‹ LichtensteinChapitre 10 sur 16 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Dans la Souabe, où duc régna ton père, Où le peuple encor l'aime en ses hameaux, Où plus d'un seigneur vit dans les châteaux, Qui combattit jadis sous ta bannière ; Là n'a point péri ton cher souvenir; C'est là le chemin qu'il nous faut tenir. Et la forêt Noire aux ombres secrètes A pour notre exil de sûres retraites.

Uhland.

Un été aussi chaud que celui de 1519 n'a sans doute jamais pesé sur le Wurtemberg. Tout le pays avait rendu hommage à la ligue et pensait devoir jouir enfin du repos; mais les confédérés montrèrent clairement alors que ce n'était pas pour reprendre Reutlingen qu'ils s'étaient armés. Ils voulaient être payés et recevoir une indemnité pour leur peine. Les uns demandaient qu'on partageât entre eux le Wurtemberg; les autres qu'on le vendît à l'Autriche; d'autres voulaient le conserver aux enfants d'Ulrich, mais sous la tutelle de la ligue. Ils se disputaient la possession d'un pays auquel ni les uns ni les autres n'avaient droit de prétendre. Le pays même était désuni et divisé.

Il devait couvrir les frais de la guerre , et cependant il ne s'y trouvait personne qui voulût payer. La noblesse pensait que c'était une bonne occasion de se séparer du pays et de se déclarer indépendante. Les bourgeois et les paysans étaient tout à fait ruinés , leurs champs dévastés ; ils ne voyaient aucun moyen de se relever. Le clergé ne voulait pas non plus payer seul ; tout était donc débat et contestation. Beaucoup aussi avaient à cœur la manière dont on avait traité leur souverain. Plu? d'un, maintenant que le duc

était en exil loindu pays de ses pères, sentaient des remords et des regrets. Ils comparaient son gouvernement avec celui d'à présent. Les choses ne s'étaient pas améliorées; au contraire, elles n'avaient fait qu'empirer. Mais ils vivaient sous un joug trop dur pour laisser paraître leurs douleurs.

Ce mécontentement du peuple n'échappa pas à la régence de la ligue; il lui fallut entendre, comme on le trouve dans de vieilles chroniques, c de bien singuliers et mauvais discours. » Elle chercha, par un redoublement de sévérité, à conquérir rattachement ; elle répandait des mensonges sur le duc*. On ordonna aux prêtres de prêcher contre lui; quiconque dirait du bien de lui devait être jeté en prison; qui conque le soutiendrait en secret aurait les yeux crevés et serait décapité.

Mais Ulrich avait encore des sujets fidèles dans le peuple des campagnes, qui lui rendaient compte par des voies secrètes de ce qui se passait en Wurtemberg. Il se trouvait dans son comté de Montbéliard et y attendait, avec ler hommes qui l'avaient accompagné dans l'infortune, une occasion favorable de rentrer dans son pays. Il écrivit à beaucoup de princes ; il les conjura de lui venir en aide. Mais aucun ne prit chaudement son parti. Il écrivit aux princes électeurs assemblés pour l'élection d'un nouvel empereur; ils ne lui portèrent aucun secours. La seule chose qu'ils firent fut d'ajouter, dans la capitulation du nouvel empereur, une clause concernant le Wurtemberg et le duc ; l'empereur n'y fit pas attention. Quand le duc se vit ainsi abandonné de tout le monde, il ne balança pas, mais résolut de reconquérir son pays avec ses propres forces. Quelques circon-

<. Le duc Ulrich se plaignit à plnsieurs reprises à celte époque que ses adversaires répandissent tant de mensonges contre lui. Il se défend à ce sujet surtout dans ses lettres à la confédéralion suisse Ainsi en l'an 1519 ses ennemis firent courir le bruit qu'il avait fendu en deux un page, Guillaume de Janowiz. Cependant Janowiz vivail encore en l'an 1562, et fut en ^ 560 commandant du fort d'Asperg. Mais ce mensonge fit alors beaucoup de sensation. Aussi un Suisse à qui on montrait cet homme en lui disant le bruit que les cisnemis du duc avaient fait courir sur son compte, répondit : «Ce doit être un bon barbier, celui qui l'a si bien guéri. » (Sattier, II, § 24.)

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stances paraissaient militer en sa faveur. Ainsi la ligue, en apprenant que personne ne voulait prendre le parti de l'exilé, avait licencié ses troupes. La plupart des villes et des châteaux ne conservèrent que de très-faibles garnisons, et même à Stuttgard on n'avait laissé que quelques compagnies de soldats.

Par cette mesure, la ligue s'était fait un ennemi qu'on méprisait, mais qui contribua beaucoup à amener un changement dans l'ordre de choses : c'étaient les lansquenets. Ces hommes, accourus de toutes les parties de l'Empire, offraient d'ordinaire leur aide à qui les payait le mieux; peu leur importait pour quoi et contre qui ils combattaient. Pour les avoir, il fallait leur passer bien des choses; le vol, le meurtre, le pillage et l'incendie étaient leurs bénéfices particuliers, l'indemnité qu'ils prenaient quand ils ne recevaient pas exactement leur solde. Georges de Frondsberg le premier, par le respect qu'il inspirait à l'armée, par des exercices journaliers et une inflexible sévérité , les avait en quelque sorte tenus en bride. Il les avait répartis en compagnies régulières, placées sous des chefs de son choix; il leur avait appris à combattre avec ordre et en rangs. Aussi montrèrent-ils alors qu'ils avaient été à bonne école : car, lorsque la ligue les congédia, ils ne coururent pas, comme auparavant, le pays en bandes disséminées, pour chercher du service, mais ils formèrent douze compagnies régulières, se choisirent des chefs' et même un capitaine dans la personne du long Pierre. Ils étaient irrités contre la ligue; ils se nourrirent de pillage et de contributions et firent la guerre pour leur propre compte. L'anarchie était si grande dans le Wurtemberg que personne ne put leur tenir tête. La ligue s'était dépouillée de ses forces, et elle était trop occupée de ses propres affaires pour songer à délivrer de ces bandes le malheureux pays. La noblesse était désunie ; elle vivait dans

4 . Voici le récit de Sattler : La ligue de Souabe avait renvoyé une grande partie de ses hommes de guerre ; ceux-ci en furent offensés, ils se réunirent en douze compagnies, se choisirent des chefs, et établirent d'après l'usage d'alors un ordre militaire. Il est très-vraisemblable que le duc allira ces gens-là à lui. (Histoire du duc df If^irienthcrg ^ II, § 10.)

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ses châteaux et regardait tranquillement ces désordres. Là garnison des villes était trop peu nombreuse pour repousser les lansquenets par la force, et les bourgeois et les paysans les voyaient même venir avec plaisir quand leurs exigences n'étaient pas par trop grandes, car les lansquenets criaient tout haut contre la ligue, pour qui personne n'était porté. Enfin, le bruit se répandit que ces troupes ne seraieili pas éloignées d'aider le duc à reconquérir son pays.

Par une belle matinée du milieu d'août , les lansquenets étaient campés dans le fond d'une vallée, près de la frontière de Bade. Les gigantesques et noirs sapins qui enfermaient la vallée des deux côtés apparienaient encore à la forêt Noire, et le ruisseau qui se précipitait à travers la vallée était la Wurm. La petite armée, retenue sous les ombrages de la forêt et sous les saules de la vallée, formait des groupes singuliers et se livrait au repos. A la distance de deux cents pas on voyait des postes dont les lances brillantes ou les mèches allumées inspiraient au loin l'effroi. Au .milieu de la vallée, à l'ombre d'un chêne, cinq hommes étaient assis autour d'un manteau qui leur servait de table, et jouaient à ce jeu qui aujourd'hui encore porte le nom de lansquenet. Ces hommes se distingu-aient du reste de leurs compagnons par de larges rubans rouges passés autour des épaules et de la poitrine : car leurs vêtements étaient tout aussi sales et aussi déchirés que ceux des autres soldats. Quelques-uns portaient des casques, d'autres de grands chapeaux de feutre, recouverts de bandes de fer, et des pourpoints de cuir qui , par la pluie, la poussière et le séjour des bivouacs, avaient pris toutes les teintes imaginables.

A un examen plus rigoureux, on reconnaissait encore deux choses qui les distinguaient de leurs camarades. Ils n'avaient ni mousquets ni piques, comme les lansquenets en portaient ordinairement, mais des rapières d'une longueur et d'une largeur démesurées. Ils avaient aussi, comme les nobles et les chefs en portaient alors , des panaches flottants sur leurs chapeaux et leurs casques, pour se donner un air chevaleresque.

Tous les cinq paraissaient posséder une grande adresse au jeu, mais surtout un d'entre eux, qui se tenait le dos ap-

puyé au chêne. C'était un homme grand et bien nourri. Il avait un chapeau garni d'un galon d'or et orné par devant de l'image dorée de saint Pierre, sous laquelle sortaient deux énormes plumes de coq rouges. Cet homme devait avoir couru le monde, car il pouvait jurer en français, en italien et en hongrois; pour sa barbe, il la portait à la hongroise , et il l'avait tellement tournée avec de la poix, que ses moustaches se dressaient des deux côtés de son nez comme de longues épines.

« Canto cacramento! cria l'homme aux terribles moustaches d'une voix de basse-taille, le valet est à moi! Sus! je le coupe avec le roi de trèfle.

— Il est à moi, s'il vous plaît, s'écria son voisin, et le ro^ aussi; tout est pour moi.

— Mort de ma vie ! comme on dit en français, capitaine Lœffler, vous voulez enlever ainsi la levée à votre chef I Fi donc! fi donc! c'est de la révolte. Dieu me damne, vous voulez aussi m'ôter le commandement! »

A ces mots les yeux de l'autre brillèrent d'une façon hideuse; il mit son chapeau sur l'oreille, de manière à laisser voir ses épais sourcils et une grande cicatrice rouge qu'il avait sur le front et qui lui donnait un air des plus guerriers.

« Au jeu, colonel Pierre, il n'y a pas de hiérarchie, répondit l'autre joueur. Vous pouvez nous commander à nous autres capitaines de bloquer et de brûler une ville ; maio aig jeu, tout lansquenet est autant que nous.

— Vous êtes un émeutier, un rebelle contre votre colonel, par Dieu! et si ma dignité me le permettait, je vous massacrerais et vous mettrais en chair à pâté; mais continuez.

— Voici le deux, je mets dessus le quatre, puis je coupe avec le cinq. Et 1^ valet de carreau, qui le prendra?

— Moi, dit le long Pierre; voici le roi de carreau; morbleu ! le coup est à moi 1

— Gomment fais-tu ton compte pour avoir le roi de carreau ? s'écria un petit homme sec avec un visage en pointe, un œil perçant et une voix rauque. N'ai-je pas vu, quand tu as donné, qu'il était dessous? Il a triché; le long Pierre a triché honteusement.

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— Muckerle, capitaine de la huitième compagnie! je vous conseille détenir votre langue, dit le colonel. Bassa manelka! je n'entends pas la plaisanterie. La souris ne doit pas irriter le lion.

— Je le répète , comment aurais-tu le roi ? Devant le pape et le roi de France je le soutiendrais, tu es un tricheur!

— Muckerle, reprit le colonel en tirant avec sang-froid son épée du fourreau, dis encore un Ave Maria, car je te tue aussitôt la partie finie. »

Cette querelle arracha les trois autres chefs à leur repos. Ils se déclarèrent pour le petit capitaine et donnèrent à entendre qu'on pouvait bien imputer pareilles choses au colonel; mais celui-ci déclara hautement qu'il n'avait pas triché.

« Si saint Pierre, mon patron, que je porte sur mon chapeau, pouvait parler, aussi vrai qu'il était un bon lansquenet, il porterait témoignage que je n'ai pas triché.

— Il n'a pas triché , 2> dit une voix sourde qui semblait sortir de l'arbre.

Les hommes furent saisis d'effroi et firent des signes de croix comme s'ils voyaient un revenant; le brave colonel luimême pâlit et laissa tomber la carte. A ce moment il sortit de derrière l'arbre un paysan armé d'un poignard, et portant une mandoline attachée sur son dos par une courroie de cuir. Il regarda les hommes d'un air ferme et dit :

(c C'est comme je le disais, ce seigneur-là n'a pas triché; il avait en mains, lorsqu'il a donné, le roi de trèfle et le roi de carreau, avec les cinq et quatre de cœur et de pique.

— Ah ! tu es un brave garçon, s'écria gaiement le colonel ; aussi vrai que je suis un brave lansquenet, je veux dire colonel, tout ce que tu as dit est vrai.

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le petit capitaine avec un regard perçant. Comment ce paysan s'est-il glissé ici, sans que nos gardes l'aient annoncé? C'est un espion, il faut le pendre.

— Ne dis pas de sottises, Muckerle, ce n'est pas un espion; viens, assieds-toi près de moi. Tu es donc un ménétrier, que tu portes la guitare comme un Espagnol qui va voir sa belle?

— Oui, seigneur! je suis un pauvre ménétàer; vos gardes ne m'ont pas arrêté quand je suis sorti de 1 1 forêt. Je vous ai vus jouer et me suis permis de regarder, j>

Les capitaines de cette armée n'étaient pas aabitués à s'entendre parler si poliment: aussi se sentirent- \ls de l'inclination pour le ménétrier, et ils l'invitèrent d'ur ton de protection à s'asseoir près d'eux : car ils avaient ap} ris, en servant dans des guerres étrangères, que les rois et 1 }s grands capitaines en agissaient très-familièrement aver. les poètes et les troubadours ou Minnesinger.

Le colonel but un coup d'une bouteille d'é>ain, l'offrit au petit capitaine , et dit d'un air réjoui :

« Muckerle, que ce que j'ai bu me fasse movsrir, si je n'oublie pas tout. Mettons fin à la querelle ; ne co) tinuons pas le jeu, messeigneurs ! J'aime le chant et la masique; qu'en pensez-vous ? si nous nous faisions jouer qu-lque chose? »

Tous approuvèrent sa proposition et mirent les cartes de côté; le ménétrier accorda sa cithare et demanc a ce qu'il devait chanter.

c Chante un air de jeu ! dit l'un d'eux, puisq te nous étions justement en train de jouer, t

Le ménétrier réfléchit un moment et commei ça :

Grâce aux as, deux, trois, six, Combien n'ont pas perdu le Paradis !

Grâce aux cinq, trois, deux, quatre, Combien pour vivre ont dû se mettre en qi atre f

Grâce aux six, quatre, as, trois, Combien se sont vus logés sous les toits !

Grâce à l'as solitaire.

Combien aujourd'hui de buveurs d'eau claii e !

Grâce aux trois, quatre, as, deux.

Combien de parents, d'enfants malheureux l

Grâce aux dés, sans confesse, Combien n'ont pas manqué vêpres et messe

Grâce aux trois, deux, quatre, as, Dans les enfers combien diront : a Hélas ' ! »

4. Celle chanson est rapportée aussi par Lessing dans le recueil qui pour litre : Altdeutscher Witz und Ferstand. (Esprit et saillies de 'ancienne Allemagne.)

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Le colonel Pierre et les capitaines applaudirent à la chanson et tendirent en récompense la bouteille au ménétrier.

« Que Dieu vous bénisse! dit celui-ci en rendant la bouteille. Beaucoup de bonheur pour votre campagne; vous êtes sans doute les chefs de la ligue et vous vous remettez en

can pagne; peut-on demander contre qui? j

I,es lansquenets se regardèrent entre eux et sourirent, tnf^ïs le colonel répondit ;

« Vous n'avez pas tout à fait tort. Nous avons servi la ligue autrefois, mais maint^mant nous ne servons personne que nous-mêmes, et qui a besoin de gens tels que nous?

— Les Suisses vont avoi»' maintenant une bonne année, un dit que le duc va rentrer dans le pays.

— Que le diable emporte les Suisses I s'écria le colonel ; combien re se sont-ils pas mal conduits envers le duc! ce bon prince avait mis en eux tout son espoir, et diavolo male^ dettû! comme ils l'ont abandonné près de Blaabeuren î

— Ils l'ont lâchement trahi, dit le capitaine Muckerle d'une voix rauque ; mais si on y > egarde bien, il n'a presque que ce qu':* mérite; il devait bien les connaître. Que le diable les emporte toits 1

— Oai, U duc aurait dû s'y attendre, reprit le ménétrier; wins doute, s'il avait eu des hommes comme vous et vos v.: '*es compagnies, la ligte serait encore à Ulm.

"■Ta as (lit vrai, bravi garçon! Ce sont des lansquenets

aon des Saisses qu'il rurait dû prend- e. Et s'il se fie en-

vi-e à eux, je sais bien ce que je dois ];enser de lui. Il au-

rait 'lu prendre des lansquenets, je le dis encore une fois.

N'est-ce pas, le Magdeb.jurgeois?

— C'est bien aussi ce que je pense, répondit le Magdebourgeo's; il n'y a que les lansquenets pouo remettre le duc sur son trône. Les Suisses ne savent qpe donner des coups de Uallebarfle, c'est toat leur talent; mais il vous faudrait voir comme nou i chargeons nos mousquets, comme nous les mettons sur Ihs fourchettes avec la mèche dessus : c'est bien autre chosr. Il n'y en a pas, Dieu me damne, qui en feraient autant. Ils emploient une demi-heure pour tirer, et nous lêtnsquenett^, un demi-quart d'heure.

— Oui, tout honneur aux seigneurs lansquenets, dit le

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ménétrier eu soulevant respectueusement sa casquette, sans doute le duc; devrait vous avoir à sou service, mais la ligue vous a probablement trop bien récompensés pour que vous vouliez porter secours au malheureux duc.

— RécoDipensésl s'écria le cinquième capit.'iine en riant. Ahl si elle pouvait couper les liards en quatre la chienne de ligue 1 C'est à elle qu'on peut appliquer le proverbe :

Sers bien, sans demander salaire; Au maître ainsi tu sauras plaire.

Te dis qu'on nous a mal payés. Et si le seigneur duc veut m'avoir, \e suis à ses ordres comme à ceux de tout autre.

— Stab.^.ri, tu as raison, dit le colonel en tirant ses mouscaches. Morbleu! le chat aime à être où on le caresse. Si le seigneur (Jlrich paye bien, Dieu me damne, tous nos hommes le suivront.

— Eh bien ! vous pourrez "bientôt le voir, repartit le paysan en souriant d'un air rusé. N'avez-vous pas encore reçu du duc hi réponse à votre message? »

Le col mel Pierre devint rouge jusqu'au front. « Morciieu! qui es-tu donc pour savoir ),ion secret? Qui t'a dit que j'ai envoyé vers le duc?

— Vous avez envoyé vers le duc, Piene? Pourquoi avezvous deïâ secrets avec nous, dites-le tou^ de suite?

— Eh bien! j'ai cru qu'il me fallait erjcore une fois penser pour vous tous, comme toujours, et j'ai envoyé un homme saluer le duc en notre nom et lui df;aiander s'il n'aurait pas bef;oin de nous. Au moins un dend-écu par homme, et pour nous, le colonel et les capitaines, un florin d'or, et chaque jour quatre litres de bon vin.

— Ce n'est pas une mauvaise proposition, ma foi! un florin d'or par mois. J'en suis, et persouLe n'aura à s'y opposer. A'.i-tu une réponse du duc?

— Jusqu'à présent pas encore, mais, bassa manelka! qui t'a dit mon secret, camarade? Je te coupe une oreille, Dieu me damne! comme mon patron saint Pierre, qui était aussi un lansquenet, a fait à Malchus, un halljbardier des Suisses Israélites; réponds vite ou je coupt;.

— Loiig Pierre, s'écria le petit capitaine Muckerle d'une

voix inquiète , I aisse-le , c'est un sorcier. Je sais encore, comme si c'était aujourd'hui, que nous devions le prendre à Ulm, et quand rous arrivâmes dans l'écurie du sire de Kraft, du secrétaire, oi il était, il se fit petit et toujours plus petit, jusqu'à ce qu'il devint un moineau , et s'envola par-dessus nos têtes.

— Quoil s'éci ia le brave colonel en reculant devant le ménétrier, c'est ] ai? Et le magistrat fit alors proclamer qu'on devait tuer tous *es moineaux, parce qu'un espion du duc de Wurtemberg s'était changé en moineau!

— C'est lui! nurmura Mu^kerle; c'est le ménétrier de Hardt, je l'ai rec mnu du premier coup. i>

Le colonel et les capitaines ne s'étaient pas encore remis de leur étonnemeat. Ils regardaient avec un mélange de crainte et de curiosité l'homme dont la renommée racontait des choses si extrao^ dinaires. Lui-même avait une oreille trop bien exercée pou ? ne pas entendre ce que ces gens se murmuraient entre e ix, mais il faisait comme s'il ne s'apercevait de rien; il s'occupait tranquillement de sa cithare. Enfin, le long Pieri e prit son courage à deux mains, tourna à plusieurs reprises sa moustache, tira ensuite son énorme chapeau de dessus sa tête, et dit :

« Pardonnez-n )us, mon camarade, honorable ménétrier, de vous avoir traité ainsi sans façon. Pouvions-nous savoir qui nous avions jirès de nous? Soyez mille fois le bienvenu. Dieu me damne! j'ai pensé souvent que je voudrais bien voir une fois l'eicellent et brave ménétrier, de Hardt, qui à Ulm s'est envolé au grand jour sous la forme d'un moineau.

— C'est bien, interrompit le ménétrier avec humeur, laissez de côté les vieilles histoires. J'ai reçu du duc l'ordre de venir trouver aujourd'hui Vos Seigneuries, et de vous dire que, si vous ête'. toujours disposés à vous mettre en campagne avec lui, il veut bien payer ce que vous lui avez demandé.

— Canto cacra-nenio! c'est un brave seigneur! un florin d'or par mois et chaque jour quatre litres de vin ! Vive le duc 1

— Et quand \ iendra-t-il ? demanda le capitaine Lœffler; 'luand le verrons nous?

— S'il n'est pas arrivé de malheur, aujourd'tiui même. Hier il est tombé sur Heimsheim; la garnison est faible. S'il en a triomphé, il doit s'avancer plus loin aujourd'hui même.

— Regardez ! un homme armé ne s'avance-t-il pas là-bas à cheval? Il a l'air d'un chevalier. »

Les lansquenets regardèrent avec attention vers l'extrémité de la vallée. On y voyait un casque et une cuirasse briller au soleil; de temps en temps on distinguait un cheval. Le ménétrier de Hardt se leva et grimpa sur le chêne. De ce point élevé il pouvait mieux dominer la vallée. Le cavalier était encore trop loin pour qu'il pût distinguer ses traits, mais il crut reconnaître son écharpe et l'homme qu'il attendait.

c Que vois-tu? crièrent les chefs. Est-ce quelqu'un qui traverse la vallée par hasard, ou crois- tu qu'il vienne de la part du duc?

— Oui, son écharpe est bleue et blanche, dit le ménétrier; ce sont ses longs cheveux; c'est ainsi qu'il se tient à cheval. Ah ! mon brave mignon , sois le bienvenu dans le Wurr.emberg. Maintenant il voit vos gardes; il vient à eux; voyez comme les hommes étendent leurs lances.

— Oui , tout lansquenet connaît la consigne. Personne ne passe sans permission là où les chefs sont campés.

— Ah ! voici qu'ils l'appellent ; il leur parle ; ils lui montrent la place où nous sommes. Il vient! »

Le ménétrier de Hardt descendit de l'arbre, le visage rayonnant de joie.

(c Diavolo maledetto! bassam ierendete! Ils ne le laisseront donc pas venir tout seul? Il y aura quelqu'un pour conduire son cheval par la bride, comme c'est la consigne.

— Gomment! est-ce un chevalier qui vient?

— Un gentilhomme, aussi bon qu'aucun de l'Empire, ré- Dondit le ménétrier; et le duc lui veut beaucoup de bien. »

A cette nouvelle, les chefs se levèrent ; car, bien qu'ils fussent très-jQers de s'appeler capitaines, ils savaient pourtant bien qu'ils n'étaient que des lansquenets et qu'ils devaient au chevalier toutes les marques de respect. Le colonel seul s'assit gravement au pie4 du chêne, se caressa la

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Darbe de façon qu'elle devint toute brillante, remit en ordre son grand chapeau à plumes de coq, s'appuya sur sa grande rapière et attendit ainsi le chevalier.

Notre seigneur est arrivé,

Et l'ennemi s'est esquivé;

Le duc vainqueur campe en la plaine;

De bel argent sa bourse est pleine.

G. Schwab.

On vit^bientôt s'approcher de l'endroit où les capitaines et le colonel, le long Pierre, étaient réunis, un cavalier tout armé, dont le cheval était conduit par deux lansquenets. Le cavalier avait baissé la visière de son casque; ses larges épaules, sa robuste poitrine et ses jambes étaient couvertes de lames d'acier; mais les plumes ondoyantes de son panache et les couleurs bien connues d'une écharpe passée pardessus sa cuirasse, son maintien noble et hardi, avaient depuis longtemps dit au ménétrier quel était celui qui s'approchait. Et il ne se trompait pas, car un des soldats vint alors se présenter devant le colonel, et lui annonça que le a chevalier de Sturmfeder » désirait entretenir les chefs des lansquenets.

Le long Pierre répondit au nom des autres :

« Dis -lui qu'il est le bienvenu. Pierre Hunzinger, le colonel; Staberl, de Vienne; Conrad de Magdebourg; Balthasar Lœffler et le brave Muckerle, les dignes capitaines, l'attendent pour conférer avec lui.... Dieu me damne I il a une belle armure et un casque comme le roi François, mais son cheval pourrait être meilleur, morbleu ! Il est fourbu des quatre jambes I

— Cela vient, je crois, de ce qu'il est resté tout l'été à Montbéliard, auprès du duc. »

Les lansquenets rirent de la plaisanterie du Viennois;

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mais ils se gardèrent bien de laisser éclater leur hilarité, car le cavalier vena'.t de s'arrêter assez près d'eux. Il ne faisait pas encore mine de descendre de cheval et de s'avancer vers les chefs. Il parla avec le soldat, releva ensuite sa visière, et laissa voir une belle et aimable ph^^sionomie.

€ N'est-ce pas Jean le ménétrier qui se tient là-bas? s'écria-t-il d'une voix forte. Permettez qu'il s'approche un peu de moi. î

Le colonel fit signe au ménétrier; il obéit, et le gentilhomme mit pied à terre.

« Soyez le bienvenu dans le Wurtemberg, noble seigneur! s'écria le ménétrier en rendant une bonne poignée de main au jeune homme. Apportez-vous de bonnes nouvelles? Je le vois à vos yeux, les affaires du duc sont en bon train.

— Venez! Avancez ici un peu de côté, dit Georges de Sturmfeder avec une joyeuse vivacité. Que se passe-t~il à Lichtenstein? Pense-t-elle à moi? As-tu une lettre, quelques lignes? Oh ! donne vite! Que me fait-elle dire, mon bon Jean? *

Le ménétrier sourit avec malice de l'impatience du jeune amoureux.

« Pas de lettre, pas une ligne. Elle se porte bien et le vieux seigneur aussi. C'est tout ce que je sais.

— Gomment! interrompit Georges, pas un salut? pas une commission ? Bien sûr, elle ne t'a pas laissé partir ainsi ?

— Quand je pris congé de la demoiselle avant-hier, elle me dit : « Dis-lui qu'il doit se dépêcher d'entrer à Stutt- (c gard. 3) Et , en disant cela , elle devint tout aussi rouge que vous en ce moment, s

Le jeune homme rougit, plein des plus doux sentiments; son œil brilla, et un aimable sourire montra qu'il avait compris le sens de ces paroles.

« Bientôt, bientôt nous y entrerons, si Dieu le veut! dit~il. Mais comment ont-ils passé tout ce long été ? Nous n'avons eu que trois fois de leurs nouvelles. As-tu été souvent à Lichtenstein, Jean? Était-elle triste? Que disait-elle?

— Cher seigneur, répondit le ménétrier, prenez patience; en route, je vous raconterai tout en détail, mais, pour le moment, contentez-vous de ceci : Sitôt que le vieux sire de

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Lichtenstein apprendra que vous êtes evtré à Stuttgard, il partira de Lichtenstein pour vous amener votre fiancée ; car il ne doute pas que vous ne vous empariez de la ville. Êtesvous maîtres d'Heimsheim?

— Nous le sommes. Je me suis élancé avec douze cavaliers par la porte, avant qu'ils s'y attendissent. La garnison était bien un peu plus forte que nous, mais découragée et mécontente. Je traitai avec eux au nom du duc ; ils crurent qu'il était derrière nous avec beaucoup de troupes , et ils se rendirent. Jusque-là le Wurtemberg est à nous; mais comment est le reste du chemin?

— Ouvert, ouvert jusqu'au cœur du pays. Je vous apporte d'importantes nouvelles du chevalier de Lichtenstein. Les plus puissants seigneurs du pays sont, lesavez-vous?...

— Ils tiennent une diète à Nœrdlingue, n'eSt-ce pas ' ? Sans doute, nous le savons, car c'est sur cette nouvelle que le duc s'est mis en marche vers Bade.

— Bien; et quand les chats n'y sont pas, les souris dansent sur la table. Les garnisons sont partout sans inquiétude ; aucun confédéré ne pense plus au duc; toute leur attention est tournée vers la diète, pour savoir quel maître nous aurons : si ce sera l'Autrichien, le Bavarois, le prince Christophe , ou bien les villes alliées, Augsbourg et Aalen, Nuremberg etBopfingen, qui nous gouverneront.

— Quels yeux ils vont faire, s'écria Georges en souriant, quand ils trouveront la place qu'ils se disputent déjà prise !

Sur un trône doré fais asseoir un crapaud, Il ressauts bientôt dans la bourbe de l'eau,

dit le proverbe. Ils mettront leurs mousquets sur l'épaule, et laisseront là l'idée de régner. Et les Wurtembergeois, que pensent-ils maintenant du duc? Crois-tu qu'il trouverait beaucoup de partisans? Nous viendront-ils en aide?

— Pour ce qui est des bourgeois et des paysans, oui; quant à la noblesse, je n'en sais rien, et, quand j 'interrogeai

i. La ligue de Souabe et de francoaie tint cet été une diète à Nœrdlingue. La duchesse Sabine et le duc de Bavière y vinrent aussi pour décider iniucipaleuieal la question de Wurtemberg. (Sattler, II, § 4ô.)

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le vieux sire de Lichtenstein à ce sujet, il secoua les épaules et murmura quelques jurons. Je crois que tout n'est pas de ce côté comme cela devrait êlre; mais les bourgeois et les paysans sont pour le duc. Des prodiges de toute sorte ont effrayé le peuple. Ainsi, dernièrement, dans la vallée de la Renns, une pierre est tombée du ciel; on y voyait gravé un bois de cerf avec les mots : « Wurtemberg pour toujours ! d et de l'autre côté, il y avait, dit-on, en latin: « Vive le duc Ulrich! >

— Tombée du ciel ! dis-tu * ?

— C'est ce qu'on dit. Les paysans s'en réjouirent beaucoup, mais les seigneurs confédérés se fâchèrent, arrêtèrent les baillis, et voulurent savoir d'oili la pierre de discorde était venue. Et lorsque, sous peine de punition plus sévère, on défendit de parler du duc, les gens rirent en disant : e Eh bien! nous rêverons de lui. » Tous désirent son retour, car ils aiment mieux se laisser opprimer par leur seigneur légitime que d'être écorchés par des étrangers.

— Bon ; le duc et ses cavaliers peuvent être ici dans quelques heures. Son plan est de marcher directement vers Stuttgard. Une fois la capitale à nous, nous avons le reste du pays. Et où en sommes-nous avec les lansquenets ? Veulent-ils se mettre en campagne avec nous?

— Peu s'en est fallu que js ne les oubliasse, dit Jean; ils vont s'impatienter, si nous les faisons attendre trop longtemps; montrez-vous très-circonspect à leur égard: ce sont de fiers camarades, et ils se font appeler c-apitaines. Mais si nous gagnons ces cinq-là, les douze compagnies sont pour la duc. Surtout avec le colonel, le long Pierre, vous devez être très-poli.

— Lequel est le long Pierre?

-^ Le gros qui est assis sous le chêne. Il a une moustache roide et un grand chapeau sur la tête. C'est le principal chef.

i . La régence à cette époque eut à entendre beaucoup de discours singuliers et séditieux. Le sommelier de Gœppingen rapporta un jaur qu'on avait trouvé entre Grunbacli et Heppach une pierre, sur un des côtés de laquelle se voyaient une ramure de cerf avec la devise : <i Wurtemberg pour toujours! » et de l'autre, un cor de chasse avec les mots : « Vive le duc Ulrich ! » (Voy. Vï'iS, Histoire des ducs de jruitemherg , I, 30G.)

— Je lui parlerai, comme tu dis, » répondit le jeune homme, et il se dirigea avec le ménétrier vers les lansquenets.

La longue conversation des deux étrangers les avait déjà mis un peu de mauvaise humeur, et le petit Muckerle lançait des regards perçants à l'envoyé du duc. Mais quand celui-ci, avec une noble dignité et un regard ouvert, s'avança au milieu d'eux, ils devinrent timides et embarrassés, et quand enfin il leur parla en termes polis et flatteurs, leurs cœurs furent gagnés à la cause du duc par la grâce de Georges de Sturmfeder.

« Habile colonel, dit-il, et braves capitaines des lansquenets, le duc de Wurtemberg s'est approché des frontières de son pays. Il s'est emparé de la ville de Heimsheim, et il a l'intention de reconquérir tout son duché....

— Dieu me damne ! il a raison, j'en ferais autant....

— 11 a éprouvé la bravoure des lansquenets et leur parfaite connaissance delà guerre quand ils étaient encore contre lui; il compte que vous l'assisterez maintenant avec le même courage, et il vous donne sa parole de prince de remplir les conditions que vous lui avez faites.

— Un brave seigneur, murmurèrent-ils entre eux d'un cri d'approbation; un florin d'or par mois..-, et morbleu.... quatre litres de vin par jour pour les chefs I »

Le colonel se leva, découvrit sa tête chauve et dit, en toussant avec embarras :

« Nous vous remercions, noble seigneur, et nous sommes prêts à entrer en campagne et à rendre à la ligue de Souabe ce qu'elle nous a fait. Ils ont renvoyé les meille=urs et les plus braves gens, comme s'ils n'avaient plus besoin des lansquenets. Tenez, par exemple, le capitaine Lœffler; s'il y a un plus brave lansquenet dans la chrétienté , je veux être écorché vif. Voici Staberl de Vienne. Le soleil n'a jamais vu un tel homme, ni la lune non plus.... Voilà ensuite le Magdebourgeois, il n'a pas son pareil en Turquie.... Et Muckerle, on ne le dirait pas à le voir, mais c'est le meilleur tireur au mousquet et il met dans le noir à quarante pas.... Pour moi, je ne puis rien dire. On est mal venu à faire son éloge; mais, bassa manelkal j'ai servi en Espagne et en Hollande et, canto cacramento! en Italie et en Allemagne, morbleu 1 II n'y a

LIGHTENSTEIN. 253

pas d'armée où l'on ne connaisse le long Pierre. Dieu me damne ! si moi et les autres nous attrapons la chienne de ligue, diavolo maladetto ! ils prendront alors leurs jambes à leur cou et se défendront avec les talons ! »

C'était peut-être le plus long discours que le long Pierre eût tenu dans sa vie, et beaucoup d'années après, quand il eut près de Pavie mis par sa mort le sceau à la gloire des lansquenets allemands, ses compagnons, en racontant à leurs plus jeunes camarades les exploits du long Pierre, rappelaient encore ce moment comme un des plus beaux de son existence: comme il s'était tenu là, appuyé sur sa longue rapière, son grand chapeau à plumes de coq hardiment enfoncé sur l'oreille, la main droite sur la hanche et les jambes écartées ; il ne lui avait rien manqué qu'un meilleur pourpoint, et une chaîne d'or, pour au'on le orît cour un véritable colonel et chef d'armée.

Les chefs invitèrent alors le gentilhomme à passer en revue l'armée nouvellement enrôlée. Le son sourd d'une énorme caisse retentit dans la vallée et arracha les dormeurs à leur sommeil. L'esprit militaire de Frondsberg et sa sévère discipline semblaient encore régner au milieu d'eux, car en un instant ils se réunirent en trois cercles composés chacun de quatre compagnies. Pour un œil habitué aux mouvements rapides et mesurés, à la belle tenue et à l'uniformité de couleur de nos régiments d'à présent, leur aspect aurait pu paraître étrange et même ridicule. Les lansquenets étaient mis chacun suivant son goût, et la mode seule du temps avait apporté au moins dans la façon de leurs vêtements un peu d'uniformité. Ils portaient ordinairement des pourpoints de cuir étroits ou des vestes de cuir avec des manches de drap grossier ; leurs cuisses étaient passées dans d'énormes pantalons bouffants noués au genou, mais retombant un peu sur le mollet. Leurs jambes étaient couvertes de bas grossiers de couleur éclatante, et leurs pieds étaient enfermés dans des sandales grossières et sans couleur. Un chapeau, un bonnet de drap ou de cuir, un casque conquis ou acheté à leur propre compte, couvraient les rudes visages de ces hommes qui servaient depuis dix ans dans toutes les armées et dans tous les pays de l'Europe. Leurs armes consistaient en un

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long poignard et une hallebarde; une partie d'entre eux étaient aussi armés de mousquets à mèche. Ils se tenaient les jambes écartées, pied contre pied, comme un solide rempart, et l'esprit militaire de Georges se réjouit de la vue de ces hommes aguerris, qui paraissaient bien savoir que seuls ils ne pouvaient rien, mais que, réunis en masses, ils pouvaient être terribles à de nombreuses troupes d'ennemis. Les capitaines avaient bien conservé dans leur mémoire la tactique et les commandements de leur ancien chef. Aussi ils s'avancèrent avec le jeune homme dans un de ces cercles, et la voix puissante et sonore du long Pierre commanda :

« Attention 1 volte-face! i

Les soldats se tournèrent aussitôt vers l'intérieur des cercles et écoutèrent les discours de leurs chefs, qui leur exposèrent les propositions du duc de Wurtemberg. Un murmure de joie témoigna qu'ils étaient contents des conditions offertes , et prêts à servir Ulrich de Wurtemberg avec autant de zèle qu'ils en avaient mis à le combattre. Les capitaines firent faire aussi quelques exercices. Georges admira l'habileté des lansquenets, et crut fermement que l'art de la guerre pourrait difficilement aller plus loin. Il se trompait I Mais son erreur est aussi pardonnable que celle de nos grands-pères , qui croyaient que les héros de Frédéric ne pouvaient pas être surpassés, et qui ne soupçonnaient pas que leurs petits-fils se railleraient un jour impitoyablement de la queue et des guêtres. Et ne vieudra-t-il pas aussi une époque où l'on sourira en pensant au bon temps de 1829 ? Sans doute on ne voyait pas en 1519 chez les lansquenets et leurs capitaines des tailles aussi élancées qu'on en voit de nos jours ; mais ces figures martiales auraient pu fournir de barbes toute une armée d'aujourd'hui.

Au bout d'une heure environ, les avant-postes annoncèrent qu'on voyait briller des armes dans la vallée du côté de Heimsheim et qu'en mettant l'oreille contre terre on pouvait entendre distinctement les pas de plusieurs chevaux.

«C'est le duc, s'écria Georges; amenez-moi mon cheval, je veux aller au-devant de lui. j

Le jeune homme partit au galop à travers la vallée, et les chefs et leurs compagnons le suivirent des yeux , admirant

la force et l'adresse avec laquelle, malgré sa pesante armure, il s'était élancé à cheval, ainsi que son maintien et sa bonne tenue , aussi longtemps qu'ils purent le voir. Bientôt son panache se perdit entre les mousquets et les lances qu'on apercevait au fond de la vallée. La troupe approchait, on vit iDriller les casques, puis les cavaliers devinrent visibles jusqu'à la poitrine , enfin ils apparurent tout entiers sur une petite hauteur et l'on put distinguer toute la troupe. Le ménétrier de Hardt regardait d'un œil brillant dans le lointain. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait, la joie semblait lui couper la respiration ; sans parler, il prit la main du colonel et lui montra les cavaliers.

a Qui est le duc? demanda celui-ci. Est-ce lui qui monte le cheval gris-perle?

— Non, c'est le noble sire d'Heven. Voyez-vous la bannière de Wurtemberg? Gomment I ma vue ne m.e trompet-elle pas? Pardieu, c'est le chevalier de Sturmfeder qui la porte !

— C'est un grand honneur, morbleu l 11 n'a pas vingt-cinq ans, et il lui est permis de porter la bannière 1 En France, il n'y a que le connétable, le premier après le roi, qui ait ce droit. Là, on l'appelle oriflamme, et elle est toute d'or. Mais lequel est le duc Ulrich?

— Voyez- vous ce cavalier en manteau vert, avec des plumes rouges et noires à son casque ? Il est près de la bannière et parle au gentilhomme ; il monte un cheval noir et nous montre justement du doigt.... Voyez, c'est le duc.»

La troupe des cavaliers pouvait compter environ quarante chevauî. Elle se composait de gentilshommes avec leurs serviteurs, qui avaient suivi le duc dans son exil, ou qui, avertis de son retour, étaient venus à la frontière se joindre à lui. Ils étaient tous bien montés et bien armés. Georges de Sturmfeder portait la bannière de Wurtemberg; près de lui s'avançait le duc couvert de son armure. Quand cette troupe fut à environ trois cents pas des lansquenets, le long Pierre éleva la voix et dit :

c Attention, vous autres! Quand Son Altesse sera tout près eti que je retirerai mon chapeau de dessus ma tête, vous crierez : «r Vivat Ulricus I » Vous agiterez les bannières en l'air,

256 LICRTENSTEIN.

Ut les tambours battront aux champs! Mille tonnerres! que ce soit comme pour un assaut. Bassa manelka ! vous frapperez à casser vos baguettes.... C'est ainsi que les braves lansquenets saluent un [.rince. »

Cette courte allocution produisit un effet complet ; la troupe guerrière murmura les louanges du duc; ils agitèrent leurs hallebardes, frappèrent avec bruit leurs mousquets sur le sol ; les tambours saisirent vivement leurs baguettes; et, quand Georges de Sturmfeder s'élança portant la bannière de Wurtemberg, et que, derrière lui, haut en selle, l'air majestueux comme aux jours de sa puissance, l'œil fier et hautain, le duc Ulrich de Wurtemberg se montra, alors le long Pierre se découvrit avec respect, les tambours battirent aux champs , les bannières s'inclinèrent, et les lansquenets firent entendre un retentissant Vivat Ulricus !

Le ménétrier de Hardt était resté silencieux à l'écart et n'avait pas fait attention à ces saints guerriers. Toute son âme paraissait être dans ses yeux ; éperdu de joie, il ne voyait que son maître. Le duc retint son coursier, regarda autour de lui, et un silence de mort régna dans la multitude des soldats. Alors le ménétrier sortit de derrière leurs rangs, mit un genou en terre, et lui tenant l'étrier pour descendre, dit :

« Wurtemberg pour toujours I

— Ah! est-ce toi, Jean, mon compagnon dans l'infortune, qui m'apportes le premier salut du Wurtemberg? J'ai attendu ici mes nobles, mon chancelier et mes conseillers, pour qu'ils me saluent à mon premier pas sur le sol de Wurtemberg. Où sont-ils, les chiens? Les États de mon pays, oii sontils ? Ne veut-on pas me recevoir dans ma patrie? N'y a-t-il personne que le paysan pour tenir mon étrier ? »

Ses compagnons étonnés se pressèrent autour d,u duc en entendant ces paroles. Ils ne savaient si c'était en plaisantant ou avec un sérieux amer qu'il parlait ainsi de son malheur. Sa bouche paraissait sourire, mais son œil brillait de colère, et sa voix était sévère et impérieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre avec confusion. Mais le ménétrier de Hardt repartit :

« 11 n'y a aujourd'hui que le paysan qui vous porte aide

LIGHTENSTEIN. 257

sur le sol de Wurtemberg-, mais ne dédaignez pas un cœur fidèle et une main solide. Les autres viendront ensuite, quand ils apprendront que le seigneur duc est revenu dans son pays.

— Le crois-tu ? dit Ulrich avec un rire amer, en descendant de cheval; ils viendront aussi? Jusqu'à présent nous en avons peu de présages : mais je veux frapper à leur porte, de manière à leur faire voir que c'est l'ancien maître qui veut rentrer dans sa maison. Sont-ce là les lansquenets qui veulent me servir ? continua-t-il en contemplant avec attention la petite armée. Ils ne sont pas mal armés et ont un air assez mâle. Combien sont-ils ?

— Douze compagnies, Votre Altesse, répondit le colonel Pierre, qui se tenait toujours le chapeau à la main et frisait avec embarras sa moustache. Tous hommes d'élite, Dieu me damne ! Pardon si j'ai juré : le roi de France ne peut pas en avoir de meilleurs.

— Qui es-tu donc? lui demanda le duc en regardant avec étonnement la haute taille, la large stature, la longue rapière et la face rouge du colonel.

— Je suis au fond un lansquenet; on me nomme le long Pierre, à présent colonel des....

— Quoi, colonel I II faut que cette charge finisse. Yous pouvez bien être un brave, mais vous n'êtes pas fait pour être colonel. Moi-même, je veux être votre colonel, et je prendrai pour capitaines quelques-uns de mes chevaliers.

— Bassa manelka!... Pardon d'avoir juré; mais permettez, seigneur duc, un mot à un vieux diable comme moi ; c'est contre notre traité par rapport au florin d'or par mois et aux quatre litres de vin par jour. Voici, par exemple, Staberl de Vienne, il n'y en a pas de plus brave sous la lune....

— C'est bon, mon vieux, c'est bon! Pour les florins d'oi et le vin, je n'y regarderai pas : qui a été chef jusqu'ici les recevra régulièrement. Il faut seulement que vous abandonniez le commandement. Avez-vous de la poudre et des balles?

— J'aime à le croire, dit le Magdebourgeois. Nous avons encore de la poudre et du plomb de Votre Altesse, que nous avons emportés de Tubingen. Nous avons assez de munitions pour que chaque homme tire quatre-vingts coups.

LiCUTKKSTElN.

258 LIGHTENSTEIN.

— Bien. Georges d'Heven et Philippe de Rechberg, vous vous partagerez les hommes : chacun aura six compagnies. Vous autres, qui vous nommez capitaines, vous pouvez rester à chaque compagnie et aider les deux seigneurs. Louis de Gemmingen, ayez la bonté de prendre le commandement supérieur de l'infanterie. A présent, droit à Leonberg. Réjouis-toi, mon fidèle porte-bannière, dit Ulrich en montant à cheval ; avec l'aide de Dieu, nous entrerons demain à Stuttgard. 2)

La troupe des chevaliers s'éloigna. Le long Pierre se tenait encore immobile à la même place, son chapeau à plumes de coq à la main, et suivait des yeux les cavaliers.

e C'est là un prince 1 dit-il aux capitaines qui se tenaient à côté de lui. C'est lui qui a une voix puissante et des yeux qui brillent et qui font peuri Non, je croyais qu'il voulait m'avaler tout cru quand il m'a demandé : « Qui es-tu donc? *

— Pour moi, c'était comme si on m'avait versé de l'huile bouillante sur le corps. A Vienne, il y a cependant un empereur, mais il n'est pas si imposant que celui-là !

— Ainsi, nous avons été capitaines , dit le capitaine Muckerle; ça n'a pas duré longtemps.

— Imbécile! j'en suis bien aise. Les honneurs amènent les soucis, dit un proverbe. Les autres n'obéissaient pas toujours quand nous commandions, Diavolo! aujourd'hui même, il y en a encore un qui s'est moqué de moi. Nous avons toujours le florin d'or et les quatre litres, c'est la chose principale.

— C'est aussi mon avis ; et c'est à toi que nous en sommes redevables. Vive le long Pierre !

— Grand merci 1 mais, je vous le dis, le seigneur duc va bien arranger la ligue, morbleu ! S'il met une fois l'épée à la main, il vous chassera tout seul tous les bourgeois du pays. Et ses conseillers, ses chanceliers et ses vassaux, avez-vous entendu comme il a juré après eux? Je ne voudrais pas être dans leur peau, d

Le roulement des tambours interrompit la conversation des braves guerriers. Ces sons ne se faisaient plus entendre à leur ordre ; mais le long Pierre avait été dans ses campagnes tellement accoutumé aux changements de fortune, qu'il

ne regrettait pas la perte de son pouvoir. IJ ôta tranquillement les plumes de coq de son grand cLapeau; il retira son écharpe rouge et sa grande rapière, signes de sa dignité, et saisi-t une hallebarde.

« Dieu me damne ! c'est difficile pour un diable comme moi de gouverner douze compagnies, dit-il en se replaçant comme un simple lansquenet dans les rangs de ses camarades.

Mais par saint Pierre l'excellent lansquenet il doit être

maintenant colonel dans les célestes troupes du Kyrie eleison !... L'homme doit tâler de tout en ce monde. »

Les lansquenets lui secouèrent la main en signe d'approbation. Gela fit du bien à son vaillant cœur, d'enter .dre qu'il avait rempli parfaitement ses fonctions de commandant. Les trois chevaliers, leurs nouveaux chefs, se levèrent et se placèrent à la tête de leurs compagnies; leslansqueiiets se mirent en rang, et Louis de Gemmingen fit battre les tambours pour doivner le signal du dvîpart.

Le rempart est franchi, nous sommes dans la place !

Rejetez de la nuit l'abri mystérieux

Qui jusqu'ici couvrait nos pas silencieux :

Réveillez l'ennemi d'un cri victorieux

Qui le fasse trembler, d'épouvante le glace !

Schiller.

Ce fut la veille de l'Assomption que le duc Ulrich arriva à Stuttgard, devant la porte Rothenbuhl. Il avait pris sur son passage la petite ville do Leonberg, et avait toujours pénétré plus avant sans s'arrêter. Beaucoup de mon .le venait se joindre à lui, car la nouvelle que le duc était dans le pays s'était répandue comme l'éclair. On reconnut alors combien la ligue s'était fait peu d'amis, car partout éclatait la joie de voir son odieux gouvernement finir et la race des princes légitimes rentrer dans ses anciens droits.

260 LIGHTENSTEIN.

La nouvelle avait pénétré aussi jusqu'à Stuttgard et y avait excité les sentiments les plus divers. La noblesse qui se trouvait dans la ville ne savait pas ce qu'elle avait à attei idre du duc. La reddition de Tubingen était encore trop ré« ente pour que los nobles fussent tout à fait sans appréheision. Mais le souvenir de la cour brillante d'Ulrich de Wirtemberg, des jours joyeux qu'ils y avaient passés, la coE iparaison de ce.'^ temps avec la vie sans plaisir des conseil 'ers de la ligue , les rendaient favorables au duc, malgré les notifs que plusieurs d'entre eux avaient de ne pas souhaiter précisément son retour. Les bourgeois pouvaient à peine cacher la joie qu'ils ressentaient de cette nouvelle; ils quittaient leurs maisons , formaient des rassemblements dans les rues, et s'v3ntretenaient de ce qui allait arriver. Ils criaient tout bas, mais énergiquement, contre la ligue, serraient leurs poirgs dans leurs poches et avaient des opinions toutes patriotiques. Ils se souvenaient des aïeux du prince proscrit; c'était son nom de Wurtemberg qu'ils portaient; ils se rappolaient plus d'un brave seigneur de sa famille, sous lequel eux et leurs pères avaient vécu heureux, et qui avait rendu lo nom de Wurtemberg célèbre. Ils étaient aussi flattés de penSiir que, pour quelque parti qu'ils se décidassent, tout dépenlait de leur décision, parce que tout le pays se réglait d'après Stuttgard. Ils étaient sans doute bien loin de vouloir tenier à leurs risques et périls une révolte contre la garnison de la ligue, mais ils se disaient l'un à l'autrB :

« Compère, attends seulement qu'il fasse nuit, et nous montrerons aux confédérés d'où ils sont, nous autres de Stuttgard! »

Ce mouvement parmi les bourgeois n'échappa pas au gouverneur de la ligue , Christophe de Schwarzenberg. Il reconnut trop tard qu"on avait eu tort de licencier l'armée. Il se tourna vers les l^tats qui étaient encore réunis à Nœrdlingue et leur dem.mda du secours, mais lui-même abandonna l'espérance de pouvoir défendre Stuttgard jusqu'à ce qu'une nouvelle aimée se mît en campagne. Il prit sans doute quelques mesures de défense ; mais l'apparition du duc, subite comme un coup de foudre, déjoua tous ses efforts.

LIGHTENSTEIN. 261

Quand il vit qu'il ne pouvait se fier au<-. bourgeois, que la noblesse ne lui prêtait aucune assistance, que la garnison ne suffisait pas même à la garde des portes «le la ville, il se retira à Esslingen, à la faveur de la nuit et du brouillard, avec les conseillers de la ligue. Leur fuite se f't en si grande hâte et si secrètement, qu'ils abandonnèrent même leurs familles et que personne dans la ville ne soupçonna que le commandant et les conseillers n'étaient plus dats les murs : aussi les partisans de la ligue avaient toujours bon courage et ne croyaient pas à la nouvelle de l'approche du duc.

La place du marché était alors encore le cœur de la ville de Stuttgard. Sans doute il s'était déjà itabli autour d'elle deux grands faubourgs : le faubourg de Saint-Léonard et celui du Champ de tournois, qui, munis de fossés, de murs et de portes solides, avaient l'air de villes; jaais les murs d'enceinte et les portes de la vieille ville exis' aient encore, et ce n'était pas sans fierté que les bourgeois abaissaient leurs regards sur les habitants des faubourgs. G était sur le marché que, selon l'ancien usage, les bourgeois se réunissaient à chaque occasion importante; aussi, le soir de la veille de l'Assomption, s'y étaient-ils tous rasseohlés. Au temps où le bourgeois pouvait encore se présenter ;tvec l'épée au' côté, les discours publics jouaient un plus grand rôle que de nos jours, où l'encre et la plume font tout. En efTet, les bourgeois de Stuttgard, assemblés la nuit sous les armes, étaient de tout autres gens que le matin. Plus d un qui, si on lui avait demandé le matin son opinion sur le duc, aurait répondu: « Que m'importe le duc? je suis un paisible bourgeois; y> prenait alors le verbe bien haut et disait : « Allons, ouvrons les portes au duc; mort aux coniédérés! Qui est bon Wurtembergeois? »

La lune éclairait la foule agitée, dont les vagues étaient poussées çà et là; un murmure confus s'élevait dans les airs. La multitude paraissait encore incertaine , peut-être parce que personne n'était assez hardi pdur se mettre à sa tête. Des hautes maisons à pignon qui eiitouraient la place, des centaines de têtes regardaient dans la rue. C'étaient les femmes et les filles des bourgeois qui écoutaient avec angoisse le murmure, car les jeunes filles de Stuttgard étaient

alors un petit peuple curieux, et au fond du cœur elles tenaient par pitiô au duc. Les murm 'ires de la foule devenaient de moment en moment plus forts ît plus distincts ; le cri : € Chassons les soldats des portes et ouvrons la ville au duc ! 3> était -"îliaque fois plus unanime ; alors on vit un homme long et maigre s'élancer sur un banc près de la fontaine , d'où i] pouvait dominer toute la foule. Il gesticulait en l'air avec ies bras d'une longueur dt^mesurée; il ouvrait une grande bouche et criait pour avoii la parole. Il se fit peu à peu di. silence sur la place, et on surprit quelques mots de ce qa'il disait.

« Quoi! h,s honorables bourgeois de Str.ttgard veulent manquer à leur parole.... N'avez-vous pas prêts serment à la ligue? A qui voulez-vous ouvrir vos portes? au duel II vient avec très-pfiu de troupes, car il n'a pas d'argent pour payer des soldats, et il vous faudra de nouveau délier les cordons de votre bourse. Alors on vous dira : « Stuttgard nous doit dix mille florins pour nous avoir abandonnés. » Entendezvous? il vous faudra payer dix mille florins!

— Quel est donc cet orateur? se demandait-on. Il n'a pas tort.... il nous faudra payer.... Est-ce un bourgeois?

— Qui êtes-vous? s'écria un des plus hardis; d'oùsavezvous ce qu'il nous faudra payer?

— Je suis l'illustre docteur Galmus , dit l'orateur d'une voix soleimeile, et je sais parfaitement ce que j'avance. Et qui voulez-vous chasser? l'empereur, l'empiri, la ligue? Vous voulez affronter tant de puissants seignev>rs ! et pourquoi? à ciiuse d'Utz*, qui vous écorche.... Pensez au mauvais poids des monnaies, au droit de chasse. Il n'a plus le sou; c'est un gueux! il a tout joué à Montbéliiird.

— Voalez-vous tenir votre langue? crièrent les bourgeois. Qu'est-ce que cela vous fait? Ce n'est pas un bourgeois d'ici. A bas ce grippe-sou l Amorti... qu'on le jette à l'eau!... Vive le duc ! j)

Le docteur Galmus éleva encore une fois la voix, mais les bourgeois crièrent plus fort que lui. A ce moment une nouvelle troupe de bourgeois descendit du haut de la ville.

i. Sobriquet donné à Ulrich etquisigniGe gueux .{Note des traducteurs.)

«c Le duc est à la porte Rotlienbuhl, criaient-ils, avec des cavaliers et de l'infanterie. Où est le commandant? où sont les conseillers de la ligue? Il veut faire tirer sur la ville, si l'on n'ouvre pas. A bas la ligue ! Qui est bon Wurtenlbergeois? »

Le tumulte croissait de seconde en seconde. Les bourgeois paraissaient encore indécis; alors un nouvel orateur monta sur le banc ; c'était un homme bien mis , dont la tenue imposa un instant aux bourgeois.

« Songez, vous autres, s'écria-t-il, à ce que dira le conseil de la ligue, si vous....

— Que nous importe le conseil de la ligue? cria-t-on plus fort que lui. A bas! qu'on le jette à bas; qu'on l'empoigne par son petit manteau rose et ses cheveux bien peignés; c*est un homme d'Ulml à bas!.... A mort; il est d'Ulm! j

Mais avant que cet arrêt fût mis à exécution, un homme robuste monta sur le banc, jeta d'un coup le docteur adroite et l'homme au manteau rose à gauche, et agita son bonnet en l'air.

« Silence ! c'est Hartmann, murmurèrent les bourgeois; il s'y connaît, lui ; écoutons ce qu'il va dire.

— Écoutez-moi, dit celui-ci. Impossible de trouver le commandant et les conseillers de la ligue ; ils se sont enfuis et nous ont plantés là; c'est pourquoi, emparez-vous de ces deux-ci; gardons-les en otages. Et maintenant, à la porte Rothenbuhl. Là est notre véritable duc; il vaut mieux que nous lui ouvrions nous-mêmes que de le laisser entrer de force. Qui est bon Wurtembergeois me suive 1 »

Il descendit du banc et la foule l'entoura en criant. Les deux défenseurs de la ligue, avant d'avoir le temps de se sauver, furent garrottés et emmenés. Alors le flot des bourgeois se porta de la place du marché à la porte supérieure, puis, par-dessus les larges fossés de l'ancienne ville, dans le faubourg du Champ de tournois , et arriva en longeant les retranchements à la porte de Rothenbuhl. Les soldats de la ligue, qui défendaient la porte, furent promptement désarmés; la porte s'ouvrit, le pont-levis s'abaissa et s'étendit sur le fossé de la ville.

Cependant les chefs de l'infanterie y avaient placé leurs

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meilleures troupes, car on ne savait pas comment les partisans de la ligue se comporteraient à l'approche du duc.

Ulrich lui-même avait passé les postes en revue. En vain Georges de Sturmfeder cherchait à lui persuader que la garnison de Stuttgard était trop faible pour lui tenir tête; en vain il lui représentait que les bourgeois le regrettaient et ouvriraient leurs portes de bonne volonté. Le duc jetait de sombres regards devant lui , en se pinçant les lèvres et eu grinçant des dents.

«Tu ne comprends pas cela, murmurait -il au jeune homme; tu ne connais pas les hommes, ils sont tous faux. Ne te fie qu'à toi-même. Ils tournent à tous les vents!... mais cette fois-ci je les tiens. Ils ne m'échapperont pas, et ils me le payeront, ceux qui m'ont forcé de fuir loin de mon pays! »

Georges ne pouvait comprendre cette humeur du duc. Dans le malheur il avait été fermC; même doux et aimable, et avait parlé de plus d'un bon usage qu'il voulait introduire, s'il rentrait dans son pays; il avait rarement montré de la colère contre ses ennemis, jamais du ressentiment contre ses sujets qui l'avaient abandonné; mais soit qu'à la vue de sa patrie le sentiment de l'offense qu'on lui avait faite se fût éveillé en lui plus fortement qu'auparavant, soit qu'il eût été contrarié de ce que la noblesse et les états n'avaient encore fait aucune démonstration en sa faveur depuis qu'il avait franchi les frontières de Wurtemberg, il n'était plus gai et calme, mais une expression de défi superbe brillait dans ses yeux, son front était sombre, et une certaine sévérité, une certaine rudesse dans ses jugements, étonnait ceux qui l'entouraient, surtout Georges de Sturmfeder, pour qui ce brusque changement dans la manière d'être d'Ulrich était tout nouveau.

Une sommation avait été faite à la ville depuis environ une demi-heure ; le délai que le duc avait donné allait expirer, et la réponse n'était pas encore venue; on n'entendait qu'un va-et-vient inquiet, dont on ne pouvait tirer ni bon ni mauvais augure.

Le duc se rendit devant le front des lansquenets, qui, pleins d'attente, étaient appuyés sur leurs hallebardes et leurs mousquets. Les trois chevaliers qui les commandaient se tenaient

LIGHTENSTEIN. 265

au bord du fossé et par leur présence maintenaient l'ordre et le calme parmi les soldats. A la clarté de la lune, Georges remarqua avec inquiétude les traits d'Ulrich : la veine de son front était gonflée, une rougeur foncée était répandue sur ses joues, et ses yeux brûlaient d'un sombre feu.

a Heven! faites appliquer les échelles, dit-il d'une voix sourde. Tonnerre et malédiction ! c'est ma propre demeure devant laquelle je suis, et les chiens ne veulent pas me laisser entrer. Je vais faire sonner encore une fois, puis, s'ils n'ouvrent pas sur-le-champ, je mets le feu à la ville de manière à brûler toutes leurs niches.

— Bassa maneUca! me voilà content, dit tout bas à ses camarades le long Pierre , qui se tenait sur le premier rang près du duc. On applique les échelles, nous allons grimper comme des chats et enfourcher les mâtins à coups de hallebardes. Quelle jolie culbute ils vont faire! canto cacramento!

— J'aime à le croire! murmura le Magdehourgeois. Et puis nous descendrons dans la ville, nous mettrons le feu à tous les coins, nous la pillerons et nous la dévaliserons; quelle fête!

— Au nom de Dieui seigneur duc, s'écria Georges de Sturmfôder, qui avait entendu les paroles du duc et remarqué la joie des lansquenets, attendez seulement encore un instant; après tout, c'est votre ville natale. Ils tiennent peutêtre encore conseil.

— Qu'ont-ils à tenir conseil si longtemps? reprit Ulrich avec humeur. Leur seigneur est à leur porte et demande à entrer. J'ai déjà eu trop de patience. Georges! déploie ma bannière au clair de lune, fais sonner les trompettes, somme la ville pour la dernière fois ! Et si après je compte jusqu'à trente sans qu'ils aient ouvert, par saint Hubert ! nous donnons l'assaut. Dépêche-toi, Georges.

— 0 seigneur! songez-y, votre meilleure ville! Combien de temps avez-vous vécu dans ces murs ! Voulez-vous imposer à votre nom une telle flétrissure? Encore un instant de délai !

— Ah ! dit le duc en riant avec rage et en frappant sa cuirasse de son gantelet, de manière que le bruit en résonna au loin dans la nuit, je vois que tu n'as pas grande envie d'en-

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trer à Stuttgard et de mériter ta femme. Mais si tu ne veux encourir ma disgrâce , pas un mot de plus , Georges de Sturmfeder! vite à l'œuvre! Faites flotter ma bannière! Sonnez, trompettes, sonnez! Secouez-les de leur sommeil; qu'ils voient qu'un Wurtemberg est devant les portes et qu'il veut entrer dans sa maison, en dépit de l'empereur et de l'Empire. Je le veux. Fais une dernière sommation, Sturmfeder! »

Georges exécuta l'ordre en silence. Il se plaça sur le bord du fossé et déroula la bannière de Wurtemberg. Les rayons de la lune semblèrent la saluer; ils vinrent frapper dessus et montrèrent clairement ses champs et ses emblèmes ; sur un grand pavillon de soie rouge étaient tissées les armes de Wurtemberg. L'écusson avait quatre champs : dans le premier étaient les bois de cerf du Wurtemberg; dans le second les dés de Teck; dans le troisième la bannière impériale qui appartenait au duc comme porte-bannière de l'Empire, et dans le quatrième les poissons de Montbéliard ; pour le casque , il portait la couronne et le cor de chasse d'Urach. Le jeune homme agita la lourde bannière de sa forte main; trois trompettes accoururent à côté de lui et firent retentir leurs fanfares contre les portes toujours fermées.

Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de la porte : on demanda ce qu'on voulait. Georges de Sturmfeder éleva la voix et dit :

«Ulrich, par la grâce de Dieu, duc de Wurtemberg et de Teck, comte d'Urach et de Montbéliard , somme , pour la se- :onde et dernière fois, sa ville de Stuttgard de lui ouvrir ses portes sans délai et de bonne volonté. Autrement il va donner l'assaut et traiter la ville comme une ville rebelle. j>

Pendant que Georges parlait encore, on entendit un bruit confus de pas et de voix, qui approchait de plus en plus et se changeait en cris et en tumulte.

Dieu me damne ! ils font une sortie , dit le long Pierre assez haut pour être entendu du duc.

— Tu pourrais bien avoir raison, reprit celui-ci en se retournant tout à coup vers le lansquenet efl'rayé. Serrez les rangs, croisez les piques et préparez les mèches. Nous allons les recevoir comme ils le méritent. »

Toute la ligne s'éloigna du fossé; seulement, les trois

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compagnies se placèrent à l'endroit où le pont-levis devait toucher la terre. Une colonne hérissée de piques attendait l'attaque, et les tireurs avaient posé leurs mousquets enterre et tenaient la mèche sur la lumière. Un profond silence régnait de ce côté, et d'autant plus furieux retentissait le bruit dans la ville. Le pont tomba; mais ce n'étaient pas des ennemis qui se précipitèrent hors des murs : au contraire, trois hommes âgés franchirent le pont-levis, portant les armes et les clefs de la ville.

A cette vue, le duc alla avec un peu plus d'amabilité à leur rencontre. Georges le suivit. Deux de ces hommes paraissaient être des conseillers ou des bourgmestres. Ils plièrent le genou devant leur seigneur, et lui présentèrent les emblèmes de leur soumission. Il les remit à ses serviteurs, et dit aux bourgeois :

a Vous nous avez fait attendre un peu longtemps à la porte. Vraiment, nous aurions bientôt escaladé vos murs et nous aurions si bien éclairé la ville de nos propres mains pour notre entrée, que la fumée vous en eût chauffé les yeux. Que diable I pourquoi nous avez-vous fait attendre si longtemps?

— Oh! seigneur, dit un des bourgeois, la bourgeoisie était disposée à vous ouvrir sur-le-champ. Mais nous avons ici quelques représentants de la ligue qui ont tenu au peuple de longs et dangereux discours pour l'exciter contre vous. C'est ce qui a pris tant de temps.

— Ah ! quels sont ces représentants? J'aime à croire que vous ne les avez pas laissés échapper? J'ai envie de leur dire un mot.

— Oh! non, monseigneur; nous savons trop bien ce que nous devons à Votre Altesse. Nous les avons arrêtés et enchaînés. Ordonnez-vous que nous vous les amenions?

— Demain matin, au château 1 Je veux les interroger moimême; envoyez aussi le bourreau, je les ferai peut-être décapiter.

— Prompte justice, comme ils la méritent ! dit derrière les bourgeois une voix rauque et criarde

— Qui ose m'interrompre? » demanda le duc en se retournant.

Entre les deux bourgeois se montra un singulier per-

sonnage: c'était un petit homme qui cachait mal sous un manteau de soie noire la bosse dont la nature l'avait orné ; un petit chapeau pointu était placé sur ses cheveux gris et lisses; des yeux sournois sous d'épais sourcils gris et la mince moustache qui pendait sous son nez aquilin lui donnaient l'air d'un gros chat. Une amabilité désagréable était répandue sur ses traits ratatinés, quand il découvrit sa tête devant le duc , et Georges de Sturmfeder conçut dès la première vue une horreur indicible et un singulier dégoût pour cet homme.

Le duc regarda le petit homme, et s'écria avec joie: c Ah! Ambroise Volland, notre chancelier 1 Tu es encore en vie? Tu aurais pu sans doute venir plus tôt, car tu savais que nous étions rentrés dans le pays.... Mais sois néanmoins le bienvenu.

— Monseigneur, répondit le chancelier Ambroise Yolland, j'ai été ces jours derniers repris si fort de la goutte, que je pouvais à peine sortir de ma demeure. Pardonnez donc si....

— C'est bon, c'est bon ! s'écria le duc en riant. Je saurai bien te guérir de ta goutte. Viens demain matin au château. Mais à présent, nous avons hâte de revoir Stuttgard. En avant, mon brave porte-bannière I dit-il en se retournant vers Georges. Tu m'as fidèlement tenu parole jusqu'aux portes de Stuttgard. Service pour service. Par saint Hubert! à présent, ta fiancée t'appartient de droit. Porte ma bannière devant moi, nous allons la planter sur mon château et fouler dans la poussière celle de la ligue. Gemmingen et Heven, vous êtes mes hôtes pour cette nuit. Nous verrons si les chefs de la ligue nous ont laissé un petit reste de vin ! >

Et le duc Ulrich, entouré de ses chevaliers, rentra dans sa capitale. Les bourgeois criaient vivat, et les jolies filles se penchaient avec un air gracieux aux fenêtres, au grand dépit de leurs mères et de leurs amoureux, car tous pensaient que les saints étaient pour le jeune et beau cavalier qui portait la bannière du duc, et qui, à la lueur des torches, avait l'air de saint Georges, vainqueur du dragon.

Château de mes aïeux 1 Souvenir glorieux Qui partout t'environne Te fait une couronne D'immortelle beauté; Demeure comme un temple Où par moi leur exemple Soit toujours imité.

Pu. CONZ.

Le vieux château de Stuttgard n'avait pas alors, quand Georges le regarda, le lendemain de l'entrée du duc dans la ville, tout à fait le même aspect qu'il a de nos jours, car le château actuel fut construit par le fils d'Ulrich, le duc Christophe. Le château des anciens ducs de Wurtemberg était, du reste, situé à la même place, et par le plan et l'exécution il ne difTérait pas trop de l'œuvre de Christophe ; seulement, la plus grande partie était construite en bois. Il était entouré de larges et profonds fossés par-dessus lesquels un pont conduisait à la ville. Une grande et belle cour servait de place de joute pour les jeux chevaleresques, et plus d'un chevalier y fut désarçonné et jeté sur le sable de la main puissante du duc. Les signes de ce goût chevaleresque se retrouvaient mcore dans d'autres parties du bâtiment. La grande salle de la partie inférieure du château était haute et voûtée comme une église, de sorte que, dans cette tyrnitz ou arène, les chevaliers pouvaient combattre, lancer l'épieu, ou même manier leurs immenses lances. Une preuve de la grandeur de cette salle est rapportée par les chroniques, qui disent que, dans des occasions solennelles, on y servait des festins de deux ou trois cents tables. Il en partait un escalier de pierre si large, que deux cavaliers pouvaient de front le monter à cheval. A cette grandiose construction du château répondaient la magnificence des appartements, l'éclat de la

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salle d'armes, et les larges et riches galeries disposées pour les jeux et la danse.

Georges mesurait d'un œil étonné cette splendeur du château ducal. Il comparait la petite résidence de ses ancêtres avec ces pièces, ces salles, ces cours; comme elle lui paraissait humble et petite en comparaison 1 II se rappelait ce qu'il avait entendu dire de la cour brillante d'Ulrich, de ses noces magnifiques, où il traita dans ce château sept mille convives venus de toutes les parties de l'Allemagne, où l'on célébra sous les hautes voûtes delà tyrnitz et dans les cours du château des jeux et des fêtes qui durèrent un mois, et où, quand le soir arrivait, des centaines de comtes, de chevaliers et de gentilshommes, dansaient dans les salles et les galeries avec les plus belles dames. Il abaissait ses regards sur le superbe jardin appelé le paradis du château. Son imagination peuplait ces allées et ces avenues de la foule joyeuse des courtisans, avec les personnages héroïques des chevaliers , avec les demoiselles parées, avec la joie et les chants qui y retentissaient autrefois. Mais comme ces murs et ces jardins lui semblaient tristes et déserts, quand il comparait le présent aux tableaux que lui traçait son imagination I « Les convives des noces , la cour brillante et joyeuse a disparu, se disait-il ; l'épouse du prince s'est enfuie, le brillant cercle de dames qui l'entourait alors s'est dispersé; les chevaliers et les comtes qui menaient ici une vie pleine de jeux et de danses sont séparés de ieur prince , les tendres fruits de son hymen sont à l'étranger.... lui-même, solitaire dans ce magnifique château, couve des idées de vengeance contre ses ennemis, et ne sait pas seulement combien de temps il restera dans la demeure de ses pères. Ses ennemis ne se rassembleront-ils pas plus forts que jamais , et ne sera-t-il pas encore plus malheureux qu'auparavant? j

En vain le jeune homme cherchait à écarter ces sombres pensées, que le contraste entre la splendeur des objets dont il se voyait entouré et le malheur du duc avait éveillées en lui. En vain il appelait à son aide l'image de cet être Ciiarmant qu'il allait bientôt nommer sien pour toujours; en vain il se représentait son bonheur domestique auprès d'elle

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sous les couleurs les plus agréables et les plus riantes : ces iiombres pensées lui revenaient toujours.

Soit que Uluich, par la grandeur qu'il avait montrée dans l'infortune, eût pris une si grande place dans l'âme du jeune homme, soit que la nature eût doué Georges dans certains moments d'une sorte de pressentiment involontaire, il restait préoccupé et sérieux, et il lui semblait que le duc n'était rien moins qu'heureuî, qu'il devait le prévenir de Timminence d'un danger mecaçant.

€ Si sérieux, mon gentilhomme I dit derrière lui une voix criarde, qui l'arracha à ses pensées. J'aurais pourtant cru que Georges de Sturmfeder n'avait lieu que de se réjouir et d'être de bonne humeur! y>

Le jeune homme se retourna étonné, et abaissa ses yeux sur.... le chancelier Ambroise Volland. Si cet homme lui avait fait la veille, par sa déplaisante amabilité, par ses manières rampantes et son air de chat, une impression désagréable, ce fut bien pis à présent que le chancelier avait, par une surcharge de toilette, fait ressortir encore davantage sa difformité. Son visage basané, d'un jaune foncé, avec son éternel sourire , ses petits yeux verts sous ses énormes sourcils gris, sa barbe de maigres poils de chat, juraient encore davantage sous une toque de velours rouge, et avec un manteau de soie jaune clair posé sur la bosse du petit homme. Par-dessous, il portait un pourpoint vert tendre doublé en rose, avec des jarretières roses et d'énormes nœuds. Sa tête s'enfonçait entre ses épaules, et sa toque rouge tombait par derrière sur sa bosse. Aussi le bourreau de Stuttgard avait-il coutume de dire que , de toutes les personnes qu'il connaissait , il n'y en avait pas une qui seait plus difficile à décapiter que le chancelier Ambroise

olland.

C'était cet homme qui, avec un mielleux sourire, élevait ses regards vers Georges ; et comme celui-ci l'examinait toujours, il continua :

c Vous ne me connaissez sans doute pas, digne jeune ami; je suis Ambroise Volland, chancelier de Son Altesse. Je viens vous souhaiter le bonjour.

— Je vous remercie, sire chancelier. C'est beaucoup

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d'honneur pour moi, si vous avez pris pour cela la peine de venir jusqu'ici.

— A tout seigneur, tout honneur ! Vous êtes la perle et la fleur de notre jeune chevalerie ! Oui, qui a servi mon maître si fidèlement dans le besoin et le danger a droit à ma plus sincère reconnaissance et à tout mon respect.

— Il vous aurait été plus facile de me voir si vous étiez venu avec nous à Montbéliard, reprit Georges, que les éloges de cet homme offensaient ; il ne faut jamais louer la fidélité, mais plutôt blâmer le manque de foi. »

Un éclair de colère brilla dans les yeux verts du chancelier, mais il reprit bien vite son air aimable.

« Hé, oui! c'est ce que je pense aussi. Mais je souffrais terriblement de la goutte, et je ne pouvais pas aller à Montbéliard. Aussi je vais à présent employer avec d'autant plus de zèle au service de mon maître les quelques lumières que le ciel m'a données. j>

Il s'arrêta un moment et parut attendre une réponse; mais le jeune homme se tut et le mesura d'un regaid qu'il ne put pas supporter.

« Ehl pour vous la joie ne fait que commencer. Le duc fait un cas extraordinaire de vousl Naturellement, vous le méritez de toutes façons, et le duc a bien choisi son favori. Permettez donc qu'Ambroise Volland vous offre aussi une petite marque d'intérêt. Êtes-vous amateur de belles armes? Venez dans ma demeure près du marché, choisissez dans mes armures ce que vous voudrez. Peut-être de beaux livres vous feraient-ils plaisir? j'en ai toute une armoire pleine, prenez ceux qui vous plairont, comme c'est l'usage entre amis. Venez de temps en temps dîner chez moi; ma nièce, une jolie enfant de dix-sept ans, dirige ma maison. Seulement, ne la regardez pas, hi! hil hi! ne la repjardez pas trop dans les yeux.

— Soyez sans souci, je suis déjà fiancé.

— Ahl c'est parfait, cela mérite des louanges. On ne trouve pas toujours de si honnêtes sentiments parmi notre jeunes-se d'aujourd'hui. Je l'ai dit tout de suite, Sturmfeder est une perle de vertu. Eh! je voulais encore vous dire, jusqu'à présent nous formons à nous deux toute la cour du duc ;

LÎGHTENSTEIN. 273

si nous nous entendons bien, il n'y aura que ceux que nous voudrons qui y seront admis. Vous me comprenez, hi ! hi ! Une main lave l'autre. Là-dessus on peut encore s'entendre. Vous m'honorerez donc de temps en temps de vos visites?

— Si mon temps me le permet, sire chancelier.

— J'aimerais à rester encore auprès de vous, car je m'y sens tout à mon aise; mais il faut que j'aille chez ie duc. 11 veut juger les deux prisonniers qui cherchaient hier à exciter le peuple contre lui. Il y aura quelque chose ; Bettle est déjà commandé.

— Bettle! demanda Georges; qui est-ce?

— C'est le bourreau, digne jeune ami.

— Je vous en prie, le duc ne va pas vouloir marquer avec du sang le premier jour de son rétablissement! ï>

Le chancelier sourit d'une façon affreuse et répondit :

« Gomme cela fait encore honneur à votre excellent cœur 1 mais vous ne feriez pas un bon juge : il faut un exemple. L'un, continua-t-il d'une voix douce, sera décapité, parce qu'il est de la noblesse; l'autre sera pendu. Je vous salue, mon cher ! *

Ainsi parla le chancelier Ambroise Volland, et il se dirigea le long de la galerie vers les appartements du duc. Georges le suivit d'un regard sombre. 11 avait entendu dire que- cet homme avait autrefois par son adresse, et aussi peut-être par des moyens illicites, gagné un grand empire sur Ulrich. Il avait souvent entendu le duc lui-même parler avec estime des talents politiques de cet homme; mais il ne savait pourquoi il craignait pour le duc qu'il se confiât au chancelier : il croyait avoir lu la fourberie et la fausseté sur son visage. Il voyait justement disparaître la bosse et le manteau jaune à un angle de la galerie, quand on murmura près de lui:

« Ne vous fiez pas au manteau jaune. y>

C'était le ménétrier de Hardt qui s'était glissé à son côte.

« Comment I c'est toi, Jean ? s'écria Georges en lui tendant amicalement la main. Viens-tu au château nous rendre visite? C'est bien de ta part: je t'aime véritablement mieur que ceiui-là avec sa bosse. Mais que veux-tu dire avec 11 manteau jaune auquel je ne dois pas me fier?

— C'est justement l'homme à la bosse, le chancelier; c'est

LlCHTKNSTElN. 18

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un homme faux. J'ai aussi averti le duc de ne pas faire tout ce qu'il lui conseille; mais il s'est mis en colère et.... Gela peut bien être vrai , ce qu'il disait.

— Que disait-il donc ? Lui as-tu déjà parlé aujourd'hui ?

— Je vins pour prendre congé, car je retourne à Hardt trouver ma femme et mon enfant. Monseigneur fut trèstouché, se ressouvint des jours de sa fuite, et me dit de lui demander une faveur. Mais moi je n'en ai pas mérité et je n'ai fait que payer une vieille dette de reconnaissance. Alors, ne sachant pas autre chose, je lui dis qu'il devait me donner la liberté de tuer mes renards sans me punir pour délit de chasse. Alors il se mit à rire, et dit que je pouvais le faire, mais que ce n'était pas une faveur, que je devais lui demander autre chose. Alors je pris courage et répondis : « Eh e bien ! je vous prie de ne pas vous fier au rusé chancelier, c car il a quelque chose de faux dans le regard.... *

— Il m'a fait le même effet, s'écria Georges ; il me semblait qu'il voulait espionner dans mon âme avec ses petits yeux verts, et je parie qu'il est faux. Mais quelle réponse te fit le duc?

— t Tu ne t'entends pas à cela, dit-il ; et il se fâcha. Tu « peux bien te connaître aux gorges et aux cavernes ; mais c dans le gouvernement, le chancelier connaît mieux le terc rain que toi. » Il se peut que j'aie tort, et je le voudrais par rapport au duc. Allons, adieu, mon gentilhomme; que Dieu soit avec vous! Amen.

— Et tu songes déjà à partir? Tu ne voudrais pas rester pour ma noce? J'attends le père et la demoiselle aujourd'hui. Reste encore une couple de jours. Tu as été si souvent notre messager, que tu ne dois pas nous manquer.

— Que ferait un homme d'aussi humble condition que moi à la noce d'un chevalier? Sans doute, je pourrais m'asseoir avec les musiciens et jouer pour la danse d'honneur, mais d'autres le feront tout aussi bien que moi, et ma maison me réclame.

— Alors, adieu ! Salue de ma part ta femme et Barbe, ta jolie fillette, et viens souvent nous voir à Lichtenstein. Que Dieu soit avec toi I >

Le jeune homme avait une larme à l'œil quand il tendit la

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main au paysan, car il avait trouvé en lui un honnête homme, un fidèle serviteur de son prince, un brave compagnon dans le danger, et un gai camarade dans le malheur. Il avait bien sur les lèvres encore plus d'une question à lui faire sur sa conduite mystérieuse, sur son attachement admirable pour le duc ; mais il les refoula, retenu qu'il était par cette inexplicable puissance, par cette grandeur et cette dignité, naturelles que possédait le ménétrier de Hardt, ;'me dans' son humble costume.

« Encore une chose, s'écria Jean au moment de se retirer, après la dernière poignée de main du jeune homme. Savezvous aussi que votre ancien hôte et futur cousin, le sieur de Kraft, est ici ?

— Le secrétaire du conseil? Gomment est-il ici? Il est cependant pour la ligue.

— Il est ici, et pas précisément dans la position la plus agréable , car il est prisonnier. Hier soir, quand le peuple s'est réuni sur la nouvelle de l'approche du duc, il a, dit-on, parlé publiquement pour la ligue.

— Dieu du ciel ! c'était Dietrich Kraft , le secrétaire du conseil 1 Alors il faut que j'aille vite chez le duc; il est déjà en train de le juger, et le chancelier veut le faire décapiter. Adieu! »

A ces mots, le jeune homme s'élança le long du corridor vers les appartements du duc. A Montbéliard il était entré à toute heure du jour chez le duc ; aussi à présent encore les gardes le laissèrent-ils respectueusement passer. Il entra précipitamment dans l'appartement. Le duc le regarda avec surprise et avec un peu d'humeur ; mais le chancelier avait, comme un masque , sur son visage son éternel mielleux sourire.

(T Bonjour, Sturmfeder! s'écria le duc qui, vêtu d'un pourpoint vert, brodé d'or, le chapeau de chasse sur la tête, était assis à une table. As-tu bien dormi dans mon château? Qui t'amène à nous de si bonne heure? Nous sommes occupés. »

Les yeux du jeune homme avaient pendant ce temps-là erré avec inquiétude dans la chambre et découvert dans un coin le secrétaire du conseil d'Ulm. Il était pâle comme la mort; ses cheveux, ordinairement si soignés, pendaien

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en désordre, et un petit manteau de couleur rose, qu'il portait par-dessus un vêtement noir, était déchiré en lambeaux. Il jeta un coup d'œil touchant sur Georges et leva ensuite les yeux au ciel , comme s'il voulait dire : « C'en est fait de ;moi ! > Près de lui se tenaient encore quelques hommes et laussi un grand personnage maigre, qu'il se souvenait d'avoir déjà vu quelque part. Les prisonniers étaient gardés par ;• Pierre, le brave Magdebourgeois, et Staberl de Vienne, qui se tenaient les jambes écartées, les hallebardes appuyées sur le sol, et droits à leur poste comme des cierges.

« Je te dis que nous avons a faire, continua le duc. Qu'astu toujours à regarder cet individu en manteau rose? C'est un pécheur endurci. On aiguise déjà le glaive à son intention.

— Votre Altesse me permettra seulement un mot, repartit Georges. Je connais cet homme, et je vous réponds sur ma tête qu'il est paisible et inoffensif; sans aucun doute, ce n'est pas un criminel qui ait mérité la mort.

— Par saint Hubert, c'est un peu fort! La nature est bouleversée. Mon chancelier, Texcellent juriste, s'est habillé comme un jeune guerrier, et mon jeune guerrier veut faire l'avocat. Que dites-vous de cela, Ambroise VoUand?

— Hi! hil j'ai voulu faire plaisir à Votre Altesse. Je sais que vous aimez une petite plaisanterie. Eh bien ! le bon Sturmfeder veut augmenter la réjouissance et jouer le rôle d'avocat. Hi I hi ! hi I Mais cela ne servira de rien à l'homme rose. Crime de lèse-majesté 1 II n'en sera pas moins décapité, le petit homme.

— Sire chancelier, s'écria le jeune homme bouillant de colère, Son Altesse me rendra témoignage que je ne me suis jamais abaissé à faire le bouffon. J'abandonne volontiers ce rôle à d'autres, et avec la vie des hommes, je ne joue et ne plaisante jamais! Je parle sérieusement : je réponds sur ma lèie du seigneur de Kraft ici présent, secrétaire du conseil à Qlm. J'espère que ma caution peut être acceptée.

— Comment l dit Ulrich. C'est sûrement l'élégant seigneur, ton hôte, dont tu m'as si souvent parlé? Cela me fait de la peine pour lui, mais il a été pris au milieu d'un soulèvement, dans des circonstances très-compromettantes pour lui.

■ — Eien sûr, dit Ambroise, un crimcn lœsœ majestatis !

— Permettez, chancelier. J'ai étudié le droit assez longtemps pour savoir qu'ici il ne peut être nullement question d'un tel crime. La nuit dernière, les conseillers de la ligue et le commandeur de la ville étaient encore ici; en conséquence, Stuttgard était toujours au pouvoir de la ligue, et le secrétaire du conseil, qui n'est nullement un sujet de Son Altesse, n'a pas agi autrement que tout soldat ennemi qui , sur l'ordre de son chef, s'est mis en campagne contre nous.

— Ahl la jeunesse, la jeunesse! Gomme vous savez tout bien présenter, mon jeune amil Dès que le duc avait sommé la ville, et qu'il avait Vanimum possidendi, tout ce qui se trouvait dans les murs était sa propriété. En conséquence, quiconque a formé ensuite une conjuration contre lui est criminel de lèse-majesté, et le susdit sire de Kraft a tenu au peuple des discours très-dangereux.

— C'est impossible! Ce serait tout à fait contre sa nature et ses habitudes; monseigneur, cela ne se peut pas.

— Georges, dit le duc sérieusement, nous avons eu longtemps la patience de t'écouter. Gela ne servira pourtant de rien à ton ami. Voici le procès-verbal. Le chancelier a entendu les témoins, dont les rapports ont tout démontré- clairement. Il faut faire un exemple : il faut frapper nos ennemis au cœur; le chancelier a raison. Je ne puis pas faire grâce.

— Au moins permettez-moi de lui adresser encore une question ainsi qu'aux témoins; seulement quelques mots.

— C'est contre toutes les formes du droit, interrompit le chancelier.il me faut protester, mon cher; c'est une atteinte à ma prérogative.

— Laisse-le, Ambroise. Il peut bien, j'y consens, faire quelques questions à ce malheureux; il n'en est pas moins perdu.

— Dietrich de Kraft, demanda Georges, comment êtes-vous ici? »

Le malheureux secrétaire, que la mort avait déjà saisi à la gorge, tourna les yeux , et ses dents claquèrent; enfin il put faire entendre quelques mots :

« J'ai été envoyé ici par le conseil ; je suis devenu secrétaire du gouverneur....

278 LIGHTENSTEIN.

— Gomment vous êtes-vous trouvé hier devant les bourgeois de Stuttgard?

— Le gouverneur m'a donné l'ordre le soir, si les bourgeois se montraient par hasard rebelles, de les haranguer, pour les engager à rester fidèles à leurs devoirs et à leur serment.

— Vous voyez donc qu'il est venu par un ordre supérieur. Qui vous a fait prisonnier? continua Georges.

— L'homme qui est à côté de vous.

— Vous avez fait arrêter le secrétaire? Ainsi vous devez avoir entendu ses paroles; que disait-il donc?

— Oui, que peut-il bien avoir dit? répondit le bourgeois. Il n'a pas dit six mots de suite, que le bourgmestre Hartmann l'a renversé du banc. Je sais encore ce qu'il a dit : « Mais songez donc, braves gens, ce que le conseil de la ligue dira à celai j Ce fat tout; alors Hartmann l'empoigna au collet et le renversa. Mais celui-ci, le docteur Calmus, tint un plus long discours. »

Le duc rit à ébranler la salle en regardant tantôt Georges, tantôt le chancelier qui, pâle et effaré, cherchait en vain à conserver son sourire.

(T Voilà donc ce dangereux discours, cet attentat de lèsemajesté ! c Que dira à cela le conseil de la ligue? > Pauvre Kraft! c'est pour ce terrible discours que tu as failli tomber entre les mains du bourreau. Allons, nos amis eux-mêmes ont souvent dit cela : e Que diront ces seigneurs quand ils apprendront que le duc est dans le pays ? j> Cela ne mérite pas qu'il soit puni. Qu'en dis-tu, Sturmfeder?

— Je ne sais pas quelles raisons vous avez , chancelier, dit le jeune homme, tandis que son œil étincelait toujours d'indignation, de porter les choses ainsi à l'extrême et d'engager Son Altesse le duc à des mesures qui doivent partout.... oui, je le dis, qui doivent partout le faire passer pour un tyran. Si ce n'est que par zèle pour son service, cette fois vous l'avez mal servi. >

Le chancelier se tut et ne fit que jeter un regard perçant et furieux au jeune homme. Mais le duc se leva et dit :

ï Laisse mon petit chancelier; cette fois , sans doute, il a été trop sévère. Allons, prends ton ami rose avec toi. Donne-

lui à boire après cette angoisse de mort , et puis qu'il s'en aille où bon lui semblera. Et toi, chien de docteur 1 qui es trop mauvais pour un docteur de chiens, une potence wurtembergeoise est encore trop bonne pour toi. Tu finiras toujours par être pendu une fois; je ne veux pas me donner la peine de te faire exécuter. Long Pierre , prends ce mâtin-là , attache-le à reculons sur un âne , et mène-le ainsi à travers la ville. Et ensuite qu'on le conduise à Esslingen, aux très-sages conseillers, où est sa place et celle de sa monture. Qu'on l'emmène 1 »

Les traits du docteur Kalmseuser, sur lesquels la mort s'était déjà répandue, s'éclaircirent. Il respira plus librement et s'inclina profondément. Pierre , Staberl et le Magdebourgeois tombèrent sur lui avec une joie maligne, le chargèrent sur leurs larges épaules et le portèrent hors de l'appartement.

Le secrétaire du conseil d'Ulm versa des larmes d'attendrissement et de joie. 11 voulait baiser le manteau du duc, mais celui-ci se retourna et fit signe à Georges de l'emmener.

oh! non, ne le /ais pas! Repousse ce dessein! Tes traits nobles et purs n'en savent encor rien ; L'imagination seule en eut conscience.

Ta figure si belle où brille l'innocence T'interdit de vouloir perdre par imprudence La sérénité sainte, auréole du bien.

Schiller.

Le secrétaire du grand conseil ne semblait pas encore avoir recouvré assez de calme pour répondre à toutes les questions de son sauveur pendant qu'ils traversaient les corridors et les galeries du château. Il tremblait de tout son corps ; ses genoux fléchissaient sous lui, et souvent il se retournait avec des yeux hagards, comme s'il craignait que le

280 LIGHTENSTEIN.

duc ne se repentît de sa clémence, et que le terrible chancelier au manteau jaune ne se glissât derrière lui et ne le saisît tout à coup par la nuque. Arrivé dans la chambre de Georges, il tomba épuisé sur un siège, et il se passa encore jLSsez de tem.ps avant qu'il fût en état de penser et de répondre d'une manière suivie.

«Votre politique, mon cousin, vous a joué un mauvais tour, dit Georges; mais aussi quelle idée vous a pris de vouloir faire à Stuttgard l'orateur populaire? Gomment avezvous pu quitter votre maison si confortable, les soins empressés de votre nourrice , et le voisinage de la gracieuse Berthe, pour venir vous mettre ici au service du gouverneur?

— Ah! c'est elle justement qui m'a envoyé à la mort; c'est Berthe qui est seule coupable. Ah! pourquoi ai-je quitté mon cher Ulm? Le premier pas hors de son territoire a commencé mon malheur.

— Berthe vous a repoussé? demanda Georges. Gomment ! vous n'avez pas atteint le but de vos elTorts ? Elle vous a refusé, et par désespoir vous êtes....

— Que Dieu me préserve! Berthe est presque comme ma fiancée. Ah! c'est justement le malheur. Quand vous eûtes quitté Ulm, dame Sabine, la nourrice, me chercha querelle. Alors je me décidai à demander la main de ma cousine à mon oncle. Mais par votre humeur belliqueuse vous avez tourné complètement la tête à la chère enfant. Elle voulait que j'entrasse d'abord en campagne et que je devinsse un homme comme vous. C'était alors seulement, disait-elle, qu'elle m'épouserait. Ahl bon Dieu!

— Et c'est ainsi que vous vous êtes mis en campagne contre le Wurtemberg? Quelles pensées hardies elle a, cette jeune fille!

— Oui, pour mon malheur je me suis mis en campagne. Ah! jamais de la vie je n'oublierai ces fatigues. Mon vieux Jean et moi nous partîmes avec l'armée de la ligue. Ge fut alors un supplice. 11 fallait souvent être à cheval huit heures par jour. Tous mes habits étaient perdus, sales et couverts de poussière. La cuirasse m'écorchait la peau. Je n'y tins iflus, et Jean s'enfuit à Ulm. Je demandai alors une plac«

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dans la chancellerie militaire, je louai ime litière et deux bons chevaux, et depuis ce fut un peu plus supportable.

— Vous fûtes alors porté en campagne c^mme un chien à la chasse. Mais avez-vous au moins assisté à un combat?

— Certainement! A Tubingen je me suis trouvé dans une fameuse mêlée. A vingt pas de moi je vis tomber un homme roide mort d'un coup de feu. Je n'oublierais pas ma terreur, quand je vivrais quatre-vingts ans l Lorsque nous eûmes soumis tout le pays, on me donna une place honorable auprès du gouverneur. Nous vivions tranquillement et paisiblement, lorsque le turbulent duc revint dans le pays. Ahl si j'avais suivi ma première inspiration et si j'étais allé avec le colonel de la ligue à Nœrdlingue à la diète ! mais je redoutais les fatigues du voyage.

— Mais pourquoi n'êtes-vous pas parti avec le gouverneur à notre arrivée? Il est maintenant bien tranquille à Esslingen, jusqu'à ce que nous le chassions plus loin.

— Il nous a abandonnés, et, laissé à mon libre arbitre, j'ai presque manqué payer tout de ma tête. Je ne me figurais pas que le danger fût si grand, et je me suis laissé persuader par le docteur Galmus d'adresser un discours au peuple pour conserver le Wurtemberg à la ligue. Gela aurait certainement fait sensation , et Berthe serait redevenue aimable. Mais ces gens du Wurtemberg sont des barbares qui n'ont pas le moindre savoir-vivre. Ils ne me laissèrent pas même prononcer un seul mot, me jetèrent à terre, et me traitèrent d'une manière tout à fait grossière et brutale. Regardez mon manteau, comme ils l'ont déchiré! G'est vraiment fâcheux; il m'a coûté quatre florins d'or, et Berthe prétendait toujours que la couleur rose allait si bien à mon visage. »

Georges ne savait pas s'il devait rire de la naïveté du secrétaire ou bien admirer le calme stoïque avec lequel, à peine échappé à la mort, il regrettait son manteau déchiré. 11 se disposait à l'interroger encore sur ses autres aventures, quand un bruit sur la place du château l'attira à la fenêtre. Aussitôt il appela M. Dietrich pour lui montrer le spectacle d'une grandeur déchue.

Le docteur Galmus était conduit par la ville, assis à rebours sur un âne. Les lansquenets l'avaient affublé de la manière

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la plus grotesque : ils lui avaient mis sur la tête un bonnet de cuir pointu, surmonté d'une plume de coq. Devant lui marchaient deux tambours; à ses côtés on voyait avancer à pas graves le Magdebourgeois et le Viennois, l'ancien capitaine Muckerle et son brave colonel, qui de temps à autre piquaient l'âne avec leurs hallebardes , pour lui faire faire de grands sauts hardis. Il était entouré d'une immense foule de peuple, qui lui jetait à la figure des œufs et de la boue.

Le secrétaire du conseil baissa tristement ses regards sur son collègue et dit en soupirant :

« C'est dur d'être obligé d'aller à âne, mais cela vaut toujours mieux que d'être pendu. » 11 se détourna de ce spectacle et regarda vers un autre côté de la place. Qui est-ce donc qui arrive là? demanda-t-il au jeune chevalier. C'est dans une boîte semblable que je suis entré en campagne. >

Georges se retourna. Il vit une troupe de cavaliers qui menaient au milieu d'eux une litière. Un vieux monsieur à cheval suivait la troupe, qui se dirigeait vers le château.

Georges, ayant examiné les cavaliers avec plus d'attention, dit :

« Ce sont eux, vraiment, c'est son père, et die est sans doute dans la litière, k

D'un bond il fut dans la rue, et le secrétaire du conseil le suivit des yeux avec surprise.

Œ Qui ce peut-il être? le père de qui? * se demanda-t-il.

Il regarda encore une fois par la fenêtre ; la litière s'arrêta devant le pont-levis du château, et au même moment Georges s'élança hors du château. Dietrich le vit ouvrir impétueusement la portière de la litière ; une dame voilée en sortit. Elle rejeta son voile en arrière. Qui l'aurait cru? c'était sa cousine, Marie de Lichtenstein !

c Eh! voyez donc; il l'embrasse en pleine rue, dit le secrétaire du conseil en secouant la tète. Quelle joiel Mais par malheur, voici le père qui tourne autour de la litière. Il va faire des yeux, il va s'emporter! Mais quoi! il fait un signe amical au jeune homme; il descend de cheval et l'embrasse. Non, ce n'est pas naturel. »

Et cependant tout semblait parfaitement naturel : car, quand

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le secrétaire du grand conseil passa de la chambre dans la galerie, pour se convaincre que ses yeux ne l'avaient point abusé, son oncle, le vieux chevalier de Lichtenstein, montait justement l'escalier, ayant à sa droite Georges de Sturmfeder, et à sa gauche la cousine Marie. Quel changement s'était opéré dans ces traits charmants , qui s'étaient gravés si profondément dans sa mémoire I

A Ulm, elle lui avait apparu pour la première fois comme un messager d'un pays inconnu, tant elle lui avait imposé par la fierté de ses beaux yeux bleus et de ses sourcils, par la majesté de son front. Il avait souvent cherché en qL''\' pouvait consister le charme qui le captivait d'une manière s^ irrésistible. Les filles d'Ulm avaient des joues plus fraîches, des yeux plus vifs, un sourire plus espiègle, et tout le brillant éclat d'une joyeuse jeunesse. Et cependant au milieu d'elles Marie lui avait semblé comme une reine. Était-ce peut-être le voile de ses cils, qui s'abaissait avec un charme ineffable sur ses yeux pour cacher une larme silencieuse ? Étaient-ce ses lèvres si fines, serrées l'une contre l'autre avec une expression de douce tristesse? Était-ce l'éclat changeant de son visage , qui tantôt rayonnait d'une dignité majestueuse, tantôt semblait trahir le secret d'un amour contrarié? La sérénité de Berthe, la protection gaie et railleuse de la jeune fille, avaient depuis longtemps effacé de son cœur l'image plus sérieuse de Marie ; et cependant , à l'approche de la demoiselle de Lichtenstein , le pauvre Dietrich sentit saigner de nouveau son ancienne blessure. Mais à quel pouvoir inconnu attribuer l'expression toute nouvelle des traits de Marie? Il y avait bien encore dans son maintien une grande dignité ; mais sur son front, dans ses yeux, brillait une joie muette ; un sourire gracieux errait sur ses lèvres, et ses joues étaient épanouies comme les plus belles roses. Dietrich de Kraft restait muet d'étonnement, quand le vieux chevalier, l'ayant aperçu, s'écria :

« Je ne me trompe pas , c'est bien Dietrich Kraft, mon neveu? Qu'est-ce qui t'amène à Stuttgard? Viens-tu par hasard pour le mariage de ma fille avec Georges de Sturmfeder? Mais comme tu es fait! qu'as-tu donc? Tu es pâle et amaigri, et tes habits tombent en lambeaux, d

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Le secrétaire du conseil abaissa ses yeux sur son petit manteau rose et rougit.

« Dieu sait, je ne puis pas me présenter devant un honnête homme! Ce sont ces maudits Wurtembergeois , ces vignerons et ces garçons cordonniers, qui m'ont arrangé de la sorte. En vérité, toute l'illustre ligue a été insultée en ma personne.

— Vous pouvez être content, mon cousin, d'en être quitte pour un manteau déchiré , dit Georges en introduisant les nouveaux venus dans son appartement. Imaginez-vous, mon père, qu'hier soir, quand nous étions devant les portes, il a adressé des discours aux bourgeois pour les soulever contre nous. Aussi le chancelier a voulu ce matin lui faire trancher la tête; c'est avec beaucoup de peine que j'ai obtenu sa grâce, et à présent il en veut aux Wurtembergeois de lui avoir déchiré son manteau.

— Avec votre gracieuse permission, dit aame Rose, en s'inclinant trois fois devant le secrétaire du conseil , si vous voulez accepter mon secours, je raccommoderai votre manteau que ce sera un plaisir à voir. Ce sera comme dit le proverbe : « Quand le garçon a déchiré son habit, il faut que le <r père le raccommode. »

Cette offre de service fut très-agréable à Dietrich. Il consentit à s'asseoir à la fenêtre près de dame Rose , et à la laisser réparer le désordre de sa toilette. Elle tira de sa grosse poche de cuir du fil de toutes les couleurs, et se mit a recoudre les blessures qu'avaient faites les Wurtembergeois. En même temps elle lui tint d'intéressants discours sur les affaires de ménage et sur la préparation de différents mets qui n'avaient pas figuré sur la carte de Sabine.

Éloignés de Dietrich et de dame Rose de toute la largeur de la chambre, Georges et Marie causaient à voix basse de leur amour. Ni le savant Jean Tethingerus, ni Jean Bezius, ni Gabelkofer, ni Crusius, quels que soient les renseignements curieux que nous leur devions sur cette époque, ne nous ont appris ce que nos deux amoureux se dirent dans cette mémorable matinée. La seule chose que nous puissions rapporter, c'est qu'un doux bonheur se reflétait sur les traits de Marie, que tantôt elle levait gaiement les yeux, et que

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tantôt elle les baissait pudiquement, qu'on la voyait tantôt sourire, tantôt rougir, et arrêter par ses baisers plus d'une question de son bien-aimé.

Le lecteur nous saura gré de passer rapidement sur cette scène qui n'a qu'un fond peu historique, et qui ainsi, suivant les idées actuelles, est sans aucun intérêt, pour voir ce que devient le chevalier de Lichtenstein. Après avoir confié sa fille aux soins de Georges, et son neveu à la main habile de dame Rosalie, il se rendit dans les appartements du duc. Ses traits, sur lesquels l'âge et l'expérience avaient imprimé un caractère grave et réfléchi, paraissaient à cette heure plus sérieux et presque tristes. Il av£fit hérité de ses pères l'amour pour la maison de Wurtemberg; l'habitude et l'affection l'avaient attaché aux princes qui, pendant sa longue vie, avaient régné sur le Wurtemberg, et le malheur et la calomnie qui accablèrent sans cesse Ulrich, loin de détacher de ce prince le cœur du vieux chevalier, n'avaient servi qu'à l'unir à lui par des liens plus étroits. Avec la joie d'un fiancé qui se rend à la noce, avec la vigueur d'un jeune homme, il avait fait le long et pénible chemin de son château à Stuttgard, à la première nouvelle que le duc avait pris Leonberg et marchait sur la capitale. N'ayant pas douté un instant de la victoire du duc, il arriva à Stuttgard le lendemain même du rétablissement d'Ulrich.

Mais les nouvelles qu'il recueillit de la bouche de Georges, en montant l'escalier avec Marie et lui, ne furent pas d'une nature aussi satisfaisante.

« Le duc, lui avait dit Georges tout bas, le duc n'est plus ce qu'il devrait être. Dieu sait ce qu'il compte faire de son pays, mais en route il a tenu de singuliers discours, et il n'est pas, à ce que je crains, dans les meilleures mains. Le chancelier Ambroise Volland.... j

Ce seul nom fut plus que suffisant pour faire naître de grandes inquiétudes dans l'esprit du chevaHer de LichtensteiÉ. 11 connaissait ce Volland ; il savait que c'était un homme très-capable, rompu aux affaires d'État et disposé à rendre les services les plus difficiles , mais qui déjà plus d'une fois avait joué un jeu hasardeux, sinon perfide.

c Si le duc donne sa confiance à cet homme, et s'il ue suit

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que ses conseils, que Dieu nous soit en aidel Pour Ambroise le pays n'est qu'une pièce de cuir, qu'on peut tailler à sa fantaisie. Il laissera un collet au duc, et il gardera les rognures pour lui. Mais, comme dit Mme Rose, tout fou peut couper, mais non coudre 1 »

Ainsi se parlait le vieux sire de Lichtenstein en traversant les galeries. Il passait tristement sa main sur sa longue barbe blanche, et dans ses yeux brillait le dévouement à la bonne cause du Wurtemberg.

Il fut reçu immédiatement, et trouva le duc en grande délibération avec Ambroise. Celui-ci tenait d'une main une énorme plume de cygne, et de l'autre un parchemin écrit avec beaucoup de parafes, en cuir noir, rouge et bleu. Le duc jouait avec un grand sceau qu'il avait à la main. Il semblait lutter avec lui-môme : tantôt il examinait son chancelier d'un air pénétrant, tantôt son regard se reportait sur le cachet. Ils étaient tous deux si occupés de leur conversation, que Lichtenstein était déjà depuis quelques minutes dans la chambre sans qu'ils l'eussent aperçu. Il contempla avec un vif intérêt les nobles traits d'Ulrich de Wurtemberg. Il lut sur son front et dans ses yeux les sentiments les plus divers. Son front se plissait, ses paupières s'agitaient vivement, ses yeux roulaient dans leurs orbites ; puis son front se déridait, il ne se peignait dans ses regards qu'un sérieux profond qui se changeait en méditation , et souvent une expression de bonté semblait adoucir la sévérité de ses traits. Mais l'homme au manteau jaune, sa plume de cygne à la main, se tenait devant lui comme le tentateur. Il tourna autour de lui comme le serpent du paradis, et l'éternel sourire, l'expression d'honnêteté qu'il savait donner à ses petits yeux verts, quand son maître le regardait fixement, devaient engager le duc à cueillir la fatale pomme.

<r Je ne puis comprendre, dit-il d'une voix rauque, pourquoi vous ne voulez pas le faire. César a-t-il tant hésité pour passer le Rubicon? Un grand homme a besoin de grands moyens, et vos contemporains comme la postérité vous loueront d'avoir brisé ces chaînes.

— En êtes- vous bien sûr, Ambroise Volland? demanda le duc en le regardant d'un air sombre. On dira : « Le duc Ul-

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« rich était un tyran. Il a détruit l'ancien ordre qui fut sacré (K à ses pères; il a rompu le pacte qu'il avait formé lui-même, (T il a traité son pays en pays conquis, et il n'a pas observé (T les lois que.... y>

— Permettez , lui répondit Ambroise, tout dépend de la question : qui est le maître? le duc ou le pays? Si le pays est le maître, c'est différent; alors il faut, en effet, des pactes, des traités, des clauses et des chartes. La chevalerie, les prélats et les États sont alors les maîtres, et Votre Altesse n'est plus qu'un nom. Mais si vous êtes véritablement le maître, c'est vous qui donnez les lois. Vous avez le manche dans la main ; à présent encore vous êtes maître et seigneur. Laissez là l'ancien droit, en voici un nouveau. Prenez hardiment la plume et signez 1 »

Le duc demeura encore un instant indécis ; ses joues étaient en feu, puis il se redressa, mais ses yeux étaient encore fixés à terre. Soudain il les leva tout étincelants et pleins du sentiment de sa dignité.

« Je m'appelle Wurtemberg, dit-il. Je suis le pays et la loi ; je signe. »

Il étendait la main pour prendre la plume que lui présentait son chancelier , lorsque son bras fut saisi et retenu avec une douce violence par une main étrangère. Il se retourna tout surpris , et ses yeux tombèrent sur les traits calmes mais sérieux du chevalier de Lichtenstein.

oc Ahl soyez le bienvenu, mon fidèle Lichtenstein. Je suis à vous; laissez-moi d'abord signer ce parchemin.

— Pardon, monseigneur, dit le vieux chevalier, vous m'avez donné une voix dans votre conseil; puis-je savoir quelle est votre première ordonnance?

— Avec la permission de Sa Seigneurie, interrompit vivement Ambroise Volland, la chose presse. La bourgeoisie de Stuttgard s'assemble déjà dans le pré. Il faut que lecture lui soit donnée de cet écrit. Gela presse réellement beaucoup !

— Allons, Ambroise, reprit le duc, cela ne presse pas tani que nous ne puissions pas en donner connaissance à notre vieil ami. Nous avons résolu de nous faire rendre hommage d'après de nouvelles conventions et de nouvelles lois. Les anciennes sont ?nnulées.

— C'est là ce que vous avez résolu? Pour l'amour de Dieu! avez- Vous aussi songé aux conséquences d'un pareil acte? N'avez-vous pas juré, il y a peu d'années, le traité de Tubingen?

— Tubingen! s'écria le duc d'une voix terrible, et ses yeux lançaient des flammes; Tubingen 1 ne prononce pas ce nom. J'y avais placé tout mon espoir; là était mon pays ; j'y voyais mes enfants. Et ils m'ont trahi et vendu 1 Je les priai, je les conjurai de me rester fidèles , et je leur promettais de partager avec eux mon bien et mon sang. Non, rien n'y fit. On ne voulait plus d'Ulrich. Le nouveau régime leur plaisait davantage. Ils m'ont laissé languir dans la misère; ils ont souffert que leur duc vécût dans l'exil; ils ont souffert que le nom de Wurtemberg devînt un sujet de raillerie dans tous les pays. Maintenant me voilà redevenu maître et seigneur, je tiens le manchd dans la main, et je ne veux plus me le laisser arracher. S'ils ont oublié leur serment à saint Hubert, je n'aurai pas plus de mémoire qu'eux. Traité de Tubingen ! je le répète, que le diable emporte tout ce qui se rattache à ce nom !

— Mais songez donc , monseigneur , dit Lichtenstein , ébranlé par ce mouvement passionne, songez donc quelle impression une telle démarche fera sur le pays. Vous ne tenez que Stuttgard et les environs ; il y a encore des garnisons de la ligue à Urach, à Asperg, à Tubingen, à Gœppingen. Les États vous aideront-ils à chasser la ligue, s'ils apprennent à quelles nouvelles lois ils doivent se soumettre?

— Je le demande, les États m'ont-ils soutenu quand il m'a fallu tourner le dos au Wurtemberg? Ils m'ont laissé partir et ont rendu hommage à la ligue.

— Pardonnez-moi, monseigneur, répondit le vieux chevalier d'une voix émue. Il n'en est pas ainsi. Je me rappelle encore bien la journée de Blaubeuren. Qui vous resta fidèle quand les Suisses s'en allèrent? qui vous pria de ne pas abandonner le pays? qui voulait vous sacrifier sa vie? Ce furent huit mille Wurtembergeois. Avez-vous oublié ce jour?

— Eh ! mon très-cher, dit le chancelier, à qui n'échappa point l'impression que ces paroles firent sur Ulrich, vous parlez, ma foi, avec un peu trop de hardiesse. D'ailleurs, il

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n'est pas du tout question d'autrefois, mais d'aujourd'hui. Les États ont renoncé à l'ancien hommage pour en prêter un autre à la ligue. Son Altesse est comme un maître nouvellement arrivé au pouvoir ; il possède ce pays par droit de conquête. Si la ligue a reçu l'hommage d'après des pactes particuliers, le duc peut en faire autant : Nouveau maître, nouvelle loi 1 On peut se faire prêter hommage selon son bon plaisir, monseigneur! Vous passerai-je la plume?

— Monsieur le chancelier , dit Lichtenstein d'une voix ferme, j'ai le plus grand respect pour vos lumières, pour votre science, mais ce que vous dites est faux ou n'est pas d'un bon conseil. Il s'agit de savoir ce que désire le peuple. Par son gouvernement, la ligue a exaspéré tout le monde : aussi Son Altesse est revenue au bon moment. A présent, tous les cœurs volent au-devant d'ellei Le duc ne s'aliénerat-il pas les esprits, s'il bouleverse tout ce qui existe, et s'il règne et gouverne d'après des lois nouvelles? Oh ! songez, monseigneur, songez que l'amour du peuple est le plus puissant soutien 1 ï

Le duc, les bras croisés, regardait d'un air sombre devant lui sans répondre. Mais le chancelier au manteau jaune n'en prit la parole qu'avec plus d'empressement: « Hi! hi! hi 1 où avez-vous été chercher ces belles phrases, mon très-cher, mon très-digne ami? L'amour du peuple, dites- vous? Déjà les Romains savaient quel cas il fallait en faire. Ce sont des bulles de savon, des bulles de savon, vous dis-je. Je vous aurais cru plus sensé. Qu'est-ce que le pays? Le voici, le voici en personne : c'est lui qui est le Wurtemberg ; il lui appartient par droit d'héritage, et, aujourd'hui encore, par droit de conquête. L'amour du peuple, c'est changeant comme le temps d'avril ! Si leur amour avait été si grand, ils n'auraient pas rendu hommage à la ligue.

— Le chancelier a raison, s'écria Ulrich sortant de ses réflexions. Lichtenstein, tu as sans doute de bonnes intentions; mais, cette fois-ci, c'est lui qui est dans le vrai. Ma longanimité m'a forcé à quitter le pays ; maintenant que je suis revenu, je leur ferai sentir que je suis le maître. La plume, chancelier. Oui, dis-je, je le veux ainsi; c'est de cette manière que nous allons nous faire prêter hommage.

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— Oh 1 mon maître, ne faites rien dans le premier mouvement de la passion I Attendez que votre sang soit refroidi. Convoquez les États, faites les changements que vous jugerez à propos, mais pas en ce moment, pas tant que la ligue a encore des possessions dans le Wurtemberg ; cela pourrait vous devenir funeste.

— Bahl interrompit le chancelier, ce serait rentrer peu k peu dans les anciens errements. Faites attention ; une fois les États réunis pour délibérer, vous croyez qu'ils céderont de bon gré? Hi I hi! c'est alors qu'il faudrait recourir à la violence, et on se rendrait odieux ! Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Ou bien plairait-il à Son Altesse de se remettre humblement sous l'ancien joug? »

Le duc ne répondit point. D'un mouvemeut brusque, il arracha la plume et le parchemin des mains du chancelier, jeta un regard prompt et perçant sur lui et sur le chevalier, et, avant que celui-ci eût pu l'en empêcher, Ulrich avait signé.

Le chevalier demeura dans une muette consternation, la tête baissée sur sa poitrine. Le chancelier regarda le chevalier et le duc d'un air de triomphe. Mais Ulrich prit une clochette d'argent placée sur la table et sonna. Un domestique parut.

« Les bourgeois sont-ils assemblés ? demanda le duc.

— Oui, Altesse; ils sont réunis dans les prés du côté de Gansladt. Les lansquenets, au nombre de six compagnies, s'y rendent en ce moment.

— Les lansquenets ? Pourquoi ? Qui le leur a permis? > A cette question, le chancelier trembla.

c Ce n'est que pour le maintien de l'ordre, dit-il. J'ai pensé que, dans ces occasions, il est d'usage que la troupe armée.... »

Le duc fit signe au chancelier de se taire. Il rencontra le regard voilé et interrogateur du vieux Lichtenstein, qui le fit rougir.

« Ce n'est pas par mon ordre, dit-il; mais, si on les rappelait, cela surprendrait. Du reste, c'est indifî'érent. Qu'on m'apporte un manteau rouge et mon chapeau. >

Le duc approcha de la fenêtre et regarda au dehors en

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silence. Le chancelier, ne sachant pas au juste si son maître était irrité ou non, n'osa rien dire, et le chevalier de Lichtenstein garda un morne silence.

Ils restèrent ainsi quelque temps, jusqu'à ce qu'il survînt des serviteurs. Quatre pages entrèrent dans l'appartement: le premier portait le manteau; le second, le chapeau; le troisième, une chaîne d'or, et le quatrième, le glaive du duc. Ils revêtirent Ulrich du manteau ducal en velours de pourpre bordé d'hermine. Ils lui présentèrent le chapeau orné de plumes jaunes et noires, aux couleurs de la maison de Wurtemberg, retenues par une agrafe d'or et de pierreries qui valaient un comté. Le duc mit son chapeau sur sa tête. Revêtu de ces insignes de sa dignité, il avait l'air plus noble, plus imposant qu'auparavant, et son front majestueux, son œil étincelant, brillaient de l'éclat du commandement sous le panache de son chapeau. Il se fit attacher la chaîne d'or, ceignit son glaive, et donna au chancelier l'ordre du départ.

Le chevalier de Lichtenstein gardait toujours le silence. C'était avec affliction qu'il avait vu faire ces préparatifs, et puis il s'était détourné. Le duc inclina légèrement la tête en passant près du vieux chevalier, et s'avança vers la porte, suivi de la figure grotesque du chancelier Ambroise Volland, qui cherchait à prendre une attitude majestueuse. Si le maître n'avait pas salué le chevalier, le chancelier ne se crut pas non plus obligé de le saluer. Il jeta un regard malicieux du côté où se tenait encore Lichtenstein, et sa grande bouche édentée se contracta en un sourire ironique.. Mais au moment de sortir, le duc s'arrêta soudain et regarda en arrière ; son bon naturel parut triompher de lui. A la grande surprise du chancelier, il retourna auprès de Lichtenstein.

« Mon vieux serviteur, dit-il en s'efforçant de vaincre sa profonde émotion, tu fus mon seul ami, et dans de dures épreuves j'ai reconnu ta fidélité. Tu ne peux pas vouloir le malheur de Wurtemberg. Je sens que c'est un des actes les plus importants de ma vie, et je suis peut-être une voie téméraire; mais quand il s'agit du bien suprême, il faut tout risquer. »

Le chevalier de Lichtenstein releva sa noble tête ; des lar-

mes étaient suspendues à ses paupières grises. Il prit la main d'Ulrich. <c Demeurez, dit-il; cette fois-ci seulement écoutez ma voix. Mes cheveux sont blanchis; l'âge m'a donné de l'expérience, tandis que vous avez à peine trente ans. k

Cependant le roulement des tambours se fit entendre dans la cour. Les chevaux impatients trépignaient, et les trompettes sonnaient pour appeler à la cérémonie du serment.

€ Jacta aléa est ! Ce fut un mot de César, dit le duc d'un air résolu. Maintenant, je passe le Rubicon. Ta bénédiction pourrait m'être utile, mon vieil ami; tes conseils arrivent trop tard! n

Le chevalier leva un triste regard. La voix lui manquait, il pressa la main du duc contre son cœur. Ulrich avait de la peme à le quitter; mais le chancelier sortit son long bras sec de dessous son manteau jaune, et fit signe avec le long rouleau de parchemin. 11 avait l'air du tentateur qui réussit à entraîner une âme. Ulrich de Wurtemberg s'arracha des bras de Lichtenstein pour aller recevoir l'hommage de sa capitale.

Aucun feu ne consume, Comme celui qu'allume Un amour qui se tait, Que personne ne sait.

Vieux chant populaire.

Les inquiétudes du vieux chevalier ne paraissaient pas uussi peu fondées qu'avait voulu le faire croire Ambroise Volland. Sans doute une très-grande partie du pays se rallia au duc, parce que la prédilection pour le prince héréditaire, l'oppression de la ligue et les armes victorieuses d'Ulrich, engagèrent un grand nombre à oublier le serment prêté à la ligue et à se déclarer pour le Wurtemberg. Mais la nouvelle prestation dhommage qui renversait tous les anciens pactes, et le bruit que plus d'une ville avait été forcée d'accepter les

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nouvelles formes de gouvernement, firent au moins perdre au duc sa popularité, perte terrible dans une position aussi critique. Uracb, Gœppingen et Tubingen persistaient toujours à garder la foi prêtée à la ligue, car leurs gouverneurs, dévoués à la cause des confédérés, la leur imposaient de force. A Urach siégeait Dietrich Spset, l'ennemi le plus acharné du duc. Il mit en peu de jours tant de troupes sur pied, qu'il ne tint pas seulement en échec toute la province placée sous son commandement, mais qu'il fit même des invasions dans les États ralliés au duc. Le bruit se répandit aussi que les Etats de la ligue avaient quitté Nœrdlingue en toute hâte et s'apprêtaient à retourner dans leurs foyers respectifs pour y rassembler de nouvelles forces et faire de nouveau à Ulrich une guerre à mort.

Mais Ulrich ne semblait agité d'aucune inquiétude. Il délibérait à huis clos avec Ambroise Volland. On voyait arriver et partir beaucoup de courriers, mais personne ne savait leurs messages. A Stuttgard on était fermement persuadé que le duc devait être de la meilleure humeur du monde : car, quand il chevauchait à travers les rues avec sa brillante suite, qu'il saluait toutes les belles dames, et qu'il plaisantait et riait avec les nobles à ses côtés , ils disaient : c Ulrich est redevenu aussi gai qu'il l'était avant le pauvre Conrad. »

11 avait rétabli son ancienne cour. Certainement elle n'était plus comme autrefois le rendez-vous des comtes et seigneurs de Bavière, de Souabe et de Franconie; on n'y voyait plus la duchesse entourée d'un cercle de charmantes demoiselles d'honneur : mais il ne manquait pas de belles dames et de beaux gentilshommes pour illustrer sa cour, et l'air de la ville paraissait dès lors si favorable à la beauté, que la foule qui se pressait dans les salons et sous les voûtes du château ne semblait pas être une réunion ordinaire, mais l'élite des beautés du pays.

Les bals et les tournois avaient retrouvé leur ancienne faveur; les fêtes succédaient aux fêtes, et Ulrich paraissait vouloir se dédommager des jours d'adversité. L'une des plus brillantes de ces fêtes fut le mariage de Georges de Sturmfeder avec l'héritière de Lichtenstein.

294 LIGHTENSTEIN.

Le vieux chevalier avait été longtemps à se décider à tenir sa promesse. Ce n'est pas qu'il eût désapprouvé le choix de sa fille, car il aimait son gendre comme s'il eût été son fils, et il voyait revivre en lui sa propre jeunesse ; il lui tenait surtout grand compte de son exil volontaire avec le duc. Mais l'horizon d'Ulrich était toujours enveloppé de nuages, et le front du vieillard était toujours assombri. Il pressentait que les choses ne resteraient pas telles qu'elles étaient, et il était profondément affecté de ce que le duc ne le consultait dans aucune affaire importante, et traitait tout secrètement avec son chancelier. C'est ainsi qu'indécis et^affligé il avait toujours reculé ce jour de joie; mais les beaux yeux de sa fille, dans lesquels il croyait lire un léger reproche, les prières réitérées de Georges le forcèrent enfin à fixer un terme précis. Le duc se réserva le droit de célébrer les noces à ses frais. Il se rappelait sans doute les nuits où le père ne se lassait pas de lui témoigner son attachement , et où l'aimable fille ne reculait ni devant le froid ni devant le plus mauvais temps pour le recevoir à la porte du château et pour le restaurer de quelques mets chauds. Il se rappelait probablement dans un passé moins reculé les sacrifices que lui avai*^ faits le fiancé.

Aussi Ulrich montra-t-il d'une manière éclatante comment il savait récompenser la fidélité, et le dévouement dont on lui avait rarement prodigué autant de preuves. Le chevalier et sa fille avaient été jusqu'ici toujours ses hôtes au château de Stuttgard. Il fit alors meubler magnifiquement une belle maison près de la cathédrale, et la veille des noces, il en remit les clefs à Mlle de Lichtenstein, en la priant de vouloir bien l'habiter toutes les fois qu'elle viendrait à Stuttgard.

Enfin il était venu, ce jour que Georges avait vu luire dans un lointain incertain, mais qu'il- avait toujours appelé av^c un ardent désir. Le matin de ce grand jour, il se retraça toute l'histoire de son amour et s'étonna de voir que tout était arrivé autrement qu'il ne se l'était figuré. Comment se seraitil imaginé , dans le temps où il passait par le beau bois dt hêtres pour retourner chez lui, que le bonheur de posséder sa bien-aimée n'était plus si éloigné qu'il l'avait craint?

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Gommpnt, en se joignant â rarmee de la ligue, aurait-il pu concevoir l'idée que le duc qu'il venait combattre assurerait un jour son bonheur? Avec quel calme se reportait-'^ alors en arrière vers ces jours d'orage, où il avait obtena pour la première fois la faveur d'adresser une parole d'amour à sa bien-aimée; où il avait reçu la nouvelle terrible que le père de Marie, ennemi déclaré de la ligue, l'emmènerait avec lui; où dans le jardin de Berthe il avait passé les moments les plus malheureux en faisant de douloureux adieux à sa bien-aimée; où il croyait perdu pour longtemps, sinon pour jamais, ce qui aujourd'hui allait lui appartenir pour toujours! Chaque parole de sa bien-aimée lui revint à la mémoire, et il admira de nouveau sa haute confiance , sa foi entière en une heureuse destinée, confiance qui ne l'avait jamais abandonnée, quand l'avenir enveloppé de ses sombres voiles ne laissait entrevoir aucune heureuse perspective, aucune espérance ; et cette confiance, elle avait su même la lui inspirer avec le dernier baiser d'adieu.

« Cette foi ne nous a pas abusés, se dit le jeune homme ému de ce doux souvenir. Son âme pure entendait la voix sacrée du pressentiment, et son œil limpide, qui lisait dans le mien la certitude de mon amour, plongeait alors profondément dans l'avenir et annonçait le bonheur; elle ne se trompera pas non plus à présent, si elle prévoit dans notre union une douce et constante félicité. »

Un léger coup frappé à la porte interrompit les longues réflexions qui se rattachaient à la présente journée et qui s'étendaient jusque dans l'avenir le plus éloigné. C'était Dietrich de Kraft, qui entrait en grande toilette.

« Gomment ! s'écria Dietrich en joignant les mains dans la plus grande surprise. J'aime à croire que vous ne voulez pas vous marier avec ce pourpoint? Il est déjà neuf heures, les corridors et les escaliers sont remplis d'étrangers qui viennent à la noce. Ils sont vêtus de soie et de velours, tandis que vous, le principal personnage de la fête, vous restez très-tranquillement à la fenêtre au lieu de vous occuper de votre toilette.

— Tout mon costume est là, répondit Georges en souriant : barrette et plumets, manteau et pourpoint; mais tout est

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magnifique, et je n'ai pas encore songé que je dois mettre sur moi tous ces oripeaux. L'habit que j'ai sur mioi m'est plus cher que le plus bel habit neuf. Je l'ai porté dans des jours pénibles, mais qui me rappellent des moments heureux!

— Oui, oui, je le connais bien; vous l'aviez chez moi à Ulm, et je me rappelle fort bien que Berthe vous a peint dans cet habit bleu et que j'en étais tout à fuit jaloux. Mais vous appelez ces habits des oripeaux? Ehl peste, je voudrais avoir toute ma vie de pareils oripeaux ! Ah l l'habit bleu brodé d'or et le manteau de velours, peut-on voir quelque chose de plus beau? Ma foi, vous avez tout choisi avec coût : cela ira parfaitement avec vos cheveux noirs....

— C'est un cadeau du duc, répondit Georges en s'habillant. Cala aurait été trop dispendieux pour moi.

— Ma foi, le duc est un prince magnifique. Depuis le peu de temps que je suis ici, j'ai reconnu qu'on l'a mal jugé à Ulm. A sa cour, la vie est tout autre que dans les villes; et le titre de duc de Wurtemberg résonne aussi mieux que celui de bourgmestre d'Ulm. Toutefois, je ne voudrais pas être dans sa peau. Vous verrez, cousin, quelque jour il fera la culbute !

— C'est votre ancien refrain, Dietrich. Vous rappelez-vous encore le temps où vous étiez si fier de votre politique à Ulm, et comment vous vous proposiez de gouverner dans le Wurtemberg? Où en sommes-nous aujourd'hui?

— Tout ne s'est-il pas réalisé? répondit le secrétaire du conseil d'un air grave et entendu. Je me rappelle, aussi bien que si c'était aujourd'hui, que j'ai prédit que les Suisses s'en iraient chez eux, que nous gagnerions les États, et que nous prendrions les châteaux.

— Oui , vous avez aidé à les prendre , dit Georges en riant. Vous avez été porté dans une litière au milieu des combattants. Mais, dans ce temps, vous disiez aussi que le duc ne reviendrait plus, et aujourd'hui il siège ici bien tranquillement,

— Pas aussi tranquillement que vous croyez. Cependant, je souhaite pour lui et pour vous qu'il reste lemaîtredupays. Pour nous, cela ne nous a été d'aucune utilité : les grands seigneurs gardent tout pour eux; à nous autres, il ne revient

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guère d'autre honneur que d'être décapités pour la ligue. Je voudrais bien qu'on le laissât tranquille. Mais, croyez-moi, les affaires ne vont pas si bien qu'on Le croit ici. Les conseillers qu'on a bannis ont écrit d'EssIingen à l'empereur et à l'empire, et se sont plaints ; la ligue est de nouveau sur pied; près d'Ulm, il y a une nouvelle armée.

— Ce ne sont que des on dit. Moi, je sais positivement que le duc veut se réconcilier avec la Bavière.

— Oui, il le veut, mais il ne le fera pas. Cela cloche encore singulièrement. Mais que vois-je ? Vous n'allez pas, je pense, mettre ce vieux chiffon d'écharpe avec votre superbe toilette de noce? Fi donc! cela jure ensemble, cher cousin. »

Le fiancé regarda Fécharpe avec amour.

« Vous n'y entendez rien, dit-il; vous ne savez pas comme cela va bien avec mon habit de noce. C'est le premier cadeau de Marie ; elle l'a brodée secrètement la nuit, dans sa chambre, quand elle eut appris qu'il lui faudrait bientôt partir. Elle a laissé couler sur cette écharpe plus d'une larme ; elle a pressé plus d'une fois ce précieux tissu contre ses lèvres. Cela a été pour moi un talisman et une consolation dans les jours d'adversité, quand mes regards sr baissaient sur ma poitrine. Cette écharpe ne peut pas me manquer. Je l'ai portée dans les épreuves, elle doit être une parure sacrée le jour du bonheur.

— Eh bien I comme vous voudrez. Mettez-la donc, je ne m'y oppose plus ; prenez votre barrette, et jetez vite votre manteau sur vos épaules. On sonne déjà pour la première fois à l'église. Hâtez-vous ; ne faites pas attendre si longtemps votre fiancée 1 ï

Le secrétaire du conseil se plaça encore une fois devant Georges , et, avec des yeux de connaisseur, il passa en revue sa toilette ; il fixa plus solidement une agrafe, il effaça un pli et releva une plume. Il se peignait toujours plus de satisfaction dans ses traits. Il s'avoua que le beau jeune homme élancé, avec sa belle tête et ses yeux vifs et ardents, était tout à fait digne de son aimable cousine.

« Dieu sait, dit-il, mou cousin, on dirait que le bon Dieu vous a créé tout exprès pour faire un marié. Je suis bien aise que Berthe ne puisse pas vous voir aujourd'hui; cela lui

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tournerait encore la tête, à la pauvre enfant, pendant huit jours. Venez, venez, je suis fier d'être votre garçon d'honneur, quoique cela me fasse retourner à Ulm quinze jours plus tard. »

Les joues de Georges se colorèrent; son cœur battit quand il quitta sa chambre. La joie, l'attente, l'accomplissement de désirs nourris pendant des années, assaillirent ses sens, et il était comme ivre en traversant les galeries à côté de Dietrich.

La porte s'ouvrit, et Marie apparut dans l'éclat de sa beauté, entourée de beaucoup de dames et de demoiselles invitées par le duc pour former ce jour -là sa suite. Marie rougit quand elle vit son bien-aimé ; elle le contempla avec surprise, comme si les traits de Georges resplendissaient aujourd'hui d'un nouvel éclat. Elle baissa les yeux en rencontrant ses regards rayonnants de joie. Que n'aurait-il pas donné pour serrer sa bien-aimée contre son cœur, pour imprimer sur ses lèvres un baiser d'amour ! mais l'étiquette rigoureuse du temps séparait en ce jour par une vaste barrière ceux qui, autrement, auraient bientôt été dans les bras l'un de l'autre. Il n'était pas permis au fiancé de toucher la main de sa fiancée avant que le prêtre les eût unis, et on en aurait beaucoup voulu à la fiancée si elle avait regardé son fiancé trop souvent et trop longtemps. Elle devait rester immobile, avec un maintien modeste et pudique, les yeux baissés à terre, les mains jointes sur la poitrine.... Ainsi le voulait la coutume....

Chez beaucoup d'autres, cette pose aurait paru forcée et guindée ; mais, comme la nature répand sur ses filles chéries dans toute situation, dans la joie comme dans la peine, le charme de la beauté, cette pose peu naturelle donnait à Marie l'attitude la plus attrayante. Le tendre incarnat qui, à tout instant, colorait ses joues, la bouche charmante dans les coins de laquelle son sourire semblait s'épanouir, le voile fin et léger des paupières, les franges délicates des sombres cils, à travers lesquels ses yeux bleus et brillants perçaient à peine, comme le soleil à son lever, tout cela offrait l'image d'un doux et pudique amour qui ouvre les bras à son bienaimé , qui prononce son nom du ton le plus doux , qui

voudrait lever les yeux pour lui exprimer d'un regard ses désirs ; mais la nature plus puissante, un sentiment de pudeur et de confusion enchaîne ses mains , abaisse sur l'œil ardent le voile délicat des paupières et ferme la bouche sur laquelle erre un mystérieux sourire, mais qui ne prononc pas le secret des amants.

Le maintien imposant de Marie avait disparu, ainsi que la majesté de son front et ce regard noble et sérieux qui commandait le respect aux plus audacieux : mais on était tenté de ne pas regretter ces beautés plus élevées. Dans ce pudique aveu d'avoir été vaincue par un regard de son bien-aimé, il y avait un bien plus grand charme que si son œil orgueilleux eût regardé librement autour de lui, et que si cette bouche close eût avoué hautement son amour. La nature avait donné ainsi en ce jour à Marie un nouvel attrait qui agit si puissamment sur Georges, qu'il regarda sa fiancée pendant quelques instants avec admiration, et que son cœur se gonfla d'orgueil à la pensée que cette charmante enfant allait bientôt être à lui.

En ce moment arriva le duc, menant par la main le chevalier de Lichtenstein. Il parcourut d'un regard rapide le brillant cercle des dames, et il parut également s'avouer que Marie était la plus belle.

<r Sturmfeder, dit-il en prenant à part l'heureux fiancé, voici un jour qui te paye de bien des peines. Te rappelles-tu encore la nuit où tu vins me visiter dans la grotte sans me connaître ? Jean, le ménétrier, porta alors cet excellent toast : c Vive Mlle de Lichtenstein! Puisse-t-elle un jour être à « vous! » Aujourd'hui, elle est à toi; et, ce qui n'est pas moins beau, ton toast aussi s'est accompli: nous sommes rentré dans le château de nos pères.

— Puisse Votre Altesse jouir aussi longtemps de ce bonheur que j'espère être heureux avec Marie! Mais c'est à votre b.onté et à votre appui que je dois ce beau jour; sans vous, son père n'aurait peut-être pas consenti....

— Honneur pour honneur! Tu nous as assisté fidèlement quand nous avons voulu reconquérir notre pays. Il était donc juste de te prêter notre assistance pour t'assurer sa possession. Nous représentons aujourd'hui ton père, et à ce titre

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tu nous permettras, après la bénédiction nuptiale, de baiser ta belle épouse au front. j>

Georges se rappela la nuit où le auc, a la porte de Lichtenstein, se consolait par l'espoir de ce jour, et il sourit involontairement en songeant à la dignité avec laquelle sa bienaimée avait alors repoussé l'homme de la grotte.

<r Vous l'avez mérité depuis longtemps, dit-il, par votre généreuse intercession.

— Quels sont les garçons d'honneur qui t'accompagnent à l'autel? demanda le duc.

— Mai Stumpf et le secrétaire du conseil d'Ulm, un cousin de Lichtenstein.

— Gomment? Le petit homme à qui mon chancelier voulait faire trancher la tête? Tu auras ainsi à ta gauche l'homme le plus élégant, et, à ta droite, l'homme le plus brave de la Souabe. Je te félicite, jeune homme ! Mais je te conseillerais d'appuyer plutôt à droite qu'à gauche : alors la fortane te sourira toujours, quand tu serais jaloux comme un Turc. Voilà justement l'homme de droite; regarde-le avec sa large et courte stature, comme il a l'air grotesque parmi les dames, et comment il s'est paré I Ce manteau vert tout passé, il le portait déjà l'an 11, à notre mariage avec dame Sabine Lobesan I

— Je ne puis guère m'occuper de ma toilette, répondit le brave chevalier de Schweinsberg, qui venait d'entendre les dernières paroles du duc. Je ne suis pas non plus très-fort sur la danse. Vous m'excuserez ; mais si ce soir, dans le tournoi, le nouveau marié veut me faire l'honneur de rompre une lance avec moi....

— Oui, par simple politesse et par pure tendresse, tu lui romprais quelques côtes, dit le duc en riant; c'est là un garçon d'honneur de l'ancienne roche. Non, je te conseille S-eorges, d'appuyer plutôt vers la gauche ; celui d'Ulm ne te fera pas mal. j

Les portes à doubles battants s'ouvrirent dans la large galerie, et on vit rangés en ordre les courtisans du duc. A ceux-ci se joignaient les pages, qui portaient des cierges allumés. Puis venait le cortège brillant des nobles dames et demoiselles arrivées à Stuttgard pour cette fête. ElJes étaien

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vêtues de riches étoffes brodées d'or et d'argent, et chacune avait un bouquet de fleurs et un citron à la main. La fiancée fut conduite par Georges de Lewen et Reinhardt de Gemmingen. Beaucoup de chevaliers et de gentilshommes marchaient ensuite, Georges de Sturmfeder ayant à sa droite Max Stumpf, et à sa gauche le secrétaire du conseil, Dietrich de Kraft. Tout l'être de Georges semblait respirer une noble joie, ses yeux étincelaient, et sa démarche était celle d'un vainqueur. Avec ses cheveux flottants et les plumes de sa barrette, il dépassait de beaucoup ses garçons d'honneur. Tout le monde l'admirait; les hommes louaient sa haute et mâle stature, son noble maintien; mais les jeunes filles, murmurant tout bas entre elles, vantaient la beauté de ses traits et son œil franc et étincelant.

Le cortège sortit par la porte du château pour se rendre à l'église, qui n'en était séparée qae par une large place. On voyait serrées l'une contre l'autre de belles jeunes filles et des femmes bavardes, occupées à examiner les toilettes des nobles dames; toutes à l'envi se redressèrent quand la belle fiancée vint à passer, et éclatèrent en éloges à la vue du fiancé.

Parmi les nombreux spectateurs se trouvait une paysanne alerte et rondelette avec sa fille. Cette bonne femme faisait sans cesse des révérences, au grand divertissement des citadins, qui réservaient ces marques de respect pour la fiancée et pour le duc. En même temps elle causait vivement avec sa fille. Mais la belle enfant ne semblait guère prêter beaucoup d'attention aux discours de sa mère; dans le beau cortège des jeunes demoiselles, ses yeux brillants n'étaient fixés que sur la fiancée. Plus celle-ci approchait, plus les joues de la jeune fille se colorèrent. Son corsage rouge se levait et se baissait par brusques secousses, et son cœur battait à briser les chaînes d'argent qui l'enlaçaient. Elle examina Marie avec un regard fixe et pénétrant; la grande beauté de la fiancée parut la surprendre; un sourire douloureux agita sa petite bouche.

« C'est elle I s'écria-t-elle involontairement, et elle cacha aussitôt sa figure derrière sa mère, car les assistants la regardaient avec étonnemeu*

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— Oui, c'est elle! Barbe. Elle est fièrement belle, chuchota la grosse maman en s'inclinant profondément. Mais attention au fiancé ! >

La jeune fille ne parut pas avoir besoin de cet avis, car ses yeux étaient depuis longtemps dirigés du côté d'où devait venir le fiancé.

« Il vient! Le voici! le voici! entendit-elle murmurer à sa voisine ; c'est celui qui a l'habit blanc et le manteau bleu ; il marche devant le duc. »

Elle ne jeta sur lui qu'un seul regard et n'osa plus relever les yeux. Quand il passa, la rougeur de ses joues disparut; elle trembla, une larme tomba sur son corsage. Enfin, quand il fut passé, elle releva sa petite tête, et le suivit d'un regard qui semblait exprimer plus qu'une simple admiration, de la surprise, de la curiosité.

Dès que le cortège eut défilé , les spectateurs se précipitèrent vers les portes de l'église, et en un clin d'œil la place, qui présentait tout à l'heure encore l'aspect d'une foule tumultueuse, se trouva déserte, La maman suivait toujours de ses regards ébahis les demoiselles de la ville si bien parées, qui, avec leurs coiffes de brocart, leurs corsages brodés d'or et leurs longues et belles robes, dans lesquelles on ne semblait avoir ménagé l'étoffe qu'à la poitrine et autour du cou, avaient fait naître dans le cœur de la paysanne une envie démesurée d'avoir sa part de cette richesse et de cette magnificence.

Mais en se retournant elle demeura tout interdite à la vue de sa fille, qui avait caché sa jolie figure dans ses mains et qui pleurait. Elle ne pouvait concevoir ce qui pouvait être arrivé à son enfant. Elle lui prit la main et la lui ôta de ses yeux tout en pleurs.

«Qu'as -tu donc, Barbe? lui demanda-t-elle d'un ton contrarié, mais avec intérêt. Pourquoi pleures-tu? Tu n'as donc rien vu? c'est, ma foi, une honte! Si quelqu'un te voyait ! dis-moi, je t'en prie, pourquoi tu pleures.

— Je ne sais pas, ma mère, murmura-t-elle tout bas, en cherchant en vain à étouffer ses larmes. Je me sens le cœur si oppressé, je ne sais pas pourquoi.

— Laisse cela maintenant. Viens vite ; autrement nous ar-

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riverons trop tard à l'église. Entends-tu les chants et la musique? Viens; sans cela nous ne verrons plus rienl j>

A ces mots la paysanne entraîna sa fille vers l'église. Barbe la suivit en couvrant ses yeux de son tablier blanc, pour ne pas exciter les moqueries des gens de la ville ; mais ses profonds soupirs laissaient voir qu'elle cherchait en vain à réprimer une profonde douleur. L'orgue se tut. Le chant du chœur finit quand ils arrivèrent à la porte de l'église. La bénédiction nuptiale allait commencer. Mais la grosse paysanne essaya en vain de percer les rangs serrés qui encombraient la porte. Toutes les fois qu'elle tentait de gagner une place libre , elle était repoussée durement et avec des injures.

« Viens , ma mère , dit la jeune fille. Rentrons , nous sommes de pauvres gens , on ne nous laissera pas entrer dans l'église. Rentrons.

— Oui, dit l'homme à qui elle s'était adressée, en tournant vers elle une figure basanée, encadrée d'une terrible ûarbe. Décampez au plus vite. Nous ne laissons passer personne. Nous sommes les lansquenets de Sa très-gracieuse Altesse le duc, et après le Sanctus, nous a ordonné le capitaine, nous ne devons laisser passer âme qui vive. Morbleu! cela me fait de la peine de jurer dans l'église, mais, je vous le répète, décampez l

— Que la vieille parte, la jeune fille pourra entrer. Viens, petit trésor! tu pourras très-bien voir; regarde, maintenant le prieur lui met l'anneau au doigt; il unit leurs mains. Donne-moi un baiser et je te laisserai voir. »

A ces mots, le Staberl de Vienne étendit sa rude main vers la jeune fille , qui poussa un grand cri et s'enfuit en pleurant. La maman suivit sa fille, tout en maudissant les citadins, les églises de la ville et les lansquenets !

Toi que j'aime, enfin je t'ai recouvrée i Ce tes ennemis je t'ai délivrée.

Mes bras désormais seront tes liens.

Et pour jamais tu m'appartiens.

Sur terre à présent tout sommeille.

Seul avec toi je vis et seul je veille,

Comme en leur lit de verts roseaux Veillent le dieu Neptune et la reine des eaux.

UULAND.

Le duc Ulrich aimait la bonne chère, et, quand les coupes circulaient en joyeuse compagnie, il ne donnait pas sitôt le signal de se lever de table. Le jeur des noces de Marie de Lichtenstein, il resta fidèle à son habitude. Après que la cérémonie eut été terminée à l'église, on s'était rendu dans les jardins du château. Les invités s'étaient répandus sous les berceaux de feuillage et dans les sentiers artistement entre-croisés, ou bien s'étaient amusés à voir dans leurs enclos les cerfs et les chevreuils apprivoisés, ou à examiner les ours enfermés dans un des fossés du château. A raidi, les trompettes avaient sonné le dîner. La table avait été dressée dans la tyrnitz , vaste et haute salle qui pouvait contenir plusieurs centaines de convives. Cette salle était l'ornement du château de Stuttgard. Elle avait bien cent pas de long; un des côtés donnant sur le jardin du château était coupé par plusieurs larges croisées. Avec ses fenêtres à vitres de toutes couleurs , avec ses voûtes et ses colonnes, l'immense salle ressemblait plutôt à une église qu'à un endroit consacré au plaisir. Sur les trois autres côtés s'étendaient des galeries richement ornées de tentures et de tapis. Elles étaient destinées aux musiciens et aux spectateurs dans les repas de gala, mais souvent elles servaient de tribunes aux dames et aux juges du camp, quand, au lieu du choc des coupes , c'étaient les coups des glaives , le bruit des lances, le cliquetis des armes, les rires et les cris des combattants, qui retentissaient dans la haute salle.

Aujourd'hui on y voyait un cercle de belles dames et de joyeux cavaliers , assis autour de tables richement servies. Dans les galeries, les joueurs de violon maniaient vivement leurs archets; les trombones gonflaient leurs joues; les tambours frappaient énergiquement sur leurs caisses, et les cris d'allégresse et les hourras du peuple admis dans les autres parties des galeries venaient se joindre aux toasts portés par les convives. Au haut bout de la salle, le duc étai! assis sous un dais. Il avait relevé son chapeau sur son front, regardait gaiement autour de lui, et avait souvent la coupe à la main. A la droite du duc était assise Marie; l'usage n'exigeait plus qu'elle baissât les yeux et qu'elle se tînt à six pas de son bien-aimé. Un doux sourire brillait dans ses yeux et errait sur ses lèvres. Elle regardait souvent son nouvel époux assis en face d'elle ; elle croyait avoir besoin de s'assurer que ce n'était pas un rêve, qu'elle était réellement mariée, et qu'elle venait d'échanger le nom qu'elle avait porté dix-huit ans contre celui de Sturmfeder. Elle souriait toutes les fois qu'elle le regardait; il lui semblait que depuis sa sortie de l'église il prenait un certain air de dignité. « C'est mon chef, se dit-elle en souriant à elle-même, mon maître et seigneur; oh! le bon maître, le cher seigneur 1 t>

En effet, Marie ne s'était pas trompée. Georges se sentait grandi, revêtu d'une nouvelle dignité; il croyait remarquer que les jeunes gens lui témoignaient plus de respect, que les chevaliers plus âgés l'accueillaient avec plus d'empressement depuis qu'il n'était plus seul au monde, mais chef de famille, peut-être la souche d'une famille brillante, car dans les bons vieux temps les idées étaient bien différentes de celles de nos jours : on ne se figurait pas le gentilhomme et le bourgeois autrement qu'avec femme et enfant, et ou abandonnait le célibat aux moines.

Autour du duc étaient assis le chevalier de Lichtenstein Max Stumpf de Schweinsberg et le chancelier. Le secrétaire du conseil d'Ulm avait été également, comme garçon d'honneur, admis au nombre des convives privilégiés. Le vin commençait déjà à donner plus d'éclat aux yeux des chevaliers et à colorer un peu plus les joues des dames, quand le duc donna un signal au maître d'hôtel. Les mets furent Lichtenstein. ^q

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desservis et distribués aux pauvres dans la cour du château. On mit alors sur la table des gâteaux et des fruits, et on servit aux hommes de meilleur vin; aux dames on apporta des coupes d'argent remplies d'un vin d'Espagne. Elles prétendaient ne pas pouvoir boire une goutte de plus , mais elles burent tant et tant à petit coups du doux nectar, qu'on aurait pu faire rubis sur l'ongle.

Le moment était venu où, selon l'usage du temps, on allait offrir les cadeaux de noces aux nouveaux mariés. On déposa des corbeilles à côté de Marie, et, quand les violonistes et les fifres eurent de nouveau accordé leurs instruments et qu'ils commencèrent à jouer, on vit s'avancer dans la salle un long et brillant cortège. En tête marchaient les pages de la cour ducale, chargés de gobelets d'or à couvercles, de médailles et de parures en pierreries.

« Puissent ces gobelets circuler aux noces de vos enfants et aux baptêmes de vos petits-fils, dit le duc, et vous rappeler un homme à qui vous avez témoigné tous deux de l'amour et de la fidélité dans le malheur, un prince qui dans le bonheur vous sera toujours attaché et dévoué ! »

Georges, surpris à la vue de ces riches présents, s'écria :

(T Votre Altesse nous confond ; si vous voulez récompenser l'amour et la fidélité, ils ne se vendront que trop tôt à prix d'argent.

— Je les ai rarement trouvés purs , répondit Ulrich eu jetant un regard amer sur la longue table et en serrant la main du jeune homme. Ami Sturmfeder, ils ont encore plus rarement soutenu l'épreuve. C'est pourquoi il est juste que nous cherchions à récompenser leur fidélité si pure par un or pur, et un noble amour par des pierres précieuses. Mais quoi? votre belle épouse verse des larmes! Je connais la source de cette rosée limpide ; c'est le souvenir de notre amère destinée que nous avons évoqué nous-même. Belle dame, essuyez ces larmes au jour des noces : ce n'e^t pas de bon augure. Mais, avec la permission de votre époux, je viens réclamer une ancienne dette, vous savez laquelle? »

Marie rougit et interrogea Georges du regard, comme si elle craignait le retour d'un ancien mal qu'elle avait eu souvent de la peine à conjurer.

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Georges savait très-bien ce que le duc voulait dire, car il lYait encore présente à la mém.oire la scène qu'il avait épiée derrière la porte; mais comme il trouvait du plaisir à taquiner le duc et Marie, et comme celle-ci se taisait toujours, il répondit à sa place :

« Monsieur le duc , ma femme et moi nous ne formons maintenant qu'un corps et une âme; si ma femme a contracté autrefois des dettes, il est de mon devoir de les payer.

— Vous êtes sans doute un hien joli garçon, repartit Ulrich d'un ton enjoué, et plus d'une de nos nobles demoiselles ^/oudrait, je le gage, avoir pareille dette à réclamer de vos belles lèvres; mais moi, cela ne peut pas m' aller, car ma créance me donne droit aux lèvres roses de votre charmante femme. »

Après ces mots le duc se leva et s'approcha de Marie, qui, rougissant et pâlissant tour à tour, regarda Georges avec inquiétude.

«Monsieur le duc, murmura-t-elle tout bas en rejetant sa celle tête en arrière, ce n'était qu'une plaisanterie, je vous en prie. »

Mais Ulrich ne se laissa pas déconcerter et recueillit la dette avec intérêt sur les belles lèvres de Marie.

Pendant cette scène, le vieux sire de Lichtenstein regardait d'un air contrarié tantôt le duc, tantôt sa fille. Peut-être se rappelait-il aussi Ulrich de Hutten, car ses yeux s'arrêtèrent avec inquiétude sur son gendre. Quant au chancelier Ambroise Volland, il fixa avec une ironie malicieuse ses petits yeux verts sur Georges et lui dit en ricanant :

ff Hi, hi, hi! je vide ma coupe à votre prospérité. Une belle femme est une bonne requête dans le besoin. Je vous fais mon compliment, mon très-cher et très-honoré maître, hi, hil mais c'est innocent, et il n'y a rien à dire tant que -"ela se fait devant les yeux du mari.

— Sans doute, monsieur le chancelier, répondit Georges rfvec beaucoup de calme, et c'est d'autant plus innocent que j'étais moi-même présent quand ma femme promit ce remercîment à Son Altesse. Monsieur le duc s'était engagé à intercéder pour nous aunrès du père de Marie pour qu'il m'acceptât comme erendre. et s'était réservé cette récompense

Ifjour de nos noces. «

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Le duc regarda Georges avec surprise. Marie rougit de nouveau, car elle se rappelait sans doute cette scène, mais ni l'un ni l'autre ne le contredirent, soit parce qu'ils jugaient inconvenant de lui donner un démenti, soit parce qu'ils se doutaient qu'il pouvait bien les avoir épiés. Mais Ulrich ne put cependant pas s'empêcher de lui demander èecrètement une explication, et Georges la lui donna en peu de mots.

e Tu es un drôle de corps! dit le duc en riant. Qu'auraistu donc fait si dans ce temps nous avions dérobé un petit baiser?

— Je ne vous connaissais pas encore alors , répondit Georges également tout bas; aussi je vous aurais percé surle-champ de mon épée et pendu au chêne le plus proche. *

Le duc se mordit les lèvres et le regarda avec surprise ; puis, lui serrant amicalement les mains, il lui dit :

a Tu en aurais eu tout le droit, et nous serions allé dans l'autre monde chargé de tous nos péchés. Mais tiens! voici de nouveaux cadeaux de noces. >

On vit arriver les serviteurs des chevaliers et des nobles convives; ils portaient toutes sortes de meubles de prix, des armes , des étoffes pour robes et autres objets. On savait à Stuttgard que c'était le favori du duc dont on célébrait les noces. Aussi il s'était présenté à la fête une députation de bourgeois, des gens respectables et considérés, en habits noirs, avec de courtes épées au côté, avec des cheveux courts et de longues barbes. L'un portait un flacon d'argent ciselé, l'autre un hanap du même métal, orné de médaillons incrustés. Ils s'approchèrent respectueusement du duc, s'inclinèrent devant lui et s'avancèrent ensuite vers Georges de Sturmfeder.

Ils s'inclinèrent aussi en souriant devant lui, et rhomme qui portait le hanap dit :

Salut . nobles époux, qu'un noble hymen assemble 1 Puissiez vous de longs jours rester heureux ensemble 1

Pour vous conserver toujours en santé

Stuttgard vous envoie un philtre vanté.

Cet élixir de vie est le jus de la treille :

Versez, mes amis, la liqueur vermeille.

LIGHTENSTEIN. 309

L'autre remplit le hanap du vin contenu dans le flacon, et dit, pendant que le premier buvait :

De cet élixir un tonneau bien plein Fut par nous déposé près de votre demeure.

La qualité choisie est la meilleure.

Il vous tiendra le cœur joyeux et le corps sain ,

Vous donnera santé , force et courage : Des bourgeois de Stuttgard c'est le très-humble hommage.

Le premier, ayant vidé le hanap, le remplit de nouveau et dit, en le présentant à Georges :

Quand coulera ce vin dans votre verre Votre premier toast sera, c'est raison : « Vive le duc et sa maison ! »

En même temps d'un coup videz la coupe entière. Puis de nouveau versez, et criez cette fois :

• Vive George et vive Marie! »

Et, si de boire encor vous conservez l'envie, N'oubliez point alors Stuttgard et ses bourgeois.

Georges de Sturmfeder tendit la main aux deux bourgeois et les remercia de leur beau cadeau. Marie fit faire des compliments à leurs femmes et à leurs filles, et le duc aussi, se montra envers eux très- gracieux et très-aimable. Ils mirent le hanap et le flacon dans la corbeille avec les autres présents, et s'éloignèrent de la salle respectueusement et d'un pas ferme. Mais les bourgeois ne furent pas les derniers à apporter leur cadeau : car à peine furent-ils sortis , qu'il s'éleva un bruit à la porte gardée par les lansquenets. Ce bruit attira même l'attention du duc. On entendit de grosses voix d'hommes commander et jurer; elles étaient mêlées di' voix de femmes dont une surtout, la plus éclatante de toutes, parut être très-connue au haut bout de la table.

« C'est, ma foi, la voix de dame Rose! dit tout bas Lichtenstein à son gendre. Dieu sait quelles histoires elle va encore nous débiter 1 »

Le duc envoya un page pour s'enquérir de la cause de ce bruit. Il reçut pour réponse que des paysannes voulaient absolument pénétrer dans la salle pour offrir des cadeaux aux nouveaux mariés ; mais, comme c'étaient des gens du

peuple, les lansquenets ne voulaient pas les laisser entrer. Ulrich ordonna de les admettre , car les discours des bourgeois lui avaient plu, et il se promettait aussi de l'amusement de ceux des paysans.

Les lansquenets leur livrèrent passage, et Georges aperçut avec surprise la grosse femme du ménétrier de Hardt, avec sa belle fille, conduites par dame Rose, leur cousine.

Déjà, en se rendant à l'église , il avait cru remarquer les traits gracieux de la jeune fille de Hardt, qui ne s'étaient pas effacés de sa mémoire ; mais des pensées plus sérieuses et la sainteté de la cérémonie, dont toute son âme était remplie, avaient écarté de son esprit cette apparition fugitive. li apprit à la société quelles étaient les personnes qui approchaient, et ils regardèrent tous avec beaucoup d'intérêt l'enfant de l'homme dont l'influence mystérieuse sur les destinées du duc leur avait été si incompréhensible, dont la fidélité leur avait paru si sublime, et dont le secours dans le besoin avait été si précieux. La jeune fille avait les cheveux blonds, le front ouvert, les traits de son père. Seulement la ruse qui se peignait dans les yeux de l'homme, l'audace et l'énergie répandues sur tout son être, s'étaient transformées chez elle , bien qu'elle ne fût ni timide ni farouche, en un air enjoué et espiègle et en des manières vives et alertes. C'est ainsi que l'avait connue Georges quand il demeurait dans la maison du ménétrier ; mais aujourd'hui, en présence de tant de grands seigneurs, elle paraissait un peu timide, et même il lui semblait que sa figure portait l'empreinte d'une douleur qu'il n'y avait pas remarquée autrefois.

La femme du ménétrier, qui savait vivre, s'inclina sans cesse depuis la porte de la tyrnitz jusqu'à ce qu'elle fût arrivée devant le siège du duc. Les maigres joues de dama Rose étaient encore colorées par la colère , car les lansquenets, particulièrement le Magdebourgeois et Caspar Staberl, l'avaient gravement offensée en l'appelant perche. Avant qu'elle pût se recueillir et présenter aux illustres hôtes la famille de son frère , la grosse maman avait déjà saisi et porté à ses lèvres un bout du manteau du duc.

c Je vous salue, monseigneur le duc , dit-elle en faisant de profondes révérences. Gomment allez-vous depuis que

LIGHTENSTEIN. 311

vous êtes revenu à Stuttgard? mon mari vous fait bien ses compliments. Mais nous ne venons pas voir monseigneur le duc, mais ce seigneur en face. Nous apportons un cadeau de noce à sa femme. Ah! la voilà assise là. Va, Barbe, sors ton paquet de la corbeille 1

— Ahl bon Dieu! s'écria la dame Rose, Votre Altesse, je vous demande mille pardons d'avoir amené ici ces gens. C'est la femme el la fille du ménétrier de Hardt. Ah 1 bon Dieu! monseigneur, ne vous formalisez pas des manières de ma belle-sœur, ses intentions sont bonnes!... »

Le duc rit plus de cette excuse de la dame Rose que des discours de sa belle-sœur.

« Que fait donc ton mari, le ménétrier? Viendra-t-il bientôt nous voir? Pourquoi n'est-il pas venu avec vous?

— Par une bonne raison , répondit la paysanne. Quand c'est la guerre, il ne manque certainement pas, car alors on peut avoir besoin de lui; mais en temps de paix, il pense qu'il n'est pas bon de hanter plus grand que soi. »

La dame Rose était presque au désespoir de la naïveté de sa belle-sœur ; elle eut beau la tirer par sa robe et par sa longue tresse , la bonne femme ne se laissa pas troubler et continua toujours à parler, au grand divertissement du duc et de ses convives; les éclats de rire provoqués par ses réponses parurent lui faire plaisir.

Cependant Barbe venait d'ouvrir le couvercle de la corbeille; elle avait osé lever quelquefois ses regards pour revoir la figure qui, dans le délire de la fièvre, avait reposé sur son sein, et qui dans ses bras fidèles avait trouvé le repos et le sommeil ; pour revoir la bouche dont elle avait approché souvent en secret ses lèvres, et les yeux dont l'éclat pur et riant brillait toujours dans sa mémoire. Elle élevait toujours de nouveau ses regards; mais quand elle était arrivée jusqu'à la bouche de Georges, elle les baissait de peur de rencontrer ses -yeux.

c Vois, Marie, l'entendit-ellB dire, vois l'aimable enfant qui m'a soigné pendant ma maladie dans la chaumière de son père, et qui m'a montré le chemin de Lichtenstein. »

Marie se retourna et saisit avec bonté la main de la jeune fille qui tremblait, et dont les joues se couvrirent de rougeur.

Barbe ouvrit sa petite corbeille et présenta une pièce de belle toile et quelques bottes de lin aussi fin que de la soie. Elle essaya encore de parler, elle baisa la main de la jeune mariée , et une larme tomba sur l'anneau nuptial de Marie.

« Eh 1 Barbe, dit dame Rose d'un ton de reproche, ne sois donc pas si timide et si troublée. Noble demoiselle, pardon, je voulais dire, noble dame, ayez quelque indulgence : elle voit si rarement des personnes d'un rang élevé I D'ordinaire elle est gaie comme une hirondelle au printemps.

— Je te remercie, Barbe, dit Marie. Gomme ta toile est belle 1 tu l'as sans doute filée toi-même? j>

La jeune fille, souriant au milieu de ses larmes, fit un geste affirmatif de la tête, car en ce moment elle ne pouvait proférer une seule parole.

Le duc la délivra de cet embarras pour la jeter dans un plus grand encore.

« Vraiment, Jean le ménétrier a une bien belle fille, dit-il en lui faisant signe d'approcher. Taille grande, élancée et jolie à voir! R.egardez donc, monsieur le charxcelier, comme le corsage rouge et la courte petite robe lui vont bien. Qu'en penses -tu, Ambroise VoUand? si, par un édit général, nous introduisions ce gentil costume pour nos belles de Stuttgard? j>

Le chancelier sourit d'un air sardonique et examina la jeune fille rougissante depuis les pieds jusqu'à la tête.

« En effet, on pourrait donner comme raison qu'on épargnerait ainsi une aune pour la longueur des robes. De même que Votre Altesse a fait diminuer, il y a quelques années, les poids et mesures, de même vous avez, selon toutes les règles de la logique, le droit de raccourcir les robes des femmes. Mais on ne gagnerait rien à cela, car, hi, hi! ce qu'on retrancherait dans le bas , il faudrait que nos belles l'ajoutassent dans le haut. Elles sont de la race des paons, qui, comme vous savez, n'aiment pas à regarder leurs pieds.

— Tu as raison. Ambroise, fit le duc en riant. Il n'y a, ma foi, rien au-dessus d'un savant! Mais dis-moi donc, mon enfant, as-tu déjà un amoureux, un bon ami?

— En! Vûlrc Altesse, interrompit la grosse maman qui

est-ce qui peut avoir de telles idées de mon enfant? monseigneur le duc, c'est une honnête fille! »

Le duc ne parut pas prendre garde à cette observation; il se plut à contempler Tembarras qui se peignait sur les traits si purs de la jeune fille. Elle soupira doucement et joua avec les rubans bleus de ses tresses. Elle lança involontairement un regard plein d'amour sur Georges de Sturmfeder, puis elle baissa de nouveau les yeux en rougissant. Le duc, à qui rien n'échappa, éclata de rire, et son exemple fut suivi par tous les hommes.

« Jeune dame, dit-il à Maris , à présent vous pouvez partager avec raison la jalousie de votre mari; si vous aviez vu ce que j'ai vu, vous pourriez vous livrer à toutes sortes de conjectures et d'interprétations. »

Marie sourit, et regardant avec intérêt la belle jeune fille, elle sentit combien celle-ci devait être blessée de la raillerie des hommes. Elle engagea tout bas dame Rose à éloigner Barbe et sa mère. Le regard pénétrant d'Ulrich s'en étant aussi aperçu, sa bonne humeur l'attribua à la jalousie subitement excitée de la nouvelle mariée. Mais Marie détacha de son cou une petite croix d'or ornée de rubis, et la présenta à la jeune fille interdite,

ce Je te remercie, dit-elle; salue ton père, et viens souvent nous voir ici et à Lichtenstein. Ne voudrais-tu pas entrer à mon service comme femme de chambre? Tu serais bien chez nous; d'ailleurs, tu serais avec ta tante Rose. ï

Barbe, visiblement émue, parut lutter avec elle-même; plus d'une fois elle fut sur le point de dire oui par un gracieux sourire, mais aussitôt avec une expression douloureuse elle réprima cette résolution.

a Je vous remercie bien, ma noble dame, répondit-elle en baisant la main de Marie. Mais il faut que je reste chez nous ; ma mère se fait vieille et a besoin de moi. Qae Dieu et tous les' saints veillent sur vous, et que la sainte Vierge vous soit favorable! Vivez heureuse avec votre mari; c'est un bon et excellent seigneur ! »

Barbe se pencha encore une fois sur la main de Marie, puis elle s'éloigna avec sa mère et sa tante.

a Ecoute mon enfant, lui cria le duc au moment où elle

314 LIGHTENSTEIN.

allait partir, si quelque jour ta mère permet que tu aies un amoureux, amène-le-moi, et je te doterai, charmante fille du bon ménétrier. ï

Au milieu de ces scènes quatre iieures étaient arrivées, et le duc donna le signal de se lever de table. Aussitôt le peuple sortit des galeries, qui furent garnies de coussins et de tapis, et disposées pour recevoir les dames. On enleva promptement les tables de la grande salle de la tyrnitz. Des lances , des glaives, des boucliers et des casques, avec tout l'appareil des tournois, furent apportés, et en un clin d'œii la vaste salle, peu de temps auparavant siège des plaisirs de la table, se trouva métamorphosée en salle d'armes.

De même que de nos jours les dames aiment à prêter l'oreille quand les hommes entament des discussions littéraires et politiques, et que chacune désire que ce soit son mari ou son bien-aimé qui fasse preuve de la plus grande pénétration et de la plus grande éloquence, de même autrefois, dans le bon temps, c'était le plaisir des dames d'assister aux combats sanglants des hommes ; dans les yeux de plus d'une belle brillait l'orgueil d'appartenir à un brave, et les joues de plus d'une dame se couvraient d'un plus vif incarnat, non pas quand le bien-aimé courait quelque danger, mais quand il semblait reculer ou que ses coups n'étaient pas si forts que ceux de son adversaire.

On fit même entrer ce soir des chevaux dans la lice , et Marie eut la satisfaction de remettre à son bien-aimé le second prix de la lutte, car il fit cbanceler deux fois sur sa selle le sire de Hewen.

Mais le plus vaillant champion fut le duc Ulrich de Wurtemberg, l'ornement de la chevalerie de son temps. La tradition rapporte de lui que, le jour de ses propres noces, il désarçonna huit des plus forts chevaliers de la Souabe et de la Franconie. Les tournois ayant duré quelques heures, on se rendit à la salle des chevaliers pour y danser. Les vainqueurs dans les combats eurent l'honneur de conduire les danses. La musique retentit gaiement jusqu'à la nuit. Le duc paraissait s'être débarrassé de tous les soucis de l'avenir et en avoir chargé la bosse de son chanceher, qui, appuyé sur une embrasure de fenêtre, regardait d'un œil faux et

LIGHTENSTKIN. 315

avec un amer sourire uû plaisir dont il était exclu par sa dilTormité.

Pour la dernière danse, avant de vider la coupe du soir, Ulrich voulut engager Ja reine de la fête, la belle Marie.

Mais dans toute la salle, Georges et lui la cherchèrent en vain, et les dames avouèrent, en souriant, que six des plus belles demoiselles l'avaient enlevée et accompagnée dans sa nouvelle demeure pour lui rendre, selon l'usage, les services mystérieux de femmes de chambre.

« ,!m"c transit gloria mundi, dit le duc en souriant. Et tiens, Georges, voici tes garçons d'honneur et tes douze gentilsnommés, qui viennent avec leurs torches pour te ramener chez to;. Mais avant cela il faut encore vider avec nous une coupe de vin. Échanson, apporte-nous du meilleur.»

Max Stumpf de Schweinsberg et Dietrich de Kraft approchèrent avec des torches, et s'offrirent pour accompagner Georges chez lui. Douze gentilshommes portant également des torches se joignirent à eux, pour rendre au nouveau marié l'honneur réclamé par la coutume de l'ancien bon temps. L'échanson remplit les coupes et les présenta au duc et à Georges de Sturmfeder.

Ulrich le regarda longtemps et non sans émotion; il lui serra la main et dit :

<r Tu as tenu ta parole, je t'ai éprouvé. Quand, abandonné et malheureux, j'étais à terre, tu t'es joint fidèlement à moi. Quand les quarante gardiens de mon château le livrèrent à la ligue, et que je n'avais plus un pouce de terrain à moi dans le Wurtemberg, tu m'as suivi dans l'exil, tu m'as consolé et renvoyé à ce jour. Reste, mon ami; qui sait ce que nous réserve l'avenir? Je commande de nouveau à des milliers d'hommes, qui me porten<l; des vivat, et cependant j'aimais bien mieux le toast que tu me portas jadis dans la grotte et auquel ne répondit alors que l'écho. Aujourd'hui j'y réponds et je te rends ton souhait. Sois heureux avec ta femme! puisse ta famille fleurir à jamais! puisse le Wurtemberg ne jamais manquer d'hommes aussi braves dans le bonheur et aussi fidèles dans le malheur ! »

Le duc but, et une larme tomba dans sa coupe. Les convives acclamèrent son toast avec des cris d'allégresse, les

porte-torches se rangèrent, et les garçons d'honneur emmenèrent Georges de Sturmfeder hors du château du duc de ÏVurtemberg.

Dans un ciel sans nuage Peut éclater l'orage.

Le bonheur le plus pur Est souvent le moins sûr.

SCHULLER,

La voie suivie par nos plus célèbres romanciers, dans leurs récits des temps anciens ou modernes, n'a pas besoin de colonne milliaire. Le terme fixe et invariable du voyage est la noce du héros. Il a beau se détourner de la ligne directe, faire même des digressions, s'arrêter un temps infini dans les hôtelleries et dans les châteaux, il n'avancera que d'un pas plus rapide vers le but proposé, et quand enfin, après des mésaventures sans fin , il a été poussé avec la dignité convenable jusque dans la chambre nuptiale, le romancier a l'habitude de fermer la porte au nez de son lecteur et de finir son livre.

Nous aussi nous aurions pu terminer le notre par la description de la superbe fête au château de Stuttgard, ou bien dire adieu au lecteur après avoir reconduit le nouveau marié aux flambeaux; mais le sentiment plus élevé de l'historien véridique et l'intérêt que nous prenons à plusieurs des personnages de cette histoire, nous forcent à engager notre bienveillant lecteur à nous accompagner encore un peu, et à suivre les phases d'une destinée qui, .malheureuse au début, dans la suite même maltraitée, fut de nouveau, par une fatalité particulière, plongée dans la plus profonde infortune.

L'épigraphe de ce chapitre est une voix qui retentit comme un avertissement dans l'histoire du monde. Beaucoup l'entendent, la plupart n'y font pas attention, et peu la suivent. En tout temps un somfcr?- z^iùe a agité les maisons de la

LIGHTENSTEIN. 317

terre ; on entend souvent le souffle de sa voix et on cherche à l'étoufl'er par les bruits de la joie. Ulrich de Wurtemberg avait ouï cette voix plus d'une nuit où, plein de soucis, il resta sur sa couche sans fermer l'œil. Il croyait entendre le bruit d'hommes armés et les pas retentissants d'une troupe guerrière ; il croyait l'entendre approcher de plus en plus et camper autour de lui, et, quand il finissait par se convaincre que ce n'était que l'air de la nuit qui sifflait autour des tours de son château, il n'en gardait pas moins un triste pressentiment que son sort pourrait changer encore une fois. L'avertissement du vieux chevalier de Lichtenstein retentissait souvent dans son âme, et il s'efforçait en vain de se répéter les déductions artificielles de son chancelier, pour excuser une conduite qui en ce moment ne lui paraissait pas assez réfléchie, car ses anciens ennemis faisaient de grands préparatifs. La ligue avait mis sur pied une nouvelle armée et pénétrait de plus en plus dans le pays, dans le cœur du Wurtemberg. La ville impériale d'Esslingen n'offrait qu'un trop favorable point d'appui pour ces opérations. Située à quelques lieues seulement de la capitale, presque au milieu du pays, c'était, aussitôt que l'armée de la ligue avait rétabli les communications avec elle , un redoutable boulevard pour faciliter et couvrir les irruptions dans le Wurtemberg. Les paysans accueillirent dans beaucoup d'endroits la ligue avec faveur, car la manière dont le duc s'était fait prêter hommage leur avait inspiré beaucoup d'inquiétudes. Le Wurtembergeois a été de tout temps attaché aux anciennes coutumes établies. L'ancien droit, l'ancien ordre, sont pour lui des paroles d'or, quand même il ne sait pas ce qu'elles signifient et quand les nouvelles institutions ne vaudraient pas mieux. Le calme qu'il montre dans les autres circonstances de la vie l'abandonne quand on parle d'innovations, et un entêtement qui se change même en révolte lui fait embrasser l'ancien ordre de choses avec une ardeur et un enthousiasme tout à fait étrangers à son caractère naturel, paisible et honnête.

L'amour que son peuple avait pour les anciennes coutumes, le duc en avait fait l'expérience quand, d'après l'avis de ses conseillers, pour améliorer l'état de ses finances , iJ

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avait introduit, quelques années auparavant, de nouvelles mesures et de nouveaux poids. Le pauf>re Conrad (nom donné à un soulèvement de pauvres gens) l'avait fait réfléchii et avait préparé le traité de Tabingen. Cet amour pour Tancien ordre de choses s'était révélé d'une manière touchante en sa faveur quand la ligue fit une invasion dans le pays et voulut expulser le chef de l'ancienne famille princière. Leurs pères et leurs grands-pères avaient servi sous les ducs et les comtes de Wurtemberg; c'est pourquoi tous ceux qui voulaient les chasser leur étaient odieux. Combien ils aimaient peu les innovations, ils ne l'avaient prouvé que trop souvent à la ligue et à ses gouverneurs.

L'ancien duc, prince héréditaire du Wurtemberg, étant revenu dans le pays, ils allèrent joyeusement au-devant de lui. Ils croyaient que tout marcherait comme- anciennement; ils ne demandaient pas mieux que de payer des impôts , des dîmes, des droits de toute espèce, et de faire des corvées. Ils se seraient soumis sans murmurer aux plus grands sacrifices, pourvu que c'eût été d'après l'ancien ordre établi. Mais cette satisfaction ne leur fut pas accordée. Les anciennes formules avaient disparu du serment d'hommage, les impôts n'étaient plus levés suivant l'ancienne coutume; tout était changé. Gomment s'étonner s'ils regardèrent le duc comme un nouveau maître et s'ils réclamèrent en murmurant leurs anciens droits? Ils n'avaient plus de confiance dans Ulrich, non pas parce que sa main pesait plus lourdement sur eux qu'autrefois, non pas parce qu'il leur demandait beaucoup plus, mais parce qu'ils regardaient le nouveau régime d'un œil jaloux.

Un prince, surtout quand il prête l'oreille à un homme comme Ambroise Volland, apprend rarement d'une manière exacte ce qu'on pense de lui, et si les mesures qu'on lui conseille sont conçues avec sagesse; -cependant le mécontentement du peuple n'échappa pas entièrement à l'œil pénétrant d'Ulrich. Il savait qu'en cas de malheur il ne pourrai! pas plus compter sur le peuple que sur les nobles, qui, depuis qu'il était revenu, s'étaient montrés très-froids pour lui.

L'inquiétude que lui suggérèrent ces observations, il chercha à la cacher aux yeux de tout le monde. Il s'abandonnait

LIGHTENSTEIN. 319

à la joie îa plus bruyante, et souvent il parvenait même à oublier l'abîme qui s'ouvrait devant lui. Pour inspirer de la confiance et du courage au peuple et à l'armée assemblée à Stuttgard, il tenta de repousser quelques attaques des partisans de la ligue en faisant plusieurs invasions sur leur territoire à Esslingen. Il les battit et ravagea leur pays, mais il ne pouvait se dissimuler, après ces victoires, que la fortune pourrait peut-être l'abandonner le jour où la ligue entrerait en campagne avec la grande armée.

Et celle-ci parut assez tôt pour décider de la fortune incertaine d'Ulrich. On ne savait rien ou peu de chose à Stuttgard de la grande levée de boucliers de la ligue; on s'abandonnait encore à la cour et dans la ville à la tranquillité et à la joie, quand soudain, le 12 octobre, les lansquenets, campés par ordre du duc à Ganstadt, arrivèrent en fugitifs à Stuttgard et parlèrent d'une grande armée de la ligue qui les avait repoussés. Les habitants de Stuttgard s'aperçurent alors qu'on était à la veille d'une grande crise; ils reconnurent que le duc devait avoir été instruit depuis longtemps de cette invasion menaçante, car il ordonna le même jour une levée en masse, réunit toutes les troupes cantonnées dans les campagnes, et le même soir passa une revue de dix mille hommes*.

Dans la nuit il sortit de la ville avec une grande partie des troupes, pour renforcer les positions prises par les lansquenets entre Ganstadt et Sickingen.

Dans cette nuit bien des larmes coulèrent de beaux yeux à Stuttgard, car le duc emmena avec lui tous les hommes et les jeunes gens capables de porter les armes. Mais le bruit que fit l'armée en partant étouffa les plaintes des femmes et des belles, comme se perd le gémissement d'un enfant au milieu de la lutte des éléments. La douleur de Marie fut muette mais profonde, quand elle accompagna son mari jusque

4. Le duc se retira avec environ six mille hommes à Stuttgard, et les lansquenets enrôlés', il les mit en garnison à Ganstadt. (Satiler,II, § 21.) « Quand le duc apprit que l'ennemi était si près, il convoqua aussitôt des villes et des villages tous ses partisans qui ne tardèrent naa à arriver. r> 'Thetingeri Commentarius ^ CîC, lib, III. i

320 LIGHTENSTEIN.

devant la porte, où les écuyers avaient amené des chevaux pour lui et pour le chevalier de Lichtenstein. Georges et Marie avaient passé les premiers jours de leur union dans le calme et la solitude , occupés seulement de leur bonheur. Ils avaient peu pensé à l'avenir; ils se croyaient dans le port et ne vivaient que l'un pour l'autre; ils n'avaient pas pris garde aux murmures croissants et aux inquiétudes secrètes, précurseurs d'un orage imminent. Habitués à voir leur père sérieux et grave , ils ne s'étaient pas aperçus que son front s'était de plus en pins assombri, et qu'on lisait dans ses yeux et dans tous ses traits une immense tristesse. Il voyait et sentait leur paisible bonheur, et il leur cachait ses pénibles pressentiments , pour ne pas les troubler trop tôt dans leur douce quiétude. Mais enfin le moment décisif approcha. Le duc de Bavière s'était avancé jusque dans le cœur du pays, et l'appel aux armes arracha Georges des bras de sa femme adorée.

La nature avait donné à Marie un cœur fort et cette énergie supérieure à toutes les vicissitudes de la vie, qui ne réside que dans une âme pure et dans une foi courageuse en l'assistance divine. Sachant ce que Georges devait à l'honneur de son nom et aux ohligations contractées vis-àvis du duc , elle réprima l'explosion de sa douleur et n'accorda à la faiblesse de la nature que le tribut des larmes qui échappent involontairement quand on voit son bien-aimé livré à mille dangers.

« Je ne puis croire que tu me quittes pour toujours , ditelle en s'efforçant de sourire; la vie ne fait que commencer pour nous, le ciel ne peut pas vouloir déjà nous la ravir. Aussi je puis te laisser partir tranquillement , je suis sûre que tu me seras rendu, a

Georges baisa les beaux yeux remplis de larmes qui le regardaient avec tant de douceur et de confiance. En ce moment, il ne songeait pas au danger qu'il allait affronter, mais à la douleur qu'éprouverait l'être chéri qu'il tenait dans ses bras, s'il ne revenait plus, et comment elle passerait seule une longue vie, avec le souvenir de quelques jours d'un bonheur trop tôt évanoui. Il la serra plus fortement dans ses bras, comme pour chasser ces sévères pensées; ses regards sô

plongèrent davantage dans les yeux de sa bien-aimée pour y chercher l'oubli de ses peines, et il réussit au moins à emporter une belle image pleine d'espoir et de confiance.

Les chevaliers se joignirent au duc devant la porte de la ville, du côté de Ganstadt. Il faisait tout à fait nuit; le croissant de la lune et les étoiles jetaient une faible lueur. Georges crut remarquer que le duc était plongé dans de sombres réflexions, car il avait les yeux baissés, fronçait les sourcils, et il continua sa roule sans rien dire, après les avoir salués légèrement de la main.

Une marche nocturne a toujours en elle-même quelque chose de mystérieux et de grave.

Le jour, le soleil, de riants paysages, la société des camarades et le changement, des perspectives, invitent le soldat à causer, et quelquefois même à chanter. Gomme les impressions extérieures sont plus fortes, on songe moins au but de la marche, aux chances de la guerre, et à l'avenir, qui n'est pour personne plus incertain que pour le militaire en campagne.

Mais la mai'che est tout autre pendant la nuit. On n'entend que le train du cortège, les coups cadencés du sabot des chevaux, leur hennissement, le cliquetis des armes, et ce bruit, monotone rend plus sérieuse l'âme qui n'est distraite par aucune image visible. Les rires et les plaisanteries ont cessé : la conversation bruyante se change en un chuchotement qui ne porte plus sur des objets indiûerents, mais sur le dénoùment qu'on entrevoit.

G'est ainsi que la marche de cette nuit fut grave, et aucun son de joie ne vint l'interrompre. Georges chevauchait à côté du vieux chevalier de Lichtenstein, sur lequel il jetait de temps en temps des regards inquiets : car le chevalier, accablé par le chagrin, se tenait penché sur la selle et paraissait plus sérieux que jamais. Il aurait presque semblé privé de vie si, par intervalles, des soupirs ne se fussent élevés du fond de sa poitrine, et si ses yeux brillants n'eussent contemplé les petits nuages qui couraient autour du pâle croissant de la lune.

ff Groyez-vous, mon père, qu'on livrera un combat? dit Georges tout bas, après une pause.

Lichtenstein. %i

— Un combat? Dis donc une bataille.

— Gomment! Vous croyez l'armée de la ligue déjà assez forte poar oser nous tenir têle? Geia n'est pas possible: il faudrait que le duc Guillaume eût des ailes pour avoir déjà amené ici ses Bavarois, et Frondsberg est circonspect dans »8s résolutions. Je ne crois pas qu'ils soient beaucoup plus ie six mille.

— Dis vingt mille, répondit le vieillard d'une voix sourde.

— Pardieu I c'est ce que je n'aurais pas cru, répondit le jeune homme étonné. S'il en est ainsi, nous aurons une rude besogne. Mais vos soldats sont aguerris, et les yeux du duc sont plus pénétrants que ceux de qui que ce soit, et même de Froudsberg. Ne croyez-vous pas aussi que nous les battions?

— Non.

— Eh bien ! moi, je ne renonce pas à tout espoir. Nous avons déjà un grand avantage, c'est de combattre pour notre pays, tandis que les défenseurs de la ligue font une guerre offensive Gela donne du courage à nos troupes : les Wurtembergeois combattent pour leur patrie.

— C'est justement sur quoi je ne compte pas trop, dit Lichtenstein. Oui, si le duc s'était fait prêter hommage autrement; mais, comme cela, il n'a pas les gens de la campagne pour lui : ils se battent parce qu'ils y sont forcés ; mais je ne crois pas qu'ils tiennent longtemps.

— Ge serait, ma foi, bien malheureux, répondit Georges; mais les Souabes sont un bon et honnête peuple, ils n'abandonneront pas le duc dans la détresse. Où croyez-vous que nous rencontrions l'ennemi? Où prendrons-nous position?

— Entre Esslingen et Ganstadt; près de Unterturkheim, les lansquenets ont élevé quelques bastions; ils sont là environ deux mille cinq cents hommes ; nous nous joindrons à eux cette nuit. j>

Le vieillard se tut, et ils chevauchèrent encore quelque temps à côté l'un de l'autre sans rien dire.

« Écoute, Georges, reprit le chevalier de Lichtenstein après une assez longue pause, j'ai déjà regardé souvent la mort en face, et je suis assez vieux pour ne pas la craindre. Si je devais payer demain le tribut à l'humanité, tu consoleras Mar"e, ma chère enfant.

— Mon père, s'écria Georges en tendant la main au chevalier, laissez là ces pensées I Vous vivrez encore longtemps pour notre bonheur!

— Peut-être oui, répondit le chevalier d'une voix ferme peut-être noni Ce serait folie à moi de t'engager à te ménager dans le combat, tu n'en ferais rien! Mais, je te prie, songe à ta jeuL V femme, et ne te jette pas en aveugle au milieu des dangers. Tu me le promets, n'est-ce pas?

— Oui, voici ma m?im; je ferai mon devoir, je ne m'exposerai pas légèrement. Mais vous aussi, mon père, vous pouvez faire la même promesse.

— Oui, oui ; mais laissons cela maintenant. Si, par hasard, je devais être tué demain, on exécutera mes dernières volontés, que j'ai déposées entre les mains du duc. Lichtenstein passera sur ta tête, tu en seras investi. Mon nom s'éteint avec moi dans le pays. Puisse le tien y retentir d'autant plus longtemps 1 »

Le jeune honmie, profondément ému par ce discours, allait répondre, quand une voix bien connue l'appela par son nom. C'était le duc qui le demandait. 11 serra ]a main de son beaupère, et se rendit aussitôt auprès d'Ulrich de Wurtemberg.

« Bonjour, Sturmfeder, dit le duc, dont le front s'éclaircit m peu à la vue de Georges; je dis bonjour, car les coqs ihantent là-bas dans le village. Comment va tafemme? S'estr.lle bien lamentée quand tu l'as quittée?

— Elle a pleuré, répondit Georges ; mais aucune plainte le s'est échappée de ses lèvres.

— C'est digne d'elle, par saint Hubert! Nous avons rarement vu une femme plus courageuse. S'il ne faisait pas si nuit, je pourrais lire dans tes yeux et m'assurer si tu es disposé au combat, et si tu as envie d'en venir aux mains aveo les hom.mes de la ligue.

— Désignez la place où il faut aller, et vous m'y verrez courir au galop. Croyez- vous, monseigneur, que le mariage m'ait fait oublier ce que j'ai appris de vous, qu'il ne faut perdre courage ni dans la prospérité ni dans l'adversité ?

— Tu as raison. Impavidiim ferlent ruinx. Nous n'en attendions pas moins de notre fidèle porte-bannière. Aujourd'hui, un autre portera ma bannière ; car je t'ai réservé une mis-

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sion plus importante. Prends avec toi cent soixante des cavaliers qui nous entourent ; fais-toi montrer le chemin par un d'eux, et va ensuite droit à Unterturkheim. Il est possible que le chemin ne soit pas tout à fait libre, que les hommes soient déjà descendus d'Esslingen pour te barrer le passage. Que comptes-tu faire s'il en est ainsi?

— Eh bien, avec l'aide de Dieu, je fondrai sur eux avec mes cent soixante cavaliers, et, s'il n'y a point là toute une armée, je passerai outre ; s'ils sont trop nombreux, je couvrirai le chemin jusqu'à ce que vous soyez arrivé avec vos troupes!

— C'est bien dit, et cela s'appelle parler en vaillant capitaine. Et si tu tombes sur eux comme tu es tombé sur moi à Lichtenstein, tu te frayeras un chemin à travers six cents ennemis. Les cavaliers que je te donne sont des hommes sûrs ; ce sont les bouchers et les selliers de Stuttgard et des autres villes. Je les connais pour les avoir vus dans plus d'un combat; ils sont braves et fendent un crâne jusqu'au sternum. Le glaive au poing, ils te suivront jusque dans l'enfer si tu sais te les attacher, et celui qu'ils ont frappé à la tête n'a plus besoin d'aucun médecin en ce monde. Ce sont là de vrais tours de Souabe*.

— Et je dois prendre position à Unterturkheim?

— Tu trouveras là sur une éminence les lansquenets sous les ordres de Georges de Hewen et de Schweinsberg. Le mot d'ordre est: Ulrich pour toujours. Tu diras à ces deux chevaliers de tenir jusqu'à cinq heures. Avant que le jour se lève, je leur amènerai six mille hommes ; et puis nous attendrons la ligue de pied ferme. Adieu, Georges. >

Le jeune homme répondit à ce salut en s'inclinant respectaeuseraent. Il se mit à la tête des braves cavaliers et traversa avec eux la vallée. C'étaient des hommes robustes, aux épaules larges et aux bras vigoureux ; sous les casques, des yeux ardents et de larges et honnêtes figures lui souriaient. Il regardait comme une distinction -honorable de commander à de tels hommes.

^ . Ordinairement on entend par tours de Souahe des folies, des sottises. Ou prétendait anciennennent qu'en Souabe les hommes n'arrivaient à la raison qu'à l'âge de quarante ans. iJS'ote des traducteurs.)

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On approcha du pied du Rothenberg, sur le sommet duquel s'élevait, bien au-dessus de la belle vallée du Neckar, le château héréditaire de Wurtemberg. Il était faiblement éclairé par la lueur des étoiles, et Georges eut de la peine à en distinguer les masses imposantes; mais il n'en porta pas moins ses regards vers ces tours et ces murs. Il se rappelait la nuit où, dans la grotte, Ulrich parlait avec douleur du château de ses pères, d'où il avait dominé autrefois un beau pays plein de vignes, de fruits et de riches moissons. Il tomba dans de profondes réflexions sur la malheureuse destinée de ce prince, qui semblait lui disputer encore la possession de ce beau pays. Il songea à ce mélange singulier du caractère d'Ulrich, dont la véritable grandeur était souvent amoindrie par la colère, l'entêtement et un orgueil inflexible.

« Le point que vous apercevez là-bas entre les deux arbres , dit le cavalier qui lui montrait le chemin .^ est le clocher d'Unterturkheim. Le chemin commence à devenir plus uni, et, si nous allons au trot, nous ne tarderons pas à y arriver. »

Georges éperonna son cheval, tous les autres suivirent son exemple. Bientôt ils furent devant le village indiqué. Il s'y trouvait une double ligne de lansquenets qui leur présentèrent les hallebardes d'un air menaçant. Sur plusieurs points, on voyait la lueur de mèches allumées qui brillaient dans la nuit comme des vers luisants.

« Arrêtez : qui vive? cria une voix sonore partie de leurs rangs ; le mot d'ordre?

— Ulrich pour toujours, répondit Georges de Sturmfeder. Qui êtes-vous?

— Ami ! s'écria Max Stumpf de Schweinsberg en sortant des rangs des lansquenets et en avançant vers le jeune chef. Bonjour, Georges; vous vous êtes bien fait désirer. Nous avons été toute la nuit sur pied, et nous attendons avec impatience du renfort, car là-bas, au delà du bois, les soldats fourmillent; et, si Frondsberg avait compris ses intérêts, il y a longtemps que nous aurions été culbutés.

— Le duc approche avec six mille hommes, répondit Sturmfeder; avant deux heures, il sera ici.

— Six mille hommes, dis-tu? Par saint Nepomuk, ce n'est

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pas assez ; nous sommes deux mille cinq cents, cela fait en tout à peu près neuf mille. Sais-tu que les ennemis comptent plus de vingt mille hommes? Amène-t-il beaucoup d'artillerie ?

— Je ne sais pas; elle n'était pas encore arrivée quand nous sommes partis.

— Allons, que les cavaliers descendent de cheval et qu'ils se repos.ent, dit Max Stumpf; ils auront aujourd'hui assez de besogne. »

Les cavaliers descendirent de cheval et se campèrent à terre. Les lansquenets aussi rompirent leurs rangs et établirent des postes sur les hauteurs et le long du Neckar. Max Stumpf inspecta tous les préparatifs, et Georges, enveloppé de son manteau, se coucha pour reposer quelques heures. Le silence de la nuit, interrompu seulement par le cri uniforme des sentinelles, le plongea bientôt dans un sommeil qui enleva son âme bien loin de la guerre et des batailles pour la transporter dans les bras de sa femme.

D-ep-:^ tourbillons de noire fumée Ont enveloppé soldats et coursiers.

Dans tous les cœurs l'ardeur s'est rallumée; La plaine frémit du choc des guerriers; Dans le Neckar chaque soldat s'élance , Et sur ses bords le combat recommence.

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