V. — LA MADONE DE SAINT-SIXTE, A DRESDE
Si j’avais le choix d’un tableau, d’un seul, à prendre dans tous les musées d’Italie et d’Espagne, d’Allemagne et des Pays-Bas, de France et d’Angleterre, je n’hésiterais pas; je m’emparerais de la Madone de Dresde.
Ce n’est pas le sujet de cette merveilleuse peinture qui me charme ; en général, rien n’est faux et froid comme ce qu’on appelle una sauta Conoersazione, c’est-à-dire une réunion arbitraire de saints et de saintes qui ont appartenu à différents temps et à divers pays. Rien n’est plus monotone que ces mille et mille toiles où la Vierge, portant l’Enfant, apparaît entre' des saints et des anges symétriquement rangés à sa droite et à sa gauche. Au point de vue protestant, rien n’est moins édiflant et plus dénué de sens religieux. Cependant le tableau si connu qui est la j^erle du riche musée saxon
(1) Le lÀm, 1865, 29 juillet.
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ne représente pas autre chose, entre deux rideaux verts, que Marie glorifiée et debout sur un nuage, s’avançant du milieu d’innombrables têtes de chérubins vaguement indiquées en camaïeu bleu-pàle. Elle tient le petit Jésus sur son bras, tandis que le Pape Sixte à sa droite et sainte Barbe à sa gauche l’adorent à genoux ; au premier plan, deux anges enfants, accoudés sur un parapet de pierre, lèvent leurs regards vers le ciel. Peint pour les bénédictins du couventde Saint-Sixte, à Plaisance, ce tableau ornait le maltre-autel de leur église et leur patron agenouillé indique du geste à Marie les assistants pour lesquels il intercède, c’est-à-dire sa cominuinuté. Un pape qui recommande des moines à la Vierge, il n’y a rien là de bien émouvant pour un huguenot.
Ce n’est pas non plus le charme des couleurs qui séduit les yeux à défaut du sujet. Raphaël n’eut jamais la splendide palette des Titien, des Tintoret et des Véronèse; et, sous ce rapport, la Madone de Saint-Sixte n’est pas un chef-d’œuvre. Une teinte générale d’un gris brunâtre semble se répandre sur tout le tableau et donne aux chairs un ton foncé et aux étoffes un aspect terne qui ne sont point agréables. Il se peut que le temps ait couvert la peinture de cette sombre patine; les couleurs de Raphaël n’ont que trop souvent noirci, mais ici le défaut semble remonter jusqu’à lui.
Ce n’est pas que le peintre n’ait choisi et agencé avec un goAt exquis les nuances des vêtements et des accessoires. Marie, qui a les cheveux châtains, porte la robe rouge et le manteau bleu qu’il est d’usage de lui attribuer : mais ce costume traditionnel est varié par des manches lilas cl par un voile de gaze bistrée, légèrement rayée de jaune, qui recouvre le sein et sur lequel elle tient son fils entièrement nu.
Sixte porte le somptueux costume des pontifes catholiques; sur une robe blanche, il a un manteau et un scapulaire de la couleur de l’or, doublés et frangés de rouge, tandis que la triple tiare est à ses pieds. Ces couleurs imposantes vont bien
LIBRES ÉTl’DES.
à ce vieillaril. LVnergie de la prière, l’adoralion profonde, l’entière soumission de l’adorateur à ce (ju’il croit divin sont fortement exprimées dans toute la personne de l’intercesseur. Son grand âge et sa rude virilité, qui est même un peu rustique, forment un contraste heureux avec l’idéale grandeur de la Vierge et avec le charme exquis de la figure de sainte Barbe.
Quant à cette sainte, sa présence tient sans doute à quelque préférence locale ; le choix des personnages qui figurent dans de pareils tableaux d’autel est ordinairement déterminé par des motifs de patronage ou de rituel catholique. La légende de cette sainte est fort absurde. Son père, très-puissant seigneur, haïssait les chrétiens et ignorait que Barbe (ou plutêt Barbara) s'était secrètement convertie. Il fut obligé de s’absenter et chargea sa fille de surveiller la construction commencée d’une tour qui devait avoir deux fenêtres. Barbe en fit faire trois, pour rendre ainsi hommage à la Trinité ! Le père, à son retour, devina 1e motif de la désobéissance de sa fille, l’emmena dans un lieu solitaire, au milieu des montagnes, et la décapita. Mais comme il revenait chez lui, portant la tête de son enfant, le ciel le punit et la foudre le frappa ; de là vient que sainte Barbe est devenue la patronne de la poudre à canon et de l’artillerie, que les canonniers fêlent sainte Barbe tous les ans et que, dans les navires, on appelle de son nom la soute aux poudres. Évidemment ce n’est pas la présence de ce personnage, pitoyablement légendaire, qui donne à l’œuvre de Baphaël un intérêt sérieux.
Cette figure n’est pas précisément belle ; elle est surtout jolie et gracieuse; ses cheveux blonds sont relevés par un double diadème de gaze bistrée, son costume est riche et de couleurs diverses, le corsage jaune avec des bouffants bleus aux manches, la jupe gris de fer, le manteau olive ; l’écharpe de la même gaze que la coiffure, mais avec des franges rouges. Un genou en terre, les paupièi’es baissées, la jeune sainte
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regarde hore du tableau les adorateurs qui sont censt's prosternés au pied de l’autel. Son dou.x regard, comme le geste éloquent de Sixte, exprime l’idée de l’intercession ; c’est vous, moi, le spectateur quelconque, le premier venu, ou plutôt c’est la congrégation des bénédictins de Plaisance, qu’elle se dispose à recommander au ciel.
Vers ce même ciel sont dirigés les pensées et les yeux des deux petits anges, délicieuses figures, pleines de cette grâce sans alTéterie dont Raphaël seul eut le secret. Eux aussi, ces enfants descieux, servent à conduire en haut l’attention et l’esprit des assistants. Ijî charme de leur beauté puérile et de leurs attitudes, aussi naturelles que différentes, contribuent à tempérer le caractère grave et imposant de Sixte, de la madone et de Jésus.
Que cette Vierge est belle! Ses pieds sont nus (faute impardonnable aux yeux des modernes législateurs de l'art catholique) ; il y a dans le mouvement de ces pieds nus une légèreté et une grâce admirables. On .se souvient involontairement en les voyant, de ce verset où le prophète hébreu s’écriait : « Qu’ils sont beaujc sur les montagnes les pieds de ceux qui apportent lu paixl (Esaïe, 52,3). On écarte comme trop profane le mot de Virgile ; incessu patuitdea; la démarche de la déesse la trahit. Si un être humain, si une jeune femme portant un enfant pouvait marcher sur des nuages, sans même courber sous son poids leur sommet, c’est ainsi qu’elle devrait s’avancer. Avec quel respect, avec quel soin elle porte l’enfant surhumain! Quelle innocente majesté, quelle pureté austère dans ses traits, dans ses beaux yeux, dans toute sa personne !
Et cependant ce ne sont ni le saint Sixte, ni la sainte Barbe, ni les deux anges, ni la madone, qui me font préférer ce tableau à tout autre.
C’est lui! c’est l’enfant, l’enfant-Dieu. L’énergie du vieux pape, la candeur aimable de la jeune martyre, la beauté
idéalisée de la mère n’approchent pas de la grandeur avec laquelle Raphaël a représenté Jésus,
Ce n’est pas Jésus tel que nous aimons à le retrouver sans cesse dans les Évangiles, plein d’amour et d’humilité. Non, la mythologie catholique a passé par là. C’est, quoique enfant encore, le Jésus qui jugera les viviants et les morts, et qui déjà est redoutable, tout-puissant, divin, une des personnes de la Trinité.
Que ce corps d’un jeune enfant est grandiose; avec quelle aisance, quelle majesté il trône dans les bras de sa mère ! quelle incroyable autorité dans sa pose ! quelle vigueur dans ses formes imposantes quoique enfantines! Quel regard pénétrant; ijue ce sourcil légèrement froncé deviendrait facilement formidable; que la bouche est sévère! Cet enfant-là contemple l’infini, et l’infini apparaît dans ses yeux. On peut critiquer cette figure; peut-être les lèvres sont-elles un peu fortes, font-elles une moue à peine indiquée; le nez est peutêtre lourd, mais la magistrale beauté de l’ensemble, la puissance do pensée et de volonté qui sont peintes sur ce large front, le désordre même de cette puissante chevelure, tout surprend, tout saisit dans cet incomparable enfant. Ses regards de maître et de juge plongent dans des profondeurs sans fin, les percent, les éclairent. Le prodige do l’art, c’est de vendre l’infini présent et saisissable. Or, jamais avec une toile et des couleurs on n’a donné au sentiment de l’infini, du surhumain, de l’idéal immense et sublime, une expression aussi parfaite, un langage aussi élevé et au.ssi grandiose. Cet enfant sait tout, il a tout vu, tout compris, tout jugé, il peut protéger ou condamner; il n’est pas la bonté, mais il a le souverain pouvoir; il est l’inévitable justice, son règne est celui de la force morale. Contrairement à la pratique de bien des peintres catholiques et [)eut-6tre à la théorie de quelques uns, Raphaël a donné à Jésus une énorme supériorité sur sa mère.