‹ Lichtenstein episode de l'histoire de WurtembergChapitre 2 sur 9 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pourquoi résonne le clairon T Pourquoi ces clameurs dans la rue T Que sais-je, en allant au balcon,

Ce qui va s’offrir à ma vue ï

UlILAND.

Le 12 mars 1519, après plusieur% jours d’un temps brumeux, une matinée superbe s’était enfin levée sur la ville impériale d’Ulm. Les brouillards du Danube, qui à cette époque de l’année pèsent toujours sur la ville, s’étaient dissipés longtemps avant midi, et la vue de la plaine derrière le fleuve devenait de plus en plus, libre et étendue.

Les rues froides et étroites , avec leurs hautes et sombres maisous à pignons , étaient aussi plus éclairées qu’à l’ordinaire, et le soleil leur donnait un éclat et un air gai parfai- , tement en harmonie avec l’air de fête qui régnait ce même jour dans la ville. La grande rue de Herdbrucker, qui conduit de la porte du Danube à l’hôtel de ville, était, ce matin, remplie d’une foule qui se serrait des deux côtés le long des maisons, et ne laissait de libre qu’un étroit passage au milieu de la chaussée. Un sourd murmure, trahissant l’impatience de l’attente , courait à travers la foule ; quelquefois ü partait tout à coup un éclat de rire, quand quelque jolie fille s’avançait trop LiCUTBRSIBIH. , 1

dans l’espace libre, et que des soldats de la garde urbaine la repoussaient un peu rudement avec le bois de leurs longues hallebardes; ou bien quand un mauvais plaisant s’amusait à crier : « Ils viennent! ils viennent! » que tout le monde allongeait le cou et regardait, jusqu’à ce qu’on reconnût qu’on s'était encore trompé.

La presse était encore plus grande à l’endroit où la rue de Herdbrucker aboutit à la place de l’hôtel de ville; c’était là qu’étaient rangés les corps de métiers : les bateliers, les tisserands, les charpentiers, les brasseurs avec leurs attributs et leurs bannières, tous dans leurs plus beaux costumes et bien armés.

Mais si dans la rue la foule respirait la plus franche gaieté, les hautes maisons offraient, peut-être davantage encore, un aspect de joie et de fête. Jusque sur les toits, toutes les fenêtres étaient pleines de dames et de jeunes filles élégamment parées , et, avec leur décoration de branches vertes, de tapis et d’étoffes de toutes couleurs, elles faisaient l’effet de beaux cadres autour de peintures charmantes.

Le tableau le plus gracieux était assurément celui que présentait le balcon de la maison du sire Jean de Besserer. On y voyait deux jeunes filles, qui différaient de figure, de taille et de toilette, mais toutes deux d l une si remarquable beauté que qui les regardait de la rue était un instant embarrassé pour savoir à laquelle donner la préférence.

Toutes deux paraissaient ne pas avoir plus de dix-huit ans. L’une , plus svelte et plus élancée , avait une forêt de cheveux noirs encadrant un front ouvert; l’arc foncé de ses sourcils, son œil bleu et tranquille, sa bouche fine et distinguée, les tendres couleurs de ses joues, tout formait une beauté qui, parmi nos dames d’à présent, passerait pour très-attrayante , mais qui , dans ce temps où la préférence était encore donnée à des couleurs plus vives et à des formes plus pleines, ne pouvait se faire valoir près des autres belles que par une dignité imposante. L’autre, plus petite et à formes plus prononcées que sa voisine, était un de ces êtres gat3 et sans souci, qui sont toujours sûrs de plaire. Ses cheveux, d’un blond clair, arrangés à la mode du temps en une multitude de petites boucles et de petites nattes , étaient cachés

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on partie sous un élégant bonnet blanc à petits plis. Sa figure fraîche et ouverte était toujours en mouvement ; ses yeux erraient sur la foule avecune infatigable vivacité , et sa bouche, qui à chaque instant laissait voir les plus jolies dents du monde , montrait clairement que, parmi les groupes et les figures qui se trouvaient dans la rue , il y en avait beaucoup qui devaient provoquer son hilarité.

Derrière les deux jeunes filles se tenait un homme grand et âgé; ses traits accentués et sévères , ses sourcils épais , sa barbe longue, mince et déjà grisonnante , son costume noir, qui contrastait avec les couleurs riches et variées qui l’entouraient, tout lui donnait un air froid et presque triste, qui ne s’adoucissait un peu que lorsqu’un éclair de gaieté, amené par quelque saillie de la blonde , faisait briller un moment sa sombre figure. Ce groupe , qui offrait toutes les différences de couleurs et d’ombres, comme de caractères et d’années, attirait de temps en temps l’attention des personnes qui passaient dans la rue. Plus d’un œil s’attachait sur les belles jeunes filles , et celles-ci occupèrent un moment , par leur saisissante apparition, la foule oisive qui commençait à s’impatienter que le spectacle qu’elle attendait tardât tant. Il était déjà près de midi. Les ilôts de la multitude se pressaient toujours davantage, et déjà plus d’un des respectables membres des corps de métiers s’était installé par terre, lorsque trois coups de canon retentirent du haut du retranchement deLug-ins-Land. Aussitôt les cloches de la cathédrale sonné rent à toute volée au-dessus de la ville, et en un instant l’ordre se rétablit dans les rangs,

« Ils viennent, Marie, ils viennentl > s'écria la blonde jeune fille qui se tenait au balcon , et elle passa son bras autour de la taille de sa voisine en se penchant en dehors.

La maison du sire de Besserer formait le coin de la rue de Herdbrucher; du balcon on pouvait voir, d’un côté, presque jusqu’à la porte du Danube, et de l’autre, jusqu’aux fenêtres de l’hôtel de ville. Les jeunes filles avaient ainsi parfaitement choisi leur place pour jouir du spectacle qu'elles attendaient. Cependant le passage entre les deux rangs de la foule s’était élargi avec peine, les soldats de la garde urbaine s’étaient placés de distance en distance,

avec leurs hallebardes en avant ; un silence solennel régnait dans la rue, et les cloches sonnaient toujours. Bientôt on entendit le bruit sourd des timbales, mêlé aux sons aigus des clairons et des trompettes, et à travers la porte ou vit s’avancer un long et brillant cortège de chevaliers. Les tambours et les trompettes de la ville , la troupe à cheval de la jeunesse patricienne d’Ulm, avaient été vus déjà trop souvent pour que l’œil s’arrêtât longtemps à les considérer. Mais lorsque la bannière noire et blanche de la ville, avec l’aigle impérial, lorsque les drapeaux de toutes grandeurs et de toutes couleurs se montrèrent, les spectateurs pensèrent que le grand moment était arrivé.

Nos deux beautés du balcon redoublèrent aussi d’attention, en voyant au bout de la rue retirer respectueusement les bonnets et les chapeaux.

Sur un beau et vigoureux coursier s’avançait un homme dont l’air robuste , frais et joyeux, faisait un singulier contraste avec son front sillonné de rides , sa barbe et ses cheveux grisonnants. Il portait un chapeau pointu , chargé de plumes, une cuirasse sur un pourpoint collant rouge , des culottes de cuir brodées de soie, qui pouvaient avoir été trèsjolies lorsqu’elles étaient neuves, mais qui, par l’effet de la pluie et d’un long usage, étaient devenues d’un brun foncé. De larges et lourdes bottes à l’écuyère couvraient ses jambes jusqu’aux genoux. Sa seule arme , une rapière d’une longueur extraordinaire, avec une grande poignée sans garde, complétait l’image d’un guerrier vieilli sous le harnois. Son unique parure était une large chaîne d’or roulée cinq fois autour de son cou , à laquelle pendait , suç sa poitrine, un fenin d’honneur du même métal.

, « Dites donc, cher oncle, quel est ce cavalier à l’air si jeune et si vieux ? s’écria la blonde en penchant un peu la tête vers le vieillard qui était derrière elle.

— Je puis te le dire, Berthe, répondit celui-ci; c’est Georges deFrondsberg*, commandant en chef de l’infanterie

t. Georges de Frondsberg, né en 1475, mort en 1 523, un des capitaines les plus célèbres de son temps, qui, eu Allemagne, en France, en Italie et dans les Pays-ltas, se couvrit de gloire. C’est le mémo qui, en 1521, dit à Luther, iuvilé à su rendre à la diète de Worms, ces mémorables pa-

de la ligue, un bien brave homme, s’il servait une meilleure cause !

— Gardez vos remarques pour vous , monsieur le Wur-

tembergeois, reprit la petite , qui le menaça du doigt en riant ; vous savez que les filles d’Ulm sont dévouées à la ligue ! » •

Mais l’oncle, sans se laisser troubler, continua : •

« Celui-là, sur le cheval blanc, est le feld-lieutenant 1 et truchsess 5 de Waldbourg. Derrière lui viennent les colonels de la ligue. Vrai Dieu! ils ont l’air de loups prêts à fondre sur leur proie.»

— Fi ! les vieilles perruques ! remarqua Berthe. C’était bien la peine de nous parer ainsi, cousine Marie. Mais, tiens, quel est ce jeune chevalier noir sur le cheval bai ? Regarde donc son visage pâle et ses yeux noirs pleins de feu 1 On lit sur son écu :.Je l’ai osé!

— C’est le chevalier Ulrich de Hutten, répondit le vieillard; puisse Dieu lui pardonner ses outrages envers notre souverain, enfants ! C’est un homme savant et brave. Sans doute il est l’ennemi mortel du duc, mais je ne puis dire autrement : la vérité avant tout 1 ! Et, tiens, voici les couleurs de Sickingen 4 ; vraiment c’est lui ! Regarde, enfant, c’est François de Sickingen. On dit qu’il conduit mille guerriers en campagne. C’est celui qui porte une brillante cuirasse et un plumet rouge

rôles : «Petit moine, petit moine, tu t’engages â présent dans un chemin dangereux, etc. »

t. C’est ainsi que l’appelle Sattler dans l’histoire des ducs, t. II, 8. — Ce titre répond à lieutenant général ou général en chef.

( Note des traducteurs .)

2. Truchsess ou écuyer tranchant qui, dans les grandes occasions, découpait les viandes à la table de l’empereur. ( Note des traducteurs.")

3. Ulrich de Hutten, né en I486, mort en 1523 i Ufnau, près du lac de Zurich. 11 est connu comme auteur d’un grand nombre d’ouvrages et comme défenseur de la réforme. 11 attaqua Ulrich de Wurtemberg dans des poésies, des lettres et des discours qui ont été réfutés en excellent latin, avec des arguments très-plausibles, par le docte Nicolas Barbatus II. On connaît sa devise : aJacta aléa eslo.»

4. François de Sickingen , célèbre contemporain de Hutten. 11 est représenté par Sattler , pendant cette guerre, comme conseiller d’Autriche.

— Mais dites-moi, mon oncle, reprit Berthe, quel est donc ce Gœtz de Berlichingen dont notre cousin Kraft nous a tant parlé ? C’est un homme redoutable, qui a une main de fer. N’est-il pals du parti des villes?

— Gœtz et les villes, je ne puis jamais prononcer ces deux noms ensemble, dit le vieillard d’un air sérieux. Il est pour le Wurtemberg'. *

Une grande partie du cortège avait défilé pendant cette conversation, et Berthe avait remarqué avec étonnement les regards indifférents que sa cousine jetait dans la rue et le peu de part qu’elle prenait à tout ce qui se passait autour d’elle. Sans doute il avait toujours été dans les manières de la jeune fille d’avoir l’air réfléchi et même rêveur; mais tant de froideur à la vue d’un si brillant cortège paraissait incompréhensible à Berthe. Elle était sur le point de demander compte à sa cousine de son silence, lorsqu’un bruit subit, qui se fit dans la rue, attira son attention.

Un coursier plein de feu se cabrait juste sous leur fenêtre; sans doute il avait été effrayé par les bannières flottantes des métiers. Sa tête, rejetée en arrière, cachait son cavalier, de sorte que l’on n’apercevait de celui-ci que les plumes ondoyantes de son panache; mais l’adresse et la force avec lesquelles il domptait sa monture faisaient deviner un jeune et hardi cavalier. Ses longs cheveux châtains lui étaient, par suite de ses efforts, tombés sur le visage. Lorsqu’il les releva, son regard rencontra le balcon.

ï Ah 1 voici donc enfin un joli cavalier 1 murmura la blonde à l’oreille de sa voisine , en secret et tout bas , comme si elle eût craint d’être entendue du beau jeune homme; et comme il est distingué et poli ! Regarde , il nous a saluées sans nous connaître I >

4. Gœtz de Berlichingen raconte en détail, dans l’histoire do sa vie, comment 11 s’est fait qu'il a embrassé la cause du duc de Wurtemberg. (Édit, de Franck deStcigemwald. Nuremberg, 4731, page 4 42.) 11 continue : « Alors le due de Reutlingen se relira, ce qui causa le malheur de Votre Grèce et le mien, et filquo Votre Grâce fut chassée et que moi-même je fus perdu . » En effet, la ligue de Souabe, sans égard pour le refus que , peu auparavant, Gœtz avait fait de servir le duc, l’assiégea dans Mœckmuhl et le fit prisonnier.

Mais la silencieuse Marie ne paraissait pas accorder beai> coup d’attention à sa cousine ; une vive rougeur colora ses joues délicates. Certes, qui aurait vu la sérieuse jeune fille regarder avec tant de froideur le cortège, n’aurait pas pressenti qu’il pût y avoir autour de sa bouche une expression aussi gracieuse et aussi aimable, et dans ses yeux pensifs autant d’amour qu’il en parut au moment où elle rendit au jeune cavalier son salut, par un léger mouvement de tête.

Notre remarqué sur l’effet produit par la vue du beau jeune homme avait complètement échappé à la petite bavarde.

« Vite, vite, cher oncle! s’écria-t-elle en tirant le vieillard par sa manche; quel est ce cavalier au ruban bleu et argent? dites.

— Chère enfant, répondit l’oncle, c’est la première fois que je le vois. A en juger par ses couleurs, il n’est attaché à aucun service particulier, et se met, à ses risques et périls, en campagne contre mon seigneur et duc, comme tant d’autres gueux qui voudraient bien puiser dans nos sacs.

— Ah ! vous êtes incorrigible, dit la petite , et elle se retourna en faisant la moue. Vous reconnaissez les vieux et les savants à cent pas et plus ; mais, si l’on vous questionne une fois sur un jeune et poli gentilhomme , vous ne savez rien dire. Tu es aussi comme cela, Marie, et tu fais des yeux comme si tu regardais une procession du jour des morts. Je parie que tu n’as pas vu le plus beau de tous, et que tu avais encore dans la tête le vieux Frondsberg, quand il passait tant d’autres cavaliers. *

Pendant cette réprimande de Berthe, le cortège s’était rangé devant l’hôtel de ville. La cavalerie de la ligue qui défilait à présent n’avait pas d'intérêt pour nos deux jeunes filles. Aussi, après que les chevaliers furent descendus de cheval et entrés à l’hôtellerie pour se rafraîchir, après que les corps de métiers eurent rompu leurs rangs, que la foule se fut peu à peu écoulée, elles aussi quittèrent le balcon.

Berthe n’avait pas l’air tout à fait content. Elle se garda cependant bien de laisser paraître quelque chose devant son oncle. Mais lorsque celui-ci eut quitté l’appartement, elle

s’adressa à sa cousine qui, toujours rêveuse, se tenait debout à la fenêtre.

« Oh! que c’est agaçant 1 Je donnerais beaucoup pour savoir comment il s’appelle. Mais tu n’as donc pas d’yeui, Marie? Je t’ai pourtant poussé le coude lorsqu’il a salué. Tiens, des cheveux châtain clair bien longs et bien luisants, des yeux foncés et riants , le visage un peu bruni ; mais beau , très-beau. Une petite moustache au-dessus de la bouche. Non, je te dis.... Mais tu rougis encore 1 continua la petite blonde avec la même pétulance; comme si deux jeunes filles, quand elles sont seules, ne pouvaient pas parler de la bouche d’un jeune homme 1 Cela arrive souvent chez nous. Mais bien sûr chez feu Mme ta tante, à Tubingen, et chez ton grave père, à Lichtenstein, on ne t’a jamais parlé de choses pareilles , et je vois déjà que la cousine Marie rêve de nouveau et qu’il me faut chercher un enfant d’Ulm pour avoir avec qui causer un instant. »

Marie ne répondit que par un so urire , que nous aurions peut-être trouvé un peu fripon. Pour Berthe, elle prit le gros trousseau de clefs pendu au clou contre la porte, fredonna un air, et sortit pour apprêter différentes choses pour le dîner : ' car, bien qu’on pût lui reprocher une curiosité un peu grande, elle était cependant trop bonne ménagère pour que l’apparition d’un beau cavalier pût lui faire oublier les entremets et le dessert.

Elle sortit en sautant et laissa sa cousine seule avec ses pensées. Nous ne voulons pas non plus la troubler pendant qu’elle passe en revue , dans sa mémoire , les belles images que cette apparition a tout à coup fait sortir du fond de son cœur; pendant qu’elle pense au temps où un regard de lui, un serrement de main , remplissait ses jours de lumière ; pendant qu’elle se rappelle ces nuits où, dans sa petite chambre, elle brodait , à côté de sa tante , cette écharpe dont la couleur l’a tirée aujourd’hui de ses rêveries. Nous ne voulons pas l’épier pendant qu’elle se demande en rougissant et en baissant les yeux si sa cousine Berthe a bien dépeint la bouche si tendre de son bien-aimé.

Ne sens-tu pas déjà grandir ton espérance,

Un courage nouveau s’allumer dans ton cœur?

N'es-tu pas en Souabe, où de notre vaillance Chacun donne toujours l’exemple avec honneur?

G. Schwab.

Le brillant défilé que nous avons décrit dans les pages précédentes avait eu lieu en l’honneur des chefs et des capitaines de la ligue de Souabe, qui partant d’Augsbourg, où ils s’étaient réunis, avaient fait ce jour-là leur entrée à Ulm. Le lecteur connaît déjà par l’introduction l’état des choses. Le duc Ulrich de Wurtemberg avait, par son entêtement à tout défier, par de trop vifs éclats de colère et par la hardiesse avec laquelle il voulait faire tête seul à tant de princes et de seigneurs alliés, de plus par la surprise de la ville impériale de Reutlingen , attiré sur lui la haine mortelle de la ligue. La guerre était inévitable, car il n’y avait pas lieu d’attendre que, s’étant une fois avancé si loin, on en vînt à des propositions de paix.

A cela se joignaient les raisons particulières qui poussaient chacun à agir. Le duc de Bavière pour faire rendre satisfaction à sa sœur Sabine, les Hutten pour venger leur cousin Dietrich de Spæt pour laver dans le sang du Wurtemberg la honte de ses vassaux, pour rattacher les villes et les villages de Reutlingen à la ligue, en un mot tous avaient déployé leurs bannières avec des pensées de sang et dans l’espoir d’un butin assuré.

Tout autrement paisibles et joyeuses étaient les idées de Georges de Sturmfeder, ce cavalier si habile , qui avait excité à un tel degré la curiosité de Berthe, et dont l’apparition inattendue avait coloré les joues de Marie d’un

i . Les seigneurs de Spæt avaient aidé la duchesse à fuir du pays. Le duc s’était cruellement vengé sur leurs biens.

si vif incarnat. Il savait à peine lui-même comment il se trouvait mêlé à cette expédition : car, bien qu’il ne fût pas étranger au maniement des armes, il n’avait pas été destiné à cette carrière. Issu d’une pauvre mais respectable famille de Franconie, ét orphelin de bonne heure, il avait été élevé par un frère de son père. On commençait déjà à cette époque à regarder l’instruction comme un ornement de la noblesse, et son oncle l'avait dirigé vers l’étude des lettres. La tradition ne dit pas si à l’Université de Tubingen, alors dans sa première fleur, il avait fait de grands progrès dans la science. Nous avons seulement appris qu’il montrait pour une demoiselle de Lichtenstein, qui habitait alors chez sa tante dans cette ville, heureux séjour des Muses, beaucoup plus d’intérêt que pour tous les cours des plus célèbres docteurs. On raconte de plus que la jeune personne, douée d’un esprit sérieux et mâle, avait résisté à tous les moyens employés par d’autres pour se faire aimer. Sans doute on connaissait déjà alors toutes les ruses au moyen desquelles on triomphe du cœur le plus rebelle, et la jeunesse de la vieille Tubinga avait peut-être mieux étudié son Ovide que celle d’aujourd’hui : il parait cependant que les sérénades les plus touchantes, les combats les plus terribles affrontés en son honneur et à cause d’elle, avaient laissé le cœur de la jeune fille insensible. Un seul avait réussi à gagner ce cœur , et ce mortel favorisé était Georges. Sans doute, l’un et l’autre se sont bien gardés de dire, selon la coutume de l’amour platonique, à quel moment et à quelle occasion leur première sympathie a commencé, et nous sommes bien éloignés de vouloir pénétrer ce doux mystère du premier amour, ou rapporter des faits qui ne seraient pas tout à fait authentiques. Cependant nous avons des raisons d’admettre qu’ils en étaient déjà arrivés à ce point où, pressés par les circonstances, et pour adoucir l’amertume d’une séparation , deux jeunes amants se jurent une fidélité éternelle.

Car lorsque la tante de Tubingen prit congé de ce monde et que le sieur de Lichtenstein rappela sa fille pour la mener finir son éducation à Ulm, où il avait une sœur mariée, Rose, la vieille femme de chambre de Marie, remarqua que les larmes brûlantes et les regrets avec lesquels Marie re-

gardait sans cesse hors de la chaise de voyage, ne s’adressaient pas seulement aux rues montueuses auxquelles elle disait adieu.

Bientôt après, Georges reçut aussi un message de son oncle qui lui demandait si, au bout de quatre ans d’études, il n’avait pas acquis encore assez de science. Ce rappel lui vint à souhait. Depuis le départ de Marie, les chaires des plus illustres professeurs, la sombre ville avec ses collines, la vallée même du Neckar, lui étaient devenues odieuses. L’air frais de la montagne le ranima, lorsque, un beau matin de février, il passa à cheval les portes de Tubingen pour retourner chez lui. Il semblait que ses nerfs et ses muscles eussent retrouvé une nouvelle force à l’air frais du matin, et son âme se laissait aller à la joyeuse humeur propre à cet âge fortuné, lorsque l’assurance d’un doux bonheur vit dans le cœur, et que l’œil qui n’a pas encore été rendu plus clairvoyant par l’expérience, ni assombri par le malheur, voit l’avenir se dérouler riant et joyeux. Comme le lac limpide sur lequel se penche une joyeuse image, la reflète avec toute sa grâce et cache ainsi ses abîmes sous de ravissantes couleurs ; de même l’incertitude de cet avenir a son charme particulier. On se croit assez de force dans la tête et dans le bras pour gagner la faveur de la fortune, et cette confiance en soi donne bien plus de courage que le secours le plus puissant. C’est dans ces dispositions que Georges de Sturrofeder se dirigea vers son pays en traversant un beau bois de hêtres. Sans doute le chemin ne le rapprochait pas de ses amours; sans doute il ne pouvait regarder comme sa p opriété qne le coursier qu’il montait et le château de ses pères, dont une chanson populaire disait :

Le toit de ses aïeux

Sur trois étais s’appuie ;

Il laisse voir les cieux

Et recevoir la pluie.

Mais il savait qu’avec une ferme volonté on trouve cent chemins ouverts pour arriver au but, et le vieil adage des Romains : Fortes fortuna juvat, ne l’avait encore jamais trompé.

Son désir de trouver une vie active paraissait en effet sur le point de se réaliser.

Le duc Ulrich avait fait de la ville impériale de Reutlingen, qui l’avait offensé, une ville de Wurtemberg, et il n’y avait pas à douter que la guerre ne fût prochaine.

L’issue de la lutte semblait encore très-incertaine. La ligue de Souabe, bien qu’elle comptât au nombre de ses capitaines et de ses soldats les hommes les plus expérimentés et les plus exercés au métier des armes, s’était cependant dans toutes les guerres précédentes fait du tort à elle-même par ses divisions. Ulrich, de son côté, avait pris à son service 14 000 Suisses, braves et habiles soldats, et il pouvait lever dans son pays des troupes sinon aussi exercées, du moins nombreuses et dévouées, de sorte qu’en février 1519, la balance était à peu près égale entre les deux partis. Quand tout s’agitait autour de lui, Georges pensait ne pas devoir rester oisif. Il souhaitait une guerre. La carrière des armes le mènerait à son but , en le rendant digne de demander la main de Marie.

Sans doute son cœur ne l’attirait ni vers l’un ni vers l’autre des deux partis. D’un côté on parlait mal du duc dans le pays, et de l’autre les desseins de la ligue ne paraissaient pas des plus purs. Mais lorsque tout à coup, gagnés par l’argent et les plaintes de la famille des Ilutten, et excités par l’idée d’un riche butin, dix-huit comtes ou seigneurs, dont les terres touchaient à sa petite propriété, s’affranchirent du service d’Ulrich *, il lui sembla qu’il devait se prononcer pour la Ligue. La nouvelle que le vieux sire de Lichtenstein était à Ulm avec sa fille mit fin à son irrésolution. Sa place était du côté où se trouvait Marie, et il offrit ses services à la ligue.

La noblesse franconienne, sous le commandement de Louis de Hutten, se dirigea au commencement de mars vers Augsbourg, pour s’unir à Louis de Bavière et aux autres membres de la ligue. Bientôt l’armée fut rassemblée, et plus elle approchait du territoire ennemi, plus sa marche ressemblait à un cortège triomphal.

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