M. PRÉVOST-PARADOL
Nous avons épuisé la glorieuse liste des moralistes français, analysés et jugés parM. Prévost-Paradol ; il ne nous reste qu’un- maître à étudier, lui-même. Car ces mots du titre: Études..., suivies de quelques réflexions sur divers sujets, ne sont qu’un détour modeste et de bon goût. En réalité, cela signifie : Ancli io son pittorel et mon tour est venu de moraliser. — Ce sont de bien graves sujets que ceux qu’a traités pour son compte l’éloquent critique de tant de grands hommes : la chaire chrétienne, ambition, la tristesse, la maladie et la mort.
Quand Pindareou ses émules entreprenaient une Isthmique ou une Néméenne en l’honneur d’un vainqueur peu intéressant, on sait qu’ils mêlaient adroitement à son éloge celui de ses ancêtres, s’il en avait, ou des Dioscures, ou des dieux de l’Olympe. M. Prévost-Paradol nous pardonnera cette réminiscence classique que nous ont inspirée ses pages spirituelles intitulées ; De lu Chaire à propos de La Bruyère. Voilà un titre que Pindare eût pu envier. 11 ne s’agissait d’abord ni de La Bruyère ni même de la chaire. L’habile écrivain se proposait, par quelque caprice littéraire ou quelque coquetterie de plume, de louer un Anglais nommé Redcliffe, ou plutôt Radcliffe, qui s’est donné, imprudemment peut-être, la mission, très-honorable, mais assez aventureuse, de convertisseur. Le sujet était pauvre, etM. Prévost-Paradol l’a enrichi de son propre fonds et aux dépens de La Bruyère ; aussi l’ar-
licle mérite-l-ii beaucoup plus d’être lu que le sujet ne semblait le promettre.
Il arrive assez souvent en Angleterre que, sous l’influence d’une piété ardente, un homme du peuple, sans aucune culture, s’exalte tout à coup, se convertit et se met ù courir le monde pour converlir les autres. Bien loin de blâmer cet usage hardi et loyal de la liberté de parole, bien loin de dire dédaigneusement d’un prédicateur qui n’a rien étudié : Que peut-il venir de bon de Nazareth? nous comprenons parfaitement qu’un zèle et une parole laïques, évidemment sincères et sérieux, peuvent remuer plus facilement certaines âmes que le ministère beaucoup trop sacerdotal de bien des ecclésiastiques. Aussi sommes-nous partisans décidés d’une entière liberté pour ces ministres improvisés, et nous croyons que le seul remède aux abus qui peuvent résulter de celte liberté est dans une pleine publicité et une solide critique. La haute Église en Angleterre reproche à ce genre de missionnaires leur vulgarité ; elle a fort; elle éloigne bien des âmes par l’excès d’élégance et de distinction qu’elle s’impose, et, pour n’ôtre pas des gentlemen, les ouvriers ou les matelots de Birmingham et de Liverpool n’ont pas moins une âme à éclairer et à conduire vers Dieu.
Mais M. Badcliife, comme la plupart de ses pareils, est un fanatique dénué du tact le plus élémentaire. Nous l’avons entendu déclarer à plusieurs milliers d’enfants réunis dans le cirque Napoléon, que peut-être leurs pasteurs, leurs instituteurs, leur père, leur mère, sont inconvertis, et leur inspirer, pour tout ce que ce mot représente, un mélange de profonde pitié et d’horreur. A nos yeux, mettre des enfants en défiance contre ceux qui les élèvent et contre leurs propres parents, c’est un crime, ou, pour parler avec la plus grande modération possible, une ineptie odieuse. Si quelques-uns de ces enfants, fanatisés par ce discours insensé, se sont permis de juger leur père ou leur mère, et de les croire damnés, parce
qu’ils ne parlent pas, comme M. Radcliffe, le patois de Canaan, les conséquences peut-être graves et prolongées de cette révolte devront peser sur la conscience de l’énergumène.
Profbndémcni choqué d’une si dangereuse absui'dité, nous avons dès lors refusé d’entendre M. Radcliffe dans les salons et les temples, où il s’est permis mainte autre excentricité, tout aussi peu tolérable, que nous ne voulons pas rappeler.
On conçoit que pour traiter un pareil sujet, la chaire, en général, et La Bruyère en particulier, offrissent à l’écrivain des ressources désirables. 11 a cru aussi devoir appeler à son aide une distinction qui nous semble périlleuse. Le genre de M. Radcliffe ne lui paraît pas convenir à la France, mais il déclare sa méthode très-féconde de l’autre côté de teau.
Tu (juoquel... Ignorez-vous qu’avec cette distinction commode entre les mêmes choses, excellentes au nord du Pas de Calais, mais pernicieuses de notre côté de la Manche, on a souvent établi des doctrines que vous seriez le premier à nier? De toutes les armes que j’ai vues hors du fourreau, c’est la dernière que je m'attendisse à voir entre vos mains. Oui, sans doute, il y a de grandes différences entre les tempéraments des deux peuples, et l’un supporte en religion comme en toutes choses plus que l’autre n’accepterait; mais ce qui est violent, effréné, ce qui froisse gratuitement les plus nobles et les meilleurs sentiments du cœur est mauvais partout. Pour ma part, je me refuse à rendre à nos voisins britanniques l’espèce d’injure qu’ils nous font, en disant dédaigneusement de tel ou tel usage : cela est bon pour des Français, et je maintiens, par exemple, que le fanatisme est condamnable partout (I).
(1) Je n’oiiblicrni jamais le jour où deux hommes cminenis, deux des chefs du parti le plus avancé dans la chambre des Communes, ont soutenu devant moi la nécessité et ta Icgilimllc, pour la France, d'un ensemble d'institutions qui leur eussent paru, au plus haut degré, déshonorantes pour des Anglais. L'exquise politesse de leur langage et le choix habile des mois cachaient mai tout ce que l’idée avait de révoltant pour l'honneur français et de blessant, malgré eux, pour leurs auditeurs.
Revenons à La Bruyère, et rendons grâce à M. Prévost- Paradol d’avoir loué, dans ce chapitre de sou livre, autre chose que M. Radcliffe. Oui, I-Æ Bruyère a parlé de la chaire avec une sévérité éclairée, et notre nouveau moraliste, eu flétrissant justement de modernes palinodies, aussi indécentes dans l’éloge que dans l’injure, trace une magnifique peinture de la beauté et de ta grandeur de la tâche dont est chargé le prédicateur.
« Son texte est toujours le môme, et l’on ne peut en imaginer de plus sublime. 11 s’agit toujours, dans ses discours,, de Dieu, de l’homme, du monde, du bien et du mal, des misères de notre nature, de la grandeur de notre destinée et de la miséricorde mystérieuse qui peut seule combler l’intervalle. Ce thème universel et éternel est si grand, qu’il élève le plus humble esprit et la plus faible parole; il n’est point de médiocre prédicateur qui ne soit amené par la tradition, par scs souvenirs, par l’involontaire imitation des grands modèles, à laisser échapper quehiues mots plus éloquents, plus profonds, plus .salutaires, mieux faits pour le cœur de 1 homme que les axiomes les moins incertains de la philosophie la plus flèrc. Qu’est -ce donc quand le génie s’en mêle et tire de ce thème éternel quelque nouvel accord, quelque variation originale et .saisissante? Il semble alors que le ciel s’ouvre, et la tradition nous a conservé certains effets produits par la chaire chrétienne ijui restent sans analogie dans les fastes de l’éloquence. »
Ailleurs^ M. Prévosl-Paradol trace rapidement une juste esquisse de ce que pourrait et devrait être de nos jours et parmi nous la prédication :
« Quiconque saurait parler comme il convient à notre race sensible et légère de ses vains plaisirs, de ses fréquents dégoûts, du vide de la vie, du néant du monde et du besoin d’élever plus haut notre âme se ferait écouter, comprendre, presque applaudir, et laisserait peut-être un souvenir bienfaisant de
LIBHES ETUDES.
sa parole. Qu’il semble encore aisé de nous prendre par la générosité de notre nature, en nous montrant la bassesse, la sottise, les contradictions du mal, en nous piquant d’honneur pour nous entraîner au bien ! Quel texte inépuisable et touchant que le tableau de nos lâchetés, de notre mollesse, de notre indifférence! Et quel orateur chrétien nous laisserait froids s’il nous disait, avec le droit de nous reprendre de si haut, tout ce (jue nous voyons et tout ce que nous pensons de nous-mêmes! Mais des hommes élevés loin du monde, malheureusement étrangers, par leur éducation comme par leur vie, à nos joies, à nos douleurs, à nos fautes mêmes, (pi’ils sont censés connaître, portent trop souvent sur ces sujets délicats une main malhabile ou grossière. »
Rien n’est plus juste, et si ce n’est pas là encore tout ce que doit être le prédicateur de l’Évangile, c’est au moins une partie très- essentielle et considérable de sa mission. Seulement, sans le vouloir et sans y songer, M, Prévost-Paradol a décrit la prédication protestante, celle d’un ministre de Dieu mêlé à la société humaine, marié, père de famille, et dans un sens restreint sans doute, mais nécessaire, homme du monde. Jamais la vraie prédication ne sortira des séminaires ou des cloîtres; elle est incompatible avec le système des deux saintetés, des deux morales ; l’une pour le prêtre, et celle-là de premier ordre ; l’autre, au rabais, pour le ])cuple. Que le prédicateur soit mêlé à son troupeau, ({u’il vive dans ses rangs, et qu’il monte en chaire non comme un ermite échappé du désert ou un stylite descendu de sa colonne, mais comme un membre actif de husociété, qu’il peut juger parce qu’il la comprend, et qui elle-même lui reconnaît le droit de la condamner, parce qu’il la condamne dans sa propre langue.
La Bruyère a comparé le prédicateur à l’avocat, etM. Prévost-Paradol le suit un instant sur ce terrain un peu stérile. 11 est cependant une remar(|ue, utile peut-être, que ni l’un ni l’autre n’ont faite. Pour l’avocat, l’idenlilicatiou momen-
LES MORALISTES FRANÇAIS ET M. l’RÉVOST-PARADOL. 233
laiiée (le sa personne avec sa cause est une sorte de fiction l(?gale, de drame, si l’on veut. Mais pour le ministre de la parole chnHienne, le grand danger, si grand que celui-là seul peut suffire à rendre toute éloquence nulle et impuissante, c’est que l’on confondra sans cesse .sa personnalité, petite et pécheres.se, avec la grande cause dont il est chargé : celle de la vérité et de la régénération morale. Si sa conviction est révoquée en doute, ou si son caractère individuel n’est pas assez estimé ou aimé, il est paralysé d’avance. En ce sens, La Bruyère a raison de dire que h métier de la parole ressemble à celui de la guerre. On vous demande toute votre personne, votre foi, votre cœur, votre vie intérieure, votre charité; on vous demande de verser tout cela à flots ardents sur la foule, sur les premiers venus, amis ou ennemis, croyants ou sceptiques, pieux ou railleurs ; on vous demande de vous dépenser vous-même, et sans y songer ; de vous oublier en vous donnant. Vous n’êles rien que le porte-voix; mais, pendant un instant, la voix d’en haut n’arrive aux oreilles que par votre organe : prenez garde qu’il ne sonne faux ! Vous n’êtes rien (jue le prisme; mais, pour le moment, pas un rayon n’arrive aux yeux qu’ après avoir traversé votre âme tout entière; prenez garde que la pureté ou l’éclat de la lumière céleste ne s’y ternisse!
Responsabilité cruelle ! lutte périlleuse ! mais pour t|uiconque l’a prise au sérieux, la plus grandiose du monde et la plus nécessaire; car les misères morales sont criantes. Le fardeau est écrasant; mais celui qui essaye de le soulever doit sentir que l’invincible vérité, la charité infinie de Dieu, le charme austère de la vertu et la toute-puissance de la foi soutiennent ses bras vacillants, remplissent do leur force tout son être et lui grandissent le cœur.
L’auteur de ce remarquable écrit sur la chaire s’est trouvé plus à l’aise dans un autre ordre d’idées. L’éloge de XAmbi- Hon est une thèse féconde en vérités et en paradoxes, qui a
pu tenter la plume de M. Prévost-Paradol ; mais la définition de son sujet nous semble digne de critique : L’ambition n’est pas autre chose que le désir du commandement ou de lu gloire et le plus souvent de ces deux biens ensemble.
J’aimerais mieux voir dans l’ambilion, prise en bonne part, comme le fiiil l’auteur, le noble désir de se développer soimême, de mériter la gloire, ce qui est la vertu, bien plus que de l’obtenir, ce qui est un accident heureux ; d’être digne du pouvoir, plutôt que de l’exercer, ce qui peut être l’eflFet d’un hasard ou le fruit d’un crime. Esse potins quam haberi, c’est la fière devise gravée, à Prague, sur la tombe deTycho- Brahé. N’est pas ambitieux qui veutl s’écrie dédaigneusement M. Prévost Paradol ; il a raison, niais ce serait plus vrai encore avec notre définition qu’avec la sienne.
« Désirer la gloire, dit-il encore, c’est entreprendre sur l’imagination des hommes; désirer le commandement, c’est entreprendre sur leur volonté. » Aussi, pour ceux qui croient que dans sa juste sphère, toute volonté humaine est sacrée et doit être libre, cette ambition-là est rarement innocente, et l’ambitieux est justement suspect. Je ne dirais donc pas seument que « le libre assentiment des volontés donne au commandement toute sa douceur et à l’ambition toute sa noblesse » . Je dirais que seul il rend le commandement légitime et l’ambition de commander honnête. lNuI ne doit attenter à la volonté d’autrui; pereuader est un droit, contraindre ne serait qu’une usurpation.
Le morceau se termine par une éloquente péroraison sur la fragilité des grandeurs humaines et de toutes choses icibas, où pas un mot n’est banal, quoique le thème le soit beaucoup. M. Prévost-Paradol déclare en finissant qu’// faudrait que l’ambition fût accompagnée de peu d’ esprit, pour nétre pas à jamais tempérée pur de tels souvenirs..., et ipio donner à nos troubles leur vraie mesure équivaut à s'en consoler. Ceci paraît bon à dire, mais n’est pas réel; le cœur humain est si
fécond en contradictions, qu’une foule d’ambitieux de tout âge et de tout degré d’iutelligence, y compris le génie d’un Bacon, ont pensé de tout temps au fond de leur cœur, do la puissance, ce que pense un amant très-passionné et peu délicat d’une femme indigne de lui : Je la méprise, mais je l’adore ! je sais le peu qu’elle vaut, mais je ne puis vivre sans elle.
Y a-t-il des exceptions? c’est possible. 11 est possible aussi qu’elles confirment la règle.
Après l’Ambition, la Tristesse, et le rapprochement de ces deux sujets de méditation, qui peut-être n’est point fortuit, n’est pas non plus sans à-propos. La tristesse a fourni à M. Prévost- Paradol la matière d’analyses fines et brillantes comme il sait les écrire, et de frappantes remarques. Quoi de plus juste que celle-ci : Pourquoi le ciel sombre et une pluie lourde et incessante nous attristent-ils si profondément? c’est que « la lenteur et l’obscurité sont pour nous les promoteurs de la tristesse ; c’est que la nature humaine a soif de mouvement et de lumière, et éprouve un indéfinissable malaise lorsque ces signes de la vie lui font défaut. » M. Prévost-Paradol croit avoir observé que le chrétien, le croyant, n’est pas moins triste et ne l’est pas moins souvent que le philosophe ou l’homme sans conviction. Le fait peut être vrai, non-seulement parce que la religion n’a jamais eu pour but de nous rendre insensibles, mais, au contraire, parce que le croyant peut avoir des motifs de tristesse élevée, éprouver de nobles douleurs, traverser des crises très-pénibles, qui, tout amères qu’elles soient pour lui, n’ont pas d’existence ni de nom pour les âmes sans Dieu. Si, cependant, notre moraliste allait jus- (ju’à nier l’efficacité, la puissance de la foi pour relever l’âme, il y aurait exagération et erreur. Nous ne pensons pas que telle soit son idée, puisqu’il reconnaît, en termes magnifiques, l’action de la religion chrétienne pour élever le mourant au-dessus de lui-même, et lui faire accepter la mort avec
triomphe. C’est là, d’ailleurs, un fait trop fréquent pour qu’il soit possible de le nier, et comme le dit M. Prévost-Paradol, en son langage excellent : « Cette certitude bienfaisante est à la portée des plus humbles esprits comme des plus grands, s’ils ont pris le même chemin... et la, vue exercée du chrétien n’a pas besoin d’ôtre perçante pour contempler à la place de la mort les deux tout ouvei ts. »
Il pense cependant que La Rochefoucauld a eu raison de dire de la mort qu’elle ressemble au soleil en ce qu’elle ne se peut regarder fixement. Il lui semble que le seul avantage du chrétien, c’est qu’il évite de la voir en regardant au delà. En ceci, non-seulement le chrétien est dans son droit, mais il est dans le vrai de la situation. Montaigne, qui a trop montré qu’il la craignait, n’a-t-il pas écrit : Im mort est moins à craindre que rien. Elle ne vous concerne ni mort ni vif; vif, parce que vous estes; mort, parce que vous n'estes plus. En d’autres termes, la mort, physiquement, n’est qu’un spasme, moins encore, un soupir; pour l’âme, c’est la naissance à une vie plus réelle et plus intense, c’est l’épanouissement, c’est l’entrée en possession de soi-môme et de Dieu. N’est-il pas juste de songer bien moins au voyage qu’à l’arrivée, pui.sque ce voyage est instantané et que l’éternité en est le but ?
BÉRANGER (1)
Les protestants de France n’ont jamais voulu être une nation dans la nation, et surtout de nos jours, ils sont en toutes choses, excepté celles de la foi, entièrement identiflés avec le reste du peuple; aussi ne peuvent-ils voir, sans y prendre un sérieux intérêt, la fln d’un homme qui sera toujours, malgré ses torts, une des gloires de la patrie, un des plus grands poètes que la France ait eus. Il nous semble d’ailleurs qu’il y a un mot utile, un mot chrétien et protestant à dire sur ces poésies si diverses et quelquefois si admirables, qui exercent, en bien et en mal, une si puissante action sur les esprits (2).
Il aimait la France d’un amour à la fois filial et passionné ; il a profondément ressenti toutes ses douleurs et ses joies, ses hontes et ses gloires ; personne n’a eu à la fois l’esprit et le cœur plus français. Aussi la France l’a aimé, en retour, plus peut-être qu’elle n’aima jamais aucun de ses poètes ou de ses écrivains. 11 a profondément joui de cet amour, ému et heureux de cette popularité qui était plus que la gloire.
Malheureusement, il s’en fiiut de beaucoup que tout fût également digne et pur dans les sources de cette renommée, si grande, qu’aujourd’hui en France, après celui de Napo-
(1) Le Lien. 1857, n» 31, et 1862, n” 31.
(2) Nous aimons à rappeler ici la belle étude de Vinci sur Béranger, publiée en deux articles dans le Semeur et recueillie dans le deuiième volume de ses Eludes sur la littérature française au xix‘ siècle.
léon, aucun nom peut-être n’est aussi universellement répandu que le sien.
S’il fut le poëte français par excellence, s’il en eut tous les mérites, il en eut aussi tous les défauts. Il fut l’un des complices les plus coupables de cette immoralité voluptueuse qui a contribué à rendre populaires des rois débauchés comme François 1" et Henri IV, des écrivains sans scrupule, prosateurs comme Rabelais et Montaigne, poëtes comme La Fontaine et Voltaire. Personne ne peut dire quelle honteuse part dans la popularité du grand poëte est due à cette sensualité abandonnée, et en môme temps à cette merveilleuse pureté de langage, à cette élégance corruptrice dont il savait orner d’impures pensées. Nous voudrions croire qu’il a regretté, comme on l’assure, avant de mourir, le mal incalculable que sa muse effrontée a fait à la jeunesse contemporaine et fera longtemps encore à la jeunesse de l’avenir. Quel irréparable malheur que de si magnifiques talents, des dons si riches de poésie et d’imagination aient été souillés comme à plaisir et mis au service des passions qui dégradent !
Je sais ce qu’on peut répondre : ces passions, aux yeux de Béranger, n'étaient pas, à beaucoup près, les plus dangereuses. 11 eut, lui aussi, sa conscience; la fière indépendance de son caractère et de sa vie, si noblement soutenue jusqu’au bout, son mépris sincère, pre.sque unique en ce temps-ci, pour la richesse, le pouvoir et les titres, sa bonté profonde et infatigable, sa franchise, sa vraie et touchante sensibilité, prouvent qu’il fut un homme de cœur et d’honneur, un homme de bien, pour autant qu’il connut et comprit le bien. Tout ce qu’il avait de conscience était honnête et loyalement obéi. Mais, comme la nation dont il fut 1e chantre, et, à vrai dire, une des meilleures personnifications, il eut une conscience incomplète, un sentiment du devoir insuffisant. Il a noblement accompli les devoirs qu’il comprenait; il en a méconnu d’autres tout aussi graves, et c’est ainsi qu’il est devenu le propa-
BÉRANGER
galeur le plus écouté des mauvaises mœurs. Rien n’est si malfaisant en ce sens que de telles chansons, parce que chacun les sait par cœur, parce qu’elles reviennent sans cesse à la mémoire, où les ramènent tour à tour l’admirable perfection de la strophe, la beauté du vers, l’esprit étincelant de la .saillie, le faux bon sens d’une indulgence trop attrayante. Que Dieu lui pardonne tant de jeunes âmes troublées, tant de mémoires souillées, tant de consciences corrompues, tant d’existences égarées, tant de familles plongées dans la douleur et la honte : on pourra toujours nier que ses vers aient été Toccasion de ces malheurs affreux ; on ne niera jamais qu’ils n’y aient puissamment contribué.
Ce qui a manqué complètement à Béranger, c’est ce sens moral que le chri.stianisme seul développe pleinement, cette austère aspiration à la vertu, cet amour de la sainteté, ce désir de pardon et de relèvement qui sont 1a base de toute vraie religion. La muse du poète national est païenne; trop souvent le Dieu qu’elle chante et qui l’inspire, c’est la nature, la nature sans honte et .sans remords, la nature libertine, cynique, parfois brutale.
Tout cela dit, la part du blâme n’est pas faite. Il reste à signaler l’impiété de quelques chansons. Il en est telle dont la forme est impie au delà de toute idée, jusqu’à rendre Dieu complice des désordres et des vices de l’humanité. Il faut le remarquer cependant ; presque partout c’est la forme qui est irréligieuse plutôt que le fond. La pensée générale de telle chanson que nous ne voulons pas citer est immorale et impie à la fois, mais ce que le poète a l’intention d’attaquer, ce n’est jamais Celui dont il a dit :
Il est un Dieu, devant lui je m'incline
c’est l’abus qu’ont fait trop souvent de son nom ses créatures et surtout les ministres môme de sa religion. Dans plusieurs des odes sérieuses de Béranger intervient dignement la pensée
(le Dieu. Il aime à en appeler des hommes et surtout des prêtres à leur Créateur et à leur juge :
Quelle menace un prèlre fait entendre !
s’écrie-t-il; et, sous la Restauration surtout, il ne tarit pa.s contre le clergé :
L’intolérance, front levé Reprendra son allure :
Les protestants n’ont pas trouvé D’onÿuent pour la brûlure.
Tout le monde se rappelle sa Compluinlp sur la mort de TrestaiUnu :
Portefaix cité dans Mmes Pour sa douce piété,
Fort de sa cocarde blanche,
A tuer des protestants Il consacrait tout son temps,
Sans excepter le dimanche ;
Car il s'était procuré Des dispenses du curé.
Les Rérérends Pères Jésuites, le Retour des Capucins, les Relù/ues, les Papes, etc., etc., lui ont fourni le thème de chan.sons nombreuses, (luelquefois immondes et ordurières, moins souvent impies, queh|uefois excellentes, où le fond de l’idée peut être vrai et l’intention bonne, même lorsque la forme est inexcusable.
Ceci tient à un trait remarquable du caractère nalion'al. La France, jusqu’ici, a toujours refusé d’être protestante, François I" y songea; mais il redoutait l’austérité de notre foi, et caressa le vain espoir d’obtenir le Milanais en mariant son héritier à la nièce du pape régnant, Catherine de Médicis. Henri IV trouvait au moins indiscrets ces ministres du saint Évangile qui, sur un champ de bataille, au moment de la prière avant le combat, l’obligèrent à demander publiquement pardon à Dieu de ses adultères publics. Iaî fameux curé de Meudon osa tout, excepté dire du protestantisme ce qu’il en
BÉRANGER
pensait, et Montaigne fut un sceptique trop égoïste pour ne pas préférer de beaucoup le catholicisme officiel aux dangers de la foi huguenote.
Bien des esprits demandent, en France, qu’on soit catholique, mais le moins possible ; qu’on se moque dans l’occasion des prétentions et même des dogmes de l’Église, mais qu’on ne se déclare pas protestant ; ceci deviendrait trop sérieux. Béranger n’y a jamais pensé ; mais il a hérité de ce mélange tout français de l’esprit gaulois, d’autres disent voltairien, avec une éducation catholique , d’où résulte que sans être bon catholique, on n’est pas plus disposé pour cela à devenir protestant. S’il était né au sein de la Réforme, Béranger, tout au moins, n’aurait pas confondu, à l’exemple de Voltaire, le Missel avec la Bible, les observances ecclésiastiques avec les préceptes chrétiens, le rituel avec la foi.
Sachons-lui gré d’avoir toujours si nettement, si vigoureu- .sement distingué Dieu de ses prêtres. C’est une de ses idées favorites, dominantes; il y revient sans cesse et parfois sous des formes qu’on ne peut trop condamner. C’est bien lui qui apostrophe une béate canonisée pour lui dire
Ton Dieu, Marie Alacoque,
Ah!
N’est pas plus mon Dieu que Jupin .
Ailleurs, il s’écrie spirituellement, en un temps de recrudescence ultramontaine :
Que de miracles on verra,
Si le ciel ne s’en mêle !
Une de ses dernières chansons nous introduit dam une basilique près de la chaire :
Des sermonneurs ferai-je la critique
Et de la foi de messieurs du clergé?
Tous, en bâillant, de Dieu chantaient la gloire,
Tous sur l’enfer brodaient pour les peureux;
Et l’orgue seul au Très-Haut semblait croire.