COURSE DE TAUREAUX A MADRID
condition, portent la mantille de dentelle noire et souvent une fleur dans les cheveux. Chacune agite son éventail d’une main très-exercée et d’un mouvement rapide. Parmi ceux que le soleil frappe, il n’est personne qui n’achète pour quelques cuartos (centimes) un de ces éventails en forme de roue qui sont de toutes les nuances vives, parce qu’on les fabrique avec des atfiches de rebut. C’est une vue étrange et animée (jue le mouvement perpétuel de ces milliers d’éventails de couleurs variées, qui réfléchissent en tous sens les feux éblouissants du soleil. Les oreilles ne sont pas moins occupées que les yeux : tout le monde parle ; peut-être faudrait-il dire tout le monde crie ; chacun semble s’exciter à jouir du divertissement tragique qui tarde à commencer. Bien avant l’heure, tout est plein, et il semble que la foule compacte dont le cirque est encombré ne trouvera plus une place sur les bancs de l’amphithéâtre.
Enfin un signal est donné ; c’est celui du despejo; on appelle ainsi l’évacuation de l'arène (qu’on nomme redondel, parce qu’elle est ronde), et de la valla, ou corridor circulaire, encaissé entre le mur qui porte les gradins et une haute barrière en madriers épais qui entoure le redondel. Cette barrière est garnie en dedans et en dehors d’une tablette horizontale ou marchepied, qui sert, aux hommes poursuivis par le taureau, d’échelon pour sauter la barrière. On appelle cette cloison las tablas. Tout cela est peint en ce rouge sombre (|u’on désigne .sous le nom expressif de sang debreuf.
Dès (pie le cercle est déblayé a lieu le défilé. On n’épargne rien en Espagne pour donner à ces scènes de boucherie un grand air d’élégance, de luxe et d’art. On voit entrer dans le redondel la cuadrilla, c’est-à-dire le cortège des toreros, et à leur tête deux alguacils (officiers de police) à cheval, en costume à la Henri IV, en velours noir, grande fraise blanche, l’épée au côté et le chajieau couvert de plumes. En usage assez ridicule veut que ces deux personnages soient sifflés à
LlimES ETUDES.
outrance par le peuple, uniquement parce qu’ils représentent la police. Après eux viennent les toreros, revêtus d’un costume brillant et dégagé ; la cravate flottante, le jabot brodé, la veste et le gilet très-courts en satin de couleurs diverses, mais très-claires, et brodés d’or ou d’argent, la ceinture écarlate, la culotte courte, collante, pareille à la veste, et comme elle couverte de franges et de résilles d’argent ou d’or, les bas de soie couleur de chair, les petits souliers légers et découvrant le pied. 11 y a un contraste étrange entre les figures robustes et basanées, les favoris d’un noir de charbon et ce costume si gai que complète une coiffure toute féminine : c’est un chignon de soie noire fixé sur une longue tresse de cheveux et surmonté de la monterilla, petit chapeau noir aux bords retroussés et aux pompons de soie. Au premier rang marchent tes chulos, (pii portent une grande cape ou manteau eu soie de couleur éclatante; puis les banderilleros, que nous verrons bientôt à t’œuvre; enfin paraissent les espudas, les héros du jour, auxquels revient l’honneur de tuer et qui sont plus resplendissants de broderies et de satin que leurs subordonnés; les picadores arrivimt ensuite, mais à cheval; ils sont suivis de deux attelages de mules ornées de panaches rouges, de petits drapeaux et de passementeries voyantes, et traînant do grands crochets qui sont destinés à enlever les cadavres de chevaux et de taureaux. Ces mules sont menées grand train par des muehachos ou gainons de service, dont la livrée fantastique est en harmonie avec tout le reste de cette mascarade.
Le public applaudit et salue la c?/«(/n7/a (c’est ainsi qu’on nomme la troupe), en distribuant inégalement les bravos, qui pendant le combat deviendront plus inégaux encore.
Une petite cérémonie grotesque précède encore la tragédie ; après que la cuadrilla a salué le magistrat qui préside la fonction (comme à Rome les gladiateurs avant d’aller mourir saluaient l’empereur), la clef du toril (étable des tau-