BRULÉ A NANCY, LE 4 9 AOUT 4SSS
Le bon pilleur donne u lie ponr lei brebii.
(Jean, X, M.)
L’homme dont je voudrais essayer de rappeler la vie et le martyre est totalement ignoré aujourd’hui. En vain même on vient de rechercher, à ma demande, quelques traces de sa mémoire dans la contrée où il vécut, dans la ville qu’il sauva en mourant pour elle. Et cependant, après avoir été l’un des premiers introducteurs de la Réforme sur le sol de notre patrie, il fut l’un do ses plus admirables confesseurs, martyr de la charité en même temps que de la foi , brûlé vif après s’être exposé volontairement à cette affreuse mort, afin de sauver la ville et le troupeau dont il était pasteur, et qui, sans cet horrible sacrifice, allaient être mis à feu et à sang par les troupes d’un prince irrité. C’est donc à bien juste titre qu’on lit en tête de l’article qui le concerne, dans le martyrologe protestant, ces naïves paroles : « Ce martyr nous représente le miroir d’un fidèle pasteur et vrai ministre de l’Evangile, qui non-seidement paît ses brebis, mais aussi met sa vie pour elles et pour leur tranquillité. » Rendre justice à une si sainte mémoire, c’est s’acquitter d’une dette sacrée, nonseulement envers elle et envers nous-mêmes, mais envei’s Dieu, qui ne nous a pas donné de pareils hommes pour que leur pure et vive lumière reste sous le boisseau.
On se demande avec une pénible surprise comment leur
souvenir a pu si complètement s’éclipser au milieu de nous. On peut assigner à ce triste fait deux causes générales : le silence ignorant ou hostile de leurs adversaires et les longues épreuves de leurs successeurs, trop occupés, pendant trois siècles, de souffrir et de résister comme eux pour trouver le loisir de leur élever des monuments. Rappelons-nous qu’il s’est à. peine écoulé un siècle depuis le jour où périrent nos quatre derniers martyrs (17G2). Mais, en outre, des circonstances toutes spéciales ont contribué à effacer le nom que nous essayons d’arracher à l’oubli. La contrée où ce bon pasteur exerça son ministère, la ville qu’il sauva, ne firent partie de la France que plus tard. Saint-Hippolyte, petite ville des Vosges, était un fief impérial d’Alsace qui, depuis 1379, appartenait aux ducs de Lorraine. Enfin, le pieux curé était Allemand de naissance et portait uii de ces noms tout à fait germaniques auxquels nos oreilles françaises ont peine à s’habituer, inconvénient minime aujourd’hui, mais qui autrefois en France n’était pas sans influence sur les renommées (1). Quant à nous, il faudrait en vérité qu’une légèreté bien puérile nous dominât, si tant de foi et d’héroïque charité ne suffisait point à naturaliser parmi nous le nom de Wolfgang Schuch.
Une sorte de fatalité semble, même après sa mort, s’être attachée à sa mémoire pour l’ensevelir dans le silence. 11 avait produit une si vive impression sur le chroniqueur attitré de la cour de Lorraine, que cet écrivain composa un traité sur son histoire (2). Nous aurons à citer plus d’une fois, dans le cours de cette notice, un autre ouvrage de cet auteur, Nicolas Yollzyr ou Volkzir, seigneur de Séronville, maître ès-arts et doc-
(1) Dans les écrits français du temps, on ne le désigne que par son litre de curé de Saint-Hippolyle, sans le nommer.
(2) « Mectant ainsi soubz ta très-noble protection et garde le traicté qne noua avons encore sur l'enclume, louchant le fait du curé de Saint-Hippolyle. » Vollzyr, Oraison hortative du collecteur au victorieux duc Anthoine, en tête de L'Histoire et recueil, etc.
VIE ET MORT Db’ MARTYR WOLFGANG SCHUCH,
leur en théologie, qui portait le titre de secrétaire et historien du duc de Lorraine, et qui a laissé de nombreux écrits d'histoire contemporaine et d’archéologie. Il était très-hostile à la Réforme ; mais, comme écho des mille bruits de la cour de Nancy, son témoignage à la fois pédantesque et naïf n’est pas sans valeur, et sa position lui rendait facile d’être parfaitement informé surtout ce qui concernait le pasteur Schuch. Son travail n’est point arrivé jusqu’à nous(l).
Il résulte de cette perte que nous ne connaissons guère le martyr de Saint-Hippolyte que par deux documents de genres tout à fait opposés. Lepremierestun article assez étendu, dans le Martyrologe protestant de Crespin, et l’autre la censure que lança contre les doctrines du pieux réformateur le plus illustre tribunal dogmatique de l’époque ('2). Heureusement, dans l’une etl’autre source, se trouvent d’amples citations où Wolfgang Schuch se montre à nous lui-même. C’en est assez pour qu’à l’aide de ces deux documents si différents et de ses propres paroles qu’ils nous ont conservées, il soit facile de retrouver, avec une précision à peu près suffisante, son histoire et sa physionomie. Quelques traits épars dans divers écrits du temps achèveront le portrait. Un tel travail est facile, avons-nous dit ; on nous permettra d’ajouter qu’il n’a pas été fait encore.
Il faut cependant, dès le premier mot, confesser notre ignorance sur un point, assez peu essentiel du reste. Schuch
(1) Il n'en existe aucune trace dans le Catalogue des oeuvres de Vollzyr donné par Calmet (Bifclio/A. /orr., p. 1032). Mais M. Beaupré nous apprend (/?cc/i. surl'impr., p. 130) que cette- relation était prête à mettre sous presse en 132G, avec d'autres ouvrages du même auteur.
(2; Crespin (Genève, 1019), p. 93-98, et Duplcssis-d’Argentré, CoUectio jiidk iorum, t. II, p. 17-21. — Voyez aussi Beaupré, Recherches sur l'imprimerie en Lorraine, 1845. Saint-Nicolas-du-Port. — Bèze, Icônes, k. iiij. — Calmo.t, Ilibl. lorr., 2' suppl., p. 90. — La Chronique de Metz, Gerdes, Schrœckh, Gaillard (Histoire fie François F'), ont fait mention de Schuch. — M. Crottet (Pet. Chron. pret.) a résumé le récit de Crespin. — M. Merle d’Aubigné (Hist. tie la Réf., t. III, p. 607) l’a reproduit sous une forme animée. — M. Hagenbach est le seul historien contemporain qui ait recouru aux deux sources qu'il faut consulter à propos de ce martyr; voyez un court paragraphe de son A.’ran.q. Proleslanlismus, 2'- édit., 1834, t. I, p. 8. ('.ooi'FRKt.. 5
était Allemand ; mais on ne sait ni quel lut le lieu de sa naissance (1), ni d’où il venait lorsqu’il succéda, comme curé de Saint-Hippolyte, à un homme qui devint dans la suite le plus ardent collaborateur de Zwingle et son collègue à Zurich, Léon Jud ou de Juda. Peut-être le terrain était-il déjà préparé à recevoir le bon grain de la Réforme quand Wolfgang commença ses fonctions ecclésiasticjues. Peut-être Léon, autrefois condisciple de Zwingle, avait-il comme lui puisé les premiers et faibles germes d’une foi régénérée dans les leçons de leur maître commun, le sjivant Wyttenbach. (Cependant il était bien loin encore du protesbintisme lorscjuc après un court ministère à Saint-Hippolyte, il retourna continuer à Râle des études dont il était avide. Il les poursuivit avec plus de fruit dans un autre poste, au fameux monastère d'Einsiedlen, et c’est là -seulement que se développèrent les croyances qu’il compléta et mit en pratique lorsqu’il contribua à la Réformation de Zurich. Quand Schucb vint le remplacer dans la petite ville des Vosges, il n’y trouva donc, selon toute apparence, que les premières et les plus faibles lueurs du jour nouveau qui se levait sur le monde. Mais, pour lui, déjà pénétré de l’esprit de la Réforme, ses convictions étaient celles de Luther, et il travailla ardemment à les répandre.
On s’étonne peut-être de voir un curé propager hautement le protestantisme dans sa paroisse et sans abjurer le catholicisme; mais, à cette époque reculée où Calvin étudiait encore à Paris dans les collèges de la Marche et de Foilet, où Zwingle commençait la réformation de la Suisse, où Luther lui-même n’avançait que pas à pas, comme malgré lui, dans son œuvre, il n’existait pas encore deux Églises séparées. C’était le temps où Rriçonnet, évêque de Meaux, ouvrait toutes ses chaires aux prédicateurs de l’Évangile, faisait publier et commenter le Nouveau Testament par Lefèvre d’Étaples,
(1) Calmet a tort de le supposer né à Saint-llippalyte.
VIE ET MORT Dü MARTYR WOLFGANG SCHDCn. 67
alors son grand vicaire, un des pères de la Réformation. Il ne s’agissait nullement en ce temps de sortir de l’Églisede Rome, mais de la réformer dans son chef et dans ses membres ; ce fut peu à peu, quand elle eut refusé toutes les concessions demandées, que nos ancêtres, excommuniés par elle, se trouvèrent avoir constitué presque à leur insu une Église nouvelle, parce qu’ils avaient rejeté une multitude d’innovations et rétabli autant qu’ils le pouvaient l’édifice sur sa base primitive.
Le nouveau curé se voua avec zèle à l’œuvTe de la Réforme; il prêcha la doctrine de la justification par la foi, et abolit peu à peu toutes les cérémonies extérieures et les observances sur lesquelles on voulait fonder l’espérance du salul. Ce fut d’abord le carême, puis le culte des images, et en dernier lieu la messe. 11 raconta lui-même plus tard, dans une lettre au duc de Lorraine, ses travaux de cette époque. Son langage est empreint d’une simplicité aussi humble que ferme et d’une calme énergie de conviction, tout à fait remarquable. « Étant venu en cette votre ville de Saiut-Hippo- » lyte (1), ô prince très-clément, j’ai trouvé un peuple er- » rant, comme brebis sans pasteur et conduite. Or, j’ai. » commencé incontinent, selon le ministère qui m’était » commis du Seigneur, à rappeler les errants en la droite » voie, à exhorter à se repentir de la vie passée, disant que » le royaume des deux était prochain, ci menacer que la » cognée était mi.se à la racine de l’arbre pour être de bref » coupé et mis au feu s’il était trouvé stérile ; et que le tempB » était venu auquel le Seigneur avait envoyé ses anges (c’est- » k-dire les annonciateurs do sa Parole) pour ôter tout .scan- » dale de son royaume. J’ai commencé, dis-je, incontinent, » comme fait le bon laboureur, à arracher les épines et
(1) Nous empruntons textuellement ce fragment et les suivants à la lettre au duc de Lorraine insérée par Crespin dans V Histoire des martyrs.
LIBRES ETDDES.
» erreurs qui étaient petit à petit crues contre le Seigneur et » sa Parole, à planter arbres rendant fruits en leur temps, à » édiOer un domicile non pas transitoire ni terrestre, mais » éternel au ciel, étant édifié sur le fondement des Apôtres » et des Prophètes, dont Jésus-Christ môme est la maîtresse » pierre angulaire. » I^cs efforts de Wolfgang eurent un plein succès; il était aimé et vénéré de son troupeau; son caractère était la fermeté même, sans orgueil ; savant et doué d’une éloquence naïve, mais puissante, tout prévenait en sa faveur. « Sa grande vertu et constance ornée d’érudition ex- » quise édifia maintes bonnes âmes » , dit aussi le Martyrologe. Son influence n’est pas moins constatée par ses ennemis. N. Vollzyr, en traçant un tableau tout à fait calomnieux des nouvelles croyances professées en Alsace, les nomme « la » faulse et infâme doctrine de Luther et du misérable curé » de Saint-Hippolyte » (1). Ce langage indique assez quelles étaient les dispositions de la cour de Nancy.
Le duc de Lorraine, Antoine, dit le Bon, était un prince faible et nul, gouverné par deux prêtres. Le premier, auquel, dans ses édits, il donnait le titre de comeiller suprême.^ était Théodore de Saint-Chamont , abbé de Saint-Antoine de Vienne en Dauphiné, qui exerçait à la fois les fonctions de vicaire général du cardinal de Lorraine en son évêché de Metz, et celles d’inquisiteur, ou commissaire du saint-siège pour ï extirpation de l’hérésie dans le duché de Lorraine et pays voisins. L’autre ecclésiastique, plus puissant encore sur l’esprit du prince, était son confesseur, frère Bonaventure Benel, gardien du couvent des Cordeliers à Nancy. « Le duc, dit » Crespin, l’aimait fort pour la licence qu’il lui laissait en la » liberté de ses plaisirs. «Benel avait la réputation d’un moine sensuel et débauché; il réussit à inspirer à son disciple cou-
(1) Cette doctrine, selon lui, consiste en ceci : « C’est à savoir que tout homme P peult célébrer et dire messe, contre toutes vraies et parfaictes institutions de nosire P Seigneur Jesuchrist et de saincte Eglise...»
ronné un si salutaire éloignement pour l’étude, qu’Ântoine se plaisait à dire: « Il suffit desavoir Pater noster et Ave Maria » et les plus grands docteurs sont cause des plus grandes » erreurs et troubles. » Fidèle à ces principes d’ignorance, le duc ne savait de latin que celui de ses prières, si tant est qu’il les comprît, et lîe paraît pas même avoir appris l’allemand, que parlaient cependant une partie de ses sujets (1).
En 1523, le 26 décembre, jour de Saint-Etienne, ce prince, ou plutôt ses deux conseillers, promulguèrent, contre les hérétiques luthériens, une ordonnance ou mandat, qui défendait de prêcher et de discuter sur la doctrine de Luther ; ordonnait d’envoyer tous livres suspects d’hérésie, soit à Renel, soit à Saint-Chamont , tous deux chargés d’examiner et de détruire les écrits luthériens ; commandait à ses baillis et autres d’arrêter toute personne hérétique, et prononçait contre quiconque n’aurait pas abjuré les erreurs de Luther, avant le premier jour du carême, la peine de mort et la confiscation des biens (2),
Peu de temps après, la guerre des paysans éclata en Allemagne, et bientôt le contre-coup s’en fit sentir d’une façon terrible en Alsace. Ces malheureux, inhumainement opprimés, avaient espéré que le grand mouvement de la Réforme feraitadoucir leurs maux; ils demandèrentdes améliorations, dont plusieurs justes et nécessaires; ils n’en obtinrent aucune, se soulevèrent, et exercèrent contre la noblesse de détestables représailles. Des bandes armées se formèrent et commirent d’affreux attentats, qui furent châtiés avec une fureur et une cruauté au moins égales.
On a toujours essayé de jeter sur la Réforme rodioux de ces guerres civiles. Rien n’est plus injuste. Luther avait
(1) Aussi son flalleur à gages, VoIIïjt, dut écrire en français son livre sur la guerre (les Rustauds ; mais le pédant s’en consola en noircissant de sommaires latins toutes les marges de son volume.
(2) Cette ordonnance se trouve en allemand dans les Unschuldige Kachrichlen (1747, Leipzig, in-8, p. 27).
d’abord pris en main la cause des paysans atrocement opprimés, et l’avait éloquemment plaidée auprès des grands. Mais dès que les justes réclamations se changèrent eij attaques à main armée, en sanglantes vengeances, Luther blâma avec toute son énergie cette imprudence criminelle. Il comprit qu’elle perdait irrévocablement la cau.se des opprimés qu’il avait voulu défendre, et qu’elle compromettait en même temps celle de la Réforme, que ses antagonistes on rendraient lusponsable. Âus.si, quand les ennemis de Luther sentirent l’impossibilité do l’accuser d’ètre complice des égorgenrs et des pillards, ils osèrent prétendre qu’il abandonnait les paysans, après avoir provoqué leur révolte afin de les perdre. C’est l’idée de ces pitoyables vers du chroniqueur de la cour de Lorraine :
C.ar l'apostat plein de rudesse Donnait le tort au populaire ;
Et si, l’avait, par sa finesse,
Induict B ce, pour le defTaire.
Imputation ridicule à force de malveillance et de fausseté.
Dès le printemps de l’an 1525, le duc de Lorraine marcha, à la tête d’une armée, contré les paysans révoltés, qui, dans ses États et en Alsace furent appelés les Rustauds) riiistoire leur a conservé ce nom. 11 était accompagné de ses frères, le cardinal, le comte de Vaudemont, et surtout Claude, comte de Guise, dont la terre fut érigée plus tard, par François 1", en duché-pairie, pour le service qu’il rendit en détruisant ces campagnards armés. Il existe de cette campagne deux relations écrites par des témoins oculaires. L’une, intitulée la Rusticiade, est un poëme épique en six chants et en vers latins, par un chanoine de Saint-Dié, Pilladius; l’autre est l’ouvrage du secrétaire Vollzyr, que déjà nous avons cité plus d’une fois (1). Il est inutile de dire que tous deux ont grand
(1) « L'IIistoii c el rocueil de la triumphanle et glorieuse victoire obtenue contre les séduyetz et abusez Luthériens mescréanfs du pays d’Aulsays (d’/l/sacc) et autres, par très baull et très puissant prince et seigneur Anthoine, par la grâce de Dieu duc
soin de confondre constamment les luthériens et \e&jRmtamk. Ce parti pris est surtout évident chez Vollzyr. 11 n’a pas d’expression assez forte pour maudire l’hérésie de ces luthériens, et les accuse d’introduire une manière de vivre «trop » plus dangereuse que celle de Mahomet » . Quant à Luther, il l’appelle « avant-coureur de l’Antéchrist, sale et fangeux » hérétique, si fort imprimé dans les cueurs qu’il n’en pou- » vait sortir, à cause de la licence qu’il donne à un chascun » de vivre à soubhait et plaisir. »
Il est facile de deviner ce que les partisans de la Réforme pouvaient espérer de justice ou de pitié à la cour, par le seul fait de cette confusion des paysans et des luthériens, confusion involontaire sans doute et sincère chez le duc Antoine, mais qui l’était beaucoup moins chez ses conseillers ecclésiastiques.
Aussi les exécutions furent nombreuses , éclatantes , effroyables en Lorraine, pendant cette année 1525. Nancy, et surtout Metz, où l’Église s’établissait avec succès, eurent la gloire de rivaliser de rigueur avec Paris , et de l’emporter quelquefois, par l’acharnement liyilus impitoyable. Le 12 jan-' vier 1525, Jean Châtelain, prédicateur évangélique, écrivain
de Calabre, de Lorraine et de Bar, etc., en defTendant la foy catholique, nostre mère l’Église et vraye noblesse , à l’utilité et profTit de la chose publique. »
Ce livre est une chronique pleine de longues digressions, où se combinent de mille manières la (latlerie la plus basse et la plus ampoulée, le perpétuel étalage d’une érudition presque toujours déplacée, et enfin la superstition la plus ridiculement prodigue de miracles et de visions. Que dire d’une série de chapitres tels que ceux-ci :
• Comparaison de Moïse au duc Anthonin, qui a ensuivy le noble Gédéon. — Le chemin de béatitude, avec la comparaison de Aaron au Cardinal. — De force, qui ensuit charité et entretient noblesse, procède la comparaison du comte de Cuise à Josué. — De justice s’ensuit la comparaison du comte Louis (de Vaudemont) à Judas Machabæus. a
Le dernier de ces panégyriques est celui d’un prince encore enlànt; en voici le litre :
« De doulx espoir a pris source la comparaison cinquiesme du plus que très gracieux prince Monsieur le marquis du Pontamousson, comparé à David pour lors qu’il occit le lyon, l'ours elle forlGolias. »
Ce volume est un in-â de ii et 98 feuillets, imprimé en lettres gothiques et orné de curieuses gravures, à Paris, chez Galliot du Pré, en 1520 (un an après la guerre des Rustauds).
(le qiiek[ue mérilc, fut brûlé vif à Metz, après avoir été jugé par l’abbé de Saint-Antoine {!). La même année, Jean Leclerc, le cardcur de laine de Meaux , déjà marqué d’un fer rouge au front comme convaincu d’hérésie, commit à Metz, par un emportement de zèle, que, du reste, nous sommes loin d’approuver, le crime de Polyeucte, et brisa des images consacrées. Après avoir eu le poing coupé, le nez, les chairs des bras, etc., arrachés avec des tenailles rougies au feu, il fut jeté encore vivant dans les flammes.
Les protestants les plus considérables de Metz, tels que le chevalier dfech et Pierre Toussaint, ne durent la vie qu’à la promptitude de leur fuite.
Plusieurs autres martyrs, dont les noms sont inconnus, mais dont l’histoire foit mention, attestent la consciencieuse exactitude avec laquelle le père Rend et l’inquisiteur Saint- Chamont s’acquittaient de l’horrible ministère qu’on leur avait confié.
Et ce n’était pas seulement le clergé qui se laissait emporter à ces atroces fureurs. Les laïques recevaient docilement l’impulsion. On peut juger du ton de la cour ducale de Nancy, par des phrases comme la suivante. Vollzyr dit des luthériens : « Ou devrait séparer telles gens de la communion des bons, » comme les choses sales et infectes d’avec les bonnes, et en » faire du feu. »
On se figure facilement ce que devait être une guerre civile dirigée dans un tel esprit. Les paysans avaient été barbares, mais il est évident que leurs cruautés furent dépassées parleurs seigneurs irrités. Le chroniqueur qui parle froidement de cadavres qu’il a vus entassés a haut plus d’une toisen , cherche cependant à atténuer ces horreurs ; mais il lui échappe de
(1) On lit dans la Bihliolhèquc lorraine l’iiistoire de sa mort, écrite par le eontinuateur d'une chronique riméc qu’il avait commencée. Dom Oalmet fait précéder le récit de ces mots : «Celui qui a continué cette chronique... raconte ainsi son aventure. » Ce qu’il appelle une aventure, c’est simplement le supplice du feu.
VIE ET MORT ÜÜ MARTYR AVOU'oANü SCHUCII.
dire : « les gens de guerre estaient si fort animez contre les » dicts paysans, (lu’ils n’épargnaient homme quelconque » . Aussi le carnage fut effroyable, soit à la prise de Saverne, où les paysans furent assiégés, et qui fut saccagée ; soit dans un combat près de Lupfstein, soit dans une bataille décisive, qui eut lieu le ‘iO mai 1525, près de Scherviller, où les Rustauds furent défaits. « Les commis et députez pour faire » enterrer les corps, selon le premier rapport foit par les frères » observantins de l’ordre de Saint-François, du couvent de » Saverne, recogneurent en avoir trouvé dedans la dicte ville, » par compte fait, jusquesau nombre de 16,242. » Ce nombre est énorme pour une ville pareille, et encore Vollzyr a-t-il soin d’expliquer ensuite (ju’il s’agit ici uniquement des cadavres trouvés dans la ville, sans compter tout ce qu’il y en eut dans les environs et sur les champs de bataille. Cette victoire devint le signal d’une multitude de supplices, à propos de.squels la chronique trahit l’étonnement que causait aux bourreaux le courage de leurs victimes. Partout où l’on trouva des luthériens ou des gens suspects de l’être, les abjurations en masse furent exigées par le vainqueur, et des garnisaires, hôtes fort incommodes, qui donnèrent longtemps occasion à de douloureuses plaintes, furent ca.sernés dans les lieux soupçonnés de luthéranisme, pour veiller sur la foi catholique des habitants.
Telle fut la guerre des Rustauds.
Nous n’avons pas voulu mêler à leur histoire celle de Wolfgang et de son Église ; mais bien avant Saverne, Saint-Hippolyte avait été menacée par les troupes du duc. On lui fit croire qu’il avait là, comme ailleurs, des ennemis acharnés à écraser, et il menaça la ville de la faire mettre à feu et à sang par son armée.
De pareilles menaces alors n’étaient rien moins que vaines. Une terreur profonde s’empara des esprits. Wolfgang fut k la hauteur de sa tâche. Il écrivit au duc l’éloquente et
longue lettre que nous avons déjà citée. Il y plaide, avec une énergie humble et une dignité admirable, poui‘ son Kglisc, ne craignant nullement de prendre sur lui tout ce qui peut paraître des torts, ne se vantant de rien, mais ne palliant rien non plus, et rendant à la vérité le plus noble témoignage. La sincère soumission du langage ne fait qu’y rebans.ser l’inébranlable fermeté des convictions.
Cette lettre, digne du siècle des apôtres, s’ouvre par une e.vposition pleine et précise de la foi du pasteur et do l’Eglise. Il rejette bien loin ensuite et réfute avec une extrême force les accusations de révolte et d’esprit séditieux. Sans accu-ser en rien les paysans, il établit avec ampleur et pni.ssance des principes d’ordre et de soumission tout opposés aux leurs. Voici quelques fragments do cette belle défeicsc :
« Je suis accusé vers votre clémence comme séducteur , » trompeur, séditieux, hérétique, de ceux ijui ont estimé » l’hypocrisie au lieu de vérité; qui cherchent leur jiropre , » uon pas ce qui est de Christ; qui, étant destituez du bras de » Dieu, se voyant trop faibles, invoquent l’aide du brassécu- » lier; lesquels, voyant qu’ils ne peuvent résister à la vérité, » se défendent par mensonge. Ils désirent ([ue tous ceux qui » font profession de la vérité de Dieu soient exterminez ; » conire lesquels ils machinent infamie, dommage et mort: » afin que tout le sang juste espaudu vienne sux eux, et qu’ils » .se montrent être fils de leurs pères, qui ont occis les pro- » phètes. Mais, ô prince très-chrétien, n’endurez que ces » iniques abu.sent de votre clémence ni de votre bonté tant » connue de tous. Je vous prie au nom de Dieu immortel, » et delà mortde Jésus-Christ, devant le siège judicial duquel » nous a,ssisterons tous, que vous ne souffriez que votre cœur » tant bénin et amiable soit enaigri contre moi, qui suis un » serviteur de votre bénigneclémence, ni contre votre pauvre » peuple, tant obéissant et bien veillant. N’écoutez ceux qui » souillent leurs langues pour inàchurer ceux qui sont nets.
VIE ET MOKT I)U MARTYR WOEEGANG SCHUCH.
* » Ils n’ont que faire de prétendre faussement que le peuple » est ému par la prédication de l’Evangile à sédition et déso- » béissance, à mépriser les princes et magistrats. Ce deslion- » neur ne doit être donné à la Parole de Dieu : Car qui est- » ce qui ne sait la voix de Christ qui dit: Rendez à César ce » ijui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu? Et saint Paul » dit: Toute personne soit sujette aux puissances supérieures, » car il n’y a point de puissance sinon de par Dieu. Par la- » ([uelle sentence il n’exempte nulle manière de gens de » l’obéissance de celui porte le glaive. Saint Pierre dit : Soyez » donc sujets à tout ordre humain pour Dieu : soit au roi, » comme au supérieur, soit aux gouverneurs, comme aux » envoyés de par lui à la vengeance des malfaiteurs et à la » louange des bons. Ce que je répète incessamment : et il n’y » a point de meilleur moyen pour contenir un peuple, selon » le désir des princes, en obéissance, que par la diligente et » pure prédication de la Parole de Dieu. Icelle parole enseigne » à tous les hommes la vraie manière de bien vivre ; car, où » la volonté de Dieu (qui est manifestée en sa seule Parole) » est plus purement connue, là on appréhende le comman- » dement des princes plus sincèrement, aussi avant qu’il n’est K pas contre Dieu , contre lequel on ne doit à aucun obéis- » sauce, et rien ne se fait par contrainte ou par force, mais » volontairement et joyeusement. Et n’y a rien (jui rende un » royaume plus Iramjuille et paisible, que la Parole de Christ, » Roi pacifique, en laquelle est enseignée charité, qui est » patiente, qui endure tout, qui supporte tout.
»... Je suis et serai toujours prêt, selon l’admonition de » saint Pierre, de rendre raison à tout requérant de la foi » et espérance qui sont en moi. Je prie donc, ô Prince très- » clément, que votre bénignité me veuille ouyr: vous sup- » pliant instamment pour la Parole de Dieu, de vouloir en- » tendre au salut de nos âmes. Ecoutez donc la raison de » notre fait. Ne veuillez acquiescer à ceux qui s’éjouissent de
MHRKS ETUDKS.
» nous détruire, sans être ouïs. Nous ne serons point rebelles » à votre clémence (ce que nos ennemis ne sont point honteux » de nous imputer faussement), mais serons sujets humble- » mcntetalaigrement, rendant à un chacun ce qui lui est dû... » Nous ne dégénérerons point en une détestable liberté de la » chair : à quoi et vous et les autres devez prendre garde afin » que le cours de la Parole de Dieu ne soit empêché. Je vous » supplie de reccvoirbénignement les supplications de celui qui » est tout prêt d’obéir à tous bons désirs et commandements de » votre Excellence, avoir pour recommandée icelle Parole, » la défendre contre les embftches des méchants. Je vous » supplie bien humblement aussi de pardonner à ma grande » témérité, qui ai osé écrire à votre Altesse ; supportant ma » rudesse de ce que j’ose empêcher votre piété à lire chose » tant mal ornée ; mais vous savez que le royaume de Dieu » ne consiste point en éminence de parole ou d’humaine sa- » pience, mais en vertu : et je ne m’estime autre chose savoir » sinon Chri.st, et icelui crucifié, par lequel la paix et grâce » de Dieu notre Père vous soit donnée et à votre règne, et à » tous ceux qui invoquent le nom de Notre-Seigneur Jésus- » Christ; afin qu’ayant les cœurs illuminés par la Parole de » Dieu, et le sacré Evangile de Jésus-Christ, nous le confes- » sions devant le monde et Satan , que nous croyions et » qu’abondions en toute bonne œuvre. Amen.
» De votre ville de Saint-Hippolyte martyr, l’an de » grâce MDXXV, le IP jour de janvier. »
Soit que cette belle épître ait été supprimée par les ennemis de Schuch, soit plutôt qu’elle soit restée sans effet sur l’esprit étroit et prévenu d’Antoine, elle ne reçut aucune réponse. « Cela ne servit, écrit naïvement dom Calmet, qu’à irriter davantage le pieux prince. » Et l’on apprit à Saint- Hippolyte que le duc se préparait à marcher contre la ville. Dès loi-s une seule chance de salut restait pour le troupeau. C’était que le pasteur s’immolât pour lui. \Volfgang voyant,
dit Crespin, « iiue le duc Antoine persistait en cette volonté » de faire saccager la ville de Saint-Hippolyte, il vint se rendre » à Nancy, ville capitale de Lorraine et siège principal du » prince, pour rendre raison de sa doctrine et décharger » les pauvres citoyens, en dérivant à soi tout le faix de la » coulpe que ses adversaires, prêtres et moines, leur niet- » taient sus. » La ville fut en effet, par le dévouement de Schuch , sauvée du désastre affreux qui frappa Saverne et y fit couler, comme le rapporte un témoin oculaire , des ruisseaux de sang dans les rues. Saint-Hippolyte reçut seulement une garnison qui , non contente d’opprimer les habitants, dévasta même les campagnes environnantes (1). Le protestantisme y disparut, et il ne s’y trouvait en 185ft, sur 2/i00 âmes, que 19 de nos coreligionnaires.
Quant à Schuch, aucune illusion n’était possible un seul instant sur le sort qui l’attendait. Il fut jeté dans une prison infecte avec des gens dont il n’entendait point la langue, des Français probablement; il ne parlait qu’allemand ou surtout latin. Dès lore commencèrent de nombreux interrogatoires, où jl eut tous les affronts à essuyer. Bonaventure Rend y présidait et ne l’appelait f\\x hérétique , Judas, diable. Il ne répondait aux injures qu’en exposant devant le tribunal les grandes vérités de l’Évangile et en leur annonçant le terrible jugement de Dieu. C’était la Bible à la main qu’il répondait, et les marges du volume sacré étaient couvertes de ses notes. Un jour, furieux d’être impuissants contre lui, exaspérés par son calme et son imposante énergie, les juges lui arrachèrent des mains sa Bible, et Renel l’emporta dans son couvent où elle fut brûlée. Mais ses en.seignements et ses promesses, Schuch les avait au plus profond du cœur, et nul ne put lui ravir la force qu’il portait en lui.
Le procès fut long. L’inquisiteur Saint-Cbamont envoya
(1) On a retrouvé, dans les archives de Schlesladt, les plaintes des habitants de KiehUheim et autres lieux, à ce sujet.
à Paris, à la Sorbonne, quatre petits livres {libelH) écrits par Schuch, et trente et une propositions qu’il avait soutenues, dont six empruntées à ses réponses devant scs juges. I.es livres n’étaient probablement que des manuscrits ; car il ne paraît pas qu’aucun ouvrage de Wolfgang ait jamais été imprimé. C’étaient quatre volumes ou cahiers: le premier, sur l’Évangile selon saint Jean et la r° Épître de saint Pierre; le second, sur celle de saint Paul aux Galates; le troisième contenait des sermons ; et le dernier divers écrits ou notes mêlées. La doctrine exposée dans les propositions et les cahiers était celle de Luther, y compris le dogme du serf-arbiire , ainsi que celui de la corruption absolue de l’homme. Il nous est impossible sur ces poi?its de ne pas trouver la Sorbonne plus .sage que le réformateur: éternelle misère de l’humanité, trop faihle pour ne point dépasser le but, même dans la révolution ou la réaction la plus légitime, la plus nécessaire!
Mais ce qui est infiniment remarquable, c’e.st que dans cette longue liste de tous les passages relevés dans ses écrits ou ses réponses par des ennemis acharnés à sa perte, il ne se trouve rien, absolument rien de séditieux ou d’anarclnijiie. ’fout au contraire,' et ceci est caractéristique; autant qu’on peut en juger d’après ces propositions présenh'es par ses ennemis, et que peut-être il eût autrement exprimées , Schuch, pour mieux dénier tout pouvoir temporel au clergé, conteste toute juridiction spirituelle, soumet entièrement le clergé a l’État, étend jusqu’à les exagérer les droits du prince. C’est absolument l’opposé de ce que faisaient les pay.sans soulevés. Quelque désir qu’en eussent des prêtres tels que Renel et Saint- Chamont, et une cour comme celle dont Vollzyr était l’organe, il fut impossible, même dans l’entraînement d’une si horrible guerre, de confondre la cause politique et armée des malheureux Rustauds avec l'œuvre tout évangélique et paisible, toute d’ordre et d’amour, pour laquelle Schuch allait souffrir. On put l’accuser à tort nu à raison d’être disciple de
Luther, de Wicklyffe, de Vigilance, de saint Augustin môme ; on put l’appeler schismatique, vaudois, manichéen, péjnicien ; mais on dut renoncer à établir le moindre rapport entre ses actes ou ses croyances et les horreurs dont les deux partis avaient ensanglanté le pays.
La conclusion de la Sorbonne fut yue l’auteur des livres et propositions censurés par elle devait être contraint à les abju- • rer canoniquement (1). Cette sentence fut envoyée de Paris, le 25 mars, avec des excuses pour le retard qu’on y avait apporté; la Sorbonne y joignait deux lettres d’éloges, l’une pour le commissaire apostolique Saint-Chamont, l’autre pour le duc de Lorraine, comparé à David, qui n’épargnait pas les Philistins incirconcis, mais revenait chargé de leurs dépouilles opimes et d’une gloire signalée.
Dés lors les derniers interrogatoires ne furent qu’une forme vaine et d’apparat. Cependant, 1e duc, vainqueur dans son expédition, grâce au secours du margrave de Bade et au talent militaire de son frère de Guise; le duc, enivré de sa victoire et des félicitations enthousiastes qu’elle lui avait values de la part d’une foule de souverains et du pape Clément VII, voulut voir et entendre ce curé de Saint-llippolyte dont la renommée avait rempli sa cour et dont le dévouement avait frappé de surprise ceux mômes qui allaient le condamner. Mais pour ne pas commettre avec lui .sa haute dignité , ce fut derrière un rideau qu’il .assista à l’interrogatoire.
Le pauvre prince écouta en vain, il ne put comprendre une parole; Schuch ne répondait qu’en latin. On expliqua .à Son Altesse que le luthérien niait le sacrifice de la messe. C’en fut assez, il sortit en donnant l’ordre d’en finir. Le pasteur fut . condamné à être brûlé vif. Dès le premier moment, Schuch avait attendu cet inévitable dénoûment de ce sombre drame.
(I) U Aulorem veiô eurum ad illos canonicè abjurandos compellendum. »
A l’ouï de son arrêt, loin d’en être attristé, il répondit par les premières paroles du psaume 122 : Lœtatiis sum, etc. : « Je me mis réjoui, quand on m’a dit: Montons à la maison de t Éternel. »
Cette héroïque fermeté, ce calme sans ombre d’orgueil ni d’ostentation, cette joie presque surhumaine, ne l’abandonnèrent pas un instant. Boni Calmet lui rend ce témoignage : « Il marcha au supplice avec une constance admirable. » Ce fut sur une des places de Nancy que l’exécution eut lieu. Le cortège dut passer, pour s’y rendre, devant le couvent dont Bonaventure Renel était le chef. Il était là, attendant sous le porche, à la tête des moines , le passage de sa victime : et haineuxjusqu’à la lâcheté, il lui cria d’un accent de triomphe, en lui montrant les statues de saints qui décoraient le portail : « Hérétique, porte honneur à Dieu, à sa Mère et aux saints. » » — O hypocrite! répondit le martyr. Dieu vous détruira et » amènera à lumière vos tromperies. »
Arrivé au pied du bûcher, le curé de Saint-IIippolyte fut solennellement dégradé ; on brûla ensuite devant lui ses livres ou papiers. La lenteur de tous ces préparatifs ne put rien sur son courage. Le moment fatal arrivé, on lui demanda encore une dernière fois s’il voulait se rétracter, en lui offrant d’adoucir la sentence, c’est-à-dire, sans doute, de remplacer par une mort prompte les lentes horreurs du bûcher. « Non, » répondit-il. Dieu, qui m’a toujours assisté, ne m’abandon- » nera point à la fin. » Paroles d’autant plus belles, qu’il ne s’appuie nullement sur une confiance orgueilleuse en luimême, mais seulement sur Dieu, dont la bonté miséricordieuse ne lui a jamais fait défaut. Il ajouta ces trois mots si sini- • pies : « Exécutez la sentence » [Maiidetur executioni sententia). Aussitôt, entonnant à haute voix le psaume 51 (appelé le Miserere), « Miséricorde et grâce, ô Dieu des deux / » il marcha seul, d’un pas ferme, vers l’espace vide qu’on avait pratiqué au milieu des fagots; le bûcher s’alluma, et sa voix, domi-
VIE ET MORT DU MARTYR WOLEGANG SCllUCH. SI
liant les flanimes et la fumée, continua le psaume jusqu’à riustant où elle s’arrêta étouffée par la mort (1).
Deux ans après, les protestants crurent voir un châtiment (le Dieu dans la mort subite de l’inquisiteur Saint-Chamont, et dans celle de son sulfragant, l’abbé do Clairlieu, qui l’avait assisté dans la proc(klure.
Je n’ai que deux mots à ajouter pour ne troubler par aucune parole inutile l’émotion que laisse le récit d’une pareille mort. On a contesté tout récemmentencore au protestantisme ses martyrs, ou du moins on a voulu prétendre que si notre
(1) J’avais ôté mal renseigné, quand cette notice parut peur la première fois, au sujet de la date du supplice. Tous les historiens, après Crespin et dom Calinet, le placent au 19 août 1525. Maison a retrouvé, dans le Trésor des Chartres de Lorraine, la note des frais de l’exécution du curé de Saint-Hippolyte, luthérien, datée du 29 juillet, et l’on crut devoir porter au 21 juin la mort de Schucli, d’après une date fournie par la chronique de Metz. Voici les deux textes :
« Payé à Claude de Vendœuvre, prévost de Nancy, par mandement du 29 juillet 1525, Ü9 francs 9 gros, pour remboursénient de pareille somme que, de l’ordonnance de Monseigneur, il a fourni et payé à faire faire certains cschaffaulx de bois et planches, tant pour faire l’exécution du curé de Saint- Ypolyle, luthérien, que à le dégrader, avec le fournis.sement de plusieurs autres choses servantes à ladite exécution.» (Registre du receveur general de Lorraine, année 1525, in Trésor des chartes de Lorraine, à Nancy).
B En CCS mesmes jours, le mardi vingtiesme jour de juing 1525, à Nancy, 'fut dégradé unjosne religieux tenant l’hérésie dudict Luther. Mais pour ce qu’il vint à vraye congnoissancc et qu’il se repentoit très fort, il ne fut point bruslé, mais mis d’une part qu’on ne sceult qu’il devint. Puis au lendemain, vingt et nniesine jour dudit mois de juing, fut audict lieu de Nancy bruslé le curé prêtre de Saint-Ypolyle, pour ce mesme faict : car il tenoit la lui de Luther et s’estoit marié et ne s'en voulut jamais repentir ; ains mourut fermement et comme tout en riant tenoit son erreur ; c’estoil un biault josne homme entre mille, n (Chronique de Metz, citée par M. Beaupré, dans ses Recherches hist. et bibliograph. sur les commenc. de l'imprimerie en Lorraine, elc. Nancy, 1715, in-8, p. 145.)
Il est d’ailleurs certain que les dates rapportées par Crespin sont inexactes. Après avoir reproduit la lettre écrite par Schuch, libre encore, et datée de Sainl-llippolyte, le 2 janvier 1525, il alTirme plus loin que Schuch passa plus d'une année en prison à Nancy, et y fut exécuté le 19 août 1525. Il est évident au contraire, par ces chiffres, que le martyr ne resta pas plus de trois ou quatre mois dans les prisons de la capitale.
• Ce qui est plus positif que des chiffres, souvent mal reproduits, c’est le signalement des deux martyrs. Le beau jeune homme entre mille ne peut être Schuch, père d’une famille nombreuse. 11 faudrait donc admettre que Ton brûla à deux mois de distance, dans Nancy, deux pasteurs ou curés do Saint-Ilippolytc, ce qui ne suppose point nécessairement qu’ils eussent été prêtres de la même paroisse. En tout cas. 1c ministère de Schuch à Saint-Hippolyte, sa lettre au duc, les censures de la Sorbonne, son dévouement, son martyre, sont hors de doute. Tout ce qu’on pourrait lui contester, c’est le titre de curé de Saint-Hippolyte. Le livre perdu de Vollzyr trancherait sans doute la question, si on le retrouvait, ce qui n’est point impossible.
coQUF.nr.L. 6
Église a compté des martyrs du fanatisme et de l’obstination dogmatique, elle n’a jamais eu de martyr de la charité, pas même un seul en trois siècles. On a nié qu’elle en fût capable, et l’on a voulu tourner en reproche contre nous'la dernière parole d’un prélat dont nul plus que nous n’a admiré la mort : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Enfin, et comme pour excuser notre Église de cette lacune , on a dit que de pareils sacrifices ne peuvent être attendus d’un clergé marié; qu’ils seraient impossibles à un prêtre père de famille.
Je répondrai par un fait. Je n’ai pas tout dit au sujet de Wolfgang Schuch. Quand le pasteur s’est livré pour sauver son troupeau , quand le martyr est monté sur le bûcher , il laissait en ce monde sa veuve et sept enfants. On ne .sait ce qu’ils sont devenus (1).
(1) Il y a quelque doute sur le nombre de ses enfants. Crespin parle de dix ou de sept. Peut-être en avait-il perdu.
L’ÉDIT DE NANTES (i)
L’édit signé par Henri IV, à Nantes, le 15 avril 1598, est un des événements les plus importants de notre histoire nationale, moins encore parce qu’il mit fin à la longue période des guerres de religion que par le principe nouveau dont il consacra l’avéuement dans le droit public de la France.
« Cette charte de droit, dit Augustin Thierry, transportait à l’État l’unité dont le privilège avait, depuis tant de siècles, appartenu à l’Église.» Én effet, tandis qu’au moyen âge l’État était morcelé et l’Église une, à dater d’Henri IV l’unité monarchique fut élargie et consolidée, et l’unité religieuse cessa d’être, en droit comme en fait. Un culte condamné par l’Église comme hérétique était non-seulement reconnu et protégé, mais salarié par le gouvernement; il ne s’agissait plus d’édit de grâce ou môme de pacification, mais d’une charte qui déterminait les droits respectifs de deux Églises dans l’État.
Chacune des deux eut des concessions à faire et reçut des avantages importants. Dans le préambule, l’édit est motivé non-seulement par la nécessité de fixer les droits des réformés, mais par la volonté de rétablir le culte catholique dans toute la France; ce culte était aboli alors dans le Béarn, à la Rochelle, à Nîmes, à Montauban ; il fallut même en quelques endroits, comme à Montauban , où l’Église romaine n’avait plus un seul membre, improviser un noyau de population
(1) Dictionnaire g^ral de la poliligue, publié par M. Block, 1863.
catholique avec des fonctionnaires de l’État, et en créant, dans ce but, des établissements publics.
Ces changements avaient été instamment demandés par les catholiques. Les protestants n’avaient pas moinssupplié le roi de donner des garanties à l’Église qu’il quittait, à ses frères d’armes et ses premiers sujets. « Nous demandons un édit à Votre Majesté qui nous fasse jouir de tout ce qui est commun à tous vos sujets, c’est-à-dire beaucoup moins que ce que vous avez accordé à vos transportés ennemis, à vos rebelles ligueurs... Ni l’ambition, ni l’avarice ne nous mène. La seule gloire de Dieu, la liberté de nos consciences, le repos de l’État, lasûreté de nosbiens et de nos vies, c’est le comble de nos souhaits et le but de nos requêtes.» C’était l’assemblée protestante de Loudun qui tenait au roi ce noble langage; et ce fut avec cette même assemblée, transférée successivement à Vendôme, à Chatellerault, et enfin à Saumur, que le roi traita. Mais il attendit d’avoir dompté les derniers restes de laLigue,et loin que l’édit lui fût arraché par les protestants, comme on l’a tant répété, Henri était alors à la tête de son armée pour réduire le duc de Mercœur, et intimidait par cet appareil militaire, l’assemblée dont il se trouvait fort peu éloigné.
Au fond, il ne demandait qu’à pacifier son royaume, à réconcilier les deux partis, à faire aux deux Églises leur juste part; mais la tâche était difficile; le point de vue de tolérance et d’équité où se plaçait le roi n’était ni compris, ni accepté par ses contemporains. Il confia la négociation de l’édit à un catholique, de Vie, et à un protestant, le chancelier de Navarre, Soffreyde Calignon, personnage trop peu connu, dont Lestoile, d’AubignéetdeThou font un magnifique éloge. 11 n’a manqué à Calignon, pour jouer un rôle éclatant, que d’abjurer; à ce prix on lui offrit, mais en vain, la simarre de chancelier de France. Plus tard, Henri leur adjoignit G. de Schomberg, comte de Nanteuil, et l’ami de Calignon, l’illustre J. A, de Tbou qui, au premier abord, avait refusé une tâche
L EDIT DE NANTES
si compi’omettante ; il inclinait trop vers la tolérance pour ne pas s’attirer, en pareille matière, l’animadversion des catholiques ardents : sa participation à l’édit de Nantes est un de ses plus beaux titres d’honneur. De son côté, l’assemblée nomma à maintes reprises des négociateurs; la plus importante des commissions qu’elle chargea de défendre les intérêts de la Réforme fut composée de quatre protestants célèbres à des titres divers : du Plessis-Mornay, Agrippa d’Aubigné, le pasteur Charnier et le duc de la Trémouille. M. Anquez a remarqué, avec raison, que la France doit à cette assemblée, tout autant, si ce n’est plus, qu’à Henri IV, l’honneur d’avoir devancé son siècle par les sages principes qu’inaugura l’édit de Nantes. [Histoire des Assemblées poli-tiques, p. 79.)
D’après l’édit, les réformés sont autorisés à habiter dans . tout le royaume, sans être astreints nulle part à aucun acte de catholicité. Interdit à Paris et cinq lieues à l’alentour, leur culte est maintenu ou rétabli : 1" partout où il existait en 1596 et 1597; 2° partout où il était autorisé par l’édit de 1577 ; 3“ dans une ville ou bourg par bailliage, sans déroger aux traités par lesquels certains ligueurs avaient stipulé dans telle ou telle place l’interdiction permanente du culte protestant; 4° chez tout possesseur de haute justice ou plein fief de haubert; 5° chez les possesseurs de simples fiefs, mais à la condition, pour ces derniers, que les assistants ne dépasseraient pas le nombre de trente. Toutes charges et emplois, tous les collèges, écoles et hôpitaux, sont ouverts aux protestants. En tout lieu où leur culte est autorisé, ils peuvent fonder des écoles et collèges de leur religion, publier leurs livres et un cimetière leur sera accordé. L’enlèvement des enfants et l’exhérédation pour cause de religion sont interdits. Les réformés payeront la dîme, respecteront les jours fériés, et en cas de mariages, les degrés prescrits par l'Église. Les enfants dos réfugiés, <juoique nés hors du royaume, sont Français. Il est
créé deux chambres mi-parties aux parlements de Bordeaux et de Grenoble ; celle de Castres est maintenue ; à Paris, pour tous les procès qui intéresseront les protestants, il y aura une chambre de Tédit dont le ressort comprendra la Normandie et la Bretagne, en attendant que cos provinces aient elles-mêmes des chambres de l’édit. 'ïovLia^pratiques et négociations dans le royaume et au dehors, toute cotisation ou levée de deniers non autorisée, sont défendues; le roi se réserve de permettre ou non les assemblées politiques des réformés, ainsi que les synodes nationaux et provinciaux.
L’édit se compose de quatre-vingt-douze articles ; il est suivi d’articles secrets au nombre de cinquante-six, datés du 2 mai ; les six premiers sont destinés à spécifier quelques-unes des immunités accordées aux protestants; les autres règlent une foule de difficultés de détail ou d’intérêts particuliers.
' Une deuxième annexe est le brevet par lequel le roi ordonne à ses tré.soriers do payer à M. de Vierse, commis à cet effet, /|5000 écus par an «pour employer à certains affaires secrets... que Sa Majesté ne veut être spécifiez ni déclarez. » On cachait sous cette réticence le budget du culte réformé, pour ne pas avouer officiellement devant le clergé et le pape que l’État, en salariant les pasteurs, devenait complice et fauteur de l’hérésie. Enfin une dernière série d’articles secrets maintint, pour huit années, les réformés en possession des places de sûreté qu’ils possédaient à la fin d’août, et autorisa l’assemblée politique des protestants à déléguer dix de ses membres qui devaient rester réunis à Saumur pour la poursuite de l’exécution de l’édit, jusqu’à ce qu’il eût été vérifié au parlement do Paris.
L’édit de Nantes se déclarait lui-même perpétuel et irrévocable, loi générale, claire, nette et absolue. 11 devait être juré par tous gouverneurs, baillis et maires; juré, enregistré et publié par toutes les cours souveraines. 11 fut confirmé par Marie de Médicis, régente, immédiatement après la mort de
LEDIT DE NANTES
Heuri IV et par Louis XIII, au moment de sa majorilé; il le fut encore par Anne d’Autriche, et à plusieurs reprises par Louis XIV.
Mais, bien avant ces dernières ratifications, il avait subi des modifications profondes. Comme on pouvait le prévoir, sa promulgation ne satisfit personne. Il ne rassura pas les protestants, et il indigna le parti catholique auquel le principe nouveau parut une défaite et un sacrilège; on peut dire que ce parti n’accepta jamais l’édit de Nantes et que, pas même un seul jour, cet édit ne fut parfaitement exécuté dans celles de ses clauses qui étaient favorables aux huguenots. En vain le roi attendit, pour faire connaître l’édit, le départ du légat du pape ; le clergé, l’université, les parlements, éclatèrent eu murmures. Après mainte et mainte jussion demeurée sans effet, HenrilV ininda au Louvre les députés de toutes les chambres du parlement de Paris et leur adressa le 7 février 1599 les plus pressantes exhortations, mêlées de menaces. En môme temps il leur fit des concessions, s’engageant à ne jamais nommer de protestants à certaines fonctions judiciaires, et promettant que toute cause où des prêtres seraient intéressés ne serait jamais jugée par la chambre de l’édit de Paris, bien que ce tribunal n’eût qu’un membre protestant. Ce fut seulement le 25 février 1599 que le parlement de Paris enregistra l’édit; ailleurs, l’opposition fut plus tenace encore ; il fallut que le roi envoyât deux commissaires dans chaque province, tant les parlements lui marchandaient l’obéissance. Celui de Toulouse n’enregistra l’édit que « pour être exécuté tant qu’il plairait au roi » . Celui de Rouen ne l’enregistra qu’en 1009, plus de onze ans après qu’il eût été signé à Nantes, et encore y avait-il apporté de graves restrictions. On le voit, l’auteur de la nouvelle charte ne put la faire accepter qu’en la violant et en l’affaiblissant le premier. Aussi M. Anquez, dans son Histoire des Assemblées j)oU tiques, distingue-t-il deux édits de Nantes : celui que le roi signa et ce
môinc édit modifie plus ou moins profondément par les parlements; mais ce dernier, qui seul eut force de loi dans les diverses provinces, ne fut nullement uniforme.
Les protestants avaient donc de justes raisons d’alarmes; ils voyaient abolir leur culte en maints endroits au moment même où le culte catholique était réintégré partout ; ils voyaient l’existence de la plupart de leurs Églises dépendre de l’arbitraire des gouverneurs ou des possesseurs des fiefs et de la juridiction hostile des parlements. Une foule de dispositions de l’édit devaient nécessairement tourner à leur désavantage. Non-seulement leurs assemblées politiques, nécessaires à leur sécurité, mais leurs synodes, corps purement ecclésiastiques, dépendirent dès lors du bon plaisir d’une cour catholique. Il suffit à Louis XIV de ne plus autoriser aucun synode après celui de Loudun (1669-1G70) pour décapiter l’Église réformée de France. Si ce corps mutilé a pu vivre sans tête depuis deux siècles, c’est que tousses membres étant égaux, le centre vital y est partout; c’est ce que n’ont jamais compris ses ennemis, stupéfaits de voir persister la vie où ils avaient cru porter la mort.
Il faudrait transcrire les cinq yo\\ya\e%àaV Histoire de l’ Édit de Nantes, par Élie Benoît, et y ajouter nombre de faits qu’il a ignorés, pour donner une idée du spectacle unique que présentent, de 1598 à 1685, les hostilités sourdes et toujours croissantes du gouvernement, du clergé, de la magistrature contre l’édit. Rien de plus ingénieux, de plus persévérant, et souvent, il faut le dire, de plus hardiment déloyal ([ue cette guerre incessante de toutes les autorités du royaume, liguées ensemble contre un culte légalement reconnu. L’auteur d’une de l’Édit de Nantes (Paris, 1666, 2 vol.
in-8°), Pierre Bernard, conseiller au présidial de Béziers, rend naïvement grâces à Dieu de ce que cet édit et d’autres analogues ont été si heureusement éludés; « Dieu, dit-il, qui n’abandonne jamais son Église, a permis qu’on ait trouvé dans
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les édits de pacification qui avaient donné un coup si funeste àla religion catholique, de quoi réparer une partie des pertes qu’elle avait faites. Que si l’on ne ferme pas entièrement les plaies qu’elle avait reçues, on la met du moins en état d’une prochaine guérison, sans qu’on ait employé d’autres remèdes que ceux (jui ont été pris dans ces mêmes édits. » Cet auteur s’étonne assez justement que les prétendus réfor- • més se soient plaints au roi des violations de l’édit et lui aient demandé des commissaires pour en informer. « Cela s’est exécuté si fort à leur désavanUige » , que sans doute ces plaintes ne se renouvelleront pas. En effet; les contraventions avaient commencé dès le premier jour, et, en général, quand il y eut une enquête, elle n’eut d’autre effet que de légitimer les abus. On imagina peu à peu contre l’édit toute espèce de faux-fuyants. Sous le premier prétexte venu, on faisait décréter, dans telle ou telle localité, une exception défavorable aux réformés, et bientôt après paraissait un arrêt du conseil ou une déclaration du roi qui transformait l’exception en règle générale.
L’ouvrage d’Élie Benoît, dont la pleine véracité a été constatée de nos jours par les juges les plus compétents, n’est que l’histoire de la violation graduelle et systématique de l’édit. Cette réaction continuelle et générale contre une loi trop libérale pour l’époque, prit une extension rapide après la mort du législateur qui déjà n’avait pu s’en défendre. Poursuivie par Richelieu, et moins rigoureusement par Mazarin, léguée par Anne d’Autriche mourante à son fils, entreprise avec passion par Louis XIV, au moment où il passa sous la direction de madame de Maintenon, l’œuvre fut poursuivie par Louvois au moyen des dragonnades. Quand enfin, le 7 octobre 1G85, V perpétuel et irrévocable fut aboli, on peut affirmer que déjà il n’en restait plus rien ; c’était comme un rocher isolé au milieu de la mer, qui, entamé de tous côtés par les vagues, finit par disparaître tout entier.