut donc affirmer avec l'illustre et regrettable Buckle que, depuis l'origine des sociétés humaines, la morale n a pas fait un pas en avant. C'est la science seule qui a marché, qui marche et qui marchera toujours. Buckle ajoute*: « Avancer que le christianisme a révélé à l'homme des vérités inconnues auparavant, prouve dans celui qui hasarde une telle assertion, ou bien une profonde ignorance, ou bien une fraude volontaire. »
« Des lois absurdes, ridicules, barbares, vous en trouverez partout ; des lois contre les mœurs, nulle part. » (Voltaire.) « Jetez les yeux sur toutes les nations du monde... Parmi tant de cultes inhumains et bizarres..., vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes principes de morale... La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait
reléguer dans le ciel le crime avec les coupables. » (J.-J. Rousseau.)
Oh! je pourrais bien dire avec Schiller :
« Pourquoi n'admettez-vous aucune religion? — Par religion. » C'est par piété, en effet, oui, par piété, qu'on refuse d attribuer à Dieu le gouvernement du monde. Est-ce que le lui attribuer ne serait pas habituellement proclamer la victoire du génie du mal sur le génie du bien, et dire comme Paul aux Corinthiens : « Le Diable est le Dieu de ce monde ? » La conscience se révolte à penser que ce qui est et ce qui arrive vient de sa volonté, ou seulement de sa permission (i).
« Tout brigand qui se trouve à la tête d'une armée, dit Voltaire, commence ses fureurs par un manifeste, et implore le Dieu des armées. » Ainsi parlait-il à l'époque du sceptique Frédéric II; qu'eût-il dit, ô sainte justice, à l'époque du pieux Guillaume I er ? Louis XIV aussi écrivait, après avoir traîtreusement envahi la Belgique : « Dieu, qui est le protecteur de la justice, a béni et secondé mes armes. » « Ne faut-il pas toujours, fait observer M. Fustel de Coulanges, que Dieu serve de second à la convoitise et à la force? » Nous devons à un philosophe belge cette remarque piquante que, de nos jours, en 1854, on a vu la providence catholique de Paris, la providence luthérienne de Londres et la providence musulmane de Constantinople liguées contre la
(1) Si c'est par moi qu'ils régnent de la sorte, Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte.
(Béranger, Le bon Dieu.)
providence gréco-russe de Saint-Pétersbourg.
Pouvait-on retrouver le monothéisme au milieu de cette nouvelle Guerre des dieux?
Que font deux nations prêtes à s'entre -déchirer? Elles déclarent, par la voix des chefs qui les mènent à la boucherie, qu'elles remettent leur cause à la décision de la Providence. Hélas ! que ne les prend-on au mot? car pourquoi, dès lors, se battre avec des sabres et des fusils? Ne vaudraitil pas mieux jouer le sujet de la querelle en une partie d'échecs, ou simplement jeter sur le tapis vert les dés du juge Bridoye? « Comme disent les Talmudistes...,par sort estre, en anxiété et doubte des humains, manifestée la volunté divine. » (Pantagruel, liv. III, chap. 44). La Providence déciderait aussi bien sur un coup de cornet que sur des coups de canon. Mais du moins il n'y aurait ni sièges ni combats, ni sang répandu ni larmes versées.
Eh quoi 1 la guerre n'est-elle pas la suspension de la morale? « Lorsque des imbéciles, dit Voltaire, étendent sur la terre d'autres imbéciles, à la suite cfune querelle ridicule entre deux femmes impertinentes » (1), ou entre d'orgueilleux pûrtecouronne qui se battent par procuration, est-ce Dieu qui assiste à la bataille, s'y mêle et dirige
(1) Voyez dans Martial (XI, 21, 3) la cynique et sanglante épigramme composée par Auguste sur l'origine de ses démêlés avec Marc-Antoine (elle est décemment imitée par Fontenelle dans ses Dialogues des morts.) Ce furent deux catins, Glycère et Fulvie, qui mirent en feu le monde romain.
les coups ? Est-ce lui qui fauche les bataillons sous la mitraille ou les foule aux pieds des chevaux? qui s'amuse, comme César au Cirque, à ce .spectacle de fureur et de démence, qui se délecte au concert des plaintes et des malédictions, qui te flaire « ô grand cadavre des armées » (George Sand) , pour savourer comme une ambroisie l'odeur du sang? Je lis dans mon journal qu'un honnête ouvrier passe avec sa famille auprès d'un canal gelé sur lequel s'ébattent des enfants. La glace rompt, et les jeunes imprudents sont précipités dans l'eau. Ému de pitié, et vraiment humain, le brave ouvrier s'avance sur le bord de la glace, sy couche, en saisit un, deux, trois, les sauve de la mort. Mais la glace se brise sous l'effort qu'il, a fait ; il périt, et laisse orphelins ses propres enfants que nourrissait son travail. Direz* vous que c'est Dieu qui a commis cette monstrueuse iniquité? Et ne suis- je pas plus pieux que vous lorsque je n'en accuse qu'une loi physique, aveugle, inconsciente, qui fait, sans choix, le mal ou le bien ?
« Ce qui doit excuser Dieu, disait Henri Beyle (Stendhal), c'est qu'il n'existe pas », pensée profonde sous une forme plaisante. Et Diderot : « Dieu, souffrirais -tu les monstres qui nous dominent et ceux qui les ont formés, si tu étais autre chose qu'un vain épouvantai! des nations!»
Et DiderQt encone : « Sur le. portrait qu'on m e fait de l'Être suprême, sur son penchant à la colère, sur les rigueurs de ses vengeances, sur le rapport de ceux qu'il laisse périr à ceux à qui il
LIBKB EXAMEN. 61
daigne tendre la main, l'âme la plus droite serait tentée de souhaiter qu'il n'existât pas. »
« Il serait mieux, avait dit Bacon, de ne se faire aucune idée de Dieu que de s en faire une idée indigne de lui : c'est ce que Plutarque explique fort bien : « Certes, dit-il, j'aimerais mieux que beaucoup d'hommes pussent dire qu'il n'y a jamais eu de Plutarque que s'ils disaient qu'il y eut un Plutarque qui mangeait ses enfants à mesure qu'ils naissaient, n (Essays, of Superstition.)
« Quand les pauvres disaient à Malherbe qu'ils prieraient Dieu pour lui, il leur répondait qu'il ne croyait pas qu'ils eussent grand crédit au ciel, vu le mauvais état auquel il les laissait en ce monde. (Racan, Vie de Malherbe.)
« Don Juan : Quelle est ton occupation?
Le pauvre : De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose... Je suis dans la plus grande nécessité du monde.
Don Juan : Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne. peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
Le pauvre : Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau'de pain à mettre sous les dents.
Don Juan ; Tu es bien mal reconnu de tes soins... Voici un louis d'or... Jeté le donne pour l'amour de l'humanité. » (Molière.)
Les théologiens, je le sais, chercheront un biais pour échapper. « Vous ne connaissez pas, dirontils à propos de l'ouvrier victime de son dévoue-
ment, l'état de l'âme de cet homme; il était peutêtre en péché mortel, etc. » Bien, et ses enfants payent pour son péché. C'est la loi juive et la loi chrétienne. Mais les cinquante-quatre femmes écrasées naguère dans une église en Suisse, dont le plafond s'effondre sous le poids de la neige ; mais les deux mille sept cents personnes brûlées dans une église du Chili, parce que les prêtres, pour emporter leurs reliques et leurs fétiches, ont fermé, en se sauvant, les portes de la sacristie ; direz-vous qu'elles étaient toutes au même point dignes d'une mort affreuse, qu'elles méritaient toutes également d'être punies par le Dieu quelles étaient venues prier?
« Direz-vous en voyant cet amas de victimes : Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes? »
(Voltaire.)
Encore une fois , c'est moi qui suis l'homme pieux, quand, au lieu d'accuser le Dieu qui doit tout savoir, tout prévoir, 4 tout pouvoir, je déplore simplement qu'une loi physique s'exerce avec tant d'aveuglement et de cruauté (1).
(t) Oo pourrait citer à ce propos le mot si juste de Diagoras, de Melos, qui, pour avoir nié formellement toute providence et toute divinité, dut s'enfuir d'Athènes, où sa tête fut mise à prix. « Diagoras, raconte Diogène-Laêrce, était à bord d'un vaisseau qui ^essuya une fort rude tempête. Pendant le gros temps, les matelots se mirent à dire à Diagoras qu'on avait bien mérité ce qu 'on souffrait puisqu'on s'était chargé d'un impie tel que lui. « Regardez, réponditil, les autres nombreux vaisseaux qui essuyent la même tempête ; croyez-vous que je sois dans chacun d'eux? »
Je sais bien encore que les spiritualistes s'uniront cette fois aux théologiens, et qu'ils me crieront tous en chœur : « Attendez ; justice sera rendue dans une autre vie. » Hélas ! Messieurs, en êtes-vous bien sûrs? Ne prenez-vous pas encore pour la certitude une espérance fervente? Jamais personne n'est revenu de cette autre vie pour certifier qu'elle ne nous fera pas défaut. C'est donc une<pure supposition que vous faites, somnia non docentis, sed optantis (Cicéron), et j'ai le droit de vous dire à mon tour : « Attendez ; vous allez reconnaître tout à l'heure que votre pure supposition pourrait bien être une illusion pure. »
« Quand je n'aurais, dit J.-J. Rousseau, d'autre preuve de l'immatérialité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une contradiction si manifeste, une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. J'aurais à la vérité l'embarras de me demander où est l'homme, quand tout ce qu'il avait de sensible est détruit, » etc. (Prof, de • foi, etc.).
Ainsi donc, on le voit de nouveau, les spiritualistes veulent justifier la Providence par la vie future — ils n'ont pas d'autre ressource — ; puis, ils veulent prouver l'immortalité de l'âme par la nécessité de justifier la Providence. Le sentiment, qu'ils substituent à la raison, les égare. C'est encore décider une question par une ques-
tion, et réciproquement; c'est encore, et toujours, tourner dans un cercle vicieux. .
Au reste, toute la doctrine de Rousseau repose sur le sentiment. Il l'avoue : « Les arguments de ces ardents missionnaires d'athéisme, dit-il, m'avaient ébranlé sans m'avoir convaincu ; je n'y trouvais point de bonne réponse, mais je sentais qu'il y en devait avoir ; je m'accusais moins d'erreur que d'ineptie, et mon cœur leur répondait mieux que ma raison. » (7Z/ me promenade). Cet aveu doit nous suffire; il montre que le déisme de Rousseau *— faisant du mari de sa Julie un athée et un sage — n'était pas moins inconséquent que celui de Voltaire.
Reprenons le sujet.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que la croyance en ces lois fatales qui mènent le monde, en ces lois sans justice, sans bienveillance, sans pitié (i), s'est répandue parmi les hommes. Elle est aussi vieille que les traditions humaines.
Du polythéisme au monothéisme, on a cru voir un progrès immense. Je ne suis pas très-sûr de ce progrès. D'abord, n'est-ce pas du monothéisme religieux qu'est sorti le monothéisme social? N'est-il pas le prétexte et la justification dû pouvoir absolu d'un monarque ? Le roi est l'image du Dieu : Un seul maître dans l'univers, un seul maître dans l'État. Fiet unum ovile et unus pastor. (Qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et qu'un seul
(1) <c La nature est sourde aux plaintes et aux prières de l'homme; elle le rejette inexorablement sur lui-même » (Feukrbach.)
berger). « O roi des dieux, dit Alexandre à Jppiter, notre partage est fait; à toi le ciel, à moi la terre. » (Épigr. d'Archelaiis dans YAnthol. grecque)
Divisum imperium cum Jove Cœsar habet.
(Virgile.)
Bien plus récemment, Bossuet interprète de" même la Politique tirée de t Écriture sainte. « Il faut obéir au prince, dit-il, comme à la justice même... Ils sont des dieux, et participent en quelque façon à l'indépendance divine... Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant ; que l'autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion. Considérez le prince dans son cabinet ; de là partent les ordres qui font aller de concert les magistrats et les capitaines, les provinces et les armées. C'est l'image de Dieu, qui, assis dans son trône au plus haut des cieux, fait aller toute la nature. »
Ensuite, c'est assurément le monothéisme qui a engendré l'intolérance. Jéhovah dit de lui-même : Je suis le Dieu jaloux. Les religions polythéistes admettaient volontiers dans leur Panthéon les dieux étrangers, loin d'en proscrire les sectateurs. — Dignus Roma locus quo Deus omnis eat (Ovide). — « Dans le temps que les Romains assiégeaient Véies, l'un d'eux s'approcha de la déesse nationale des Véiens, et lui dit : « Veux-tu venir à Rome, Junon ? (Vis-ne Romam ire, Juno?) » La déesse étrangère répondit : « Je le veux. » Elle fut portée dans l'enceinte de Rome ;
son peuple l'y suivit... Cette histoire, répétée cent fois, est celle de chacune des conquêtes des Romains. » (Edg. Quinet, Le génie des Religions, liv. VII.) « L'esprit tolérant des idolâtres, dans les temps anciens et modernes, dit D. Hume, est évident pour tous ceux qui savent lire les récits des historiens et des voyageurs. Lorsqu'on demanda à l'oracle de Delphes quels rites ou cérémonies du culte étaient les plus agréables aux dieux, il répondit : « Ceux légalement établis dans chaque cité. » (Xénophon,A/ïraW//<ï.)Les prêtres mêmes, dans ces siècles, pouvaient admettre le salut des hommes d'une autre croyance... L'intolérance des religions qui ont maintenu l'unité de Dieu h'est pas moins remarquable que lé principe contraire parmi lçs polythéistes. » (The Natural History of Religion.)
Ce n'est pas comme adorateurs du Christ, mais comme affiliés d'une société secrète (hœteria), ennemie de l'empereur et des institutions impériales, que les premiers chrétiens furent persécutés, avant d'être persécuteurs. Lord Bolingbroke fait remarquer avec raison que les Juifs, trèsméprisés des Romains, n'eurent à subir de leur part aucune persécution. « Je mets en fait, dit Voltaire, que les chrétiens ne furent jamais persécutés que comme factieux destructeurs des lois de l'empire; et ce qui prouve qu'ils voulaient commettre ce crime, c'est qu'ils l'ont commis. » Montesquieu démontre en outre avec évidence que l'empire dut en grande partie sa force à la tolérance exercée envers tous les cultes, et sa faiblesse aux perse-
cutions exigées par l'orthodoxie chrétienne.
« Comme les anciens Romains, dit-il, fortifièrent leur empire en y laissant toutes sortes de cultes, dans la suite on le réduisit à rien en coupant lune après l'autre les sectes qui ne dominaient pas. Ces sectes étaient des nations entières... Justinien, qui les détruisit par l'épée ou par ses lois, et qui, les obligeant à se révolter, s'obligea à les exterminer, rendit incultes plusieurs provinces. Il crut avoir augmenté le nombre des fidèles ; il n'avait fait que diminuer celui des hommes. » (Grandeur et décadence des Romains , chap. XX. — Voir aussi la Politique des Romains dans la religion.)
En outre de cette grave et juste accusation d'intolérance portée contre le monothéisme, il semble que les esprits sont ramenés au polythéisme par la science moderne et désintéressée. C'est un point qu'il faut brièvement éclaircir.
Tous ces dieux de l'Inde, de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Grèce, n'ont jamais été que les personnifications des forces de la nature, bienfaisantes ou malfaisantes. — Primus in orbe deos fecit timor (Pétrone) ; (1) — et la diversité des effets, faisant croire à la pluralité des causes, devait conduire à la pluralité des dieux : Tôt numina quot nomina.
« L'appellation commune de Dit, Dei, Divi, donnée à tous les êtres à l'égard desquels existe un
£^(i) Jam tum relligio pavidos terrebat agrestes.
(Virgile.)
culte, provient de la racine sanscrite div (briller), et ne signifie pas autre chose que les brillants. Ces mots s'appliquent entièrement aux dieux, et les désignèrent lorsque les Aryens furent parvenus à la période de l'astrolâtrie. Les astres restant à peu près les seuls fétiches adorés, le mot Deus devint synonyme d'être puissant ; et, transporté en Occident, il fut appliqué par les Aryens aux êtres qui étaient l'objet d'un culte. C'est ainsi que, tandis que les idées se modifient et se transforment, les expressions subsistent, et le mot qui signifiait un astre sert à désigner aujourd'hui un» être immatériel et unique, créateur et directeur du monde. (De Montroui, le Fétichisme).
L'empereur Aurélien appelait le soleil Dieu certain : Diifaciant et deus certus Sol ut senatus de me sicjudicet (Vopiscus.)
« Il en est, dit Montaigne, de si chestifs et si populaires, qu il en fault entasser bien cinq ou six pour produire un espic de bled... Trois, à une porte, celuy de lais, celuy du gond, celuy du seuil; quatre à un enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger, de son tetter, etc. » A tous ces Dieux « chestifs » ont succédé les saints du calendrier. Chacun a son patron dans le ciel ainsi que son ange gardien «ur la terre. Si Apolline guérit les dents, Lucie guérit les yeux; saint Elme préserve du tonnerre, et saint Antoine de Padoue fait retrouver les objets perdus, etc.
Ainsi, laissant à part le culte primitif des pasteurs indous, qui se retrouve tout entier dans ce-
lui des pasteurs chaldéens, et de là dans celui des patriarches hébreux (i), pour nous borner au culte de l'antique Hellade, aux dieux d'Homère et de Phidias, — Zeus, l'assembleur de nuages, présidait à la partie supérieure de l'atmosphère, que Ton' croyait le théâtre des météores ignés, le séjour des éclairs et de la foudre ; Hérè, sa sœur et sa femme, à la partie inférieure, humide, d'où tombaient la pluie et les brouillards; Apollon donnait la lumière du jour; sa sœur Artémis celle de la nuit; Ouranos était le ciel, Gœa la terre, Poséidon l'Océan, Hestia le feu, Dèmèter et Dionysos les aliments nécessaires, Perséphonè «la graine des plantes. » (Cicéron), etc., etc. (2). Là, dans la vieille Grèce, le plus ancien nom de Dieux fut, disent les savants, le même que celui de lois; et tous ces dieux divers, quand ils furent adoptés, sous d'autres noms, par les Romains, même le plus éminent, le chef de l'Olympe, étaient tous soumis aux immuables volontés d'un Dieu supérieur et antérieur, d'un Dieu caché, aveugle, inconscient, qui s'appelait le Destin, et dont les arrêts irrévocables avaient précédé la naissance du monde (3). Ce Fatum, auquel son nom, au neutre, semble enlever toute personnalité, c'est précisément le dernier anneau de cette
(1) Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer les Psaumes aux hymnes des Védas.
(2) « Je tiens pour dieu tout ce qui me nourrit. » (Proverbe grec.) Sine Cerere et Baccho friget Venus. ( Sans Cérès et Bacchus, Vénus est transie ) (JProv. latin,)
(3) Dans VIliade (ch. XXII), on voit Jupiter pesant les
chaîne de lois implacables, mais toujours régu lières jusque dans les apparentes irrégularités, qui régissent fatalement l'existence matérielle des êtres et des choses (i).
On pourrait presque dire aussi les actions des hommes, car ce qu'on nomme leur libre arbitre reste toujours soumis aux lois qui régissent l'univers, et eux-mêmes dans l'univers dont ils font partie. Cela me semble démontré notamment par les statistiques morales (sur les crimes, le suicide, le mariage, etc.), où les faits isolés s'expliquent par l'ensemble des faits généraux. S'il est prouvé,
destinées d'Achille et d'Hector, et reconnaissant qu'il ne peut sauver le fils de Priam.
Les Égyptiens appelaient leur dieu suprême Ammon « le caché. » « Au sommet du Panthéon égyptien plane un Dieu unique, immortel, incréé, invisible, caché dans les profondeurs inaccessibles de son essence... C'est le Dieu réservé à l'initié du sanctuaire. » (Mariette.) C'est le Deus absconditus des Écritures.
(1) Fatum, Parca, Nécessitas, Fortuna, Sors au Fors, WLotpu, AvayxY],
Jndupedita suisfatalibus omnia vinclis,
(Lucrèce).
« Ce tait dans le fond un vrai athéisme, dit Bayle en parlant des croyances de l'antiquité paienne; c'était convertir en Dieu la nécesssité de la nature. » (Art. Jupiter, note N. )
Suétone dit de Tibère:... Circa Deos negligentior, persuasions que plenus cunâta Fato agi. (Fort négligent envers les dieux, et bien convaincu que tout se fait par le Destin.)
par exemple, que le nombre des mariages est en raison directe du plus ou du moins d abondance et de facilité de la nourriture, il s'ensuivra que, dans un pays où la nourriture est abondante, la volonté de deux conjoints peut être déterminée, sans même qu'ils le soupçonnent, par la facilité de se nourrir (1). •
« La liberté humaine, dont tous les hommes se vantent, dit excellemment Spinoza (Étkica), n'est que la conscience de leur volonté, jointe à l'ignorance des causes qui la déterminent. » « En effet, ajoute Voltaire, si la contrainte est une nécessité que Ton aperçoit, la nécessité est une contrainte que l'on n'aperçoit point. » « L'homme est libre, dit-il encore, quand il peut ce qu'il veut ; mais il n'est pas libre de vouloir. Il est impossible qu'il veuille sans cause. Le nuage qui dirait au vent : je ne veux pas que tu me pousses, ne serait pas plus absurde. » (2) Kant reconnaît aussi,
(1) Voir, entre autres, la Physique sociale de M. Quetelet.
(2) « Sur un autel de fer, un livre inexplicable Contient de l'avenir l'histoire irrévocable... On voit la Liberté, cette esclave si fière, Par d'invincibles nœuds en ces lieux prisonnière. Sous un joug inconnu que rien ne peut briser, Dieu sait l'assujétir sans la tyranniser, A ses suprêmes lois d'autant mieux attachée, Que sa chaîne à ses yeux pour jamais est cachée; Qu'en obéissant même elle agit par son choix, Et souvent au Destin semble donner des lois. »
\Henriade, chant VII e , >
en une foule de passages cités par Buckle (Histoire de la Civilisation, etc., note A du chapitre I er ), l'existence d'une « nécessité destructive de la liberté. » « Ainsi, ajoute Buckle, — qui s'élève de l'homme à l'histoire — ainsi, rejetant le dogme métaphysique du libre arbitre et le dogme théologique de la prédestination, nous sommes forcément amenés à conclure que les actions des hommes, étant déterminées uniquement 'par leurs antécédents, doivent avoir un caractère d'uniformité, c'est-à-dire doivent, dans des circonstances précisément identiques, résulter toujours précisément de la même manière... Toutes les vicissitudes de la race humaine doivent être le fruit d'une double action : une action des phénomènes extérieurs sur l'esprit, une action de l'esprit sur les phénomènes. Ce sont là les seuls matériaux d'une histoire philosophique. »
« La liberté, avait dit Descartes, consiste seulement en ce que, pour affirmer où fiiér une chose que l'entendement hous propose, nous ne sentons point qu'aucune force intérieure nous y contraigne. »
Telle est aussi l'opinion du grand Leibnitz lorsqu'il dit : a Tout événement présent est né du passé et est père du futur, sans quoi cet univers serait absolument un autre univers. » Telle est encore l'opinion du sage Locke, et M. Littré exprime la même pensée que Spinoza, sous une forme à peine différente.- « La volonté, dit-il, n'est pas une faculté qui se détermine par sa propre vertu vers tel motif; au contraire, c'est tel ou
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tel motif qui détermine la volonté à la résolution quelle prend. » Et ailleurs: «... Avec le libre arbitre Finintelligibilité est partout. Au contraire, tout devient cohérent et sans contradiction avec l'action des motifs, le conflit des motifs, et la victoire du plus fort motif... En définitive, la liberté, appliquée à la volonté, signifie le pouvoir d'obéir au motif le plus fort. La volonté n est pas libre, quand ce pouvoir, comme dans la maladie ou la folie, est détruit; elle est libre quand ce pouvoir demeure intact, comme dans la santé cérébrale. »
Aucun phénomène moral ne pouvant être attribué, soit à la liberté absolue, soit à la nécessité absolue, on pourrait conclure que le choix des motifs forme une sorte de liberté dans la nécessité, une liberté suffisante pour s'appeler le franc arbitre. Il me semble que c'est, au fond, l'opinion de Leibnitz, acceptée par divers penseurs plus modernes, MM. Tissot, Dunoyer et Proudhon lui-même. Cette opinion serait justifiée par le système des monades (devenues aujourd'hui les cellules des physiologistes), auquel on voit revenir bien des esprits éminents pour expliquer tous les phénomènes, moraux et physiques. Ce système, en effet, semble impliquer que chaque être est doué d'une puissance propre, d'une spontanéité inhérente à sa nature, et que cette puissance spontanée devient pour les autres êtres qui la subissent une nécessité fatale. D'où l'antagonisme et le conflit des forces; d'où la guerre universelle; mais aussi d'où l'équilibre qui, naissant de ce con-
Hit des forces, devient, sinon la paix, du moins Tordre général tel que nous le voyons établi.
Cette conception du monde, à laquelle se rattache la doctrine darwinienne, exclut radicalement l'idée de Providence, et la remplace. Mais Leibnitz, en son temps, n'osait point aller jusqu'à tirer la conclusion de ses prémisses.
Renouons de nouveau le fil du sujet.
La Genèse dit : « Dieu créa l'homme à son image. » On pourrait répondre : et réciproquement. Il est évident, en effet, que ce sont les hommes qui ont fait les dieux, et qu'ils les ont faits à leur image. Six siècles avant J.-C, le philosophe grec Xénophanès , cité par Clément d'Alexandrie, combattait en ces termes la superstition de son époque : « Les mortels s'imaginent que les dieux ont leurs formes, leurs vêtements, leur langage... Les Tbraces adorent des dieux aux cheveux roux; si les bœufs et les lions avaient des mains pour tracer des images, ils dessineraient les formes divines semblables à leur propre figure (i). » Anaxagore disait également : « Si les oiseaux se figuraient un Dieu, il aurait des ailes ; celui des chevaux courrait à quatre pieds, ft Et deux mille quatre cents ans plus tard, de nos jours, Feuerbach exprime par une seule courte phrase ce qu'il entend par ^anthropomorphisme :
(i) Voltaire traduit ainsi Xénophanès :
« On ne pense qu'à soi, l'amour- propre est sans bornes; Dieu même à leur image est fait par les humains;
Si les bœufs avaient eu des mains, Us le peindraient avec des cornes.
« Le Dieu objectif et surnaturel n'est rien autre que le moi surnaturel, l'être subjectif de l'homme sorti de ses limites et hissé au-dessus de son être objectif. » — « Par degrés, avait dit Hume, l'imagination active de l'homme, mal à l'aise dans cette conception abstraite des objets dont il s'occupe incessamment, commence à les rendre plus précis, et à les revêtir de formes plus accessibles à sa compréhension naturelle ; il se les représente comme des êtres sensibles et intelligents à la manière de l'être humain, mus par l'amour ou la haine, se laissant fléchir aux prières, aux offrandes, aux sacrifices. Telle est l'origine de la religion. » (Philosophical works.) Bûchner ajoute : « Que l'on songe au ciel poétique des Grecs, peuplé de figures idéales, de dieux éternellement jeunes et beaux, qui vivent, jouissent, combattent comme les hommes, et trouvent le plus grand charme de leur existence à se mêler personnellement aux destinées humaines. — Que Ion songe au sombre et irascible Jéhiovah des Juifs, qui punît jusque dans la troisième et quatrième génération; (i) — au ciel des chrétiens, où Dieu partage la toute-puissance avec son fils, où les bienheureux sont rangés dans un ordre hiérarchique, conforme à nos idées terrestres ; — au ciel des catholiques, où la Vierge, près du Sauveur, plaide en faveur des coupables avec sa tendresse et son éloquence de femme; — au ciel des Orientaux,
(1) Bûchner pouvait dire: qui exigeait qu'on lui sacrifiât les premiers nés des hommes et des animaux. Dans la suite la circoncision remplaça le sacrifice.
qui promet aux croyants de nombreuses houris d'une inaltérable beauté; — au ciel du Groenlandais, où le bonheur consiste en une grande quantité d'huile de baleine; — au ciel de l'Indien chasseur, où une chasse éternellement abondante récompense le bienheureux; — au ciel des vieux Germains, qui buvaient au Walballa de l'hydromel dans les crânes des ennemis vaincus, etc.... Partout faiblesse humaine, passions humaines, désir de jouissances humaines! »
Il est très-important de lire sur ce sujet l'admirable dissertation de Bayle (art. Nèstorius, note N), qui explique comment s'est introduit le culte de la Vierge : « En matière de religion, il n'y a rien qui s'ajuste mieux avec le génie grossier des peuples, que de leur représenter le ciel comme semblable à la terre, etc., » et jusqu'au mot de Brantôme : « Pour fin, une cour sans dames est une cour sans cour, »
« Le problème religieux, dit à son tour M. Emile Burnouf, présente cette alternative: Les religions sont-elles l'œuvre immédiate et volontaire d'une puissance cachée, qui les donne en présent aux hommes, à certains moments de leur histoire..., ou bien sont-elles les productions spontanées des forces ordinaires de la nature, qui, agissant à de longues périodes, se manifestent par des phases successives? Dans le premier cas, il n'y a aucune raison sérieuse d'attaquer une religion quelconque... L'intolérance des religions entre elles devient condamnable à tous les points de vue... Dans l'autre cas, ces actions soudaines d'une puissance insaisissable disparaissent ; Dieu
cesse de refaire continuellement son œuvre, ou delà réparer... Au lieu d'être l'ouvrier, il est le modèle; le véritable ouvrier, c'est l'homme. Le même qui bâtit les temples, dresse les autels, offre les sacrifices, compose les prières... est l'interprète de la pensée religieuse, le prophète qui l'annonce... Ainsi, dans l'hypothèse que nous exposons, et qui est celle de la science, les religions cheminent suivant des lois naturelles.
Comme un être vivant qui naît d'un germe insaisissable, grandit dans l'œuf maternel et ensuite dans sa liberté, touche à sa plus grande vigueur, puis voit sa puissance de vivre décroître par degrés, et enfin retourne aux éléments d'où il est sorti,... ainsi une religion nouvelle naît au sein d'un peuple sans qu'on la voie; c'est une société secrète, un mystère ; bientôt elle se rend visible, subjugue les esprits, devient toute-puissante; plus tard elle décroît, et voit la place qu'elle occupait envahie peu à peu par une idée nouvelle dans laquelle elle est enfin absorbée. » (La Science des religions.)
A chaque enfantement d'un culte succédant à l'autre, il arrive, sous une forme quelconque, ce qui est arrivé dans les premiers conciles où fut fondé le christianisme ; on met aux voix, parmi les Pères et les Docteurs, ces croyances nouvelles, même les plus abstraites, les plus métaphysiques : Vlacet ne hoc omnibus ? — *Placet. Et, sur cette simple formule, « une charte est bâclée. » Que dis-je, une charte ! un dogme i qui a la prétention de lier à jamais les consciences. On voit, de reste,
qu'en tout temps et en tout pays, les hommes, comme les chantres des hymnes du Véda, peuvent se proclamer « auteurs des dieux. »
L'idée d'un Dieu, pluriel ^d'abord, puis unique, s'est faite peu à peu parmi l'humanité. Si l'on s'en rapporte à ces hymnes très-antiques du Rig-Véda — les hymnes du « pays des sept fleuves » — qui sont les premiers bégaiements d'une langue humaine conservés par la tradition, elle est née probablement dans les profondeurs des temps préhistoriques, avec la connaissance et remploi du feu {Yagni des Aryens primitifs, devenu Yignis des Latin*) ; et la première cérémonie d'un culte quelconque fut sans doute le frottement d'un bâton dans un bois creux pour en faire jaillir la flamme, cette flamme qui ouvrait passage aux hommes dans les forêts vierges. «... Le foyer s'est allumé de deux branches frottées l'une contre l'autre. Il s'est montré, il a souri, il a jailli, le feu, le céleste Agnis, le précurseur, le messager des dieux, le purificateur, le père de la foudre. Il est arrivé sur son char, traîné par des chevaux rouges. Une forêt lui est donnée en sacrifice. Il consume la chevelure de la terre, et les flammes hennissantes ouvrent une large voie à son char...» (Paraphrase d'un hymne du Rig-Véda, par Edg.
Quinet.)
Le culte du feu s'est propagé dans l'antique religion du Persan Zoroastre (Zerdouscht), et s'est conservé, sansinterruptionjusqu'à nos jours, parmi les Guèbres, qui sont les Juifs de l'Orient. Voici ce que le feu répond, d'après le Zend-,
Avesta (Parole de vie), aux offrandes des mages ; • « Soyez heureux et à jamais rassasiés ! que les troupeaux de bœufs se multiplient!... Que ce que vous désirez advienne ! C'est le souhait que je fais pour vous, en échange des branches sèches que vous m'apportez pieusement. »
Personne n'a d'ailleurs oublié les autels d'Abel et de Caïn, où le feu du ciel vient consumer l'offrande, ni l'autel que dressa Noé au sortir de l'arche: «... Et prenant de tous les animaux, il les offrit en holocauste sur cet autel, et le Seigneur en reçut une odeur qui lui fut très-agréable. » (Gen. ,ch. VIII) « Le feu brûlera toujours sur l'autel, sans qu'on le laisse jamais éteindre. » (Lévitique, VI, 12.) Cette pratique des Hébreux se retrouve en Grèce, dans le culte du foyer domestique, et à Rome, dans le temple de Vesta.
Parti de ce fait si simple et si concret, l'usage du feu, mais emporté par la pente naturelle de son développement, l'esprit humain, en suivant la voie tracée à la civilisation, créa successivement dans sa marche toutes les abstractions métaphysiques et toutes les entités religieuses (1). Aujourd'hui, par le progrès continu de la science, qui ramène l'esprit humain aux réalités concrètes et démontrées, aux faits d'expérience et de certitude,
(1) Dans ses déclamations sur les Ruines, Volney trace un plan analogue pour la série des religions : Culte des éléments — culte des astres — culte des symboles ou idoles (polythéisme) — culte des deux principes (dualisme) — culte de l'âme du monde (monothéisme) — culte de l'univers (panthéisme) ; — culte mystique {vie future), etc.
Tidée de Dieu commence à se défaire, et déjà. comme les rois, les cultes s en vont.
M. Emile Burnouf, qui vient de tracer en quelques mots l'histoire des religions, va nous dire aussi comment les orthodoxies, immuables, périssent sous les coups de la science progressive. « Il est donc inutile de vouloir le nier ou le dissimuler, science et orthodoxie se sont exclues dans tous les temps et chez tous les peuples où elles ont co-existé. Pendant la période plus ou moins longue d'une décadence sacerdotale, la société est livrée à une lutte... Des deux côtés, on crie à l'oppression, à l'injustice. Les orthodoxes font voir la société se désorganisant, les temples désertés, les dieux outragés, l'iniquité et le crime établissant leur règne et livrant les hommes séduits à une damnation éternelle. Les libres penseurs, les sages, comme disaient les Grecs, les hommes de science enfin, s'appliquent à dissiper les terreurs de l'autre monde; ils appellent les hommes à la liberté, à l'effort personnel, à lui" struction, qui élève l'intelligence, au travail, qui adoucit et orne la vie, à l'économie, qui assure l'avenir de la famille, à l'exercice des droits civils» qui améliore les cités, et des droits politiques, qui font la force des États, à la paix enfin, bien suprême de l'humanité. »
Les religions ont déjà perdu de leur imp or ' tance à tel point qu'on les voit chaque jour sacrifiées à des motifs d'intérêt, à de simples convenances ; par exemple dans les mariages. Pourrait-on nommer une princesse, catholique ou protestante,
qui ait refusé de se faire grecque pour devenir seulement grande- duchesse en Russie? C'est encore, dans les mariages mixtes, sur de simples convenances que les parents — sans en avoir le droit -r règlent le sort religieux de leurs enfants. Et puisque le monde est si parfaitement indifférent à ce qu'on professe telle religion ou telle autre, ne devrait-il pas se montrer tout aussi indifférent à ce qu'on n'en professe aucune?
Ne cherchons donc jamais dans le ciel — mot vide de sens — la raison de ce qui se passe sur la terre. Disons aujourd'hui : « Aide-toi, le ciel ne t'aidera pas. » Est-il besoin, à ce propos, défaire ressortir la complète inutilité des prières (à moins qu'on n'imite Diogène qui demandait l'aumône aux statues, pour s'habituer, disait-il, à être refusé?) Si toutes obtenaient ce qu'elles demandent — toujours dans un but égoïste — comme l'un veut de la pluie et l'autre du soleil, le monde serait livré à une confusion inexprimable. Mais si un choix paraît se faire, si une partie seulement des prières est ou semble exaucée, c'est qu'une force existe, supérieure à vos vœux. Donc elle agira bien sans vous, pour vous. « Il fault alors, suivant la plaisante expression de Montaigne, desprier vos prières. » En d'autres termes : Croyez-vous à la Providence? Alors vous devez vous abandonner à sa direction ; vous n'avez nul droit d'intervenir dans ses desseins; vous ne pouvez mettre en suspicion ni sa prévoyance, ni sa justice, ni sa bonté. N'y croyez-vous pas ? Alors vos requêtes vont se perdre dans le vide et n'aboutissent à personne.
Dans l'un ou l'autre cas, que le monde soit régi par un Dieu personnel ou par l'ensemble d'immuables lois générales, la prière devient une espèce de révolte. Soumettez-vous. « On se soumet avec gravité, dit Sainte-Beuve, que je fais parler encore. Cette gravité respectueuse et muette de l'homme qui pense est à sa manière une religion, un hommage rendu à la majesté de l'univers. » Mais enfin, dir^-t-on pour conclure, avouer notre ignorance profonde sur tous ces grands problèmes de la vie générale et des destinées particulières, problèmes que l'homme aspire, en vain peut-être, à sonder et à résoudre un jour, c'est avouer que nous vivons dans un monde inférieur, imparfait, incomplet, où l'homme ne . peut pas plus satisfaire ses aspirations de légitime curiosité que ses rêves de bonheur constant et d'idéale perfection. Hélas i qui en doute ? S'il fallait prouver par exemple que notre monde est imparfait, ne suffirait-il point de montrer du doigt la face de la terre, vaste champ de carnage où la conservation se fait par la destruction, où la vie ne s'entretient que par la mort, ne s'alimente que de la vie (i)? — Bellum omnium contra omrtes — The struggle for life. — Le hareng avale de petits mollusques, et le requin avale un banc de harengs ; la perdrix mange des insectes, et l'épervier mange là perdrix; l'homme dévore toute la création, et l'homme — oublieux de la grande parole
(i) Le Seigneur dit à Noé et à ses fils au sortir de l'arche:
« Nourrissez-vous de tout ce qui a vie et mouvement. » (Gen., ch. VI II.)*
de'Sénèque : homo homini res sacra — l'homme tue l'homme. « Pourquoi me tuez-vous? — Hé, mon ami > vous vivez de l'autre côté de l'eau. Si vous viviez de ce côté-ci, ce que je fais serait injuste, et je serais un assassin. Mais vous vivez de l'autre côté ; ce que je fais est juste, et je suis un brave. » (Pascal.)
Comptez seulement les victimes de la sanguinaire superstition et de l'aveugle combat des dogmes ; comptez seulement les hécatombes de troupeaux humains qu'ont immolée$, en passant sur la terre, les illustres pontifes du dieu Sabaoth, ces grands égorgeurs qu'on nomme conquérants, un Cambyse, un Attila, un Gengis-Khan, un Napoléon, un Bismarck. Ah ! l'on peut bien dire avec le farouche de Maistre : « La .terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé, sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du [mal, jusqu'à la mort de la mort. »
Et s'il fallait démontrer ensuite que ce monde est incomplet, on le pourrait non moins aisément par un fait sans réplique, et pour ainsi dire d'un seul mot, Non-seulement nous n'avons qu'une boi^he pour respirer, parler, rire, chanter, manger, boire, cracher, vomir; mais — dénuement plus étrange et plus inconcevable! — b tous les grands animaux de la création terrestre, l'homme compris, n'ont qu'un seul et même organe pour les fonctions les plus nobles et ? pour les fonctions les plus viles de l'animalité : la génération et les
déjections. « On a logé pesle-mesle, dit Montaigne, nos délices et nos ordures. » Qu'une femme ait le même organe pour l'amour et pour la maternité, passe : elle est mère parce qu'elle fut épouse. Mais que cet organe, qui devrait être le sanctuaire de son corps, en devienne l'égout chaque jour et chaque mois, voilà qui est abominable. Et les livres saints disent que Dieu fit l'homme à son image ! O folie ! Ce Dieu aurait donc aussi... mais laissons aux dévots les blasphèmes (i).
Alors, dira-t-on, pourquoi sommes-nous dans ce monde inférieur, imparfait, incomplet, tandis que l'imagination de chacun de nous en rêve un meilleur, en reconstruit un autre moins barbare et moins dénué, plus digne de créatures supérieures et de leurs vastes ambitions ?
— Pourquoi ?
Tes pourquoi, dit le Dieu, ne finiront jamais (2).
Autant vaut-il demander : Pourquoi la terre tourne-t-elle autour du soleil, et le soleil sur son axe ? — Pourquoi suis-je moi ? — Pourquoi êtes-vous vous? — Pourquoi, comme dit le prince indien de d'Alembert, y a-t-il quelqu'un et quelque chose? Questions puériles, si Ton vjut, « questions d'aveugles- nés demandant ce qu'est la
(1) O homme, qui oses te dire l'image de Dieu, dis- moi si Dieu mange, et s'il a un boyau rectum?... Toi, l'image de Dieu sur ta chaise percée 1 etc. (Voltaire).
(2) Sors tua mort al is, non est mortale quod optas.
lumière; » mais qui, demeurant sans réponse possible, épouvantent l'esprit et la raison. Gassendi se plaignait justement « que la nature eût donné tant d'étendue à la curiosité et des bornes si étroites à la connaissance. » Il ne faut, en effet, jamais demander : « «Pourquoi? » Il faut seulement demander : a Comment? » A cette unique forme de question la science humaine peut répondre, car tout le reste « est caché dans la majesté de la nature (i). » Ainsi que le dit Montaigne, « les extrémités de nos perquisitions tumbent toutes en éblouissements. » « Et tout ce que peut faire notre intelligence, ajoute Pascal, c'est d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel d'en connaître ni le principe ni la fin. »