COQUEREL
Ce dernier vers est très-digne d’attention ; ce n’est pas leur foi ({u’il reproche aux orateurs catholiques, tout au contraire. Voilà une critique des prédicateurs qui n’est nullement d'un incrédule. L’orgue éveille un écho religieux dans l’âme du poète. Il croit en un Dieu plein d’amour, qui protège les petits, qui vengera les opprimés, qui bénit l’humanité et le monde. Ce qn’il ne voit pas assez en Dieu, c’est cet attribut auguste (pie déjà Israël avait si hautement proclamé et adorait avec vénération et avec crainte : la sainteté.
Son Dieu est le Dieu des honnes yens, et cette idée du vrai Dieu est fausse, moins en elle-même que par tout ce qui lui manque. Ce Dieu incomplet, le poète l’aime. Il ne le prie guère pour lui-mème, mais il espère en lui ; il recommande à sa bonté ceux (|ui souffrent, et il attend de lui, avec une ferme espéiance, rimuiortalité. Cet épicurien n’était nullement un matérialiste.
On connaît ces vers de la Bonne vieille ;
A mot! portrait, quand votre main débile.
Chaque printemps, suspendra quelques fleurs;
Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunirons.
Voilà une pensée toute spiritualiste, ou pluti’il une certitude empruntée à la foi chrétienne.
Voici d’autres prévisions de la vie à venir :
Je reviendrai, dit la Mort, et ton âme Ira franchir tous ces mondes llotlants,
Tout cet azur, tous ces globes de flamme Que Dieu sema sur la route du temps.
Et l’on se rai»pelle comment le poète s’adresse à son âme, dans un de ces nombreux moments de douce mélanctilie où il aime à prévoir sa propre mort et à en parler :
Vous prendrez la forme d’un ange.
De l’air vous parcourrez les champs ;
Votre joie, enfin sans mélange.
Vous dictera les plus doux chants.
BERANGEU.
L’aimable pai;c, que la terre a proscrite,
Ceindra de fleurs votre front radieux.
Ail! sans regret, mon âme, parlez vite,
En souriant remontez dans les deux,
Remontez, remontez dans les deux !
Non-seulement il croyait, il voulait croire en Dieu, sans croire au catholicisme; mais fl a éloquemment exprimé, dans un de scs chants les ])lus sérieux, le désir, le besoin d’une religion plus pure, plus élevée que la menace de l’enfer et la domination du prêtre : c’est l’ode pleine de tristesse qu’il écrivit sur le suicide de deux jeunes poètes. 11 n’a pas craint de rendre l’Église elle-même responsable, pour sa part, de ce double malheur, de ce double crime :
Pauvres enfants ! de fantômes funèbres Quelque nourrice a peuplé vos esprits;
Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres :
Sa voix de père a dù calmer vos cris.
« Ah ! disaient-ils, suivons ce trait de flamme ;
» N’attendons pas. Dieu, que ton nom puissant,
» Qu’on jette en l’air comme un nom de passant,
» Soit lettre à lettre effacé de notre âme. i>
Et, vers le ciel se frayant un chemin.
Ils sont partis en se donnant la main.
Dieu créateur, pardonne à leur démence !
Ils s’étaient faits les échos de leurs sons.
Ne sachant pas qu’en une chaîne immense
Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.
L'humanité manque de saints apôtres Qui leur aient dit : Enfants, suivei la loi :
Aimer, aimer, c’est être utile à soi ;
Se faire aimer c'est être utile aux autres.
Tout cela est évidcmmenl sincère; il n’y a pas, dans les œuvres du chansonnier, un mot, une ligne, où il ait payé un tribut hypocrite à des idées reçues et de convention; nous pouvons donc avec securité y surprendre la vie intérieure du poète et celle même du peuple dont il est l’organe et le repii’sentant.
LIBUES liTUtîES.
Nous y trouvons des sentiments religieux naturels qui, loin de réussir à se développer, ont été froissés et refoulés par le catholicisme. Il y a dans les vers que nous avons cités, non de la piété sans doute, mais une sensibilité religieuse profondément vraie.
La sensibilité, en effet, est avec l’imagination, et même avant elle, le grand charme, la grande puissance de Béranger. Il était heureux de se sentir aimé, de consoler le pauvre et l’opprimé, de penser qu’une douce lumière et des images souriantes pénétraient avec sa poésie jusqu’au fond des plus sondires galetas et des plus tristes prisons.
A lui-môme, aussi bien qu’à son ami Wilhem, est drt ce touchant éloge :
Des classes qu’à peine on éclaire Relevant les mœurs cl les goûts,
Par toi, devenu populaire,
L’art va lui faire un sort plus doux.
Les notes, sylphides puissantes, Rendront moins lourds soc et marteau ; Et feront, des mains menaçantes.
Tomber l’homicide couteau.
Nulle part il n’esl si près du sentiment chrétien que dans cette sympathie hirge, vraie, douloureuse pour tous ceux qui souffrent. Il a des notes puissantes, en effet, tragiques, désolées et, souvent aussi, riches de consolations, pleines d’une harmonie noble et suave, pour chanter les douleurs du pauvre.
Il avait le droit de parler ainsi, lui, si bienfaisant, lui, charitable au point, je ne dis pas de donner seulement, mais de solliciter les grands pour les petits. C’est à ses sentiments de bienveillance universelle, c’est à son humilité toute naturelle, pleine de grâce et de malicieuse bonhomie, c’est à la dignité de sa carrière publique qu’il dut en grande partie l’amour et l’admiration qu’on lui témoigna quarante ans et qu’il méritait comme poète.
BÉRANGER
11 est à nos yeux un des plus grands poètes de ce siècle, qui, cependant, en a possédé de très-grands. Goethe et Schiller, Byron et Walter Scott, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, ont été ses contemporains. Aucun d’eux n’cut autant que lui la perfection exquise dans un genre spécial, la plénitude de la forme, la précision et la pureté irréprochable du style; il est le plus classique de tous, le plus achevé, et par là il restera un poëte universel, en même temps qu’il est le plus Français entre les Français, et, après La Fontaine, le plus impossible à traduire entre tous nos écrivains. Vinet a eu raison de dire : « Béranger sera dans 1a postérité » un des trois ou quatre écrivains qui, pour la grandeur du » langage, ont laissé derrière eux tous les autres. » Le même critique a signalé la concision profonde de la pensée et du style de Béranger, en l’appelant le Tacite de la chanson. Mais il eut en partage une autre grandeur que celle du style, celle qui réside dans l’imagination, dans la puissance de ce don créateur qui est la poésie elle-même, et qui crée en deux coups de pinceau, qui évoque en deux paroles tout un ensemble d’images grandioses et saisissantes.
C’est un trait de poésie épique, c’est un tableau sublime que cette strophe du Cosaque :
J’ai, d’un géant, vu le fantôme immense Sur nos bivouacs Axer un œil ardent ;
Il s’écriait : Mon règne recommence l £t de sa hache il montrait l’Occident.
Du roi des Huns c’était l’ombre immortelle.
- Fils d'Attila, j’obéis à sa voix.
Hennis d’orgueil, ô mon coursier Adèle,
Et foule aux pieds les peuples et les rois.
Cette strophe si grandiose, ce tableau si vaste en queltiues vers, sont l’œuvre d’un vrai génie, au même titre que cette petite toile de la yision (TEzéchiel, où le pinceau de Raphaël a fait apparaître une image humaine et vivante de l’immensité et de la toutc-puissancc divines.
Béranger, cumiue tout vrai poète, a enrichi rimagination de l’huinanité d’une multitude de métaphores vives, éloquentes. concises, nées de sou sujet et de son àme, et souvent toutes modernes :
Et de ses pieds l’on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.
Je crois voir sur nos baïonnettes Luire encor les feux du Kremlin
Lui faut-il une image pour peindre d’un trait la carrière do Napoléon , il l’appellera hardiment :
ce boulet invincible
Qui fracassa vingt trônes à la fois !
Voici en trois vers la peinture complète et terrible d’une épidémie :
L’alTreux vautour de l’Orient,
La i>estc, a déployé ses ailes Sur riiomme qui tombe en fuyant.
Quelle peinture navrante des suites de la guerre :
Le soc languit sous les bras mutilés....
Bros de la borne où chaque Etat commence ,
Aucun épi n’est pur de sang humain...
Des potentats, dans nos cités en flammes.
Osent, du bout de leur sceptre insolent.
Marquer, compter et recompter les âmes Que leur adjuge un triomphe sanglant.
Sous des formes antiques, cet admirable chant de la Sahüc alliance dex pei/plex est empreint d’un sentiment de charité fraternelle inspiré par rLvaiigile. Chez Béranger, comme chez tant d’autres qui sont étrangers au christianisme, ce qu’il y a de meilleur vient du christianisme même. Il ne faut .point.s’en étonner. Ia*s jugements de Béranger sur les hommes et les choses ont été observés de près et rapportés avec une conscieiicieuse fidélité, d’après des notes journalières, par une
BERANGEK.
pei'st)nne qui l’a beaucoup aime et fréquenté, l’auteur d’uii volume curieux et trop peu connu (1). Parmi les opinions du poète qu’il est intéressant de constater dans ce livre, nous relèverons ce que Béranger a dit de Jésus-Christ. Mais l’auteur anonyme et trop orthodoxe que nous citons nous paraît plus que sévère quand il en conclut que le Christ pour Béranger n'était qu’une espèce de Socrate de Pont-Neuf. Ne dédaignons pas imprudemment des paroles comme celles que nous allons rapporter. C’est un*signe des temps où nous vivons et de ceux qui se préparent, que le respect populaire et universel pour la figure à demi entrevue du Sauveur. Voltaire et les encyclopédistes, avec leurs ignobles railleries contre la personne et la parole de Jésus, seraient radicalement impopulaires aujourd’hui; ils froisseraient à la fois le sens commun et tout ce que les masses ont de sens moral et religieux. En cela, comme en bien d’autres choses, Béranger est un type exact de l’état des esprits au xix' siècle dans la bourgeoisie et dans le peuple. « Quelle sagesse (dit-il en parlant du Christ) ! quelle raison pratique ! quel bon sens populaire ! Comme il met les choses les plus sublimes à la portée du peuple ! Pour mieux inculquer ses préceptes dans le cœur de la multitude, il les revêt de paraboles. Il met en action dans un petit drame les brebis, l’oiseau du ciel, le lis des vallons. J’en parlais dernièrement à Eugène Sue. — Et d’où tirez-vous ces admirables choses? me demanda l’auteur du Juif errant. — De l’Évangile, mon cher. Vous êtes un chrétien qui n’a jamais lu l’Évangile. Lisez donc l’Évangile et opposez-le aux jésuites, dans vos romans. N’inventez pas de fictions. L’antidote du jésuitisme, c’est l’Évangile. L’antidote d’Escobar, c’est Jésus. Jésus n’est ni le moine ni le prêtre, c’est l’homme. Le moine se place au-dessus de la nature; le prêtre se tient en dehors de la société; le Christ reste dans la nature, dans la société, dans l’humanité.
(1) Béranger et Lamennais. Correspondances, entretiens et souvenirs (1862).
Il tient aux entrailles mômes du genre humain, et c'est pour cela môme qu’il est réellement divin. Il faudrait donc apprendre au peuple à bien distinguer : autre le prêtre, autre la religion ; autre le christianisme de Rome, autre le christianisme du Christ. »
Béranger se montra fin observateur et devança l’opinion générale sur une question fort secondaire, .sans doute, après celle qui concerne le Rédempteur, maiji intéressante à nos yeux.
« Le protestantisme (disait-il à M. Peyrat, après une visite au salon de peinture), le protestantisme se distingue dans les arts. Léopold Robert, Scheffer, Pradier, voilà trois artistes éminents; ils se signalent môme par la grâce ou le sentiment et la profondeur mélancolique de Ttàme. Scheffer, notamment, est un peintre élégiaque et germanique. Chose étonnante ! Genève, aujourd’hui, a plus de peintres que Rome. »
Ici, Béranger, qui, au rapport de son biographe, s’entendait en peinture et avait beaucoup écrit dans sa jeunesse sur l’art italien, avait raison. On le reconnaîtra, on reviendra peu à peu d’un préjugé qui refuse le sentiment de l’art aux nations protestantes.
Un des résultats imprévus de l’exposition universelle de Londres, c’est que la presse artistique française a constaté avec surprise le mérite jusqu’ici trop contesté de l’école anglaise. Sans doute Reynolds et Lawrence, Gainsborough et Turner, Hogarth enfin, représentent un art très-différent du grand art italien, et, nous en convenons volontiers, un art inférieur, mais un art véritablement élevé. On s’aperçoit aujourd’hui que ce sont là des maîtres. Et si les incomparables chefs des écoles d’Italie leur restent très- supérieurs, ils dépassent de beaucoup par l’originalité, par la sincérité d’un talent individuel, le sen-urn pcevs des Italiens médiocres.
L’art protestant se fait place dans l’estime et le goût des connaisseurs. Très-haut placé déjà, grâce aux trois maîtres
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BERANGEK.
allemands, Cranach, Durer et Holbein, et surtout à Rembrandt et aux Hollandais, l’art protestant grandit encore. Béranger, l’artiste au goût exquis et correct, au sentiment très-Gn, a entrevu l’avénement d’un art entièrement indépendant de Rome. Il a senti que la beauté, la grâce de la race italienne est inGniment piieux appréciée et rendue par le protestant Léopold Robert, que par aucun Italien moderne. Il a senti combien la morbidesse trop voluptueuse et quelquefois mélancolique de Pradier était supérieure à la nullité des sculptures catholiques du jour. Il a vu en Schelfer le peintre, ou si l’on veut le poëte de l’idéal et du sentiment, l’artiste le plus vraiment religieux du siècle. C’est que, désormais, les sources de l’art hiératique et ultramontain ont tari; ni Overbeck ni Flandrin n’ont réussi à les renouveler ; il n’y a plus d’inspiration que celle de l’individualité, de l’àme indépendante et capable de sentir par elle-même.
En résumé, Béranger demeurera un des premiers poètes de ce monde, le plus grand des lyriques profanes, plus humain et plus vrai que Pindare, plus complet et plus puissant qu’Anacréon, plus élevé et plus sincèrement ému qu’Horace, sans être moins grand artiste que ces anciens.
En France, il restera le poëte national par excellence, et, en outre, un des plus redoutables continuateurs de la grande guerre de l’esprit français contre le catholicisme, qui a été commencée dès le moyen âge par les auteurs des Fabliaux et continuée en tout temps par Rabelais, par Molière, par Voltaire, guerre toujours applaudie et jamais victorieuse; spirituelle, mais après tout triste et inféconde revanche de l’esprit gaulois. Ces grands lutteurs ont tous été vaincus et ils méritivient de l’être, parce que leurs voix n’étaient pas assez graves pour prévaloir contre une Église chrétienne, même erronée ; parce que la prière, fût-elle superstitieuse, est plus puissante que le sarcasme libertin; parce que le catholicisme, avec tous scs abus, vaut mieux que l’incrédulité et même que la reli-
glioii naturelle; parce que, enfin, ou ne vaincra jamais un christianisme dégénéré qu’au nom du christianisme véritahlc. 11 n’y a qu’une force au monde plus grande que celle de l’Église romaine, de l’autorité et de la servilité crédule et paresseuse, c’est la puissance de la foi chrétienne, la puissance de la vérité (1).
(1) Nous ne poserons pas la plume sans exprimer le vœu qu’il soit enfin publié un Choix de chansons de Béranger que l’on puisse mettre entre toutes les mains, sans ce mélange inacceptable de la plus haute poésie avec les refrains éhontés de la débauche.
MiCHEL-ANGE