COURSE DE TAUREAD3Ç A MADRID. )I
J’ai VU un taureau plongeant ses deux cornes sous le ventre du cheval, le soulever avec son cavalier, les tenir un instant en l’air, et le monient d’après, les jeter l’un sur l’autre dans l’arène.
On ne peut se faire une idée de l’air de terreur et d’affreuse souffrance de ces chevaux, misérables victimes d’un jeu où ils n’ont pour ressource ni l’entratnement du combat ni le moyen de se défendre, où ils ne sont qu’un bouclier vivant, destiné uniquement à souffrir et à mourir. G’est bien pis encore quand, le bandeau se dénouant, les yeux ne sont plus cachés et que l’on rencontre le regard de douleur et de reproche de ces malheureuses bétes agonisantes.
Le picador risque bien moins que sa monture; son pantalon cache des plaques de fer ; sa selle très-haute par devant et par derrière le maintient et le protège ; son pied est dans un énorme étrier mauresque ou brodequin de bois. S’il tombe avec sa monture, ce qui arrive fréquemment, il se laisse glisser entre les tablas et le cheval, sur lequel aloi’s le taureau s’acharne à loisir. Un trait fort commun de la stupidité des taureaux, c’est qu’ils dirigent tout leur courroux sur le cheval, ne se doutant nullement que lui aussi est une victime et que leur assassin commun, c’est l’homme.
Quand un cheval est blessé à mort, on le laisse expirer après l’avoir dessellé, et j’en ai vu un, pendant qn combat plus long que d’autres, se tordre près de vingt minutes, renversé dans une mare de sang, les quatre pierls en l’air, en proie à dos convulsions tétaniques, sans que personne eût l’humanité de finir ses effroyables souffrances ou daignât seulement y songer. Lorsque, à la fin du combat, les blessures ont peu de gravité, le cheval recousu, et guéri ou à peu près, est réservé de nouveau au mémo supplice. Mais tant qu’il peut marcher, il faut qu’il combatte, quels que soient le dégoût, la pitié ou l'horreur qu’il inspire aux étrangers; car pour les amateurs, ces sentiments-là n’existent pas : tout cela s’appelle du plaisir.
unuEs KTrnES.
ÛÔ2
I.,or.sque chulos el picadores ont assez longtemps irrité le taureau, un signal de trompette annonce une nouvelle barbarie qui doit porter sa fureur au paroxysme. Un banderillero s’avance. Le jeu va devenir intéressant ; car il y aura pour la bôte une douleur aiguë et pour l’homme un grand danger. Celui-ci porte dans chaque main une baguette grosse comme le pouce, longue de 60 centimètres, ornée de banderoles en papier de couleur découpé et frisé, et terminée par une sorte d’hameçon bien tranchant. Il s’agit de planter ces javelots dans les épaules du taureau, tous les deux à la fois, et les règles du jeu exigent que le combattant se place en face de l’animal et passe les deux bras entre ses cornes pour implanter les deux fers dans sa chair. Il faut que ce geste soit prompt et sûr comme l’éclair, et que l’homme, à l’instant même, sc détourne; car si le taureau, cruellement aiguillonné, avait le temps de fondre sur celui qui le blesse, il le tuerait. Ici commence la nécessité absolue de cette parfaite précision et de cette souplesse rapide qui seules font la sécurité et la gloire des toreros. Je conviens qu’il y a dès lors un intérêt réel dans cette lutte, téméraire en apparence, de l’adresse humaine, réfléchie, ingénieuse, subtile, avec une énorme force brutale et un aveugle emportement. Presque toujours, la victime, en se sentant percer par ces flèches acérées, bondit et beugle avec rage. Le sang coule de chaque piqûre et raye la robe noire de longues lignes rouges qui luisent et fument au soleil. On revient à la charge, et le môme taureau finit par porter sur ses épaules trois, quatre paires de javelots. Il so secoue alors et souvent saute en tous sens avec une irritation croissante, mais chaque mouvement ajoute à ses tortures et enfonce davantage les pointes qui le piquent; quelquefois cependant il réussit à rejeter loin de lui une bandeidlla, mais c’est la preuve qu’elle a été mal enfoncée. Il faut que d’un seul coup, aussi fortement assené que leste et gracieux, les deux baguettes aient pénétré trop avant dans les muscles pour s’en détacher d’elles-mêmes.