DIALOGUE ENTRE DEUX PASTEURS LIBÉRAUX(I
A. — On vient, mon cher collègue, de me proposer de souscrire à la statue de Voltaire , et, pour m’y engager, on m’a montré votre nom parmi ceux des donataires déjà inscrits; mais, je vous l’avoue, j hésite beaucoup à suivre votre exemple, et je viens vous confier mes scrupules. J’entrevois bien la signification hardiment libérale de votre adhésion, et, sons ce rapport, ji; me sentirais peut-être tenté de suivre votre exemple ; mais de graves et nombreuses objections s’élèvent de tous côtés dans mon esprit. Avez-vous quelques moments à me donner et voulez-vous, comme vous l’avez fait en d’autres occasions, aider de votre longue expérience ma jeunesse encore novice ?
B. — Très-volontiers. Je respecte d’autant plus vos scrupules que moi-même je les ai partagés. Je ne me suis décidé qu’après de mûres et sérieuses réflexions, dont jé suis tout prêt à vous faire part.
A. — Avant d’en venir à Voltaire, j’aimerais vous soumettre un doute que m’a suggéré une conversation récente avec un des membres les plus influents et les plus zélés de mon consistoire.
En thèse générale, selon lui , les protestants et leurs pasteurs ne doivent que très-rarement .sortir de leur sphère spéciale pour se mêler au mouvement des esprits contemporains. Nous sommes, disait-il, une minorité presque insigni-
(1) Le Lien, 7 septembre 1867.
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fiaiile dans la niasse catholique de la population ; nous n’existons que comme par miracle, tisons retirés du feu après trois siècles de per.sécutions, où le gouvernement et la nation ellemènie se sont acharnés k iioits anéantir. Bien plus , notre adversaire naturel , le catholicisme , est aujourd’hui plus puissant peut-être que janlais. Ne serait-il pas sage, dans ces circonstances , de nous faire oublier et de n’intervenir publiquement au milieu des débats contemporains que dans les cas, heureusement fort rares, d’absolue nécessité ? Voilà ce que me disait hier un vieillaixl très-digne d’être écouté.
B. — 11 ne l’est plus, quand il vous donne de semblables conseils. Je ne connais que trop les esprits de cette trempe. Ces gens-là semblent toujours prêts à s’excuser de n’être pas du culte de la majorité. Us ne paraissent jamais plus désappointés que lorsqu’un catholique se fait protestant, et c’e.sl pourtant ce qui arrive fort souvent, (è sont eux qui trouvent qu’il y a trop de monde au temple quand prêche un prédicateur trop éloquent, même s’il est de leur avis. Us feraient peu àpeu de notre Eglise une petite secte murée, inconnue, impuissante, qui n’aurait plus qu’à mourir de sa belle mort et ne mériterait rien de mieux. Ce sont les pontifes de la peur et du néant; laissez-les trembler et se faire petits.
Selon moi, voici la iiuestion ; le protestantisme a-t-il ou non la gloire de représenter ici-bas le principe de la liberté dans la plus haute de toutes tes sphères, la sphère religieuse? Quand on a l’honneur de porter un drapeau si noble, si nécessaire à l’humanité, on serait inexcusable de le tenir replii' ou de l’abaisser. Ne pas l’ouvrir librement au soleil, ne pas faire flotter à toutes les brises ses couleurs sacrées, ce serait trahir son mandat, manquer à son siècle et à Dieu ; ce serait devenir infidèle à la mémoire de nos pères.
A. — De nos pères, dites-vous; ceux que vous blâmez ont sans cesse leur nom à la bouche.
B. — Oui, quand il s’agit d’affubler, malgré eux, nos con-
temporains des tristes lambeaux de leur théologie usée ; mais non quand il s’agit de continuer hardiment leur œuvre hardie d’émancipation et de progrès. C’est elle qui a fait la giandeur de nos aïeux. A ces hommes de foi souveraine et de caractères héroïques, la théorie de l’abstention, l’idée de se lïiire petits, eût paru une lâcheté intolérable, une infidélité honteuse, un refus de la charge imposée par Dieu à ses enfants. Ils avaient la conscience de leur responsabilité. A qui les eût priés de prendre une attitude intimidée et de parler bas, ils eussent répondu avec une sainte colère , jaloux des droits de la vérité et de Dieu, ambitieux d’éclairer et de convertir. Aussi étaient-ils sans cesse sur la brèche. Vous me rappelez ce que disait, il y a vingt-cinq ans, à l’un de mes amis, l’éminent secrétaire perpétuel d’une de nos académies, à pro}K)s d’une question alors chaudement controversée (ce que l’ou appelait la liberté de l’enseignement). « Les protestants , demandait-il à son interlocuteur , n’onf-ils rien à dire sur ce sujet? On n’entend leur voix nulle part. Sous Louis XIII et sous Louis XIV il n’en était pas de même. Les pasteurs de Charenton et bien d’autres, ou des laïques savants, comme Duplessis-Mornay, étaient sans cesse en éveil. Ils prenaient parti sur toutes les grandes questions du temps, contre un Nicole, un Arnauld, un Bossuet; la société polie, le inonde intelligent , s’informait de leur opinion , en tenait compte et la discutait. » Ainsi parlait M. X..., et il avait raison. Quant à moi, mon cher collègue, il y a vingt-cinq ans que j’en ai pris la résolution, jamais je ne serai complice de ce honteux effacement où l’on veut nous réduire.
Notre principe est vrai et grand; notre patrie a un immense besoin de l’entendre proclamer sans cesse, de le voir appliquer à toutes choses ; aussi, chaque fois que l’occasion et mes forces me le permettront , je me croirai obligé d’élever la voix en faveur de l’Évangile et de la liberté religieuse.
A. — Mais , sans parler encore de l’Évangile, est-ce agir
en effet pour la liberté religieuse que de souscrire au monument de Voltaire ?
B. — Sans aucun doute. Il règne dans I histoire de France un double courant. Le malheur de notre pays, c’est de porter le joug catholique et d’ajourner la question religieuse ; lisez, à ce sujet, un livre profond et vrai : La Bévolution de Quinet; il vous convaincra. Mais ce qui seul a préservé la France de la décadence où le catholicisme a plongé l’Espagne, l’Autriche, et dont l’Italie s’est relevée depuis peu, ce qui a contenu le clergé et relevé ses mœurs, c’est surtout, outre la présence salutaire d’une Église réformée , l’esprit anticlérical, l’opposition que l’esprit prêtre a sans cesse provoquée, et dont les organes intrépides et populaires se sont appelés tour à tour : Abeilard, Rabelais, La Fontaine, Molière, Voltaire, Paul-Louis Courrier et Béranger.
A. — Voilà sans doute des noms bien éclatants ; mais presque tous, hélas! ont souillé, par l’immoralité éhontée de leur parole, la défense des droits sacrés de la pensée.
B. — 11 n’est que trop vrai; et personne, à cet égard, n’a été plus coupable que Voltaire ; personne n’a plus souvent déshonoré sa plume et n’a sacrifié plus bassement à de viles passions. Aussi faudra-t-il protester en toute occasion contre ses écrits immondes qu’on ne peut condamner à l’oubli. Mais toute vie humaine est mêlée; la postérité, tout en condamnant le mal, doit signaler le bien, le mettre en pleine lumière, s’en servir et le continuer. Une statue n’est nullement une apothéose. On en a érigé une à Pascal ; seraitce, à votre avis, pour avoir écrit quepar piété l'homme doit s’abêtir, ou n’est-ce pas pour ses admirables travau.v de physicien, de géomètre, de penseur et son immortelle réfutation des Jésuites? La statue de Henri IV signifie-t-elle qu’il fut un modèle de bonnes mœurs ou de bonne foi ? Celle de Napoléon I i|u il modéra son ambition et qu’il épargna scrupuleusement le sang de ses semblables? Et cependant il serait
ridicule de refuser une statue à ces grands hommes. Voltaire les égale en génie, et les surpasse tous les trois, à mes yeux, par les services qu’il rendit à son siècle et à l’humanité.
Dans la ville voisine, une statue a été érigée en l’honneur de certain maréchal du premier empire, dont la splendide opulence eut pour origine bien connue le pillage et la rapine. A-t-on voulu glorifier ses exactions? Nullement, on n’a voulu honorer que sa bravoure et ses talents d’homme de guerre.
A. — Je conçois mieux cela pour le maréchal **** que pour Voltaire. La patrie doit une reconnaissance durable aux héros qui l’ont sauvée de l’invasion étrangère et du morcellement; elle a intérêt k les honorer.
B. — Elle a plus encore, .selon moi, la même obligation et le même intérêt, à l’égard des hommes qui l’ont sauvée, non sans un grand courage et des efforts sans cesse renouvelés, de l’abrutissement et de l’obscurantisme. Sous ce rapport, la France doit beaucoup à Voltaire; c’est lui, surtout, qui a vaincu l’absolutisme. Toutes les fois que cette hydre relève la tête, c’est encore le nom de Voltaire qui lui fait le plus de peur. Or, au temps où nous vivons , où le catholicisme se formule avec plus de précision et de rigueur que jamais ; où le gallicanisme se meurt; où un pape décrète le dogme à lui seul, ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’a fait ; où un concile œcuménique est convoqué pour abdiquer entre les mains du prêtre-souverain tous les droits et tous les pouvoirs de l’Église catholique; où un évêque a le crédit d'exclure de l’.Vcadérnie française le savant illustre qui sait le français mieux que personne; où un cardinal a comparé publiquement les libraires à des marchands de poison ; où , dans le premier corps de l’État, on censure les bibliothèques populaires; où les inondations de la Loire sont officiellement représentées par l’Église comme le châtiment divin du libéralisme national ; où enfin , le chef incontesté et actif de l’orthodoxie protestante est un appui déclaré du pouvoir temporel des papes, public cpie la