COÜKSE DE TAUREAUX A MADRID
pirouette sur sou talon, sans presque changer de place, de manière à faire volte-face avec grâce et sans se troubler. Ce moment d’attente où les deux adversaires se mesurent du regard, ce drame muet dure quelquefois plusieiirs minutes, mais il doit finir en un clin d’œil ; l’ëpée luit rapide comme la foudre ; sa lame disparaît tout entière dans le cou de la victime, qui tombe muette et morte, à genoux devant son vainqueur. Alors éclatent des salves d’applaudissements frénétiques; les bouquets, les éventails, les chapeaux pleuvent autour du victorieux, qui, lentement, retire et essuie sob arme, puis salue avec une assurance hautaine, avèfc un paisible sourire, la multitude enthousiaste et insensée dont il est l’idole. J’ai vu le Tato triompher ainsi à plus d’une reprise.
Mais les choses ne se passent pas toujours si bien. Le même jour CuchareS; une autre illustre épée, a été accablé de huées et de sifflels. Cinq fois il a enfoncé l’arme dans la chair d’un taureau, qui avait la vie trop dure et les mouvements trop brus(|ues‘, cimj fois l’animal, ruisselant de sang, beuglant avec furie, galopant dans un état indescriptible de courroux, avait secoué l’épée et l’avait rejetée au loin, toute teinte dé son sang. Deux fois il fallut que le cacketero ou l’hoinme aU poignard se glissât der rière le taureau et lui enfonçât entfë les vertèbres un i»oignard cylindrique et acéré. Ce fut à la seconde fois seulement que la moelle épinière fut tranchée et qu’enfiu la malheureuse créature succomba. Le jeu n’était plus qu’une boucherie hideuse, dégoûtante; ce fut pendant ce long massacre du taureau, qu’un cheval, comnie je l’ai dit plus haut, se tordait, lui aussi, dans une atroce agonie dé vingt éternelles minutes. Mais qu’importent ces horreurs, se dit-ou, pourvu que l’homme s’amuse? N’est-il pas le roi de la création et ne prouve-t-il pas sa supériorité en torturant des animaux plus forts que lui, sans grand danger pour sa propre personne ?
En effet, si la position de celui qui tue est souvent critique,
LIBBKS ETUBES.
il faut se rappeler cependant (juc derrière lui, autour de lui, toute la cuadrilla est toujours prête à détourner le taureau ou à l’aveugler en jelaut un manteau sur sa tête et scs yeux. 11 n’est que trop vrai cependant : les accidents ne sont pas trèsrares, et, dans ce même jour où j’ai vu tuer huit taureaux et quinze chevaux, j’ai vu aussi le sang d’un homme tacher son riant costume. Un picador eut la cuisse blessée d’un coup de corne; il remonta peu après sur un autre cheval, et personne ne songea plus à la large tache d’un rouge livide qui salissait son pantalon jonquille.
Au reste, les spectateurs savent tous qu’un prêtre est là avec le saint-sacrement, en cas de besoin, et qu’un torero blessé à mort a presque toujours le temps d’être administré, ce qui est l’essentiel.
Dès que le taureau a cessé de vivre, arrivent au galop les attelages de mules qui traînent hors du;Wo«rfc/les animaux morts. Les garçons de service accourent pour jeter du sable sur les mares de sang, de peur que le pied des combattants n’y glisse. A peine laisse-t-ou à ces miichachos le temps de fuir, que déjà le toril s’est ouvert, et un nouveau combattant est entré dans l’arène pour y mourir, La mort du dernier taureau est, pour la foule qui jusque-là a frémi d’impatience en regardant de loin, le signal attendu pour envahir l'arène. Elle est remplie en un clin d’œil.
Ce qui est plus curieux que l’horrible spectacle de ce prétendu combat, c’est celui qu’offrent les spectateurs. Leur enthousiasme est une frénésie. Le peuple, assis trois heures sous le soleil ardent, paraît s’enflammer de cruauté; la soif du sang semble s’allumer dans ces mille et mille poitrines.
Les aficionados, penchés sur une feuille imprimée à l’avance, y marquent avec un poinçon chaque cogida ou attaque du taureau contre le cheval et l’homme, chaque siierte ou attaque de l’homme contre la bête, tous les coups de pique,' tous les chevaux blessés, tous les chevaux morts et les hommes