‹ Libres études [Texte imprimé]Chapitre 25 sur 73 · OPINION DE BUNSEN SUR LE CANON DU NOUVEAU TESTAMENT · texte numérisé non relu

OPINION DE BUNSEN SUR LE CANON DU NOUVEAU TESTAMENT

SUR l’ancien TESTAMENT ; — SUR LES PROPHÈTES DE TOUS LES

temps; — SUR CHANNING (1).

Malheur ï tous ceux qui empêchent que )a vérité de la parole de Dieu soit librement étudiée, préchée et écoutée (9) .

(BimsKN, Bibtlwerk , I, cxcix.)

L’énergique parole que nous avons inscrite en tête de cette étude sur les opinions religieuses et les travaux critiques de Bunsen, a peut-être besoin d’explication. L’auteur, selon nous, l’a parfaitement motivée. Elle nous fournira l’occasion de citer un hommage rendu par un des hommes les plus éminents de l’Allemagne luthérienne k l’Église réformée.; hommage glorieux et mérité, auquel il serait coupable et honteux pour cette Église de perdre ses droits.

Dans l’introduction de son grand ouvrage sur la Bible, Bunsen, pour prouver la nécessité d’une révision des versions ordinaires des livres saints, choisit et cita, dans l’Ancien et le Nouveau Testament, trente passages mal traduits. Dans ce nombre figurent les deux fameux textes falsifiés ou interpolés : Dieu manifesté en chair (I, Tim.^ m, tk, 16), et// y en a trois qui rendent témoignage au ciel, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ({, Jean, 5, 7). Cesdernières paroles n’ont jamais existé dans l’original grec, et n’y ont été insérées qu au XVI' siècle (fait généralement reconnu) ; mais ce passage est éminemment cher aux orthodoxes, parce que c’est, dans le Nouveau Testament, le seid qui dépose directement en faveur de la trinité.

(1) Le Lien, 1861, n“ 12.

(2) Wehe über AUe, welche da hindern, da« die IVahrlieit des IPor/es Galles fret gelehrt, gepredigt und gehierl werde !

LIBRES Érn)ES.

Un autre, indiqut'; par l’auteur, n’a pas le môme caractère d*interpolation, ni la même importance dans la polémique des sectes chrétiennes. Mais il est difficile et obscur. C’est le passage Hebr., Il, 3, sur la création. Ni Luther ni Calvin ne l’ont bien traduit. Ils no s’en sont tirés que par deux contresens; et Calvin a été abusé, dit M. de Bunsen, par une faute d’impression de la polyglotte d’Alcala. A ce sujet, Bunsen fit observer que l’erreur commise par Luther subsiste encore dans les bibles officielles de toutes les Églises luthériennes du monde, tandis que le texte correspondant de Calvin a disparu, depuis longtemps, des bibles françaises, anglaises, hollandaises, etc. Ce fait n’est pas unique, tant s’en faut.

« Cet exemple, ajoutait Bunsen, est particulièrement instructif, eu ce qu’on y touche du doigt l’avantage, la bénédiction, qui résulte de la liberté dans l’organisation d’une Église.

» Les erreurs de Luther ont été maintenues, et môme mainte expression, jetée par lui comme en passant et incidemment, ou employée dans un sens .scolastique, a été érigée en parole d’autorité par les pasteurs, et cela souvent contrairement aux déclarations incontestées et aux explications solennelles de Luther lui-même. Et pourquoi? parce que, dans l’Église de la confession d’Augsboui^, le troupeau et la conscience du troupeau n’étaient comptés pour rien.

» Dans les églises réformées, au contraire, il a été fait justice d’erreurs commises par Calvin, et même de maintes formules dogmatiques promulguées par lui avec une incisive et dure précision. D’où cela vient-il? do ce que, dans les pays réformés, le peuple chrétien n’a pas été livré sans défense à son clergé. Aussi les communautés réformées se sont-elles senti la mission et le droit de rejeter les décisions, même personnelles, de leurs grands et vénérés Réformateurs, dès que l’exigeait la vérité de la parole de Dieu. Ce grand mot de saint Paul : Que Dieii soit reconnu véritable, et tout homme menteur, doit être invoqué, à propos de la parole de Dieu surtout,

BUNSEN

contre toutes les autorités humaines, toutes les infaillibilités prétendues, qui ne sont en réalité que des idolâtries.

» Malheur donc à celui qui répondrait comme Pilate : Qu’est-ce que la vérité? Malheur à tous ceux qui empêchent que la vérité de la parole de Dieu soit librement étudiée, pré' chée et écoutée ! »

Cette éloquente protestation fait bien voir à quel point de vue se placent ceux qui, comme Bunsen, résistent à l’obscurantisme, soit protestant, soit catholique, et aux usurpations de l’autorité humaine en matière de foi. Si l’on accuse les chrétienslibéraux d’étre négatifs, c’est par un étrange abus de termes. Les théologiens négatifs sont ceux qui disent tour à tour à l’esprit de Dieu et à la conscience de l’homme : Voilà où l’orthodoxie s’arrête ; lu n’iras pas plus loin. Les théologiens négatifs .sont ceux qui tiennent la vérité captive sous les verrous de leur prétendue infaillibilité dogmatique. Les théologiens négatifs sont ceux qui empêchent la multitude des croyants de voir les choses comme elles sont. Catholiques, ils défendent la Bible au peuple ; protestants, ils ne la lui donnent que sous la condition expresse d’y trouver ce qu’ils y trouvent eux-mêmes.

Bunsen, qui croyait à la liberté, à la vie, à la lumière, s’indignait en voyant les consciences asservies ; sa généreuse sympathie, sa foi positive et charitable le poussait à initier au vrai les âmes que l’orthodoxie tenait esclaves. Il ne voulait pas seulement nier l’erreur ; il avait besoin d’affirmer le vrai dans toute sa gloire. L’amour de la vérité et des âmes, tel fut le principe positif et fécond de ses libres études, de sa courageuse et chrétienne hérésie.

Si nul n’a le droit de fermer pour son compte l’accès de son esprit à la vérité, ou de refuser d’ouvrir les yeux, bien moins encore a-t-on le droit de refuser la vérité à l’Église, et de persécuter ceux qui l’enseignent, ou de les contraindre au silence.

Un écrivain à qui Bunsen avait pour ainsi dire confié son testament littéraire et théologique en lui disant : Quand je ne serai plus, vous parlerez, M. Gelzer, a résumé les principales idées de Bunsen dans les lignes suivantes (l) : «En cherchanf à ramener la vie et les travaux si variés de Bunsen à quelques chefs principaux, on trouve les questions dont la solution préoccupe les représentants les plus éclairéset les meilleurs de notre temps, et agite instinctivement les masses. Ce sont les questions renfermées dans ces trois mots : Rome, la Bible, l’Europe centrale. Chacun de ces mots est devenu le cri de guerre de quelque parti puissant ; de l’issue de la lutte dépend jus»iu’à un certain point le sort de l’Europe en politique et en civilisation. » Voici en quels termes M. Gelzer résume ce qui se rîipporte à la Bible :

« Ce que Rome est pour le monde catholique, la Bible l'est pour le monde protestant, — le point de départ des discussions les plus fécondes en conséquences. Et qu’on ne songe pas exclusivement aux discussions qui s’élèvent dans l’arène étroite de l’école théologique ; la civilisation protestante en général, nos intérêts moraux, sociaux et religieux les plus élevés y sont en jeu. C’est l'explication et l’application des Écritures qui divisent les grandes Églises et les innombrables sectes de la chrétienté ; dans l’intérieur de ces Églises et de ces sectes, les tendances et les partis se séparent encore par la manière de traiter la Bible d’après une méthode dogmatique ou historique, soit en vue de tel ou tel système théologique arrêté, soit d’après les besoins de la conscience religieuse avide de vérité. C’est sur la Bible et sui l’esprit d’examen quele prote.stantisme fut fondé à Worms, dans une heure .solennelle;

(1) Revue de théologie de Strasbourg, 1860, p. 183.

ÎUNSEN'.

<‘l jiis(|irà nos jours, c’ost une (|iieslion brûlante de savoir si la conscience et la science pourront accompli)’, sur le terrain des Ëci’itures, la tâche la plus importante du siècle, la réconciliation de la religion et de la civilisation et, par suite, apporter la paix au monde européen pi-ofondément déchiré.

» Cette (piestion de l’avenir du monde protestant, de ses destinées l’eligieuses, inoi’ales et scieutifupies, piéoccupait Hunsen avant toutes les auti’es. C’est à oitfe question que ces études primitives et ses derniers ti-avaux furent consacrés.»

Parmi les pi’oblèmes(iue llimsen avait étudiés avecle plus de zèle et de foi (1), nous clioisii’ons d’abord l’oi'igine et l’authenticité des écrits qui composent lelSouveau 'restament, ou la formation du canon (c’est-â-dii’c le choix et la réunion des livres s<ici‘és du christianisme). Voici ce qu’il pensait sur ce grave sujet (2).

«Pendant ti’ente-cpiati'e ans, c’est-à-dii’e depuis la Pentecôte jusqu’à la destruction de Jérusalem et du teniplc, les apôtres et les premièies communautés clnétiennes, jiar suite d’interpi'étatiijns trop pi-écipitées de (pielques pai’oles de Jésus, attendaient chafpie jour le retour du Sauveui' sur 1a terras le jugement dernier et la fin du monde, événernentsqu’on rattachait à la l uinc de Jéi iisalcm, prédite et facile à pi’évoir. L’idée d’un long avenir ici-bas leur était étiaingère. Aussi ii’avait-on pas songé à iixei’ par écrit la ti-adition oi’ale de l’histoire de Jésus-Chi ist et de ses enseignements. Jusque-là, c’est uniquement de bouche et de mémoire que la vie et la doctrine du Sauveur avaient éb* l’acontées et pi’èchées. Mais ([uand Jérusalem eut été détruite et le temple anéanti, cette

(1) Nous ne prétendons point exposer seulement ici les opinions particulières à lîunsen, les idées nouvelles qu’il a émises. Pour ceux qui connaissent l’état actuel de la science, la distinction est inutile à faire ici; pour le plus grand nombre, ce qui est avant tout intéross.ant, c’est de connailre les idées (originales ou non), d’un homme SI éminent, insulté, depuis sa mort, comme hérétique, par quelques-uns de ses coreligionnaires, mais aimé et admiré généralement pour sa piété ardente et communicative, comme pour scs vastes connaissances.

liihclwerk, I. Pasfim.

CIlOlT.RKt,, 11

162 UliRES ÉTUDES.

ferme attente d’un retour immédiat du Christ fut violemment ébranlée, et perdit peu à peu rinfluence qu’elle avait eue ; chaque jour, s’accrédita davantage l’idée nouvelle ([ue c’était par son esprit que Jésus devait revenir et régner parmi les hommes ; dès lors, le culte mosaïque cessant, le culte jiurement chrï-ticn s’établit, et l’on prit soin d’écrire la tradition orale sur la vie de Jésus.

» Nos trois premiers évangiles, qu’on peut appeler les évangiles catéchétiques, nous apprennent eux-mêmes ([ue cette tradition parlée avait ]>ris peu à peu une forme hahituelle et régulière. Les paroles du Sauveui’, sa mort et sa ré’surrection en foimaient les parties essentielles. Autom- des paroles du Christ, on groupait les circonstances (jui y avaient donné lieu. Trois grandes divisions étaient généralement observées dans cet enseignement. On racontait : 1” comment Jésus, après son baptême, s’entoura des douze disciples, et enseigna en parcourant la Galilée ; 2“ ce (ju’il fit et dit pendant .son voyage (ou plutôt ses voyages) îi Jérusalem ; 3° son eutrïf dans la ville sainte, ses derniers discours, son dernier repas avec les Douze, son arrestation, sa mort, sa résurrection, ses nouveaux entretiens avec les disciples, et la mission ipi’il leur donna d'instruire toutes les nations.

» Ce plan (qui nous est attesté pai’ la tradition des ii* et ni” siècles, et par les Lvangiles eux-mêmes) est suivi de la manière la plus simple dans rCvangile selon saint Marc, écrit peut-être à Rome, quelques années après la mort de saint Pieri-c qui, très-probablement (.selon M. de Bunsen), aurait subi le martyre dans cette ville en l’an G5ou6G. Cet Cvangile donne la tradition originelle sous une forme très-nette et précise, et plusieurs indices prouvent qu’il a été écrit pour des chrétiens de Rome et d’Ralie. L’élément romain se montre chez Marc de diverses manières.

» L’Évangile de saint Luc, dédié à un Grec (Théophile), plus complet et plus systématique, suit la même méthode, mais

BUNSEN

en la développant. L’élément grec, très-important encore à cette époque, surtout parmi les Juifs dispersés en Asie et au nord de l’Afrique, domine dans ce récit beaucoup plus littérairc, et où l’on trouve la trace des recherches et de l’ordre que Luc (r, 1-2), dès l’entrée, avait annoncés, en déclarant qu’il connaissait beaucoup de relations de la vie de Jésus, et qu’il voulait en rédiger une plus parfaite. Non-seulement, il remplit le cadre primitif de la tradition, mais il le complète, et son récit s’étend de la naissance de Jésus à sou a.sceusion.

» Marc et Luc ont écrit probablement entre l’an 70 et l’an 80.

» L’évangile qui porte le nom de Mathieu nous donne, sous une forme pure, palestinienne, la même tradition. Traduit de l’hébreu en grec, il occupe le premier rang, non qu’il soit le plus ancien (dans son état actuel), mais parce qu’il émane de la source originelle de toute la tradition chrétienne, c’est-àdire de la Judée, et non de Rome ou de l’Orient. C’est en Palestine que la tradition orale devait être naturellement plus alxmdante et plus variée que partout ailleurs. Aussi le texte de cet évangile ne fut définitivement arrêté qu’aprèsl’an 150, peu avant l’an 200, ce qu’on voit clairement par ce qu’en rapporte Justin-Martyr : cependant le nom de Mathieu, comme auteur de cet évangile, est historique. La réunion des discours du Sauveur que ce livre contient est une amvre entièrement individuelle, et d’une inappréciable valeur ; mais l’auteur du recueil n’est pas un apôtre ou un témoin oculaire, et ne se donne pas pour tel.

» Ces trois évangiles, ou ces trois formes écrites et diverses d’une même tradition orale, étaient lues dans les Églises, à la fin du premier siècle. Vers ce temps, dans les dernières années de sa vie et de ce siècle, saint Jean '(d’après une antique tradition, contre laquelle des doutes assez nombreux et récents n’ont pu prévaloir) crut devoir faire ce que jusque-là les apôtres n’avaient pas jugé nécessaire. Il écrivit une courte

164 i.innF.s liTi DES.

notice, qui rappelle riiisloire de Jésus pendant les années où il enseigna, et qui partout le représente, non pas seulement comme le Messie des Juifs, mais comme le Sauveur de tous les hommes, comme la manifestation vivante, l’incarnation de la Parole éternelle et créatrice. Les amis de l’apôtre répandirent après sa mort cet écrit , augmenté d’un dernier chapitre.

» Palestine, Orient helléniste et Rome, tels étaient les trois grands centres de la vie et de la pensée chrétienne.

» Il n’y eut, dès l’origine, qu’une rédaction de l’évangile romain (.Marc), de l'évangile hellénique (Luc), et de l’évangile apostolique et personnel de Jean ; mais il y en eut plusieurs de l’évangile hébreu, ou judéo-chrétien (Mathieu). Saint Jérôme en découvrit une rédaction en langue araméenne (ledialecte parlé par Jésus et les apôtres) ; il la traduisit, mais sa version est perdue. Après sa mort, pour conserver une admirable parole du Sauveur, on détacha de cet évangile (aloi-s en usage parmi les Ébionites) , l’épisode de la femme adultèn*, (jui manquait dans les quatre autres évangiles, et on l’intercala entre le vu” et le viii' chapitre de saint Jean.

» En résumé, dit Bunsen, rien ne s’est formé d’une façon ])lus naturelle, plus respectable et plus organique, (jue le recueil des quatre évangiles.

» Selon notre auteur, l’évangile de saint Luc et le livre des Actes, première et seconde parties d’un même ouvrage, devaient être suivis d’une troisième partie qui n’a point éti' écrite, et où l’histoire apostolique aurait été terminée. L’auteur attendait peut-être, soit le retour de Jésus-Christ, soit quelque événement important, la mort de saint Jean, par exemple ; mais il est mort lui-même sans avoir achevé son œuvre.

» La formation du recueil des livres stvints est, aux yeux de Bunsen, la preuve du sentiment très-pur et très-vif qu’avaient les Églises de la valeur de ces anciens documents chrétiens.

nCNSEN.

11 ii’eii excepte pas la seconde épître do saint Piei-re ; il reconnaît dans les huit premiers versets et dans le dernier, une courte lettre que Pierre dit lui-môme avoir fait porter par Siliis(I, Pierre, v, 12). Le corps de l’ épître actuelle, intercalé entre ces huit versets et la salutation authentique, ne serait guère qu’une longue interpolation, destinée à réfuter, en développant l’épître de Judo, les doutes que souleva, dans bien des âmes, vers la fin du siècle, l’attente trompée de ceux qui avaient cru la fin du monde arrivée. 11 y aurait donc dans cette épître, telle que nous la possédons, neuf versets authentiques sur soixante et un, et les cinquante-deux autres ne seraient point sans intérêt, au point de vue historique et religieux. »

La critique de Bunsen, on le voit, est bien loin de n’olfrir, comme on l’a tant prétendu, qu’un tissu de négations. Les orthodoxes (jui affirment que le recueil du Nouveau Testament a été formé par une autorité infaillible, n’ont jamais pu dire quelle est cette autorité, ni en quel temps ou en quel lieu elle a existé, ni comment elle procéda, ni par quel motif admis.siblc et sérieux elle accepta la deuxième épître de saint Pierre, et rejeta celle de Barnabas, ou la première épître de Clément Romain. Croire que le recueil du Nouveau Testament a été de tout temps admis par tous, c’est prouver simplement qu’on n’a jamais rien lu sur ce sujet, et qu’on imagine à plaisir une histoire fabuleuse des premiers temps de l’Église. Bunsen, au moins, savait ce qu’il croyait et pourquoi il le croyait. Sur mille orthodoxes, prétendus ou réels, y en a-t-il dix dont on puisse en dire autant, à propos du canon du Nouveau Testament?

L’Ancien Testament, étudié avec la même sévérité et la même foi, a donné lieu, pour Bunsen, à des conclusions plus éloignées de l’opinion commune (l).

Pour lui, le Pentateuque est une œuvre mosaïque, non en ce sens que Moïse l’aurait écrit tout entier, et tel ipie nous le possédons, mais en ce sens que ce recueil sacré est le développement de la pensée et des institutions de Moïse. Bunsen dépeint, avec une profonde et respectueuse admiration, la grandiose figure du législateur prophète, plus spiritualiste, plus doux, plus pur que son peuple, contraint sans cesse par la dureté d’intelligence et de cœur qu’il trouva chez les Israélites, à des concessions symboliques, légales, matérielles, qui répugnaient à sa foi, à son génie, et qu’il leur reprocha souvent avec une mélancolique et majestueuse éloquence. Le Moïse que Bunsen admire n’est pas le Moïse des orthodoxes, un scribe à qui Dieu dicte des lois ; mais un des plus augustes et des plus magnanimes héros de l’histoire, un prophète sublime, un fidèle et saint serviteur de l’Éternel et de fhumanité, plus noble et plus grand que son œuvre, toute immense et toute durable qu’elle ait été.

Cette œuvre, poursuivie, après lui, dans fachèvement du Pentateuque, porte la marque incontestable de son esprit et de sa foi ; mais elle a reçu des additions et des remaniements considérables, entre les règnes de Salomon et d’Ézéchias.

Aux yeux de Bunsen, jusqu’à Abraham, les temps historiques, dans le sens véritable de ce mot, n’ont pas commencé encore ; le moment où le nombre des années des patriarches

(1) Bunsen a traité les i|uestions qui touchent aux livres de l’Ancienne Alliance dans trois de ses grands ouvrages :

1° Ægypten's Stelle «n der Weltgeschichte ; — 2° Bihelvxrk, passif» i — 3'’ GoU in der Geschichle.

HUNSKN.

rentre dans les conditions de notre vie actuelle coïncide avec l’époque où les faits prennent le caractère d’événements proprement dits. Dès lors ils perdent de plus en plus le caractère du mythe, de la légende ou du symbole qui les avait revêtus jusque-là d’une couleur poétique plutôt qu’historique.

Au reste, nous ne prétendons nullement donner comme démontrées toutes les théories de Bunsen sur l’Ancien Testament; mais nous indiquerons brièvement (|uelques-unes de ses explications. Il y donnait carrière à sa vive imagination, surexcitée par une érudition prodigieuse dont auraient été accablés d’autres esprits. Que la Genèse^ Josité, peut-être Job, Jouas et Daniel soient des livres refaits sur d’autres moins complexes et plus courts, c’est ce qui n’est nullement prouvé. Nous n’admettons pas que les trois premiei-s versets de la Genèse soient des phra.ses incidentes, destinées à amener cette première déclaration : Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fut. Les phrases courtes et peu liées sont bien plus dans le style des premiers fragments de la Genèse (pie l’ample et pompeuse période qui résulterait de ces changements. L’ange exterminateur, qui tue en une nuit les premiers-nés de l’Égypte, représente, selon Bunsen, une invasion d’ennemis, une razzia d’Arabes. L’ange qui empêche le sacriûce d’Isaac immolé par son père serait l’intervention de l’esprit de la véritable religion, interdisant les sacrifices humains de la Syrie et de la Phénicie.

Bunsen, comme T.a Fontaine, mais par d’autres motifs, fait à Baruc une large place dans ses préoccupations; il lui attribue la dernière partie à'Ésdie, la révision de Job, et divers fragmenls d’autres livres. Selon lui. Jouas est un personnage réel et un prophète, mais son livre est légendaire. Le serviteur de Dieu dont il e.st parlé dans le fameux chapitre Lxvi à'Ésdie serait Jérémie, le type populaire et religieux du petit nombre d'Israélites restés fidèles, même au comble des souffrances et de l’opprobre.

168 LIliHCS liTlMIKS.

Malgir (les eiTcurs, nombieuses peut-être, il’iitlrilmtion uu (l’interprétation, Bunsen a bien compris et dignement admiré les prophètes. En général, les poésies (|ui abondent dans l’Ancien Testament ont trouvé en lui un interprète sympathiipie, servi par une imagination forte et brillante, par une fervente piété et par une science pleine de vie, souvent pi'écise et colorée. 11 faut signaler ses traductions du chant de Débora, de l’oracle de Balaani surtout, et de la bénédiction des douze tribus (1). {Gok, xux.)

l’our Bunsen, les prophètes sont des hommes inspirés, non par un piocédé mécanique et littéral, mais par une foi profonde au Dieu i[ui gouverne le monde, et au triomjihe des bonnes causes dans l’histoire de l’humanité. Cette foi, infaillible quant au fond, est devenue une sorte de clairvoyance dans l’àme de ces grands croyants. Ils sont, à vrai dire, les tribuns de Dieu, témoins pour lui des actes de Thistoire, censeurs de riiumanité, organes autorisés de la Providence, représentants austères du devoir et de l’avenir.

Dieu qui agit jusqu'à présent., qui agit sans cesse dans l’histoire du monde, n’a-t-il pas, en tout temps, ses prophètes? Il y a toujours des àrnes d’élite, qui ont, plus que d’autres, conscience de l’action de Dieu ; qui, à chaque époque, dans la théologie, l’art, la poésie, la politique même, ont le sentiment de ce qu’il y a a faire pour l’humanité en un moment donné, et de ce que Dieu attend d’elles. La table des matières du dernier volume de l’ouvrage que Bunsen a intitulé ; JJieu dans l’histoire, offre une singulière mais glorieuse liste des hommes qu’il considérait comme les principaux prophètes de tous les siècles. La seule énumération en paraîtrait bizarre et fantasti(|ue ; mais au fond, l’idée en est vraie. Dieu parle en tout temps par les hommes de conscience et de foi ; Dieu

(1) Où une |)rouccupatiün messianique injuslifiable veut premire pour un nom incniinu et unique du Messie, le nom très-connu d’une ville que rendit célèbre le séjour du tabernacle et de l'arche. Silo.

nUNSEN.

n’fst jamais absent ni de riiistoire, nidn inonde. Les hommes qui adressent îi la foule, en son nom, de sévères et religieux appels sont ses agents, ses ministres, infidèles par moments peut-être, imparfaits toujours, et cependant inspirés souvent par l’Esprit qui agite leur conscience, et la rend capable des grands efforts et des grands dévouements. Cet esprit ou plutôt cette conscience remue l’Eglise tout entière [die Grnmmk^, la communauté chrétienne, mais se manifeste avec une puissance extraordinaire en ([uelques-uns. Ces prophètes chrétiens ont pu être tour à tour les théologiens et les organisateurs de l’Eglisc-clergé, comme saint Augustin ou saint Benoît, et plus tard Bossuet, ou les solitaires de l’ort-Boyal ; — des philosophes ou des mystiques, comme Scot-Érigène, l’abbé Joachim et Aheilard ; — des poètes religieux et des prédicateurs comme Dante, Pétrarque ou Savonarole ; — des réformateurs comme Luther et Calvin; — des contemplateurs • comme Boëhme; — les continuateurs de la Déforme, comme ces deux grands chrétiens, nos contemporains Schleiermacher et Channing.

Le témoignage rendu par Bunsen à Channing est un éloge .solennel, où respire une profonde vénération et une émotion chaleureuse. Sans vouloir le faire passer pour un théologien, ce qu’il n’était point. Bunsen rappelle ses principes si profondément pieux et si largement libéraux. Puis il ajoute.(l) :

« Infatigable, intrépide et populaire, Channing appuya ses principes auprès de scs compatriotes par ses paroles et ses écrits, et l’on ne peut évaluer tiop haut l’inllucnce de sa personnalité parmi les chrétiens de langue anglaise. Cet homme, que tenait pour suspect rancienne 'école unitaire d’Angleterre et des États-Unis; que les Calvinistes et les Méthodistes avaient en aversion; que les paitisansde l’esclavage redoutaient et haïssaient, tout autant pour sa modération et

(1) Gotl in der Oeschichie, III, p. 235.

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