PRÉCIS
DEPUIS CTRüS JUIQU’a ADRIEN (1).
Les voyageurs rapportent qu’à Nazareth, dans la chapelle souterraine de l’église de l’Annonciation, on montre une colonne qui a subi, probablement par l’effet de quelque tremblement de terre, nue mutilation étrange. Tandis que sa partie inférieure est solidement assise sur sa base, et sa partie supérieure, avec le chapiteau, non moins solidement fixée à la voûte, le milieu manque. Le fût de la colonne se trouve ainsi interrompu. On pourrait faire de ce monument, si singulièrement tronqué, l’emblème de l’histoire juive, telle qu’on l’enseigne d’ordinaire. Nous avons tous appris, d’une façon plus ou moins complète et rationnelle riiistoire sainte de l’Ancien Testament, et celle du Nouveau ; mais beaucoup de personnes n’ont aucune idée des événements profanes qui lient l’une à l’autre ces deux périodes sacrées.
De là résulte que les annales hébraïques finissent dans le vide et que l’bistoire évangélique n’ayant point de base, semble suspendue en l’air. On y rencontre une foule de personnages, de faits, d’idées même et de doctrines qui ne tiennent à rien : proletn sine maire creatam. De là, des malentendus perpétuels et une trop grande facilité à ceux qui veulent représenter l’Évaiigile comme directement tombé du
(1) Le Zten, 1867, i'' septembre; 6, 13, 20, 27 octobre; 3 et 10 novembre.
ciel, sans aucune relation avec tout ce qui l’a précédé. Rien de moins philosophique et de moins vrai. Ni dans la marche de l’humanité, ni dans les développements de la religion, il n’a existé un temps d’arrêt de cinq siècles. D’ailleurs la distinction entre une histoire sacrée et une histoire profane est dangereuse et inexacte : Dieu est partout; le règne de sa providence ne cesse à aucune date, ne recule devant aucune frontière, et les destinées du peuple Israélite, ainsi que ses doctrines, n’ont plus de sens ni de suite, quand on les interrompt ainsi par ’une solution de continuité purement arbitraire.
L’ignorance générale du public, à l’égard de cette époque de l’histoire, est peut-être plus grande encore parmi les protestants que chez les catholiques instruits. Il est vrai que ces derniers connaissent, en général, l’Écriture beaucoup moins que les premiers; toutefois ce qu’ils en ont étudié ou retenu ne s’arrête pas si brusquement cinq cents ans avant Jésus- Christ. Pour eux, les livres des Macchabées font partie intégrante de la Bible et conduisent au moins le lecteur jusqu’à Alexandre, ce qui relie, tant bien que mal, l’histoire sainte à l’histoire plus connue de la Grèce. L’orthodoxie protestante à cet égard a exercé une fâcheuse influence. Suivant, en cela comme en d’autres choses, l’exemple des Anglais, ignorant ou redoutant celui des Allemands plus instruits, elle a retranché absolument de nos Bibles les livres apocryphes (c’est-àdire les livres juifs écrits en grec) que nos pères, les vieux protestants de France, se gardaient bien d’en exclure. Sans doute, tels de ces livres, comme le deuxième des Macchabées ou Tobie, sont plein de fables; mais d’autres, tels que le premier des Macchabées, ont une véritable valeur historique. Exclure est d’ailleurs, en toutes choses, un système mesquin et maladroit ; il n’est pas logique de rejeler en bloc tout un ordre de livres où l’on trouve des faits intéressants et vrais, de belles figures historiques, des préceptes judicieux, et une
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piété parfois élevée (l). La vraie tradition protestante de France, à laquelle la Société biblique de Paris est demeurée fidèle, consiste à conserver les apocryphes, sauf à les réunir en un recueil spécial, entre l’Ancien et le Nouveau Testament.
C’est, en général, leur rang chronologique et, en tout cas, leur place rationnelle. Convenons cependant qu’on lit peu ces livres et que d’ailleurs ils ne suffisent pas à remplir l’intervalle des deux recueils sacrés. Nous essayerons ici de combler sommairement la vaste lacune <jue présente, pour un trèsgrand nombre d’entre nous, l’histoire des Juifs. Nous nous efforcerons de condenser le récit et de ne mentionner que les faits essentiels. Ce sera difficile: au siècle dernier, le savant Prideaux a écrit, en anglais, cette même histoire en trois volumes in-S” fort compactes (2), et, de nos jours, les connaissances historiques se sont étendues et rectifiées pour cette période comme pour bien d’autres.
Un aperçu de ce genre devrait faire partie de tout Cours lie religion un peu complet, de tout catéchisme supérieur.
Nous diviserons le champ qne nous avons à parcourir eu quatre parties bien distinctes, d’après les nationalités diverses, étrangères ou non , (jui dominèrent successivement sur la Judée. Ce sera d’abord, pendant un siècle, la période depuis le retour de la captivité jusf(u’à la conquête d’Alexandre, c’est-à-dire depuis le milieu du v” siècle avant Jésus- Christ jusqu’en 332. Ce sera ensuite la période macédonienne ou grecque^ qui dura plus d’un siècle et demi (332-167), d’Alexandre à Mathathias. La révolte des Macchabées inaugure une période de souveraineté nationale (pii se prolonge au delà
(1) L'infériorité énorme qu’on attribue aux livres apocryphes par rapport aux livres canoniques n’est pas toujours réelle. Tel livre de la Bible, celui de Daniel, par exemple, est moins ancien, moins authentique et beaucoup moins édifiant qu’un livre apocryphe comme celui de Jésus, fils de Sirac. Quand on conteste ce fait, on juge la question sans la connaître, ou l’on est dupe du parti pris.
(2) The Olcl and New Testament connecled in the histonj of Ike Jeu-s and neighhouring nations front the declension of the kingdoms of Judah and Israël to the lime of Christ, etc. by Humplircy Prideaux.
d’uii siècle et dont on peut placer le terme à la conquête de Pompée en 62. Alors s’ouvre la période romaine^ où viennent s’encadrer tous les événements rapportés dans le Nouveau Testament, avec ceux qu’y ajoutent Jo.sèphe et les historiens latins, la ruine de Jérusalem par Titus eu 70, et sa reconstruction comme ville païenne par Adrien (137). A vrai dire, cette période dura autant que l’empire. La conquête passagère de la Judée sous l’empereur Heraclius, en 6li, par Chah-.\rbarz, gendre du roi de Perse Chosroès, n’interrompit que pour peu de temps la domination impériale ; mais cette domination elle-même se termina en 636, quand Omar s’empara de Jérusalem. Depuis lors, douze siècles se sont écoulés, et malgré la folie des croisades et leurs éphémères triomphes, le croissant règne encore aux lieux où fut dressée la croix de Jésus.
Nous nous occuperons d’abord des événements; et nous compléterons le récit dos faits par un aperçu des idées et des dücti'ines (1).