U LIBRES ÉTUDES
en être, signifiait, dans le langage dédaigneux des catholiques du temps, faire un repas graschez quelque traiteur protestant, le vendredi ou un jour de jeûne catholique (1). Quant au mot huguenot, il ne vient certainement ni du fantastique roi Hugon (2), ni du roi Hugues-t'apet, ni du latin hue nos, ni de l’allemand eidgenossm, mais bien du hollandais huisgenoot, commensal. Ce nom qui dit beaucoup, sans dire trop, dut être usité mystérieusement parmi les Wallons et les Flamands, victimes de Philippe II et du duc d’Albe, avant d’étre appliqué par leurs soldats aux protestants persécutés de France, dont les ancêtres, jusque vers le milieu du xvF siècle, étaient appelés plutôt christaudins. luterrens, ou encore » hérétiques de Meaux.
Parmi les cabarets et les auberges des huguenots, nous pouvons citer celle du prinee d' Orange, rue des Boucheries, au faubourg Saint-Germain, et la Ville de Brisaeh, rue de Seine, tenue par les époux Monglas, tous deux fervents protestants. «L’hôte et l’hôtesse, dit Talleniant des lléaux, sont huguenots et assez exacts; c’est une honnête auberge et tout est plein de gens delà religion, là autour (.“i). »
Telle était aussi, à la fin du xvi' siècle, une maison de la rue des Marais dont le maître, nommé ou peut-être surnommé le Viscontc (à), « retirait coutumièrement, disent Regnier de la Planche et après lui Théodore de Bèze, les allants et viînans de la religion, et principalement ceux qui venaient de Genève et d’Allemagne » . Le V isconte avait la confiance de
(1) Il esl hors ite doute que le mot a été pris souvent en ce sens ; mais l’origine du dicton est une anecdote bien connue qui est rapportée par divers auteurs. Il s’agit des protestants de Briuniie, près d'Orléans, condamnés à lestituerle prix d’une vache qui, par accident ou à dessein, avait été poussée au milieu d’une réunion religieuse et y avait été tuée.
(2) Pasquier, Recherches de la France, 337.
(3) Tallemant des Réaux. Voyez aussi de Villicrs, Journal d’un voyage à Paris, publié par M. Feugère, p. 28.
(4) Nous nous sommes assuré qu’il n’existe aucune trace de ce nom dans les archives de la ville de Paris. On a essayé en vain de déterminer l’emplacement exact de la maison de le Visconte. Voyez Varu'tés hislorigues et littéi aires, t. IV, p. 126.
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ses coreligionnaires et recevait en dépôt l’argent des protestants étrangers ou de ceux qui craignaient les perquisitions. Enfin le culte était célébré souvent chez lui, et les assemblées y étaient quelquefois très-nombreuses.
Henri II, qui avait juré d’en finir avec la Réforme et d’anéantir la véritable Genève, ne pouvait épargner la petite. La mort du roi n’arrèta guère l’exécution de ses sanguinaires projets. Catherine de Médicis, restée veuve, donna d’abord tout pouvoir au cardinal de Lorraine et au duc de Guise. En un même jour, une recherche de police eut lieu partout où l’on croyait trouver des protestants. Trois faux frères éclairaient le complot du gouvernement. C’était d’abord Claude David, puis Russanges, orfèvre, qui avait été ancien de l’Eglise et que le consistoire de Paris avait expulsé de son sein pour sa conduite scandaleuse, et enfin Martin Frotté, clerc au greffe criminel, lequel demeurait dans la rue des Marais, au coin septentrional de cette rue et du chemin des Petits-Augustins Crue Ronaparte). De là, il épiait les protestants dont il se disait le coreligionnaii’o. Plusieurs fois, ce mi.sérable, « dressé de la main du président Lizet, » se fit mettre au cachot avec des prisonniers huguenots et leur arracha ainsi les plus dangereuses confidences. « Il savait si bien contrefaire l’évangéliste, a dit la Planche, que le plus subtil et advisé tombait en ses filets, et par ce moyen en avait fait mourir beaucoup. » Ce fut dans la maison de ee traître qu’on fit entrer par petits groupes quarante à cinquante .sergents. Déjà toutes les avenues de la rue des Marais étaient cernées; tout à coup la maison de le Visconte fut rudement assaillie par une troupe armée que commandait Thomas Bragelonne, conseiller au Châtelet, assisté de deux ou trois commissaires des plus acharnés contre les réformés. C’était un vendredi, à l’heure du dîner, c’est-à-dire en ce temp.s-là à onze heures du matin; on espérait surprendre à table les gens de la maison et CAmstater qu’ils mangeaient de la viande.
Mais les hùtes de le Visconte étaient sur leurs gardes. Quatre d’entre eux soutinrent un siège en règle; il est probable que la maison était de longue main organisée, sinon munie, pour la défense. Pendant ce temps, les étrangers s’enfuirent de maison en maison et gagnèrent les prés, très-voisins alors. Les combattants eux-mêmes s’évadèrent très-adroitement, ainsi que la plupart des huguenots du voisinage. Quand les sergents entrèrent enfin dans la place, ils n’y trouvèrent que les jeunes enfants de le Visconte, sa femme et son vieux père. Dans une autre maison de la même rue appartenant au sieur de la Fredonnière, ils prirent aussi un avocat nommé Coiffart, ancien bailli de Saint-Agnan. Ces tristes victimes furent conduites en prison par les soldats, et l’on porta solennellement devant elles un chapon lardé et de la viande pour faire croire à la populace fanatique qu’on avait interrompu un repas sacrilège ; mais ces pièces de conviction ne prouvaient rien : c’étaient des viandes crues qu’on avait saisies au gardemanger. Le vieillard et la jeune femme périrent l’un après l’autre dans la prison, de l’excès des mauvais traitements qu’on leur fit subir. La maison fut saccagée et les dépôts d’ar0ent des gentilshommes navarrais et d’autres étrangers furent pillés ; leurs chevaux môme furent dérobés. Comme on craignit que ces gentilshommes ne voulussent rentrer dans leurs biens, on fit venir, pour garder la maison et le butin, quatre à cinq cents hommes de troupes, et la cave de l’hôtellerie servit à une orgie si tumultueuse que dans la bagarre un soldat en tua un autre d’un coup de pistolet.
L’attaque de l’hôtel le Visconte fut le signal d’une persécution générale, dont le récit éloquent a été écrit par un témoin oculaire et digne de foi : Regnier de la Planche. « Les rues, dit-il, étaient si pleines de charrettes chargées de meubles qu’on ne pouvait passer, les maisons étant abandonnées comme au pillage et saccagement, en sorte qu’on eôl pensé être en une ville prise par droit de guerre, et que
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les pauvres devenaient riches, et les riches pauvres. Car avec les sergents altérés se mettaient un tas de garnements, qui ravageaient le reste des sergents, comme glaneurs. Mais ce qui était le plus à déplorer, c’était de voir les pauvres petits enfants qui demeuraient sur le carreau criant à la faim avec gémissements incroyables, et allaient par les rues, mendiant, sans qu’aucun osât les retirer, sinon qu’il eût voulu tomber au même danger. Aussi en faisait-on moins de compte que
de chiens, tant cette doctrine était odieuse aux Parisiens
Bref, ce spectacle dura lon^emps, en sorte que ces manières de gens avaient fait comme une habitude ordinaire d’aller de jour et de nuict saccager les maisons au su du Parlement qui cependant fermait les yeux. »
Il ne faudrait pas croire que ces scènes sauvages, ces attaques d’une maison particulière, à main armée, fussent bien rares à cette époque. Je no ferai que rappeler en passant ce qui arriva, deux ans après le pillage de l’iiôtellerie, à une maison isolée sur le Pré-aux-Clercs, dont l’emplacement fait partie de la rue Saint-Dominique et qu’on appelait la maison du Pavanier, à cause du surnom de Julien de Lisieulx, dit le Pavanier, varlet de chambre du roi. En 1561, elle appartenait à Michel Gaillard, seigneur de Longjumeau, qui souvent réunissait chez lui ses frères en la foi, pour l’exercice du culte. Assailli dans sa demeure pour ce seul crime, non par la police, mais par le peuple, Longjumeau soutint un siège en règle, tua quatre ou cinq de ses agresseurs, en blessa quelques autres, mais fut vaincu et ne put empêcher le pillage. Pour s’être défendu contre cette émeute, il fut condamné à quitter Paris avec toute sa famille (il avait douze entants), et la maison fut démolie par ordre du Parlement comme diffamée par le culte protestant qu’on y avait célébré.