I.IBKE.S ETliDES
son calme ijue pour son éloquence accomplie, qui rappelle les modèles les plus parfiiits; cel homme est honoré aujourd’hui dans sa vaste patrie, peu d’années après sa mort, comme un grand caractère chrétien, comme un homme de Dieu, comme un prophète de la conscience chrétienne dans l’avenir. (^et homme est destiné à exercer une inlluence croissante sur les États-Unis; on voudra lui emprunter sa manière spintualkte de comprendre le christianisme, ainsi ([uesa manière positive et austère de le pratiquer.
» Channing est un personnage antique, avec le cœur d’un disciple du Christ; il a su être homme comme un Grec, citoyen comme un Romain, chrétien comme un Apôtre.
» Si un tel homme, dont la conduite, selon le témoignage de tous ses concitoyens, répondait à la .sévérité chrétienne de sa parole et demeura sans reproches, n’est pas un prophète chrétien, un témoin de la présence de Dieu dans l’humanité, (pii le lut jamais? Théologiquement, sa pensée fondamentale et prophétique, c’est que la communauté chrétienne a pour seul fondement Jésus et son Évangile, compris et senti par la conscience individuelle; que les théories nudaphysiques cl dogmatiques ne peuvent être ni l’unique symbole de l’Église, ni môme son symbole le plus élevé; mais, bien plutôt, que le christianisme est destiné à sanctifier et épurer toutes les relations de la vie réelle; qu’enfin toutes les formes religieuses ou l('s ivglements ecclésiastiques doivent aboutir à ce but divin, soit en vue de l’individu, soit pour l’ensemble des croyants » .
Si nous nous sommes arrêté sur cette juste et belle appréciation de Ghanning, ce; n’est pas seulement parce ipie Channing est un de nos pères dans la foi, une des lumièj’es les plus pures de notre temps, une grande âme chrétienne, vraiment libre, humble et pleine d’amour; c’est aussi parce que Channing étant aujourd’hui mieux connu parmi nous que Bunsen, le jugement que ce dernier a porté sur lui peut servir à les
BUNSEN
faire comprendre et apprécier tons les deux ; ils s’expliquent run par l’autre.
Qui donc ose prétendre que notre siècle soit stérile en grands serviteurs de Dieu, ou qu’en notre temps les meilleurs, les plus pieux, les plus grands soient les partisans d’une orthodoxie usée? 11 n’en est rien ; les grands noms de Schleiermacher, de Channing, de Bunsen, sont là pour confondre de si mensongères illusions. La postérité écoutera avec respect et aduiiration ces voix encore puissantes et jeunes, longtemps après qu’on aura oublié tous ceux qui s’enrouent aujourd’hui cà les insulter.
AUGUSTIN DU FOSSÉ (i)
En oh os s-iplos f»udo ser pecadu Scvcro CJiludio y la vordtd dei-miHa,
Y rompcr cl siloncin ci bien haülado.
plies, srpa quien lo niega y qnicn lo duda ^uc CS Icnpia^ la vcrdad, de Uios sovcru
V U Ici.gua du Dios minca fue muda.
(QUEVEUO.)
l‘RFMIÉRE PARTIE
mOCRAI'lIlE.
1 , — Tradition» Jan»cnlHlr».
l>eut-tHre n’a-t-on pas assez signalé entre le jansénisme et le calvinisme français une affinité doublement démontrée dani la doctrine et dans l’instoire. L’illustre et nombreuse famille des Arnauld, qui fournit à la petite Eglise de Jansénius son plus fameux docteur, ses religieuses les plus vénérées, et à la France des hommes de guerre et des écrivains, des évêques et des ministres d’Etat, avait commencé par être protestante, et elle n’est pas la seule dans ce cas (•2). Pour bien des esprits, le jansénisme a été une étape sur le chemin de la Réforme, ou une revanche et une consolation quand ce chemin parut fermé. Il faut se garder de prendre à la lettre les dénégations très-vives, sincères sans doute, mais mal fondées, de ceux qui, en restant jansénistes, se déclaraient exempts de toute ressemblance avec les hérétiques calvinistes. Ce n’était là qu’une illusion, malgré les cruelles paroles écrites contre les Réformés par les chefs du parti janséniste, et sur ce point
(1) Nouvelle revue de théologie, t. Vlll (Strasbourg, juillet l-iCl).
(2) 11 en est de inime des Le Maître.
.UT.rsTi.v nr fossé. 173
les Jésuites avaient iaisoii eontie eux. (Vest loujours à ces derniers qu’ou peut le plus siirenient s’en rapporter sur la question de savoir qui est ou n’est pas vraiment catholique. L’Église de l’autorité et des formes extérieures eut raison de voir des rebelles dans ces disciples de saint Augustin et de l’évéque d’Ypres, qui donnaient trop à la grâce et trop peu aux actes matériels, et (jui, austères par goût et par conviction, refoulaient dans tes consciences cette vie religieuse que le catholicisme disperse au dehors. L’erreur et le côté mesquin du jansénisme fut de s’obstiner à rester catholique malgré le pape et la bulle. Aussi cette révolte à demi avouée ne pouvait durer. On n’osait entrer contre Rome en rébellion ouverte; l’habitude, un vieux respect, une consciencieuse hésitation maintinrent dans le jansénisme ces demi-protestants; et bientôt persécutés, ils reçurent de la brutale oppression qui les frappa une auréole de sainteté et des titres réels au respect de leurs contemporains. Hérétiques malgré eux, ils appe- .lèrent vainement du pape à un futur concile et aimèrent à se donner entre eux le nom A' Appelants^ qui malgré eux rappelait celui de Protestants.
Une famille, dont la branche aînée est éteinte aujourd’hui, mais qui sous Louis XIV joua un rôle honorable dans cette tragédie de Port-Royal, et depuis ne cessa d’ôtre fière des souffrances et de la foi do ses pères, nous offre en son dernier représentant un curieux exemple de la logique des idées. Né, comme il le disait lui-mème, appelant et fils d appelants., il se fit protestant, fut un membre zélé et généreux du consistoire voisin de son habitation, mais ne s'en tint pas là et devint un ardent adversaire du dogme de la Trinité, qu’il regardait comme un reste de catholicisme et qu’il ne cessa de combattre parle triple témoignage de l’Ëcriture, de l’histoire ecclésiastique et de la raison.
Des circonstances très-singulières lui donnèrent l’occasion d'étudier longuement l'instoire de l’Église dans la prison d’un
couvent, et le forcèrent plus tard à résider en proscrit dans des pays protestants, tels que la Suisse et l’Angleterre ; sa vie violemment agitée ressemble à un roman et, ce (jiii est plus singulier avec un pareil caractère, à un roman d’amour. 11 est indispensable, pour le faire connaître, de parcourir d’abord le long enchaînement de ses malheurs. Son caractère consciencieux et indomptable, dès qu’il était convaincu, se montra dans sa fidélité inébranlable à la femme qu’il aimait et à son devoir d’époux et de père, comme, plus tard, dans l’àpreté de controverse avec laquelle il soutint ce qu’il croyait être la vérité. Cette vie, du reste, n’est ni sans enseignement ni sans grandeur, et jamais lionime n’a moins sacrifié, ni dans la plus extrême détresse, ni plus tard dans ropulence, sa conscience ou son cceur à ses intérêts.
Nous verrons chez son père, avec une intensité exceptionnelle sans doute et exagérée, mais d’autant plus significative, l’altière austérité des anciennes maisons de noblesse de robe, dans une province où le jansénisme avait gardé toute sa rigueur. Les familles parlementaires, beaucoup moins rapprochées de la cour et moins mêlées au monde que la noblesse d’épée, conservaient une hauteur, des habitudes tyranniques, un esprit de résistance et une sombre vigueur de caractère qui n’existaient plus ailleurs.
Le héros de cette étrange histoire s’appelait Auffitstin- Franroh Thomas dv Fossé . Thomas était le nom de sa famille, originaire du Blésois et devenue depuis longtemps en Normandie une des maisons considérables de la noblesse de robe. Le F 'osséest un chiUeau de médiocre grandeur, à six lieues de Rouen; le chef de la famille était ajipclé tantêt le conseiller, tantôt le baron du Fossé, quoique en réalité il dût ce titre à une autre terre, dont aucun membre de la famille ne poila le nom. Le Fo.ssé n’était qu’une simple seigneurie; mais les Thomas tenaient avec un orgueil héréditaire à ce nom, eu mémoire de Pierre Thomas, sieur du Fossé, (jui fut sous
AUGDSTIN DU FOSSE. 175
Louis XIV un solitaires de Port-Royal les plus zélés et les plus laborieux.
Z, ül. €lu de l*or(-Royal.
Llevé, avec deux de ses frères, dès 16/i3 à Port-Royal, par les soins deM. Rascle et de M. Lancelot, l'olégué plus tard dans une petite école de la rue Saint-Dominique à Paris, Pierre du Fossé travailla successivement avec Lenain de Tillemonf, avec Le Maître de Saint-Elme et Le Maître de Sacy, demeura pendant la persécution à I^aris chez Singlin, fut enfermé à la Rastille avec Sacy et enfin exilé en Normandie. Les fameux Mémoires de Port-Royal sont de lui, ainsi (pie maints autres ouvrages, et il eut part à plusieurs des grands travaux de MM. de Port-Royal, les Vies des saints et surtout les Erjdications tirées des suints Pères sur les livres de f Ecriture sainte. 11 savait riiébreu, le grec, le latin et l’espagnol.
Il mourut à Paris en 1G98, fut enterré à Saint-Etienne du .Mont et son cœur porté à Port-Royal.
11 avait assisté en i671 au mariage de son frère cadet Henri, avec M“® Le Maître, lille de M. de Saint-Elme, nièce de M. de Sacy et petite-nièce du grand Arnauld.
(îes souvenirs étaient demeurés très-précieux à la famille du Fossé. Ils reviennent à plus d’une reprise dans la corresjiondance d’Augustin avec son frère et dans le volumineux dossier d’un procès (|ue nous ferons connaîtr(.‘. « Vous désirez avoii' ma profession de foi, lui écrit un de scs fières; je vous la ferai avec plaisir, et je crois que les Arnauld et les Le Maître, auxquels toute ma gloire est d’appartenir, n’en rougiront point. » 11 termine cette môme profession en disant : « Je désire (jue vous en soyez content et que les ombres des Pascal, des Arnauld, des Nicole, des Sacy, des Le Maître, toujours présentes à ma nnnnoire, ne la trouvent point indigne de celui qui veut suivre leur exenqde, coimne il admire leur vertu. »
170 I.IIÎUES ijU DES.
Pliisiard on écrira à Augustin : « railoson snrto qu'il no soit pas dit du célèbre M. du Fossé du Port-Royal, qui édifia dans le dernier siècle toute la France par sa religion, sa piété, la pureté de ses mœurs, sa probité, qu’il a eu dans celui-ci un petit-neven qui a été un objet d'horreur et de scandale à toute sa nation. »
Dans une autre occasion, son frère lui dira ironiquement : «Votre conduite, à vos yeux, est sans reproche; vous ôtes persécuté comme nos ancêtres. »
On voit que les soufiraiices endurées par MM. de Port- Royal, pour leur conscience et leur foi, étaient souvent invoquées dans cette famille comme un exemple glorieux ; et il est évident que la trempe énergique du caractère d'Augustin et la longue iiersévérance, dont nous verrons plus d’une preuve dans sa vie, avaient été développées en lui par la haute idée ([u’il s’était faite, dès l’enfance, du devoir de souifrir plutôt (jue de renoncer à ce que l’on croit bien et vrai.
Les noms mômes (jue portaient les membres de la famille du Fossé rappelaient leurs opinions. Le père d’Augustin, conseiller de grand’chambnî au parlement de Rouen, ànie de fei-, cœur de marbre, comme cett<‘ histoire ne le montrera (pie trop, s’appelait Antuine comme le grand Arnauld el An(jmlm comme le docteur de la Grâce, le saint de prédilection de tous les janséni.stes. R avait donné ce même nom A Auijmûn il deux de ses fils, l’ainé dont nous entreprenons de raconter la vie, et le troisième, Pieire-Aiff/mt/n, coniui sous le nom de chevalier du Fossé; le deuxième était toujours désigné par le nom de la principale terre de la famille, le Jioxme/et. Le chevalier fut tour à tourchevau-léger delà garde du roi et écuyer de main de Monsieur (le comte de Provence). Rosinelet fut nommé, très-jeune, conseiller au parlement de Rouen.
Outre .ses trois fils, M. du Fossé avait deux fdles; l’ainée mourut dès 177(5, mailée au comte de Cluzel; la seconde
AUGUSTIN' DU FOSSÉ. i77
épousa M. de Fumechon. Toutes deux ont été accusées d’une extrême hauteur de caractère et de langage.
La magistrature était la profession que le conseiller destinait à son fils aîné, et ce fut le sujet d’une première et longue lutte entre ces deux caractères également inflexibles. Élevé pendant neuf ans sous les yeux de son père par un pieux précepteur, M. Boon, Augustin était, dans la maison paternelle, le seul à ne point trembler devant la volonté despotique et les emportements terribles du baron. Dans une plaidoirie écrite avec le style ampoulé du xviii” siècle, l’avocat Thiessé disait de lui : « M. du Fossé portait jusque dans ses dieux domestiques le front sévère d’nn ministre des lois. »
Cette sombre rigueur avait donné au fils une aversion extrême pour la robe, que son père voulait lui faire revêtir. 11 résolut, comme on disait alors, de se faire d’épée. Chacun des deux s’obstinant, Augustin ne prit ni l’une ni l’autre carrière et vécut mécontent et oisif chez son père, tantôt à Rouen, tantôt dans ses châteaux duTossé, de Bosmelet et de Chamacour.
A l’âge de vingt-deux ans, fatigué de cette existence, il résolut de voyager « pour son repos et son instruction » ; il s’enfuit de la maison paternelle en empruntant 9000 fr. aux fermiers de sa famille, qui soutenaient volontiers l’héritier du nom contre un maître plus redouté qu’aimé. Mais le baron envoya à sa poursuite ; on l’arrêta en Hollande, entre Utrecht et Amersfoort. A Utrecht, il attacha pendant la nuit les draps de son lit et s’évada par la fenêtre ; mais il fut découvert et ramené en France. Près de Cambrai, il s’échappa encore et fit dans une nuit huit lieues à pied. On le reprit à Reims et on le conduisit chez sou père.
Là il rongeait son frein depuis longtemps, lorequ’un jour à table, devant la famille réunie, le baron lui dit avec la solennelle raideur et le ton qui lui étaient habituels : « Si le Sei-
c<h)i;erel. 12
UBKES ETlîDES.
gneur vous appelle à l étal de mariage, je vous souhaite une personne aussi sensée et aussi raisonnable que M"* Paviot. »
C’était la ûlle d’un président au Parlement fort estimé et fort riche ; elle était son enfant préféré et il comptait nonseulement la doter largement, mais lui assurer une part privilégiée dans sa fortune. Cemérite éminent rehaussait fort tous les autres aux yeux de M. du Fossé. Quant au fils, la jeune fille lui plut; l’idée de sortir de la tutelle accablante de son père contribua peut-être à la lui faire aimer; quoi qu'il imi soit, il en fut bientôt et vivement épris. Pour une fois M. du Fos.sé et son tils étaient d’accord, mais tout à coup le président Paviot meurt sans testament, sa fille n’est plus qu’une héritière fort médiocre, et le baron aussitôt défend à Augustin de songer à elle.
11 en fut amèrement blessé et resta fidèle, malgré son père, à cette espérance jusqu’au moment où, en 1771, M"' Paviitl se maria. Il lui fallut encore près d’un an pour se résigner à cette déception. Au bout de ce temps, désirant toujoui-s se marier et sortir de tutelle, il pria son père de demander pour lui la main d’une fille de très-ancienne noblesse, mais pauvir. et cette fois il fut repous.sé rudement. Désolé de se voir rebuter sans cesse, le malheureux jeune homme trouva enlin tout près de lui une conOdente de ses chagrins et, avec le temps, un nouvel objet d’affection. Cet amour fut le dernier; cette passion cruellement traversée remplit longtemps sa vie de souffrances, de périls et des plus bizarres aventui-es, sans que rien au monde pût l'y faire renoncer.
S. Moiliqae.
M"' du Fossé avait pris pour lectrice et demoiselle de compagnie une jeune fille dont le nom de baptême était celui de la pieuse mère de saint Augustin. Monique Coquerel était le huitième et dernier enfant d’un jardinier-fleuriste de Rouen, qui
mourut trois mois avant la naissance de sa fille. Sa mère,» restée veuve à vingt-huit ans, était fille d’un pauvre gentillâtre nommé Bachelet ; on affirmait aussi que les parents de son mari, quoique jardiniers de père en fils, étaient une branche cadette d’une famille noble et ancienne dans le pays, qui portait même nom patronymique et mômes armes, celle des marquis d’Iclon. Il est certain au moins que la veuve du jardinier était souvent reçue comme une amie dans l’intimité et à la table même des Du Fossé. Après sa mort, Monique, qui vivait retirée chez une de ses tantes, fut recueillie en 1766 par la baronne. Souvent M““ du Fossé l’appelait sa fille et lui témoignait une tendre affection qui ne cessa jamais entièrement. Monique n’était pas belle, mais elle était douée d’un caractère énergique et sa conversation était animée par l’esprit le plus vif et le plus piquant.
Augustin était le fils de prédilection de sa mère, qui le plaignait des rigueurs injustes du conseiller, mais qui n’osait ou ne savait le défendre contre son mari. Autant le baron était opiniâtre èt dur, autant Berthe du Fos.sé, .sa femme, était aimante et faible. A force de chercher des consolations auprès de sa mère et de la favorite de sa mère, plus âgée que lui de huit ans, Augustin en vint à aimer Monique et à se faire aimer d’elle.
Une longue absence du baron mit les deux jeunes gens à l’abri de ses soupçons. Il avait joué un rôle dans cette fameuse ' querelle des Parlements qui remplit les dernières années du règne de Louis XV. On le croyait l’auteur d’un pamphlet contre les princes du sang. Une lettre de cachet fut obtenue contre lui ; averti à temps, il s’enfuit en Hollande et y resta deux ans; mais on le punit, suivant l’usage barbare d’alors, en la personne d’un de ses enfants ; sa fille aînée, M”' de Cluzel, s’étant rendue à Paris pour y voir sa grand’mère, fut arrêtée et mise à la Bastille avec sa femme de chambre. Ce sont là les premiers exemples que nous rencontrons ilans
cette histoire de l’abus des lettres de cachet, mais bien d'autres vont s’offrir à nous.
Un écrivain qui a raconté les étranges aventures des Du Fossé et en a fait un épisode d’une série de lettres sur la France avant et pendant la Révolution, Miss Williams, affirme (lu’un mariage secret célébré à minuit par un prêtre catholique, unit dès cette époque Monique et Augustin. Une des mauvaises gravures qui ornent fort mal une édition de son récit publiée à part (1), représente cette bénédiction nuptiale, et, selon une tradition de famille, ce fut le chapelain du baron qui, dans la propre demeure du père absent, maria secrètement l’héritier du Fossé k la fille orpheline du jardinier de Rouen. Cependant il n’est fait aucune mention de ce mariage dans le procès, et les deux époux y avouent, non pas une légitime union, mais une faute. C’est, dit-on, parce que, d’après la coutume de Normandie, tout mariage clandestin était nul s’il était contracté avant vingt-cinq ans. Or, Augustin n’avait que vingt-trois ans. Comme Monique était plus âgée que lui, ce premier mariage, dit-dn, était dangereux à avouer, parce que l’arme du père pour faire annuler cette union était une accusation de séduction contre sa bellefille. Aussi verrons-nous ce mariage renouvelé avec les plus strictes précautions de légalité dès que le jeune homme aura atteint l’âge de vingt-cinq ans. Il est certain que sans la terreur que lui inspirait son mari, M""’ du Fossé, qui était à la fois très-tendrement attachée à son premier-né, déjà si durement contrarié dans toutes ses affections, et très-bienveillante pour sa jeune compagne, aurait consenti à ce mariage; elle ne combattit que faiblement le choix de son fils. File fut accusée plus lard auprès de son mari, par un certain Goret de la Grande-Rivière (dont le rôle souterrain dans toute cette affaire est impossible à bien préciser), d’avoir donné son con-
(1) The unforlunate young noblman, a taie of sympalhy.
sentement écrit au mariage. Son mari l’abreuva d’amertume et de reproches à ce sujet.
Sur ces entrefaites Louis XV vient à mourir, et tout à coup on apprend que les parlements sont rappelés, que le conseiller de la grand’chambre a fait sa paix avec le ministère et qu’il revient armé de lettres de cachet pour enfermer dans deux prisons séparées Augustin pour longtemps et Monique pour la vie.
Déjà celle-ci s’était retirée à Caen et y avait donné le jour à un fils dont la destinée, restée obscure, n’est pas le trait le moins singulier de toute cette histoire. A la nouvelle de l’arrivée prochaine du baron et de ses intentions hostiles, un des frères de Monique la conduisit en Suisse. Augustin n’attendit pas son père, il s’enfuit à son tour, après avoir confié leur enfant à une paysanne des environs de Caen, et alla rejoindre la mère à Genève.