‹ Libres études [Texte imprimé]Chapitre 24 sur 73 · I.IBBKS ETUDKS · texte numérisé non relu

I.IBBKS ETUDKS

Bunsen contre Stahl et eut, après les deux premiers, la plus active circulation. Ce débat occupa l’Allemagrie entière (1).

Suivant l’habitude de toute sa vie, l’actif et énergique vieillard fit quelques voyages pendant sa studieuse retraite à Heidelberg. C’est ainsi que nous le vîmes à Paris, il y a à peine plus d’un an. Nous n’avions jamais rencontré une figure plus noble, et où la supériorité intellectuelle rayonnât d’un éclat plus aimable et plus bienveillant. Parfaitement droit encore sous sa magnifique couronne de longs cheveux blancs, causant avec l’urbanité la plus animée et la plus accueillante, et presque avec la même facilité dans les principales langues de l’Europe, M. de Bunsen semblait, par la vigoureuse verdeur de sa vieillesse, destiné encore à une longue activité.

Ce qui le frappa vivement et l’affligea dans son court séjour à Paris, il nous l’a dit lui-même, à deux reprises différentes et avec une singulière autorité, ce fut de voiries études bibliques et.les progrès religieux entravés comme iis le sont parmi nous, par une fausse idée de l’inspiration. Un respect pour l’Écriture si mal entendu, qu’il la rend impossible à comprendre et impossible à défendre, choquait ce large esprit accoutumé à des allures plus libres et lui paraissait, à juste titre, un outrage à ce qu’on prétend honorer ainsi. C’était plus qu’un conseil, c’était de sa part, après des entretiens sérieux avec les hommes les plus distingués de l’orthodoxie protestante à Paris, c’était de sa part presque une prophétie, et comme un ordre, que ce mot que nous avons cité ailleurs et par lequel il résuma toutes ses paroles : C’est sur ce point qu’il vous faut porter tous vos efforts. Ardent propagateur de la liberté religieuse, ce vieillard illustre, qui avait rendu tant de nobles services à cette grande cause, nous signalait, à bon droit, comme l’obstacle radical au progrès chrétien parmi

(1) On n’a pas oublié les intéressants articles publiés par M. Laboulaye dans le Journal des Débats, et recueillis, ainsi que son compte rendu de VHippolyle, dans le recueil qu’il a intitulé : la Liberté religieuse (Charpentier, 1858). Voyez le Lien, 1856, p. M, 66, 91.

BUNSEN

nous, l’empire du littéralisme orthodoxe. Il en était surpris et attristé, et sa forte nature se révoltait contre ce joug.

Depuis longtemps nous avions appris à l’honorer et à l’aimer; mais nous n’avions eu que des rapports rares et indirects avec lui, par quelques amis communs. C’était assez cependant pour que ses exhortations nous fussent adressées en connaissance de cause, et nous trouvassent tout disposés à les recevoir.

Dans les derniers temps de sa vie, il s’était établi à Bonn et c’est là que la mort l’a frappé. Elle ne l’a pas surpris, malgré la puissance de son organisation physique et sa santé jusque-là vigoureuse. Il désirait vivre cependant, pour achever .ses travaux commencés, et surtout son Œuvre biblique. Il le désirait, dans sa tendre affection pour sa nombreuse famille; il laisse, outre sa veuve, cinq fils et cinq filles.

« Une nuit, cependant, il sentit tout à coup que sa fin était proche, il se leva de son fauteuil et s’écria : O Dieu Je remets mon esprit entre tes mains. Aussitôt il fit venir tous ceux des membres de sa famille qui se trouvaient à Bonn, èt leur dit : « Un grand changement s’est opéré dans mes pensées, non pas sur mon âme immortelle, ni sur Christ, mon unique Sauveur, mais à l’égard de mon corps. Je sens que je vais mourir. » — Après avoir béni ses enfants et exprimé sa reconnaissante affection pour la fidèle compagne de sa vie, dans les termes les plus touchants, lui disant qu’il avait aimé en elle ce qui est «îternel [In dir liebte ich das Ewige) ; «Dieu, s’écriait-il, veuille bénir mes amis! Bénies soient ma patrie et l’Italie et sa liberté! Bénis soient la Prusse, l’Allemagne, l’Angleterre, le monde entier! Je souhaite toute bénédiction au prince et à la princesse de Prusse! — Beconnaissance pour Niebuhr. » Après avoir remercié son domestique de ses soins avec la plus réelle affection, il reprit avec une expression céleste sur le visage : « Malgré toutes mes faiblesses et mes misères, j’ai voulu, j’ai cherche ce qui est noble ici-bas ! Mais

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ma plus belle expérience est d’avoir connu Jésus-Christ. Je quitte ce monde sans hair personne. — Non, point de haine ; la haine est maudite. Oh ! qu’il fait bon considérer la vie de cette élévation. On reconnaît maintenant quelle existence obscure nous avons menée sur la terre. En haut! en haut, cela ne devient pas plus sombre, mais toujours plus lumineux, plus lumineux ! Je suis maintenant dans le royaume de Dieu. Jusqu’ici, ce n’était qu’un pressentiment. O mon Dieu, que tes tabernacles sont beaux! » Plus tard, il dit encore : « Je vais mourir et je souhaite de mourir. Je me rappelle au souvenir de tout homme de bien, et je le prie de se souvenir de moi avec bienveillance. J’offre ma bénédiction, la bénédiction d’un vieillard, à quiconque la désire. Je meurs en paix avec tout le monde. Ceux qui vivent en Christ, qui vivent en l’aimant, ceux-là sont siens. Ceux qui ne vivent pas do sa vie ne lui appartiennent pas, quels que soient le nom dont ils s’appellent et lu confession de foi qu’ils signent. Appartenir à une Église ou à une dénomination n’est rien. Je vois clairement que nous sommes tous pécheurs. Nous n’avons que Christ et Dieu. Nous n’existons que dans la mesure où nous sommes en Dieu et nous avons la vie éternelle dans la proportion où nous avons vécu en Dieu. Tout le reste n’est rien. Christ est le Fils de Dieu et nous ne sommes ses enfants que quand l’esprit d’amour qui était en Christ est en nous. »

Ces paroles sont caractéristiques à bien des égards. On y retrouve sa foi vive, chaleureuse, et fortement empreinte d’un mysticisme qui ne coûtait rien à la liberté de sa pensée. On a cru pouvoir inférer de quelques-unes de ses dernières paroles que Bunsen serait mort plus orthodoxe qu’il n’a vécu (I); il n’en est rien ; ces élans de ferveur très-ardente.

(1) Cette erreur semble percer, sinon dans les pages de la Revue chrétienne, au moins dans quelques lignes consacrées à M. de Bunsen par l'Espérance; mais elle est devenue une alllrmation, parlaitement téméraire et inexacte, dans les Archives du christianisme du 30 décembre dernier : « Ses écrits religieux ont souvent affligé

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un peu difluse, abondaient dans sa conversation et sa vie. Bunsen était un de ces chrétiens qu’il serait ridicule d’appeler ratiomlistes^ et qui le sont beaucoup moin^que les partisans d’une orthodoxie de tête, soit qu’elle se donne pour philosophique, soit qu’elle demeure dogmatique. Le cœur et l’imagination de Bunsen étaient aussi ardemment chrétiens que son infatigable et hardie intelligence. Sûr de ses intentions désintéressées et de sa piété fervente, il savait oser, ou plutôt il osait avec une pieuse naïveté, et, dans la simplicité de sa ferme conviction, il posait des questions dont l’audace ferait frémir d’épouvante tous les orthodoxes de France. Dieu lui était témoin qu’il ne cherchait que le vrai, le beau et le bien, et il eût cm blasphémer contre Dieu et contre la vérité s’il n’avait pas librement cherché, prié et enseigné. 11 était de ceux qui croient que toute servitude déshonore ce qu’elle est censée protéger ; entraver la libre recherche, en religion, c’eût été pour lui le môme crime qu’arrôter l’essor de la prière et de l’adoration.

Ce disciple du sceptique historien de Rome, cet audacieux interprète de l’Écriture, mort au milieu de ses hardis commentaires inachevés, était un grand croyant et un grand chrétien.

Ses funérailles, qui eurent lieu le 1" décembre, ont eu un caractère très-touchant et solennel. Le cercueil, en bois de chêne et en forme de sarcophage antique, placé au milieu de la bibliothèque du défunt, était couvert de fleurs et de guirlandes de feuillage, suivant l’usage de la contrée. Ces fleurs avaient été presque toutes données par des amis du mort;

» les amis de l’Ëvangile. Mais ceux qui l’ont vu de près rendent ce témoignage que > son cœur démentait ses théories. Quoi qu’il en soit, quand il s’est vu en face de » la mort, le vide s’en est révélé à lui. »

Rendons cependant aux Archives la justice de reconnaître qu’elles le nomment : « Cet homme excellent, si aimé de tous ceux qui le connaissaient, qui pendant une U longue série d’années s’est distingué comme diplomate, comme ami et comme déa Tenseur de la liberté religieuse et comme écrivain tbéologique. >

quelques-unes avaient été tout récemment envoyées à Bunsen encore vivant, par la princesse de Prusse (aujourd’hui reine). L’hymne de prédilection de Bunsen fut chanté autour du cercueil, avec accompagnement d’orgue; puis ses trois fils, présents à Bonn, son gendre, le baron d’Ungern Sternlwrg, et scs deux secrétaires, portèrent le corps jusque sur la place où l’attendaient les corporations d’étudiants, avec leurs bannières respectives. Ils avaient sollicité l’honneur de porter le corps à sa dernière demeure. Pendant le trajet, un corps de musique jouait le même hymne qui avait été chanté avant la levée du corps.

Une plateforme était élevée sur la tombe, voisine de celle de Niebuhr ; le cercueil y fut déposé, toujours orné de fleurs et de guirlandes vertes. Les porte-bannières des divers corps d’étudiants formèrent le cercle à l’entour. La foule était immense, profondément recueillie et silencieuse. Un autre hymne fut chanté, une oraison funèbre et une prière furent prononcées par le pasteur qui avait assisté Bunsen peu de jours avant sa mort. Puis le pasteur, les parents et les amis du défunt jetèrent la première terre sur sa bière. L’oraison dominicale et un dernier chant terminèrent la cérémonie. On a fait un grand éloge de cette solennité funèbre, en disant que tout s’y passa dans un esprit de piété et de simplicité que Bunsen aurait approuvé ; il ne faut pas oublier que ce qui nous paraît insolite dans les formes de cet acte de deuil est conforme aux habitudes nationales.

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