COURSE DE TAUREAUX A MADRID
Enfin, les mouvements de la pauvre béte, toujours plus violents et en même temps plus lourds, témoignent que sa lassitude et sa rage ont atteint le point désiré. Le dernier acte va commencer ;• on va voir mourir le taureau. Mais en bien des cas, il faut encore recourir à d’autres cruautés ; il arrive que ni les cbulos avec leurs manteaux, ni les picadores et leurs coups de lance, ni même les piqûres des banderillas ne portent au comble la fureur du taureau. Alors on recourt aux moyens extrêmes ; la foule mécontente réclame à grand bruit le feu. Le cri sauvage fuegol fuegol retentit de tous côtés. Ce sont alors des feux d’artifices et non de simples flèches qu’on plante dans les épaules de l’animal, trop calme ou trop doux jusque-là! Epouvanté par les détonations successives, brûlé, entouré de feux qu’il ne peut ni éteindre, ni fuir, il arrive enfin à cette démence furibonde où l’on a voulu l’amener. Dans des cas tout différents, quand il est trop agile, trop ardent, impossible à tuer, on tranche ses jarrets avec des lames en forme de croissant, montées à l’extrémité d’une longue perche. Enfin, une autre coutume barbare qui paraît tomber en désuétude, c’est de faire attaquer le taureau par des chiens. Harcelé et couvert de morsures par d’énormes mâtins dont il éventrait toujours quelques-uns, il devenait bientôt fou de souffrance et de colère.
C’est là l’essentiel. Nul n’est satisfait si le taureau ne galope, exaspéré, d’un bout à l’autre de l’arène, s’il ne se jette en aveugle sur les chevaux et les hommes, s’il n’arrive enfin au suprême degré de la rage impuissante, bafoué et joué sans relâche par des ennemis plus faibles, mais nombreux, et plus avisés, plus légers que lui. J’ai vu un taureau sauter, d’un lx)nd terrible, par-dessus les tablas^ et courir dans le couloir plein d’hommes, qui immédiatement sautèrent dans l’arène ; il menaça un instant les premiers rangs des spectateurs, qui aussitôt, fuyant et se renversant les uns sur les autres, lui ouvrirent sur les gradins un large espace où il u’osa s’aveu-
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turer. J’en ai vu un autre prendre un élan trop court pour franchir la barrière, et retomber sur le bord des madriers, le devant du corps dans le couloir et la croupe dans le cirque 5 un instant il demeura ainsi en équilibre; hurlant de douleur et d’effroi ; puis il tomba en arrière et alla rouler tout froissé dans l’arène. Un autre, qu’on eût dit enragé, s’acharnait contre les chevaux blessés ou morts, les lardait à coups répétés avec ses longues cornes, les soulevait sur sa tète puissante, les lançait en l’air, et dès qu’il les voyait retomber, trépignait avec une violence folle sur cette masse de chair et d’os ensanglantés (pii n’avait presque plus de forme.
Enfin le tueur [In expadn) reçoit du pi^^sident l’ordre de frapper. Jusque-là ce personnage, le premier des toreros, le vrai roi de l’arène, s’est tenu presque toujours à l’écart; rien ne s’est passé encore qui fût digne de lui. 11 .s’avance avec une fierté un peu dédaigneu.so, mais prudente, tenant d’une main la muleta, petite cape de .soie rouge, montée comme un drapeau sur un bâton court ; l’autre main porte une longue épée à poignée droite, en forme de croix, et dont la garde est rouge. La muleta sert tantôt à attirer et tantôt à détourner tes regards du taureau ; c’est donc une arme d’attaque et de défense. L’épée ne doit servir qu’à tuer. Les deux adversaires étant debout, en face l’un de l’autre, il faut que l’homme passe te bras entre les cornes, et plonge d’un coup son épée tout entière dans le cou du taureau. Frapper de côté serait une faute grave ; frapper en dessous, serait impardonnable. Il existe une foule de règles qui augmentent ou la difficulté, ou le danger, ou te mérite de ce qu’on appelle un beau coup d’épée. Les différents cou|)s ont des noms techniques, et on les discute avec pa.ssion.
Le véritable espada ne court pas comme un chulo ou un banderillero; il se poste debout devant son terrible antagoniste, fixe ses yeux sur les .siens, l’agace ou le trompe par quelques passes de muleta, et, si le taureau fond sur lui, il