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Fuite en Suiiwo et en Angleterre

De ce moment date pour tous deux une longue suite de voyages, de périls, de misères.

Ils se trouvaient à Lausanne depuis quelque temps, lorsque, le 30 janvier 1775, Monique apprit de la femme du bailli qui gouvernait cette ville pour les Bernois, qu’ils étaient découverts et allaient être arrêtés. En effet, le baron avait obtenu de M. de Vergennes un ordre contre eux. Ils devaient être arrêtés à la réquisition de M. de Bauteville, ambassadeur en Suisse, et du comte de Lillebonne, pour être enfermés, Augustin au fort Saint-André de Salins, Monique à la maison de refuge de Besançon.

Les deux fugitifs n’eurent que le temps de disparaître. Ils se trouvèrent à peu près sans argent et n’avaient de vêtements (jue ce qui les couvrait. Ils vécurent quelque temps dans une grande misère, se cachant et changeant sans cesse de retraite.

182 I.IBKK8 ËTIDES.

Augustin, qui fut toujours très-généreux, tjuoique dans sa vieillesse une étrange manie d’avarice mesquine s’unît chez lui, de la manière la plus originale, àsa munificence naturelle, avait prêté à un ami en Suisse trente louis. Dans sa détresse, il réussit avec lieaucoup de peine et grande perte de temps à réclamer cette somme et à se la faire restituer sans se trahir. Avec cet argent tous deux partirent pour l’Angleterre, le seul pays du monde où les lettres de cachet n’étaient point à craindre. Pour éviter le sol français, ils traversèrent l’Allemagne, une partie de la Hollande et arrivèrent à Rotterdam. Là, tremblant stins cesse d’être reconnus, ils attendirent pendant huit jours le départ d’un bâtiment pour l’Angleterre. Ils s’embarquent enfin; mais le veut leur est contraire et ils sont retenus dans le port. Les provisions les plus indispensables leur manquent; Augustin se fait ramener à terre pour acbeter des vivres; le vent se lève pendant son absence et le navire part sans lui. 11 crut sa femme enlevée par quelque machination de son père.; mais, sans perdre un instant, il prit un canot, fit force de rames et réussit à rejoindre en mer le vaisseau qui emportait Monique.

Arrivés à Londres, ils se logèrent dans un galetas que leur avait indiqué un compagnon de voyage. Leur premier souci fut de mettre hors de toute atteinte leur union. Dès qu’ils eurent été duuiciliés à Londres un temps suffisant (et la loi anglaise n est pas exigeante sur ce point), le surlendemain du jour où Augustin du Fossé acheva sa vingt-cinquième année, le 17 juillet 1775, ils furent mariés d’abord dans l’église anglicane de Sainte-Anne, Westminster, où leure bans avaient été publiés , puis immédiatement après, par un prêtre catholique, dans la chapelle de l’ambassade de France. Aussitôt les actes dûment légalisés qui constataient cette double célébration furent envoyés par Augustin à son père.

La position des deux époux à Londres fut longtemps cruelle.

\l!GÜSTIN mi FOSSE.

ils iiiaiKjiiaieiit do tout ot cherchaient en vain quelque moyen de gagner leur vie.

Quand naquit (25 octobre 1775) leur fille, le seul de leurs entants qui ait vécu, ils ne purent se procurer ni les soins d’un médecin ni ceux d’une sage-femme. M, du Fossé seul assista la mère et l’enfant. Ils n’avaient pas môme de berceau pour leur fille, et lui firent place sur le grabat qui leur servait de lit à eux-mômes.

On raconte (jne, peu de temps après, ils furent chassés de leur affreux logement faute de pouvoir le payer, C’était on hiver, la neige couvrait les toits et le pavé. Augustin fit a.sseoir sur une borne s<i malheureuse femme qui portait .son enfant dans ses bras, et lui dit de l’attendre là. Il l’y laissa longtemps ; mais, quand il revint, il avait la joie dans le cœur et dix guinées dans la main. Il avait découvert un Genevois qui le cherchait pour lui remettre cette somme de la part d’un pasteur de Genève qui l’avait vu dans sa détresse et qui avait eu l’idée de lui envoyer un secours.

Ce. fut le point de départ d’un sort moins mauvais. Ils finirent par trouvei’ l’un et l'autre de l’emploi dans des établissements (l'éducation, où ils donnèrent des leçons de français. Ils avaient mis leur fille en nourrice à la campagne. Eu\inémes étaient séparés et n’avaient qu’une fois tous les (|uinze jours la liberté de se voir. Ils avaient traduit leur nom on anglaisasse/, singulièrement et s'appelaient M. et .M”” Tfmnaa Di te h. 0

Avant la naissance de leur fille, ils reçurent de Caen l’extrait mortuaire de leur fils, mais ils ont toujours soupçonné c«t acte (le fausseté. Le baron, qui poursuivait avec acharnement la dissolution de leur union, pouvait en effet avoir supposé la mort de leur enfant, ce prétendant à ses titres et à ses richesses. Ils n'ont jamais su si leur fils était mort en effet, ou si son aïeul l’avait fait disparaître.

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B, — Le menaslère de ISalnl-VoB.

Le calme relatif dont ils jouissaient ne devait pas durer. Leurs dettes étaient payées, et leurs vies laborieuses, dépendantes, séparées, étaient heureuses en comparaison, de ce qu’elles avaient été, lorsqu’un accident imprévu les jeta dans de nouveaux malheurs plus cruels que les précédents.

Un joaillier normand, appelé Tubeuf, venu à Londres pour les affaires de son commerce, se présenta à eux et leur donna de tristes nouvelles. La sœur aînée d’Augustin, la comtesse de Cluzel, venait de mourir, et le baron, désolé de sa perte, était tombé gravement malade. C’était, disait Tubeuf, le moment où son fils devait venir se jeter à ses pieds, obtenir son pardon et réconcilier tous les membres de la famille, frappés par un même deuil, inquiets pour la santé et peut-être pour la vie de leur père.

Augustin, ému, se décida àtenter l’aventure età se remettre au pouvoir de son père, espérant le fléchir. 11 déclara cependant qu’il ne partirait pas sans laisser à sa femme et à sa fllle de quoi remplacer ce qu’il gagnait. L’objection était prévue, et Tubeuf était muni d’une somme de 16 800 livres qu’il laissa à M“' du Fossé en trois traites sur un négociant connu. Monique eut des doutes sur la sincérité du baron et de son agent; elle en fit part à son mari. Pour lui, le combat fut terrible entre des craintes trop justiîlées et Tardent désir d’obtenir une réconciliation et de faire reconnaître son mariage.

Il alla à pied chercher sa fille à six milles de Londres, la rapporta dans ses bras, la montra à Tubeuf et lui dit d’embrasser cette malheureuse enfant s’il n’était pas un traître et s’il n’attirait pas son père dans quelque horrible piège. Tubeuf fit ce qu’on voulut et emmena Augustin. Sa femme a dit plus tard avec quelle mortelle angoisse elle le vit s’éloigner et sui-

vit longtemps de l’œil la diligence de Brigthelmstoue qui l’emportait.

Quand le fils proscrit entra seul et inattendu au château de Bosmelet (c’était le lundi de Pentecôte), son père était à vêpres; sa mère, en le voyant tout à coup devant elle, se troubla et manqua s’évanouir de joie et de crainte. Le conseiller rentra; Augustin se jetaà ses genoux, implora son pardon et le pria de ne plus attenter à sa liberté. Ce que le conseiller répondit à son fils, il l’a rapporté lui-même dans un Mémoire publié depuis. « Je lui dis... que je ne voulais pas qu’il continuât à donner scène au public par une troisième éva.sion de ma maison; qu’ainsi je ne le recevrais pas; qu’il pouvait se retirer chez le curé de Vassonville, un des curés de ma terre, etc. »

Repoussé de la maison paternelle, Augustin alla habiter chez le curé de Vassonville, et là reçut communication d’un arrêt du Parlement obtenu par son père le h juin 1776, cassant son mariage, lui défendant d’épouser Monique, de la fréquenter et hanter, et prononçant un blâme sévère contre elle pour avoir écrit certaine lettre adjointe à la procédure (1), et contre lui pour avoir fait graver sur une pièce d’argenterie les armoiries des du Fossé, accolées à celles de sa femme.

Cet acte bouleversait toutes les espérances du fils et ajoutait à ses maux un tourment de plus ; .son mariage, quoique parfaitement valide en Angleterre, comme l’avait attesté au baroij l’ambassadeur de France (le comte de Guynes), était nul dans sa patrie ; et il n’avait plus seulement à triompher de l’aversion de son père, il avait contre lui la chose jugée. Il protesta hautement contre cet arrêt et il essaya de fuir; mais les gens du curé le ramenèrent de force. Il ne vit son père à

(1) Il Tut prouvé que celte lettre était fausse ou tout au moins antidatée. Aussi le baron lui-mème la lit retirer du dossier. Monique y était censée parler à Augustin de leurs amours, et il n'aurait eu que dix-neuf ans à cette époque ; mais à ce moment Augustin était, au su de tous, ardemment épris de Paviot, et d'autres contradii'tions matérielles réduisent à néant cette fourberie maladroite.

LIRRKh KTl’DKS.

Vassonville ({u’uiio fois, et leur entretien ne fut qu'une discussion agitée et violente.

Enfin, la nuit du 17 an 18 juillet 1778, il fut saisi chez le curé, en présence de son père, qui s’empara du peu d’argent (ju’il avait et de ses papiore. Deux cavaliers de la maréchaussée le conduisirent au couvent do Saint-Yon, dans un faubourg do Rouen.

(]e monastère appai’tenait aux Frères (le la Sainte-Charité. Dans doux corps de bâtiments différents, on entretenait deux sortes do pensionnaires, les uns libres, les autres prisonniers. Ces derniers, enfermés séparément , ne se voyaient qu’à l’heure des repas, et la loi d’un silence absolu leur était imposée. Ils portaient de faux noms.

.Yugnstin du Fossé n’y était connu (jue sous la désignation de Suint-Louis, Comme tant d’autres captifs, il trouva moyen de communiquer en secret avec les habitants des cellules contiguës là la sienne. Mais ses amis, les parents de .sa femme, Monique elle-même ignoraient absolument ce qu’on avait fait de lui. On eut soin seulement qu’elle le sût prisonnier par lettre de cachet, sans un mot de plus.

Cep<mdant son père vint bientôt lui demander, dans sa pri.son, une signature ipi’il refusa. Le joaillier Tnbeuf ou un iigenl intermédiaire avait tronq»' le père et le fils. Le négociant (|ui devait payer les traites avait failli, et il s’agissait de rentrer en possession des lü 000 francs remis par le conseiller àTubeuf. Un procès se préparait, mais il fallait qu’Augustin donnât sa procuration au baron. Il fut impossible de l’y contraindre ; il connaissait trop son père; l’argent restitué |)ar Tnbeuf n’aurait jamais été payé à Monique du Fossé. «Je serais un misérable, répondit son mari, si je dépouillais moimème ma femme et mon enfant d’un droit qui leur coûte si cher. Voulez-vous m’employer à poursuivre Tubeuf, rendezmoi la liberté. »

On essaya de le léduire par des rigueui’s nouvelles, telles

AUGUSTIN Dli KOSSK. 187

que la privation de ses livres. Seul, un vieux moine eut pitié de lui et le consola quelquefois par de bonnes paroles.

Enfin, le 10 octobre 1780, eut lieu une dernière et funeste entrevue. Le baron fit appeler le prisonnier au parloir et lui déclara que, malgré sa résistance, il avait gagné le procès et recouvré les 10000 livres remises à Tubeuf. C’était un mensonge, de.stiné à lui faire croire que Monique et sa fille étaient sans ressources, afin qu’il consentît à les abandonner, moyennant une pension qui les mettrait à l’abri du besoin. Cette espèce de torture morale qu’on lui faisait subir révolta Augustin. 11 déclara que jamais il no renierait sa fille et sa femme. Le père furieux répondit en insultant Monique et son enfant. Dès ce moment tous deux s’onuKirtèrent l’un contre l’autre. Augustin, hors de lui, accusai en face son père d’être le calomniateur do Monique, un faussaire (allusion à la lettre forgée ou antidatée), et enfin d’avoir manqué à sa parole, eu le faisant venir de Londres pour l’enfermer par trahison. Le conseiller, ne se possédant plus, frappa son fils ; aussitôt celui-ci sortit du pjirloir, et pendant que son père exaspéré se plaignait de lui au frère chargé de le garder, il s’échappa. Mais il chercha vainement une issue; ce monastère qu’il habitait lui était inconnu. Tout à coup il entend la voix de son père appelant à grands cris ses gardiens. 11 se trouve au pied d’un escalier, monte en courant jusqu’au plus haut étage, et se sentant toujours poursuivi déplus près, passe par une lucarne sur le toit. Là, il no trouve aucun moyen do fuir; il se cramponne des deux mains sur la pente roide de la toiture. Mais les voix et les pas des Frères qui le poursuivent approchent de plus en plus ; il se décide à lâcher prise et se précipite d’une hauteur de cinquante pieds sur la route de Rouen à Caen.

Il y resta étendu sans connaissance, biisé et tout sanglant. Des passants l’entourèrent, et ruii d’eux, ayant essuyé son visage que 1e sang rendait méconnaissable, .s’écria : « C’est le fils du baron du Fossé ! » Les moines vinrent ramasser la vic-

LIBRES ÊTDDES.

time, et l’on eut bientôt constaté qu’il s’était fracturé un pied, une cuisse, un bras, et qu'il avait de fortes contusions à la tête et sur le corps.

Ce qui est à peine croyable, mais avéré, c’est que son père ne le revit jamais, ne permit ni à sa mère ni à sa sœur de le visiter, et se contenta de lui envoyer de loin en loin, pondant sa longue convalescence, son frère Bosmelet, toujours chargé de messages impitoyables. Voici la seule réflexion qu’ajoute ce détestable père clans son Mémoire^ au moment où il vient lui-même d’y raconter les faits qui précèdent : « Que je sais mauvais gré à mon fils de m’avoir forcé à entrer dans un détail si désagn’îable pour lui, si accablant pour moi et si ennuyeux pour ceux qui le liront ou rentendront ! »

D’un autre côté, le fils se désespérait: «Quand j’aurais mérité le supplice, écrivait-il plus tard, ne l’ai-je donc pas souffert? Est-il des tourments comparables aux miens? Mes membres brisés-, mon corps froissé, mon sang répandu, mes chagrins, mon désespoir auraient fléchi la plus inexorable haine ; et mon père, l’auteur de mon désastre, le voyait avec indifférence ; il me faisait annoncer que ma guérison serait suivie d’une prison éternelle. Mourir dans les souffrances ou vivre renfermé, tel était l’arrêt d’un père. »

Cette catastrophe eut cependant quelques bons effets. Le vieux moine, toujourscompatissant, se chargea de faire passer à Monique une lettre où son mari l’assurait que rien au monde ne le porterait jamais à renier sa femme et son enfant. Il ajouta qu’on l’avait reconnu tout ensanglanté sur la grande route, qu’il savait que l’opinion publique, à Rouen , s’émouvait en sa faveur, etque le Parlement môme s’indignaitdes cruautés de son père.

Il obtint du chirurgien qui le soignait de faire passer au premier président Montholon une requête, écrite sur son lit de douleur, pour être lue devant les Chambres assemblées. Cette lecture eut lieu. Un magistratdu nom de Grécourt parla

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pour le prisonnier blessé, et un murmure d’indignation éclata contre le conseiller du Fossé. Les lettres du fils furent même envoyées au garde des sceaux et à M. de Vergennes, celui des ministres qui avait dans ses attributions tout ce qui concernait la Normandie.

Peu à peu on constata un excès d’arbitraire qui parait à peine possible et qui était réel cependant. La lettre de cachet en vertu de laquelle Augustin du Fossé passa plus de deux ans en prison à Saint-Yon n’a jamais existé. Le père prétendit avoir fait part de la détention de son fils au garde des sceaux, à M. Bertin, au premier président de Montholon ; mais son ami, le procureur général Godart de Belbeuf, avait consenti, pour lui être agréable, à supposer l’existence d’une lettre de cachet, qui n’eut jamais de réalité. C’était un de ces petits services qu’on ne se refusait pas entre représentants de la justice.

Cette découverte aurait dû, sans doute, faire cesser immédiatement et sans condition la dure captivité d’Augustin. 11 n’en fut rien. Cependant le cri public et une lettre officielle du premier président au conseiller ne lui laissaient plus de repos. Bosraelet alla coup sur coup porter à son frère des propositions insidieuses, et à force de le circonvenir, il obligea le blessé à signer et même à copier en entier de sa main des lettres au Parlement et à son père, lettres qu’on lui apportait toutes faites et dans lesquelles il renonçait à sa femme et rétractait tout ce qu’il avait écrit au Parlement. Mais à peine cet acte de faiblesse était-il commis, qu’ Augustin, revenu à lui-même, déclara nul et non avenu tout ce qu’on lui avait arraché, et renouvela, soit ses requêtes à la justice, soit son refus absolu de consentir à la dissolution de son mariage. Il ne cessa de dire qu’on lui demandait un lâche abandon, un parjure, un sacrilège, et il signa une de ses requêtes au Parlement : Thomas du Fossé, martyr de la probité.

Le père était chaque jour plus sérieusement embarrassé de

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la détention de son fils ù Rouen, dans une ville où il était connu de tous, où les parents de Monique, sans être riches ni hautplacés, étaient nombreux et actifs, où d’ailleurs le caractère dur et altier du baron ne l’avait point fait aimer (1). 11 voulut que son fils demandât lui-mèine il être transporté ailleurs, le menaçant, s’il refusait, de le faire enfermer pour la vie. 11 pouvait réaliser sa menace, car il s’était procuré une véritable lettre de cachet qui aurait incarcéré Augustin poui‘ le reste de ses jours à la citadelle de Dourlens.

Après de longues complications, Augustin écrivit, comme 011 le lui demandait, au garde des sceaux Miroménil, et sortit enfin de Saint-Yon, en avril 1781, par ordre du roi, après y avoir passé deux ans etneuf mois. 11 n’était point libéré, mais interné dans la ville de Beauvais, avec défense d’en sortir. Son frère et un domestique de ce dernier l’y conduisirent et l’y laissèrent.

•. — IVouvcllt* mile en AnRlcIerre.

Mais à peine y était-il depuis quelques semaines, persistant toujours à refuser de rompre son mariagOj qu’il reçut avis de nouveau que son père, mécontent et inquiet de cette captivité trop peu sévère qui n’aboutissait à rien(‘i), voulait le faire enfermer dans quelque forteresse du Midi, en un lieu où il n’eîlt été connu de personne. Mieux valait fuir. Un des beaux-

(1) A celle époque, le tecrélaire du premier présidcnl, M. l’arenl, el bien d’autres personnes, même des prêlrcs, prenaient chaleureusement parti pour le fils. On lui signala à diverses reprises un M. Sainte-Croix, une sorte de Tarlure obscur, un ennemi très-actif et perfide, dont le vrai nom était Goret de la Grande-Kivière, qui avait feint de l'amitié pour Augustin. « Il n’est plus à Saint-Yon; on croirait qu’il vous remplace maintenant dans votre maison paternelle, car il n’en sort pas. » M. Parent le décrit ainsi : « le plus mauvais homme, lo plus faux el le plus plat que je connaisse > .

(2) Le curé du Mont-aux-Malades écrivit pins tard à Augustin qu’on avait voulu, en l’internant à Beauvais, lui tendre un piège : on espérait qu'il y ferait venir sa femme, et l’on comptait, dit-il, «claquemurer pour toujours les deux oisea\ix ». Le curé savait le fait d’un avocat nommé Tocqueville, à qui l’on .avait eu l'imprudence d’avouer ce projet.

AUGUSTIN DU KOSSU.

frères de Monique, umrulmiid-lailleuu à Rouen, nonuné Homo, el connu sous le nom de ht Juinfw-de-Bois, réussit fort habilement, mais non sans s’exposer à des poursuites judiciaires fort redoutables, h dépister les espions et la police, et vint de Rouen prendre Augustin avec une voiture de louage qui le transporta à Ostende où il s’embarqua. 11 demeura deux jours caché à bord avant le départ du navire.

Dès qu’il toucha terre à Margate, bien avant dans la nuit, il s’informa en hâte des moyens les plus rapides d’aller rejoindre à lÆudres les deux êtres pour lesquels il avait tant souffert et qu’une si longue et si cruelle séparation lui rendait plus chers que jamais. On lui répondit qu’il ne pourrait partir ({ne le lendemain, parce qu’il avait une valise ipie la douane devait inspecter ; les préposés venaient de se coucher et on ne pouvait les déranger. Augustin, impatienté, saisit sa valise, et, pour se débarrasser, tout pauvre qu'il était, de cet obstacle à une réunion trop ardemment souhaitée, il jetait son bagage à la mer, lorsijue l’on consentit, moyennant mie gratification, à le laisser partir sans ses effets qui durent lui être envoyés plus tard.

1x5 voilà enfin à la demeure où il avait laissé IMonique. Mais elle n’y est plus ; elle s’est placée comme institutrice à six milles de Londres. Il s’y rend aussitôt à pied avec une impatience infatigable. Quand il arriva, la maîtresse de la maison redouta pour M""' du Fossé le saisissement que lui causerait une joie si subite. Elle cacha le mari, fit venir sa femme el la prépara par degré à cette grande nouvelle. Bientôt il n’y tint plus, se montra, et tous deux se réjouirent ardemment de se retrouver.

L’occupation où il trouvait sa femme leur était trop nécessaire pour qu’elle pùt songer à la quitter. Elle avait suffi à ses propres besoins, à ceux de sa fille et économisé dix gninées. Mais c’était peu pour l’avenir. Il loua un misérable taudis à Londres et se mit à chercher du travail. Quand il rentrait

dans son triste logis, fatigué de ses vaines recherches, il enveloppait de paille ses jambes endolories, qui ne furent jamais bien solides depuis sa chute du toit de Saint-Yon; il se passait ainsi de feu. Une mince chandelle l’éclairait, et il poursuivait ses études de controverse et théologie historique. Mais libre, et réuni à sa femme, à ses enfants, il se trouvait, au milieu de sa pauvreté, profondément heureux. « J’étais, dit-il luimême, au comble de la félicité et dans la plus grande misère. »

Ce bonheur fut bientôt troublé par un nouveau péril où le jeta son cœur dévoué. Apprenant que l’enfant d’un de ses amis se mourait de la petite vérole, il alla le voir et prit luimême ce mal terrible. Il fut longtemps malade, et plus tard sa longue convalescence fut entravée par l’indigence où il était. Dans son délire, il se croyait sans cesse poursuivi par les émissaires du baron, prenait pour des espions tous ceux qui parlaient sa propre langue et criait souvent : « Faites .sortir tous les Français ! » Quelques secours envoyés par des parents de Monique ou par des amis les firent subsister, eux et leur tille, mais dans un dénûment affreux.

La nouvelle de cette situation intolérable arriva de divers côtés à Rouen, et, de tous côtés, on se récriait contre le con- .seiller. Six mois après son retour, Augustin reçut de son père une pension insuffisante, mais qui fut augmentée plus tard. Mme (lu Fossé était venue habiter sa petite chambre avec lui et leur fille, et tous deux, en donnant des leçons dans la ville, complétèrent par leur travail des ressources encore trop bornées.

t. — Changement de fortune. *

Cette situation, la meilleure qu’ils eussent connue ensemble, dura plusieurs années.

Le 17 octobre 1787, le tyran de ces malheureux proscrits, le père d’Augustin, mourut. Ses frères l’en informèrent, le re-

connaissant baron du Fossé et chef delà famille, et le pressant de revenir. Leur père, il est vrai, avait fait uu testament qui déshéritait son fils aîné; mais cet acte était notoirement caduc, et toute tentative pour le faire valider était illusoire (1). Ses frèresavaientbesoin de lui pour recueillir leur part de la succession. Le conseiller laissait 100 000 livres de rentes en terres, ce qui était, surtout alors, une grande fortune. Les scellés étaient mis, et l’on ne pouvait les ôter qu’en présence de l’héritier universel ou de son fondé de pouvoirs.

Malgré les instances deBosmelet et du chevalier, Augustin refusii de venir en France tant que la lettre de cachet obtenue contre lui n’était pas révoquée. Elle le fut et il voulut recevoir la uotificatiou officielle de cette révocation. La situation dès lors était changée du tout autout. Le nouveau baron était de fait et par droit d’aînesse le maître de la fortune de ses frères, et, sauf leurs droits très-inférieurs au sien, suivant la loi alors régnante, tout était à lui. Il agit avec une générosité magnanime et partagea avec eux. A M. de Bosmelet il donna le château et la terre dont il portait le nom, quoique beaucoup plus considérables que le Fossé. Il fit donation au chevalier du château de Chamacour avec ses dépendances, et se rései va seulement la terre dont Port-Boyal avait illustré le nom.

Ses frères ne se montrèrent pas longtemps reconnai-ssants; du moins ils refusèrent de l’aider à faire révoquer l'arrêt du Parlement qui annulait son mariage. Tandis que la douairière du Fossé, leur mère, témoignait de nouveau à son fils et surtout à l’enfant de Monique, à sa petite-fille, une bonté affectueuse, M.M. de Bosmelet et de Chamacour se tinrent éloi-

(1) Si les informations un peu vagues que nous avons sur ce point sont exactes, la coutume de Normandie permettait à un père de déshériter son (Us pour cause de mariage désapprouvé par lui; mais, si le père punissait son (Us autrement, il perdait ce droit et annulait d'ofTice l'exhérédation. Or, la détention à Saint-Yon était de notoriété publique, et les longues souffrances de M. du Fossé ne pouvaient être révoquées en doute ni attribuées à d’autres motifs que le véritable.

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gni's. Leurs lettres de cette époque témoignent qu’ils devaiem LeauCuiip h leur frère, niais qu’ils persistaient, quàtit à Soh Ulariage, dans les erreineiiLs du coiisolllcr.

Il résultiide là que, peiidaiitplusieui's années encore, Augustin ne tcssa de redouter les lettres de cachet et habita le plus souvent Londres, avec sa femme et sa fille, jusqu’à ce qüe la Révolution vint enfin dissiper ses angoisses. Il rentra définitivement en t^rance avec sa femme et Sa fille le lendemain de la prise de la Bastille (15 juillet 1789). Dès lors il intenta un procès à ses frères, au nom de Madeleine-Sophie du Fossé, sa fille, pour faire révoquer l’arrêt du à juin 1770, d’après lequel Mi'^du Fossé n’avait point d’état civil en France. Bosmelel et Chaniacour s’abstinrent de plaider contre leur bienfaiteur, ils firent défaut ; tous les privilèges des nobles avaient été abolis, et le 5 juin 1791 le tribunal du district de Rouen, siégeant pour la première fois avec le nouveau costume récemment décrété, déclara n'y avait abus dans le mai iagé célébré à Londres, maintenant la demoiselle Thomas eu l’état et possession de fille légitime du sieur Thomas, citlevant baron du Fossé, et de la demoiselle son épouse.

Dès lors Augustin et Monique continuèrent d’habiter leur château du Fossé, où ils moururent l’un et l’autre, ainsi que leur fille et leur gendre après eux. Le nom du Fossé fut légalement attribué aux deux enfants de leur fille ; mais tous deux moururent à l’âge de vingt ans environ, et avec eux ce nom si cher à ceux qui le portaient s’est éteint.

Le dernier baron du Fossé employa activement son temps et .ses efforts à récompenser avec largesse tous ceux qui lui avaient été utiles pendant ses longues infortunes. 11 fut le bienfaiteur des anciens vassaux de ses pères, devint administrateur du dépai temcnt, maire de la commune du Fossé, membre du Consistoire de Rouen. Il érigea une chapelle protestante dans les dépendances du Fossé et il y montait en chaire pour lire le liturgie et un sermon devant sa famille réunie, tous les

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dimanches où aucun pasteur des environs ne pouvait venir y prêcher. Il ne niaiKjuait jamais d’en inviter un à venir les jours de grandes fêtes, célébrer la Sainte Cène dans ce petit temple, dont les murs étaient couverts de textes de l’Écriture, tous destinés à rappeler le dogme le plus essentiel à ses yeux, celui de \ Unité divine .

Comment donc M. du Fossé était-il devenu de catholique appelant un protestant réformé ? Et pourquoi attachait-il tant de prix à combattre le dogme de la Trinité? C’est ce que nous verrons en étudiant sa vie religieuse et la longue suite de ses publications de controverse, qu’il commença dans son galetas de Londres et qu’il continua activement danssa belle retraite de Normandie.

Cette seconde partie de son histoire, moins dramatique sans doute que la première, n’est peut-être pas la moins originale, et c’est certainement la plus instructive des deux.

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