‹ Libres études [Texte imprimé]Chapitre 16 sur 73 · I.IBRES ETUDES · texte numérisé non relu

I.IBRES ETUDES

Il disparut aux applaudissements de toute la France. Racine, madame de Sévigné, ne furent pas seuls à acclamer le vainepicur de l’hérésie. Séduite par le prestige de l’unité, ivre de grandeur monarchique, la France fut heureuse de voir prévaloir la religion du roi. On ne trouve en ce siècle quelque sympathie pour les protestants que chez Colbert et plus tard chez Vauban, qfli tous deux compriz'entles services ([lie pouvaient rendre au pays l’activité laborieuse et intelligente des familles réformées. La révocation fit échouer les (îtablissements industriels du grand ministre et consomma l’effacement universel de toute individudlité devant le despotisme de Versailles.

Les effets politiques de la révocation furent déplorables. Le protestantisme européen se sentit atteint et rallia toutes ses forces. Les deux nations réformées i[ue Louis XIV haïssait le plus se trouvèrent réunies sous la main d’un seul homme, son ennemi le plus détesté. Guillaume d’Orange donna l’exemple des coalitions contre la France et força Louis à le reconnaître comme roi d’Angleterre, à la place de ses protégés les Stuarts.

A l’intérieur, la révocation niveilla le fanatisme dans les deux églises. Tous les évêques du Languedoc, en 1703, firent lire au prône par leurs curés des mandements agressifs et une bulle, en date du 1" mai de cette année, par laquelle Clément XI absolvait de tout péché quiconque contribuerait à extirper de France les hérétiques. Les montagnards protestants des Cévennes, exaspérés par la persécution et surtout par les enlèvements d’enlïints, qui étaient devenus une mesure générale, se révoltèrent ; la longue insurrection des Camisards obligea Louis XIV, en la personne d’un de ses plus orgueilleux maréchaux, duc et pair de France, à faire la paix avec un garçon boulanger d’Anduze, Jean Cavalier. Ainsi la révocation fut de tout point l’exacte contre-partie de la charte d’Henri IV, et, malgré la longue patience tant reprochée aux

L'EDIT DE NANTES

protestants par bien des historiens, 1 edit de Louis XIV ralluma les guerres de religion éteintes depuis près d’un siècle par son aïeul.

Il est difficile d’évaluer les pertes que la révocation causa à la France. Au point de vue militaire, Vauban estime que le pays avait perdu 100000 hommes, 12000 soldats, 9000 de ses meilleurs matelots, GOO officiers, et en espèces 60 millions. Sismondi porte le nombre des réfugiés en terre étrangère à 300 ou iOOOOO. D’après les mémoires des intendants, contrôlés par d’autres informations, M. Weiss, l’historien des réfugiés protestants, calcule que 250 à 300 000 âmes sortirent de France en quinze ans (1685-1700). Mais au moment où la révocation fut publiée l’émigration était déjà très-considérable ; elle se ralentit ensuite ; cependant elle ne cessa ni pendant les dernières années de Louis XIV, ni sous Louis XV. Les mémoires des intendants de provinces attestent que le commerce était en majeure partie dans les mains des réformés, à Rouen , Caen , Alençon , Sancerre , Metz , Nîmes, dans la Guyenne, le Brouage, et surtout le commerce de mer, à Bordeaux, la Rochelle, Oléron et sur les côtes de Normandie; la révocation réduisit tout ce négoce à rien. Les protestants qui se convertirent furent eux-inèmes entravés dans leurs rapports avec l’étranger ; ils ne pouvaient sortir du royaume qu’avec la pernii.ssion expresse du roi, etmojtnnant le dépôt d’une caution de retour en argent, laquelle s’éleva suivant les circonstances jusqu’à 10, 20 et môme 30000 livres. Les relations commerciales très-nombreuses et très-actives des réformés avec l’Angleterre, l’Allemagne et la Suisse, furent anéanties.

Quant aux manufactures, c’était là surtout que les protestants rendaient les plus utiles services. Draps, laines, toiles, rubans, dentelles, galons et brocarts, bas, chapeaux, tanneries, armes, fers etaciers, papeterie, étaient produits par eux, en Normandie, Picardie, Champagne, Ile-de-France et Paris,

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Touraine, Lyonnais, Languedoc, haut Gévaudan, Sédannais, Auvergne et Angouniois. Non-seulement maîtres et ouvriers furent ruinés ou s’enfuirent, mais les nations étrangères, l’Angleterre et ses colonies américaines, la Hollande, la Suisse, les États Scandinaves, la Russie et surtout la Prusse, se fortiOèreut à nos dépens en recueillant chez elles notre commerce et notre industrie.

Louis XIV n’appauvrit pas moins ses États au point de vue des lettres et des sciences ; il détruisit des centres d’études comme les fameuses académies protestantes de Saumur et de Sedan, et celles de Nîmes, Die, Orthez, Montauban et Orange. Nous ne pouvons énumérer ici les hommes éminents dans toutes les branchesde l’activité humaine qui durent porter à l’étranger leurs travaux et leur renommée. Citons seulement Schoinberg, Ruvigny, Duquesne, les philosophes Bayle et Abauzit, les théologiens ou prédicateurs Claude, du Moulin, Abbadie, Jurieu, Saurin, les savantes fîimilles des Basnage, des Beausobre, des Ancillon, les historiens Élie Benoît et Rapin Thomas, le naturaliste Lyonnet, l’illustre inventeur Denis Papin, etc., etc. Une multitude de littérateurs, de savants, de médecins, de jurisconsultes, d’artistes, s’expatrièrent malgré eux.

11 est sans doute impossible de refaire l’histoire avec des hypothèses; cependant il est permis de penser que sans la proscription de tant d’hommes énergiques, .sans l’avilissement de tous ceux qui se laissèrent acheter, depuis Turenne jusqu’à Pellisson, sans l’anéantissement d’une noblesse encore résistante, sans la ruine d’une classe moyenne riche, intelligente et laborieuse, les destinées de laFrance eussent été meilleures pendant la triste fin du règne de Louis XIV, pendant les longues hontes du règne suivant et dans les tempêtes d’une révolution devenue trop nécessaire (1).

(1) Ces lignes ont été publiées avant le beau livre deM. Quinet sur la /lévolulion.On y trouve, conürméavcc éclat et par des preuves nombreuses, ce que nous avançons ici.

L’ÉDIT DÉ NANTES

De la révocation et de ses suites, remontons, en terminant, à l’édit. Lorsqu’à la lumière de l’expérience on juge l’œuvre d’Henri IV, il faut reconnaître que ses intentions étaient droites, mais son but trop élevé pour son temps. «La France, comme l’a écrit Aug. Thierry, devançant, à cette époque, les autres peuples chrétiens, était entrée dans 1a voie de la société nouvelle qui sépare l’Église de l’État, le devoir social des choses de la conscience et le croyant du citoyen. » L’histoire ne peut exiger ni du xvi° siècle, ni du xvn% de comprendre et de pratiquer la formule, encore si neuve aujourd’hui, d’un grand homme d’État de notre époque : «Les Églises (ou mieux encore les consciences) libres dans l’État libre. »

Rien n’était libre alors. Dépouiller l’Église catholique de ses immenses privilèges politiques n’était pas chose exécutable. Il fallut donc que l’Église réformée, libre jusqu’à ce jour, échangeât son indépendance contre la tutelle du roi qui l’abandonnait, et du monde officiel qui presque partoutlui était hostile. Dès lors, il devenait évident que l’Église catholique ressaisirait un jour le monopole religieux momentanément aboli, et que l’édit irrévocable serait constamment violé, et enfin révoqué. Toutes les chartes du monde n’ont jamais été que de vaines paroles, quand ceux qui les ont obtenues ont perdu le pouvoir nécessaire pour les faire observer.

Cependant, l’avénement, môme passager, d’un principe vrai n’est jamais stérile; l’arbre pourra tomber sous la hache, mais il laissera dans le sol des racines indestructibles et d’invincibles rejetons. Le principe qu’inaugura l’édit de Nantes, a fait, depuis 1789, partie intégrante et incontestée de toutes les constitutions françaises. Les petits-fils de Louis XIV ont dû l’accepter. On a pu essayer à toutes les époques d’en restreindre l’application, mais depuis longtemps, le principe lui-môme AesQim perpétuel et irrévocable^ non de par le roi ou une charte, mais de par l’opinion pnblicjue, de par la conscience et le génie de la nation.

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