LES IDÉES
A divers traits, on a pu déjà reconnaître en partie quelle fut,' pendant la période qui s’étendit de Cyrus à Adrien, la marche des opinions dans la nation juive; il nous reste à préciser le peu que nous en avons dit.
Ce qui développa chez ce peuple une incomparable force de résistance, ce (jui lui donna le pouvoir de durer jusqu’à nos jours et de survivre aux grands empires qui tour à tour l’avaient subjugué, l’Égypte et l'Assyrie, la Grèce et Rome, KÂi qui lui valut l’inconcevable privilège de se survivi’C à luirnème tant de siècles et de subsister depuis 1800 ans sans patrie, c’est une idée, une vérité, c’est le monothéisme, c’est cette foi au seul vrai Dieu, que le vieil Akiba attestait d’une voix mourante au milieu des tortures dernières. Qui oserait prétendre que cette mission du peuple juif soit finie, soit devenue inutile, quand la chrétienté presque entière est trinitaire et quand, de plus, le catholicisme ne cesse d’ajouter, sous nos yeux, à la divinité de Marie et au nombre des saints? Le monde, même chrétien, a encore intérêt à entendr<‘ chaque Israélite affii’mer en mourant cette suprême vérité, sans cesse méconnue : V Éternel est un. Si les chrétiens étaient sérieusement monothéistes, le judaïsme n’aurait plus de sens que dans le passé. Autour de cette doctrine première, les Juifs avaient construit tout un système de croyances; notre aperçu de leur histoire, depuis la restauration jusqu’à l’extermination, présenterait une lacune des plus graves si nous ne résu-
(1) Voyez Druirùies religieuses îles Juifs pendant les deux siècles antérieurs à l’ère chrétienne, par M. Michel Nicolas.
niions rapidement ici, après la marche des faits, le développement des idées. ^
Avant la captivité du peuple juif dans les États du roi de Babylone, lojéhovisme ouïe pur monothéisme n’avait jamais été accepté de tous, ni peut-être même de la majorité, et avait dû lutter sans cesse, soit contre l’élohisme, forme moins pure et plus ancienne de la croyance nationale, soit contre le culte des faux dieux de l’Égypte et de la Syrie (1). Après la captivité, il eu fut autrement; ceux qui revinrent d’Assyrie en Judée étaient, à ce point de vue au moins, l’élite de la race Israélite; seuls, en effet, les hommes fortement attachés à leur patrie et à leur foi, convaincus que Jéhovah avait justement puni l’idolâtrie et la désobéissance do leurs pères, vinrent se créer une demeure parmi les ruines désolées de Jérusalem. Aussi, dès ce moment, cet entraînement vers l’idolâtrie, qui s’éUiit sans cesse renouvelé chez les Israélites, cessa entièrement et pour toujours.
L’explication, la conservation, 1a défense de la vérité révélée, devint pour eux un intérêt de premier ordre.
Les Juifs eurent les premiers une science et une littérature théologiques. Dès avant les Maccabées, bien des livres avaient été écrits, bien des idées discutées parmi eux. C’est de cette époque antérieure à la restauration que paraît dater la Sagesse de Jésus, fils de Sirac (f Ecclésiastique)^ recueil fort remarquable de maximes, où le vieil esprit juif vit encore, mais où déjà l’on voit poindre de nouvelles tendances plus spiritualistes.
Cependant de grands changements avaient eu lieu. Les prophètes ou prédicateurs, formés en grand nombre, mais non exclusivement, dans les écoles organisées par Samuel, ces éloquents et hardis orateurs, ces poètes sublimes, qui avaient reproché avec tant d’héroïsme et d’éclat, à Israël ses
(1) Michel Nicolus : Études critiques sur lu Bible, — Ancien Testament ; Des principes généraux du mosnïsme.
fon'fiùti^ à Jacob ses iniqîntés, et soutenu les religieuses espérances du peuple de Dieu, restèrent sans successeurs pendant cinq cents ans, depuis Malachie jusqu’à Jean-Baptiste. Us furent très-faiblement remplacés par les scribes ou docteurs de la loi, dont l’origine parait remonter à la captivité même; c’étaient des érudits, des légistes, des archéologues succédant à des tribuns populaires, à des champions passionnés de la vérité et de Dieu, aux représentants intrépides et redoutés de la conscience publique. L’enseignement minutieux, juridique, des scribes, ne pouvait être chez tous le même ; des sectes se formèrent, interprétant de diverses façons les textes sacrés et les traditions nationales.
En outre, diverses notions assyriennes et surtout persanes se trouvèrent mêlées depuis la captivité aux anciennes croyances d’Israël (t). Non-seulement, plusieurs des livres postérieurs à la captivité, Ezéchiel, Daniel, sont peuplés de figures bizarres, colossales, et de représentations fantastiques où se combinent de diverses manières les formes de l’bomme et du lion, de l’aigle et du taureau, comme dans les monuments de Ninive et de Pereépolis ; mais des doctrines nouvelles s’étaient insinuées dans l’esprit juif. C’était là un résultat naturel de l’espèce de mélange des deux peuples, mais les Perses furent pour les Juifs des libérateur et des amis. D’ailleurs, entre toutes les religions antiques, celle de Zoroastre était celle qui différait le moins de celle des Juifs. L’immortalité de ràme et sa nature spirituelle, à peine indiquées jusque-là dans quelques livres sacrés des Israélites, prirent
(1) Nous n’ignorons pas que l'influence du séjour d’Israël en Assyrie a été fortement exagérée, ni que les Juifs de Babylone ont pu communiquer plus tard leurs opinions nouvelles à leurs frères établis en Palestine. Mais quand on voit des livres comme celui d’Exéchiel, tout remplis d'images nouvelles fournies par les mœurs et même par le culte de l'Assyrie, on ne peut guère se dissimuler qu’lsraël, se trouvant plongé dans un milieu si différent de celui où il avait vécu, en avait reçu des impressions vives et profondes. Un grand nombre des images qui ont fait le fonds de la littérature apocalyptique, étaient entrées, pendant la captivité, dans l’esprit des Hébreux ; ces images n’y ont pas pénétré seules ; bien des symboles ont pu changer de sens, mais tout un courant d’idées avait été introduit avec eux dans la pensée juive.
PRÉCIS DE L'HISTOIRE DE LA Jl’DÉE. IRii
désormais une place considérable dans leur vie religieuse, et, sous ce point de vue, leurs relations avec l’Orient païen leur furent très-profitables.
D’un autre côté, la plupart des Juifs adoptèrent sur les bons et mauvais esprits, sur Satan et sur les sept princes des anges, les rêveries des peuples asiatiques. Ils corrigèrent le mazdéisme (religion persane) en ce sens que le Satan des Juifs, tel qu’il apparaît dans les livres de Job, des Chroniques, de Zacharie et de Jésus, fils de Sirac, fut toujours bien autrement inférieur à Jéhovah, seul vrai Dieu, qu’Ahriman ne l’était à Ormuzd chez les Perses. Mais l’analogie subsiste, ‘et il n’est pas douteux que les apparitions perpétuelles d’anges (1) et les possessions démoniaques plus fréquentes encore, auxquelles croyaient les contemporains du Sauveur, ne fussent des dérivations directes des religions de l’Assyrie et de la Perse. Le livre apocryphe de Tobie est celui où les emprunts les plus considérables ont été faits à la démonologie assyrienne. C’est à la même source que les Juifs puisèrent l’idée première d’une lutte entre les puissances du bien et du mal, suivie d’un long règne de prospérité (millénium), idée qui devint le germe de toute une littérature dite apocalyptique, à laquelle appartiennent le livre de Daniel dans la Bible Israélite et l’Apocalypse dans le Nouveau Testament des chrétiens. (Nicolas, Doctrines religieuses des Juifs, pages 254-310.)
Ce furent surtout les pharisiens qui, tout en se déclarant plus fidèles que personne à l’antique mosai'sme, donnèrent de l’extension à la nouvelle doctrine des esprits. Leur nom paraît signifier qu’ils voulaient être séparés, non pas d’Israël, mais du reste du monde et des Israélites infidèles; ils ne formaient, à proprement parler, ni une secte, ni un parti; ils constituaient la masse de la nation et ils étaient populaires au plus haut degré. Ils admettaient, outre l’Écriture et avec au-
(1) Avant la captivité, les Messagers de Jéhovah ne sont pas identiques avec les anges, tels que la religion juive les confut plus tard.
136 , I.IBRES ÉTUDES.
tant d'autorité au moins, une tradition orale qui, disaientils, remontait à Moïse.
Les principaux dogmes qu’ils fondaient sur cette tradition étaient, outre leur croyance aux anges, une sorte de destin ou de providence qui se rapprochait assez de la fatalité païenne, quoique la liberté humaine ne fût point niée par eux ; puis, l’immortalité des âmes et le retour des bons sur la terre pour y régner dans la gloire, après la consommation des siècles, c’est-à-dire après l’achèvement des destinées terrestres, tandis que les méchants seraient éternellement punis sous la terre, dans le Chéol,ou séjour des morts. Ils rattachaient àœs espérances celle de la venue et du triomphe du Messie.
De plus, une foule de traditions de détail imposaient aux pharisiens des observances minutieuses et strictes qui formaient comme une haie autour de la loi. Le principe généralement adopté était celui-ci ; Pour être sûr de ne point passer au delà de ce qui est permis, il faut rester en deçà, faire toujours quelque chose de plus que ce qui est commandé, et s’assurer ainsi un mérite, un droit devant Dieu. Un puéril formalisme, l’orgueil spirituel le plus outré, un fanatisme insensé, et souvent enfin l’hypocrisie, furent les résultats inévitables de cette tendance portée à l’excès. Les meilleurs d’entre les Juifs le reconnaissaient; aussi le Thalniud distingue-t-il sept classes de Pharisiens, dont six qu’il couvre de ridicule, auxquelles il reproche leur orgueil et leur hypocrisie, tandis qu’une seule est reconnue sincère et pieuse.
Les pharisiens de ce dernier ordre étaient certainement ce que la Judée avait de plus élevé et de plus pur. En général, malgré ses défauts, cette secte .se recommandait par un patriotisme chaleureux et dévoué.
Iæs siidducéens étaient la contre-partie à peu près exacte de leurs rivaux. Leur origine est mal connue, mais paraît remonter au parti grec qui, au temps de la domination des Séleucides, acceptait le joug et la civilisation supérieure de
l’étranger. Pour le peuple, c’était là une sorte de trahison, et les docteurs de la loi, les chefs de la synagogue avaient lancé une solennelle malédiction contre tout Israélite coupable d’enseigner le grec à son fils.
Les sadducéens constituaient dans le judaïsme un parti et non une secte. Ils rejetaient la tradition et les espérances messianiques de leur peuple, niaient la résurrection, les anges, l’àme elle-même. (Âct. xxiii, 8.) Ils limitaient ou contestaient l’action de la Providence, mais insistaient beaucoup sur la liberté ou plutôt sur la responsabilité humaine et montraient une extrême dureté à l’égard de ceux (jui transgressaient les lois ou troublaient l’ordre. Selon eux, jouir de la vie actuelle était tout, et l’amour de la patrie, l’indépendance nationale n’étaient que des chimères coupables dès qu’elles portaient atteinte à la sécurité ou aux jouissances des grands et des riches. C’est en effet dans les classes opulentes que se recrutaient les sadducéens, ces épicuriens du judaïsme, tandis que les masses étaient pharisiennes.
On a lieu de penser que les Hérodicm dont l’Évangile fait mention étaient des sadducéens extrêmes, plus étroitement liés que les autres avec la maison régnante, complices déclara de ses attentats contre le génie juif ou la loi, et de ses préférences pour les usages païens.
D’un autre côté, le rigorisme de la secte dominante n’avait pas encore paru assez a.scétiquc à une partie de ses membres. Peut-être, à l’imitation d’une association qui s’était formée parmi les Juifs d’Égypte sous le nom de Thérapeutes ou guérisseurs (des âmes), un certain nombre de pharisiens prit le nom à’Esséniens qui a le même sens, et s’organisa en petits groupes de cénobites. Ils pratiquaient la communauté des biens, le travail, le silence, l’obéissance aux supérieurs, et si ce n’est le célibat pour tous, des observances qui s’en rapprochaient le plus possible, en un mot une véritable règle monacale. Ils avaient des enseignements secrets qui n’étaient point
communiqués aux profanes et que les initiés eux-inémes ne connaissaient que par degrés et selon leur grade. I^es rang.s y étaient strictement observés ; comme certains ordres du moyen âge, l’essénisme était une secte organisée. Il parait qu’une piété ardente, peu satisfaite des sécheresses du formalisme pharisien, fut l’origine de ces communautés. Quant aux doctrines, ils exagéraient et compliquaient celles des Pharisiens sur le destin et sur les esprits ; les spéculations kabbalistiques tinrent chez eux une grande place.
C’est tout à fait à tort qu’on a prétendu expliquer la naissance du christianisme en le faisant dériver de l'essénisme(I). Du reste, l’ascétisme ne se produisit pas seulement chez les Juifs sous la forme de la communauté. La vie des solitaires était déjà pratiquée. L’historien Josèphe avait passé trois ans au désert, comme disciple d’un ermite juif nommé Bane, qui ne vivait que de fruits et ne se revêtait que de l’écorce des arbres, se puriQant plusieurs fois le jour et la nuit dans l’eau froide.
Il nous reste à indiquer une prétendue science cultivée avec grand zèle parmi les docteurs juifs, et qui, peu développée encore au sortir de l’exil où elle était née, prit par degrés une énorme extension ; on l’appelait la Kabbale (2). A première vue, on pourrait la définir l’art de lire dans l’Écriture tout ce qu’on veut y trouver. Par des permutations de lettres, d’après certaines règles, on arrive à faire dire à une parole scripturaire tout autre chose que ce qu’a pensé l’auteur. 11 paraît démontré cependant qu’on doit recourir à cette puérile méthode pour comprendre un très-petit nombre de mots de 1a Bible où la Kabbale s’est glissée (3). Mais ces divers
(1) Voyez Reuss, Histoir» de la théologie au sièc/e apostolique, t. I, p. 130, et Nicolas, Doctrine religietise des Juifs, p. 91 .
(2) M. Franck (de l’Institut), la Kabbale.
(3) Jérémie parle à deux reprises (25, 26 ; 51, 41) du peuple de Chechah, qui n’a jaman existé. Mais tout s’explique si, d’après la méthode appelée Ath-Bach, on remplace chaque lettre de ce mot inconnu par une autre, la première de l’alphahet étant représentée par la dernière, la deuxième par l’avant-dernière, etc., ce qui donne au lieu da Cbeahab, Bahel, et en effet, c’est de Babylone que Jérémie veut parler.
systèmes où l’on joue laborieusement sur les lettres du texte sacré ne sont que l’écorce de la Kabbale. l.e fruit, c’est une interminable série de spéculations où, à propos du récit de la création dans la Genèse et de la vision d’Ezéchiel (1), toute une mythologie orientale, incohérente et confuse, se construit àgrand’peine.En vertu du principe que rien n’est fait de rien, on imagina un Dieu néant, un Dieu chaos, toute une série d’émanations divines et successives dont la matière est le dernier d^ré; c’est un panthéisme oriental qui, formulé de diverses manières, surtout à Alexandrie, par les Juifs d’Égypte et par Philon, fut mêlé à la théorie des Idées de Platon. On sait l’immense abus que firent plus tard, de ces rêveries, les innombrables sectes gnostiques. A cet ordre de notions appartiennent, chez les Juifs alexandrins et chez ceux de Palestine, la Parole créatrice qui est, selon plusieurs, la première des Émanations divines, tandis que la Sagesse, la Vie, la Gloire, la Lwmwrc, la Plénitude, \ Unique engendré, sont d’autres manifestations de Dieu. On se souvient que déjà dans le livre des Proverbes parait la personnification ou hypostase de la Sagesse, « qui était avec Dieu avant qu’il fit le monde » . (Prov. vui et ix.) Le livre de Jésus, fils de Sirac, représente cette Sagesse, non plus comme assistant à la création, mais cemme l’opérant elle-même. On n’ignore pas que ce nom de Sagesse, devenu bien plus tard sainte Sophie, et les autres noms cités par nous, sont tous appliqués à Jésus dans l'Évangile selon saint Jean et quelques passages de l’Épitre aux Colossiens.
Ces titres, en effet, étaient habituellement attribués par les Juifs à celui qu’ils appelaient \' Espérance ou la Consolation ([ Israël, \' Oint Ae, Dieu (en hébreu Messie, Christ en grec), le mystérieux prophète et roi, fils de David, qu’Israël attendait. Il devait chasser l’étranger, le païen de la Terre sainte, réta-
(1) Uaassé Beréehü (G«aèse, i). — Maassé Merkaba (Ezéehiel, x).
uo