‹ Libres études [Texte imprimé]Chapitre 37 sur 73 · I.— UNE COURSE DE TAUREAUX A MADRID · texte numérisé non relu

I.— UNE COURSE DE TAUREAUX A MADRID

C’était le jour d’uiie des grandes fêtes de l’Église. La solennité religieuse eût été incomplète pour bien des Espagnols, dévots à demi, si le spectacle national par excellence n’avait terminé cette grande journée. Aussi de nombreuses et brillantes affiches, encadrées de gravures qui représentaient les divers épisodes de ce genre de combat, ornaient depuis plusieurs jours tous les murs de la capitale; elles avaient été entourées, dès le premier moment, d’une foule de curieux, mais, le jour venu, personne ne les lisait plus ; tout Madrid les savait par cœur. Au haut de l'affiche se trouvaient, en lettres énormes, ces mots : Ociio toros de MUERTE, qui, dans leur brièveté, sont difficiles à traduire en franaiis; ils signifient huit taureaux destinés à lu mort. Il ne s’agissait donc ni de novillos, jeunes taureaux qu’on tourmente sans les faire mourir, ni de taureaux embolados, dont les cornes sont garnies de boules de laine, ni enfin de blessures légères et d’une victoire feinte : il s’agissait d’assister à des souffrances réelles et à de véritables agonies, il s’agissait de voir vereer du sang et donner la mort, huit fois de suite. Ces cruelles promesses plaisent aux amateurs {los aficionados) et attirent la foule. Mais ce qui donnait à la course annoncée un attrait exceptionnel, c’était la réunion des plus célèbres lueurs ou, eornrae on dit plus élégamment, des

(t) Almanach de l'Union prolettante libirale {\86b).

épées {espadas) les plus fameuses de toute l’Espagne : El Tato, Cuchares, El Gordito, et un débutant déjà remarqué, Boccanegra. Ces noms sont au moins aussi illustres dans leur pays que ceux des plus grands hommes de l’histoire nationale..

Je voulais avoir une juste idée d’un spectacle si passionnément aimé par les Espagnols, et qui tient une si grande place dans leur vie : car on donne des courses de taureaux à Madrid, pendant la saison, tous les dimanches et les lundis, sans compter les jours de fêle, et cependant ce n’est pas là que la passion pour ces courses est 1e plus enracinée; c’est en Andalousie. Les plus ardents partisans de ce jeu et les juges les plus compétents se réunissent à Séville et à Puerto-Santa- Maria, près de Cadix.

J’eus grand’peine à me procurer une stalle; deux ou trois jours avant la course, tout était enlevé. On se disputait les places les plus incommodes. Enfin on m’en procura une ; je payai triple et je me trouvai très-mal placé, non que j’aie mal vu, mais parce que j’étais au soleil. Les bancs, qui sont censés couverts, et qui le sont en effet d’une sorte d’auvent, se trouvent dans trois situations différentes qu’on appelle sol (au soleil), sombra (à l’ombre), sol y sombra (au soleil et à l’ombre) ; ces dernières ont l’ombre à leur tour, mais on y est en plein soleil pendant une partie quelquefois fort longue de la séance, et ce fut tout ce que je pus obtenir. D’autres places plus basses sont sans abri aucun. Il y a enfin, plus haut encore, des loges fermées.

J’arrivai de bonne heure. Déjà cependant l’immense arène circulaire était pleine de monde et l’amphithéâtre se garnissait rapidement. Cette foule est elle-même un spectacle curieux et brillant. Les costumes populaires sont de couleurs variées et souvent très- voyantes, mais les tons les plus criards se fondent harmonieusement sous les torrents de feu dont le soleil inonde toutes choses. La plupart des femmes, de toute

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