II. — LA FÊTE-DIEU A VALENCE ET A MUNICH (l
Pour qui veut étudier le catholicisme tel qu’il est, il ne suffit pas de l’observer dans nos pays du nord de l’Europe, où la Réforme et les révolutions lui ont lieaucoup fait perdre de ses caractères originaux. J’ai assisté cette année à la procession de la Fête-Dieu dans une des capitales les plus catholiques de l’Europe centrale : à Munich, le jeune roi, en grand uniforme et décoré de tous ses ordres, marchait, un cierge à la main, sous le dais du saint-sacrement, entouré de sa cour. On avait décoré à grands frais et non sans goût les rues garnies de planches, jonchées de feuillage; et la fontaine de la place Sainte-Marie, où quatre Anges terrassent l’Hérésie et les Démons, était transformée en un magnifique reposoir couvert de fleurs et de verdure ; l’armée était sur pied et formait la haie ; d’interminables rangées de petites filles passaient vêtues de blanc, parées de ceintures aux couleurs vives et couronnées de fleurs ; deux longues files de garçons les suivaient avec des cierges, ainsi que le clei^é de toutes les paroisses, chacun vêtu d’une couleur différente, les moines de tous les couvents et un grand nombre de confréries. Ni les images, ni les crucifix, ne manquaient, comme on peut le croire. Et cependant tout l’ensemble était d’une froideur
(1) Almanach de i’ Union protestante Itbérale, 1866.
LA FÈTE-DlEi: A VALENCE ET A MUNICH. 3D1
extrême et ressemblait à un cortège d’opéra. Toute cette pompe avait l’air trop neuf, comme les monuments antiques ou du moyen âge dont le roi Louis I" a peuplé sa capitale. Il semblait que le moindre coup de vent aurait tout emporté, et le catholicisme bavarois, malgré son luxe, me paraissait ressembler beaucoup à ces arbres verts dont les rues et les églises étaient décorées, arbres sans racines, plantés chacun dans un petit godet de bois rempli d’eau.
L’année précédente, je m’étais trouvé, ce même jour de la Fête-Dieu, dans le pays le plus catholique d’Europe, en Espagne, et de plus, par un heureux hasard, dans la ville de Valence, célèbre entre toutes pour l’éclat et le caractère particulier qu’elle a donnés depuis des siècles à cette solennité (1). La Fête-Dieu, instituée en 1264 par Urbain VIII, imposée en 1311 par Jean XXII à la catholicité tout entière, ne fut célébrée à Valence que depuis 1355, parce que le peuple espagnol avait été jusque-là trop préoccupé de chasser les Maures qui étaient restés ses maîtres pendant plus de cinq siècles. Mais aussi la joie fut extrême quand l’Espagne se vit délivrée de ces oppresseurs, d’autant plus abhorrés qu’ils étaient, sous bien des rapports, supérieurs aux chrétiens en culture et en savoir. Les fêtes catholiques devinrent de véritables triomphes nationaux, et l’on ne comprendrait rien aux anciens usages du pays, si l’on oubliait un instant le joug détesté des .Maures. Plus ces derniers avaient pratiqué le culte d’un seul Dieu et interdit les images, plus l’Espagne chrétienne affecta de multiplier les images et les saints et de les vénérer, plus elle égala Jésus au Père et surtout exalta Marie,
(1) J'ai acheté dans les rues le programme détaillé de la fêle, et un ami m’en a procuré deux autres exemplaires d’éditions plus complètes. En voici les titres : 1° Jtelacion Je la sotemne funcion del Corpus que se celtbra en esla ciudad de Valencia. 1863, 8 pages in-12. — 2“ Le même écrit avec même titre, mais précédé d’une sorte d'introduction, et illustré de dix-huit planches d’une rare laideur, sans date, 24 pages in-12. — 3° Fieslas Reales : Descripcion de la Fiesla del Corpus, y versos ttlusivos à la misma, por don Vicente Boix, cronista de Valencia (avec onze gravures et seize petites pièces de vers, les unes en espagnol, les autres en patois local), 1868, 8 pages in-8.
LIBRES ÉTDDES.
parce que le culte d’une femme et d’une vierge est enti^^oment inconciliable avec les idées des musulmans.
Aussi Valence donna un éclat, inouï jusqu’alors, à cette procession bientôt célèbre, dite du Corpus (corps du Seigneur). Dès 1^01, doua Blanca, princesse de Navarre, eut un tel désir d’y assister, qu’elle engagea les autorités de ta ville à retarder la fête de quelques jours. Kn ikih, le roi Fernand d’Aragon fit transporter à Saragosse, pour le jour de son couronnement, tout l’appareil de la Fête-Dieu de Valence ; et Charles-Quint, passant dans cette ville en 1518, s’en fit donner une représentation ; mais comme c’était à une autre époque de l’année, on remplaça le saint-sacrement dans le tabernacle par le sùjne de la croix.
Il s’agit donc d’une fête tout à fait locale et populaire, en même temps que catholique ; aussi ne faudra-t-il pas s’étonner d’y voir reparaître le souvenir dos Maures et celui même des Romains, leurs prédécesseurs.
I. — C’est un magnifique pays, et certainement un des plus beaux de la terre, que la contrée dont Valence est le cheffieu, et qu’on appelle à bon droit la Uuerta (le jardin). I.à, on a eu le rare bon sens de ne pas détruire l’excellent système d’irrigation créé par les Maures, tandis qu’il a été anéanti presque partout en Espagne par l’ignorance dédaigneuse et imprévoyante des chrétiens, comme en Judée les travaux analogues des Cananéens avaient été dévastés par tes conquérants Israélites.
Le Valencien est plqs laborieux que le Castillan ou l’Andalou. 11 est beau à voir, portant sur une épaule son manteau rayé de couleurs éclatantes et frangé de grosses passementeries de toutes nuances, vêtu d’une chemise et d’une culott»^ de toile large et flottante, qui lais.se à découvert les genoux brûlés par le soleil. Ces robustes cultivateurs et leurs familles envahis.sent en foule leur capitale dès la veille de la fête.