‹ LichtensteinChapitre 9 sur 16 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

De la ligue partout flottent les étendards ; Ni ville ni château ne fait plus résistance : Tubingen seul encor, derrière ses remparts, Reste fidèle au duc, combat pour sa défense,

Schwab

La ligue de Souabe. entrée en force dans le Wurtemberg, gagnait de jour en jour du terrain ; son armée devenait de semaine eu semaine plus redoutable. D'abord, après une longue et courageuse défense, Hœllenstein, le château fort d'Heidenheim, était tombé en son pouvoir. Un brave capitaine, Stephen de Lichow, en avait eu le commandement; mais avec ses quelques coulevrines et une poignée de soldats, il ne pouvait résister à plusieurs milliers de confédérés et à l'habileté d'un Frondsberg. Bientôt après tomba Gœppingen. Tout aussi brave que de Lichow, Philippe de Rechberg s'était longtemps défendu et avait même obtenu pour lui et ses soldats de se retirer avec les honneurs de la guerre ; mais il ne réussit pas à changer le destin du pays. Teck, alors encore ane solide forteresse, tomba par l'imprudence de la garnison. La résistance la plus héroïque fut celle de Mœckmuhl: ce château renfermait dans ses murs un homme qui, à lui seul, aurait tenu tête à vingt des assiégeants : sa volonté de fer ne les arrêta pas moins que sa main de fer. Mais ces murs aussi furent forcés , et Gœtz de Berlichingen tomba au pouvoir des confédérés. Schorndorf ne put non plus résister aux canons de Georges de Frondsberg. C'était la ville la plus forte ; avec elle la ligue réduisit tout le bas pays *.

i. Les détails sur ces opérations de la ligue se trouvent dans Sattler (JJist. des ducs de IFurteinher^, H § 6, etc.). Comparer aussi Vf/ stoira

Ainsi tout le Wurtemberg, presque jusqu'à Kirchheim, se trouvait au pouvoir des confédérés, et le duc de Bavière leva son camp pour aller attaquer sérieusement Stuttgard. Des envoyés vinrent alors à sa rencontre à Denkendorf pour dem^ander grâce. Sans doute ils n'osèrent pas devant son ennemi mortel excuser leur malheureux duc ; mais ils représentèrent que ce dernier, la véritable cause de la guerre, n'était plus parmi eux, et qu'on ne combattait que contre un innocent enfant, son fils le prince Christophe, et contre le pays. Mais l'implacable Guillaume de Bavière, et ses avides alliés, ne se laissèrent point toucher par ces prières. Ils répondirent que Ulrich avait mérité cette punition, que le pays l'avait appuyé. Ainsi, pris ensemble, pendus ensemble....

Stuttgard aussi dut ouvrir ses portes.

Cependant la victoire n'était rien moins que complète ; la plus grande partie du haut pays tenait encore pour le duc, et elle n'avait pas l'air de vouloir se rendre à la première sommation. Ce pays de montagnes était dominé par deux places fortes, Urach et Tubingen ; tant qu'elles tiendraient, le pays environnant refuserait de se soumettre. A Urach, la bourgeoisie était pour la ligue, et la garnison pour le duc. On en vint aux mains, le brave commandant fut tué, et la ville se rendit aux confédérés.

Ainsi, au milieu d'avril, il ne restait plus à prendre que Tubingen ; mais le duc l'avait bien fortifié : c'est là que se trouvaient ses enfants et les trésors de sa maison. La garde du château avait été confiée à l'élite de sa noblesse, à quarante chevaliers d'une valeur éprouvée et à deux cents des plus braves soldats du pays. Cette forteresse était solide et bien approvisionnée. C'est sur elle que se dirigeaient maintenant les yeux des Wurtembergeois ; car à ces murs se rattachaient de beaux et nobles souvenirs. Et ils pouvaient aider à reconquérir le pays à son prince légitime, s'ils tenaient jusqu'à ce que celui-ci amenât du secours. Aussi ce

du sieur de Frondsberg, 3« livre, et Frédéric Strumphart de Cannstadt, Chronique de Vexpulsion du duc Ulrich de ses États, 1543, et Spener, Histor. germ. universal.. 1. 111 « A. 23.

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fat contre cette forteresse que se dirigèrent alors tous les etforts des confédérés. Les pas pesants de leurs hommes d'armes retentissaient dans les bois de Schœnbuch ; les vallées du Neckar tremblaient sous le sabot ferré de leurs coursiers, et dans les campagnes on voyait les traces profondes ies coalevrines, des fauconneaux, des bombardes, des caissons à poudre, et du terrible appareil d'un long siège.

Georges de Sturmfeder n'avait pu suivre les progrès delà guerre. Un profond mais doux assoupissement tenait alors comme un charme puissant ses sens enchaînés. Dan s cet état, il se trouvait bien comme un enfant qui dort sur le sein de sa mère, entr'ouvre par moments les yeux pour voir un monde qu'il ne connaît pas encore, et les referme ensuite pour longtemps. Les beaux rêves de meilleurs jours pla' naient autour de sa couche ; un doux sourire passait souven, ur son visage pâle et consolait ceux qui le soignaient dans une attente inquiète.

Le lecteur nous permettra de le conduire dans l'étroite cabane où Georges avait reçu l'hospitalité.

C'est le matin du neuvième jour après la nuit où il avait été blessé. Le soleil frappait de ses rayons les vitres rondes d'une petite fenêtre, et éclairait la plus grande pièce d'une misérable habitation de paysan. Les ustensiles qui la garnissaient dénotaient la pauvreté, mais aussi le goût de l'ordre et de la propreté. Il y avait dans un coin de la chambre une grande table de chêne entourée de deux côtés de bancs de bois. Une armoire sculptée peinte contenait sans doute la toilette de dimanche des habitants ou de belles toiles qu'ils avaient filées eux-mêmes. La sombre boiserie supportait tout autour une planche où se trouvaient exposés des pots brillants et des plats d'étain, des assiettes de terre couvertes de vers pleins de sens, et toutes sortes d'instruments de musique d'un siècle depuis longtemps écoulé, comme des cymbales, des chaluneaux et une mandoline. Autour du grand poêle de poterie, des linges blancs étaient pendus pour sécher, et cachaient presque un vaste lit placé'au fond de la chambre et garni de rideaux à grandes fleurs.

Au pied de ce lit était assise une belle jeune fille d'en-

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viron seize à dix-sept ans. Elle portait ce costume pitto resque des habitants de la Souabe, qui s'est encore con serve en partie de nos jours. Ses blonds cheveux tombaien sur ses épaules en deux longues tresses mêlées de rubans de diverses couleurs. Le soleil avait quelque peu bruni son minois rond et ouvert, cependant pas au point d'avoir as sombri le joli et frais incarnat de ses joues; un œil bleu plein de vivacité brillait sous ses longs cils. Des manches blanches et bouffanteo couvraient son beau bras jusqu'au poignet; un corsage rouge, lacé de chaînes d'argent et entouré d'un petit rebord de toile d'une blancheur éclatante, lui serrait gracieusement la taille; une courte jupe noire lui tombait à peine au-dessous du genou. Tout cela, avec un joli tablier, des bas à coins d'une blancheur éclatante, et de belles jarretières, avait l'air presque trop habillé dans ce pauvre appartement, et surtout un jour de travail.

La petite filait avec ardeur sa brillante quenouille; de temps en temps elle soulevait un peu les rideaux du lit et y jetait un regard furtif. Mais vite, comme si elle se fût surprise à faire mal, elle les refermait et en faisait disparaître les plis, comme si personne ne devait remarquer qu'elle y eût touché.

La porte s'ouvrit et une ronde bonne femme, portant le même costume que la jeune fille, mais plus pauvrement habillée, entra. Elle apportait pour le déjeuner une soupière fumante, qu'elle plaça sur la table ainsi que dc;s assiettes. Puis elle jeta un coup d'œil sur la belle enfant au pied du lit, et peu s'en fallut que d'étonnement elle ne laissât tomber la cruche de cidre qu'elle tenait à la main.

« Mais pour l'amour de Dieu, à quoi penses-tu donc , Barbe? dit-elle en posant la cruche à terre et en s'avançant vers la jeune fille. A quoi peuses-tu de mettre un jour de travail une jupe rouge ? Et elle a aussi son corsage neuf ! Ah ! mon Dieu, et une chaîne d'argent, et un tablier blanc, et ces bas qu'elle a pris dans l'armoire ? il ne faut pas être si fière, petite sotte. Ne sais-tu donc pas que nous sommes de pauvres gens , et que tu es la fille d'un malheureux ? j>

La jeune fille avait patiemment laissé sa mère exhaler sa mauvaise humeur. Si elle baissait les yeux, un malin sou-

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rire qui se jouait sur ses lèvres prouvait que la réprimande r.e la touchait pas beaucoup.

« Ahl laisse donc, répondit-elle; qu'estrce ça fait à ma robe, si je la porte une fois un jour ouvrier? ma chaîne ne risque pas de s'abîmer, et je puis laver le tablier 1

— Ah I comme s'il n'y avait pas toujours assez à laver et à nettoyer I Mais dis-moi seulement quelle idée t'a prise de te faire si belle.

— Eh bien I murmura l'enfant en rougissant, ne sais-tu pas que c'est aujourd'hui le neuvième jour? et le médecin a dit que le chevalier s'éveillerait ce matin, si la potion faisait bon effet. Et voilà pourquoi j'ai pensé....

— C'est donc le neuvième jour? répondit la ménagère d'un ton radouci. Ma foi, tu as bien fait ; s'il s'éveillait et qu'il vît tout sale et malpropre, on pourrait avoir du tapage avec le vieux. J'ai l'air d'une sorcière; va, Barbe, me chercher ma

upe noire, mon corsage rouge et un tablier propre.

— Mais, mère, tu ne veux pourtant pas t'habiller ici? Si le chevalier s'éveillait juste maintenant ? Va plutôt t'habiller en haut; je resterai près de lui en attendant.

— Tu as raison, ma fille, » murmura la vieille; et laissant là le déjeuner, elle se hâta d'aller faire sa toilette. Cependant Barbe ouvrit la fenêtre à l'air frais et bienfaisant du matin, répandit du grain sur le large chambranle, et des quantités de pigeons et de moineaux vinrent s'abattre sur sa fenêtre et prirent leur déjeuner en roucoulant et en gazouillant. Les alouettes répondaient en chœur du haut des arbres voisins, et la jeune fille rayonnante du soleil du matin contempla avec plaisir ses petits protégés.

En ce moment , les rideaux du lit s'ouvrirent et laissèrent voir la tête d'un beau jeune homme. Ce jeune homme, nous le connaissons, c'est Georges.

Un léger incarnat, avant-coureur de la santé renaissante, colorait ses joues ; son regard avait repris son éclat ordinaire,son bras se détendait avec force hors du lit. Étonné, il re^ garda autour de lui : cette chambre, ces meubles, lui étaient inconnus; lui-même il se trouvait dans un état inaccoutumé. Qui lui avait attaché ce bandage autour de la tête? qui l'avait couché dans ce lit? Il se sentait comme quelqu'un qui, après

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une nuit passée avec de joyeux camarades, a fini par perdre ses sens, et s'éveille ensuite sur une couche étrangère.

Longtemps il regarda la jeune fille à la fenêtre; cette image, la première qui se présentait à lui après un long sommeil, était si agréable, qu'il n'en pouvait détacher les yeux ; enfin la curiosité de savoir ce qui s'était passé en lui l'emporta; il fit du bruit en poussant davantage les rideaux du lit.

La jeune fille penchée à la fenêtre tressaillit; elle se retourna; une brûlante rougeur se répandit sur son joli visage, ses grands yeux bleus se portèrent sur le jeune homme, et sa bouche souriante parut chercher en vain des mots pour le féliciter de son retour à la vie. Elle se remit et s'avança à petits pas vers le lit; cependant elle s'arrêta plusieurs fois en chemin, comme pour réfléchir s'il était bien vrai qu'il fût éveillé et s'il était convenable qu'elle s'approchât de lui, à présent qu'il était rendu à la vie.

Le jeune homme , après avoir remarqué en souriant son embarras, rompit le premier le silence.

« Dis-moi, où suis-je ? Gomment se fait-il que je me trouve ici? A qui appartient cette maison, où je viens, à ce qu'il me semble, de sortir d'un long sommeil?

— Êtes-vous tout à fait revenu à vous-même? dit Barbe en frappant de joie dans ses mains. Mais Seigneur Jésus 1 qui est-ce qui l'aurait cru? Vous aviez toujours l'air si abattu, si malade, qu'on était plein de crainte et de souci.

— Étais-je donc malade? demanda Georges, ne comprenant qu'à moitié le langage de la jeune fille. J'ai été quelques heures sans connaissance ?

— Eh 1 que dites -vous là? dit la belle enfant en riant et en pressant le bout d'une de ses grandes nattes dans sa bouche pour s'empêcher d'éclater de rire. Quelques heures, ditesvous? Cette nuit, il y aura juste neuf jours qu'on vous a apporté ici. »

Georges la regarda avec de grands yeux. Neuf jours sans arriver chez Marie 1 Marie! avec cette céleste image, le souvenir lui revint comme par enchantement; il se rappela qu'il s'était détaché de la ligue, qu'il avait résolu de se rendre à Lichtenstein, qu'il avait pris des sentiers dérobés à travers les montagnes , que lui et son guide avaient été at-

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taqués, peut-être fait prisonniers, c Prisonniers ? s'écria-t-il tristement. Dis, jeune fille, suis-je prisonnier? »

Barbe avait vu avec une inquiétude croissante les regards du jeune cavalier s'assombrir et ses traits prendre une expression sérieuse et presque farouche. Elle pensait le voir retomber dans ce terrible délire qu'il avait eu pendant plusieurs t^jures, et le ton désespéré de sa question ne diminua pas sa crainte. Indécise si elle devait rester ou appeler du secours, elle recula d'un pas. Georges crut lire dans ce silence, dans cette inquiétude, la confirmation de sa demande. (T Prisonnier , peut-être pour fort longtemps, pensa- t-il, peut-être loin d'elle, sans l'espoir, sans la consolation d'avoir de ses nouvelles ! » Le corps de Georges était encore trop épuisé pour résister à la tristesse de son âme; une larme s'échappa de son œil.

La jeune fille vit cette larme, sa crainte se changea aussitôt en pitié ; elle s'approcha, s'assit au pied du lit, et n'hésita pas à prendre la main du jeune homme.

« Il ne faut pas être triste, dit-elle; Yotre Grâce est maintenant guérie, et elle pourra bientôt partir, ajoutu-t-elle tristement.

— Partir? demanda Georges; ainsi donc, je ne suis pas prisonnier ?

— Prisonnier ? Non, vous n'êtes pas prisonnier. Cela aurait pourtant bien pu arriver une ou deux fois, quand ceux de la ligue le Souabe ont passé ici; mais nous vous avons toujours bien caché ; mon père avait dit que personne ne devait voir le gentilhomme.

— Ton père? s'écria Georges. Quel est ce brave homme? Où suis-je?

— Ah! où vous êtes? répondit Barbe; vous êtes chez nous, ùHardt.

— A Hardt? d

Un regard jeté sur les murs ornés d'instruments de musique lui donna la certitude qu'il devait la liberté et la vie à cet homme que Marie lui avait envoyé comme un génie protecteur.

« Ainsi je suis à Hardt? Ton père es: le ménétrier de Hardt. n'est-ce pas ?

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— Il n'aime pas qu'on l'appelle ainsi, répondit Barbe; sans doute, il est ménétrier de son état, mais il aime mieux qu'on le nomme Jean.

— Et comment suis-je venu ici? demanda Georges.

— Gomment? vous n'avez donc plus le moindre souvenir? » dit la jolie fille en riant et en ayant de nouveau recours à sa natte.

Elle raconta alors qu'absent de la maison depuis plusieurs semaines, son père les avait réveillées, elle et sa mère, il y avait neuf jours, en frappant violemment à la porte. Elle avait reconnu sa voix et s'était hâtée de descendre pour lui ouvrir. Mais il n'était pas seul, et quatre hommes qui se trouvaient avec lui avaient apporté dans la chambre une civière recouverte d'un manteau. Son père avait enlevé le manteau et lui avait donné l'ordre de l'éclairer ; alors elle avait été vivement effrayée en voyant sur la civière un homme tout couvert de sang et presque mort. Son père lui avait ordonné de faire tout de suite du feu dans la chambre, et pendant ce temps on avait mis sur le lit le blessé, qu'à ses vêtements elle avait jugé devoir être un noble seigneur. Son père avait pansé les blessures avec différentes herbes et avait lui-même préparé une potion, car il connaissait très-bien les médecines pour les animaux et les hommes.

Pendant deux jours, ils avaient été tous dans la plus grande inquiétude, car le gentilhomme s'était démené comme un furieux; mais, après avoir pris une seconde fois sa potion, il avait fini par se calmer. Son père avait dit que le neuvième jour il s'éveillerait frais et bien portant, et en effet la prédiction se trouvait justifiée.

Georges avait écouté avec un étonnement croissant le récit de la jeune fille. Il lui avait souvent fallu l'interrompre quand il ne comprenait pas ses gentilles expressions, ou lorsqu'elle faisait des digressions pour décrire les herbes que le ménétrier de Hardt avait employées à la préparation de ses remèdes.

« Et ton père, lui demanda-t-il, où est-il?

— Que savons-nous où il est? j) répondit-elle d'un ton évasif ; puis, comme changeant d'idée, elle ajouta : « Au fait.

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je puis bien vous le dire, car vous devez être ami avec mon père. Il est à Lichtenstein.

— A Lichtenstein ! s'écria Georges, tandis que ses joues se coloraient d'une vive rougeur. Et quand reviendra-t-il?

— Il devrait être déjà ici depuis deux jours. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé l On dit que les cavaliers de la ligue courent le pays. »

A Lichtenstein.... C'est là aussi que Georges voulait se rendre. Il se sentait assez fort pour faire route à cheval et rattraper ce qu'il avait perdu dans ces neuf jours. Aussi sa première et sa plus importante question fut au sujet de son coursier. Et lorsqu'il apprit qu'il se trouvait très-bien et se livrait au repos dans l'écurie, son dernier souci s'évanouit. Il remercia sa gracieuse garde-malade de ses soins, et lui demanda son pourpoint et son manteau. Elle avait déjà depuis longtemps fait disparaître les traces de sang et de coups d'épée de dessas les beaux vêtements, et avec un aimable empressement elle retira les habits du gentilhomme de l'armoire sculptée où elle les avait déposés à côté de sa toilette du dimanche. En souriant elle étendit chaque pièce devant lui, et parut entendre avec plaisir les éloges qu'elle reçut du jeune cavalier pour avoir tout si bien arrangé. Puis elle se hâta de quitter l'appartement pour aller porter à sa mère l'heureuse nouvelle qu§ le gentilhomme était tout à fait guéri.

Si elle avoua aussi à sa mère qu'elle avait pendant une demi-heure causé avec le beau et aimable jeune homme, c'est ce que nous ne savons pas; mais nous avons quelque raison d'en douter : la bonne femme avait de l'expérience, et elle croyait ne pouvoir jamais assez répéter à sa fille cet avis, qu'elle devait bien se garder de parler à un jeune homme plus longtemps que la durée d'un Ave Maria.

Que t'importe cela, jeune fille indiscrète? C'est chose qui pour toi doit demeurer secrète.

SCIIILLEa.

Lorsque la bonne femme et Barbe descendirent de la chambre d'en haut, leur première visite ne fat pas pour le gentilhomme, mais à la cuisine, et cela pour deux raisons différentes : d'abord parce qu'il fallait cuire à l'hôte une bouillie épaisse d'avoine, et ensuite.... la cuisine avait une petite fenêtre donnant dans la chambre , et la mère s'y plaça pour voir la mine qu'avait le gentilhomme. Barbe se dressa sur la pointe des pieds et regarda par-dessus l'épaule de sa mère. Elle était dans l'étonnement, et son cœur battait bien fort pour la première fois depuis dix-sept ans : car elle ne s'était pas représenté le jeune homme aussi beau. Elle avait été sans doute touchée jusqu'aux larmes quand elle l'avait vu les yeux fixes , sans connaissance et presque sans vie. Ses traits pâles et encore si beaux, bien qu'il luttât avec la mort, l'avaient souvent attirée, comme une noble et touchante image attire le pieux esprit d'une femme en prière. Mais à présent, elle le sentait, c'était tout autre chose. Les yeux étaient de nouveau pleins d'éclat et de feu ; il semblait à la pauvre Barbe qu'elle n'en avait jamais jusqu'ici vu de semblables. Les cheveux ne pendaient plus en désordre autour du beau front ; ils descendaient bien peignés et en abondance sur les épaules.

Les joues avaient repris des couleurs; les lèvres étaient aussi fraîches que les cerises le jour de la fête de saint Pierre et saint Paul. Et comme le pourpoint brodé de soie lui allait bien, et le large col blanc qu'il avait mis pardessus son vêtement 1 mais ce que la jeune fille ne pouvait comprendre, c'est qu'il portait toujours les yeux sur une écharpe de soie bleue et blanche, comme s'il cherchait à y déchiffrer des signes mystérieux. Il lui sembla même qu'il

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pressait l'écharpe contre son cœur , qu'il la portait avec f er- Yeur et dévotion à ses lèvres comme si c'étaient des reliques.

La bonne femme avait pendant ce 'amps terminé son examen à la fenêtre, a C'est un seigneur qui ressemble à un prince, dit-elle en remuant la bouillie d'avoine; quel beau pourpoint il a 1 Les seigneurs de Stuttgard ne peuvent pas en avoir de plus beaux. Qu'est-ce donc qu'il fait avec le chiffon qu'il tient a la main? Il le regarde comme s'il allait le manger des yeux. C'est peut-être qu'il est resté un peu de sang après. Et il en a du chagrin.

— Non, ce n'est pas ça, dit Barbe, qui pouvait à présent regarder plus commodément dans la chambre. Mais sais-tu, mère, ce que je crois? Il lance dessus des yeux si ardents! Ça vient sûrement de sa bonne amie, d

La brave femme, à cette juste remarque de son enfant, ne put s'empêcher de sourire un peu; mais elle reprit bien vite sa dignité maternelle et repartit: «c Ah ! que peux-tu parler de bonne amie? Une enfant comme toi ne devrait penser à rien de semblable ; va-t'en à présent de la fenêtre et passemoi ce petit pot-là. Le chevalier doit être habitué à une cuisine recherchée ; il faut que je mette un peu de graisse dans la bouillie. »

Barbe, froissée dans son amour-propre, quitta la fenêtre. Elle savait qu'elle ne devait pas contredire sa mère; mais cette fois la bonne vieille avait évidemment tort. Barbe n'allait-elle pas depuis un an aux assemblées, où les jeunes filles du village parlaient beaucoup de bons amis et chantaient bien des chansons d'amour? Et plusieurs de ses compagnes, de quelques semaines plus âgées qu'elle, n'avaient-elles pas chacune un bon ami déclaré? Et elle seule ne devrait pas en parler, ne devrait en rien savoir ! Non, c'était bien injuste de la part de la bonne maman de faire de telles défenses à sa fille, qui, en se tenant sur la pointe des pieds, pouvait voir par-dessus l'épaule de sa mère. Mais, comme il arrive ordinairement que la défense porte à désobéir, Barbe se promit de ne pas avoir de cesse qu'elle ne sût pourquoi le beau cavalier regardait son écharpe avec des yeux si ardenls.

Cependant le déjeuner du gentilhomme était prêt, il ne

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manquait plus qu'une coupe de bon vieux vin ; on ne tarda pas non plus à l'apporter: car, bien que le ménétrier de Hardt fût un homme d'une humble condition , il n'était pas cependant assez pauvre pour n'avoir pas dans sa cave un baril de vin pour les grandes occasions. Barbe porta le pain et le vin, et la bonne femme, en grande toilette des dimanches, tenant l'écuelle de bouillie dans ses deux mains, la précéda dans la chambre.

Il n'en coûta pas peu de peine à Georges pour faire bonne contenance à toutes les génuflexions de la femme du ménétrier. Celle-ci avait dans sa jeunesse servi une fois au château de Neufifen, et elle savait ce que c'est que le savoirvivre. C'est pourquoi elle s'arrêta avec son écuelle fumante sur le seuil, jusqu'à ce que le noble gentilhomme lui commandât sérieusement d'entrer. Mais Barbe rougissante resta derrière sa mère, et son visage plein de confusion ne se laissait voir que par moments, lorsque celle-ci faisait de profondes révérences. Elle aussi fit bon nombre de saints; mais peut-être n'étaient-il& pas aussi respectueux, car elle avait déjà causé une demi-heure avec le chevalier.

La jeune fille couvrit alors la table d'une nappe blanche, mit la bouillie et le vin à la place d'honneur, au coin du banc, sous le crucifix, puis elle enfonça dans l'écuelle une cuiller artistement sculptée, qui resta plantée toute droite, signe que le déjeuner était délicatement préparé. Quand le gentilhomme se fut assis, la mère et la fille se mirent aussi à table, en face de leur écuelle de soupe, cependant à une distance respectueuse, et non sans avoir placé la salière entre elles et leur hôte. C'est ainsi que le voulait l'usage au bon vieux temps : Georges eut, pendant que les deux femmes prenaient leur repas du matin, tout le loisir de les considérer. Il s'avoua à lui-même que la digne moitié du ménétrier de Hardt était une femme solide, qui aurait peut-être tenu sous son énorme soulier (elle n'avait sans doute pas de pantoufle*) tout homme moins résolu que

^.Pour comprenclre cette plaisanlorie, il faut savoir que les Allemands, pour désigner une femme qui est la maîtresse au logis, au lieu de dire comme nous qu'elle porte la culotte, disent qu'elle tient son mari sous sa pantoufle. (Noie des traducteurs.)

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ne l'était son guide et son sauveur. Pour la fille du ménétrier, elle lui parut aussi une brave enfant, et une aussi jolie tête que la sienne, des yeux aussi expressifs, auraient peut-être pris une bonne place dans son cœur , s'il n'eût déjà été plein d'une autre image , et si l'abîme que la différence de naissance mettait entre l'béritier du nom de Sturmfeder et l'humble fille du ménétrier de Hardt n'eût été infranchissable. Ses regards ne s'en arrêtèrent pas moins avec plaisir sur les traits purs et innocents de la jeune fille, et, si la bonne femme n'eût pas été si occupée de sa soupe, elle aurait remarqué la rougeur qui montait au visage de son enfant, chaque fois qu'un regard de celle-ci rencontrait les yeux du jeune homme.

d L'écuelle est vide, voilà le moment de causer. » Ce dicton se trouve ici à sa place. La nappe était enlevée, et Georges avait principalement deux choses à cœur : il voulait savoir avec certitude quand le ménétrier de Hardt reviendrait de Lichtenstein , parce qu'il attendait seulement qu'il eût des nouvelles de sa bien-aimée pour voler auprès d'elle. En second lieu, il voulait savoir où se trouvait en ce moment l'armée de la ligue. Sur le premier point, il ne put obtenir rien de plus précis que ce que lui avait déjà dit la jeune fille. Le père était absent depuis environ six jours ; mais il avait promis d'être de retour au bout de cinq : aussi l'attendaiton d'un instant à l'autre. La bonne femme raconta en pleurant au gentilhomme que. depuis le commencement de la guerre, son mari avait été tout au plus quelques heures à la maison. Il passait déjà, autrefois, pour un homme remuant. A présent on commençait à murmurer bien des choses sur son compte, et, par son dangereux genre de vie, il finirait sûrement par précipiter sa femme et son enfant dans le malheur.

Georges appela tous les motifs de consolation à son aide pour arrêter les larmes de la brave femme. Il réussit du moins à obtenir qu'elle répondît à ses questions sur l'armée de la ligue.

« Ah ! seigneur, dit-elle, c'est une horreur et une désolation, comme si le Chasseur noir passait à cheval sur les nuages et étendait sa main fatale sur le pays. Toute la plaine est

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déjà occupée, et une foule de soldats s'avance vers Tubingen.

— Ainsi toutes les forteresses sont au pouvoir de la ligue? demanda Georges étonné. Hœllenstein, Schorndorf, Gœppingen, Teck, Urach, sont-elles déjà toutes prises?

— Oui , elle est maîtresse de tout. Un homme de Schorndorf a dit qu'elle avait Hœllenstein, Schorndorf et Gœppingen. Mais pour Teck et Urach , je puis vous l'affirmer, nous n'en somm.es qu'à trois ou quatre lieues. »

Puis elle se mit à raconter que, le 3 mars, l'armée avait paru devant Teck; on avait placé une partie de l'infanterie devant l'une des portes, et on était en pourparler avec la garnison; alors tous les soldats étaient accourus à cette porte , et pendant ce temps l'autre avait été forcée par l'ennemi '. Au château d'Urach il y avait eu quatre cents soldats du duc ; mais la bourgeoisie n'avait pas voulu les laisser entrer dans la ville à l'approche de l'ennemi. On en était venu aux mains ; les soldats avaient pénétré sur la place du marché, mais leur commandant avait été atteint d'une balle et achevé à coups de hallebardes , si bien que la ville s'était rendue à la ligue.

« Ce n'est pas étonnant, dit la brave femme en terminant son récit, qu'ils prennent toutes les forteresses et tous les châteaux, car ils ont des bombardes et des canons qui lancent des boulets gros comme ma tête, que tous les murs sont brisés et que les tours s'écroulent, r

G-eorges pouvait prévoir, d'après ce rapport, que son voyage à Lichtenstein ne serait pas moins dangereux que son trajet à travers les Alpes, car il lui fallait passer juste entre Teck et Tubingen. Cependant Urach était abandonné depuis plusieurs jours par l'armée. Le siège de Tubingen demandait sans doute beaucoup de monde, et ainsi Georges pouvait espérer de ne rencontrer aucun poste ennemi dans la partie du pays qu'il avait à traverser.

Il attendait donc avec impatience l'arrivée de son guide. Sa blessure à la tête était guérie; elle n'avait pas été pro-

^ . Cette trahison eut véritablement lieu à Teck. Corap., 3« lir., SatUer, H, S 7.

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fonde, caries plumes de sa toque et l'épaisseur de ses cheveux avaient amorti le coup.

Toutefois il avait été assez fort pour lui enlever l'usage de ses sens pendant plusieurs jours. Ses autres blessures au bras et à la jambe étaient é^-alement guéries. Il n'éprouvait plus qu'une grande fatigue, provenant de la perte de sang et de la fièvre. Mais cette fatigue diminua aussi de jour en jour,. car une joyeuse humeur et un ardent désir qui vous emporte vers des contrées éloignées chassent bientôt ces mauvais hôtes.

Elle était, du reste, bien nécessaire, cette bonne humeur, pour lui faire supporter la lenteur des heures; la joyeuse fille du ménétrier l'aidait aussi à oublier que son père se faisait attendre bien longtemps. Il voyait ici ce qu'il avait désiré voir depuis longtemps, un vrai ménage souabe. Gomme leurs mœurs, leur langage lui paraissait étrange. La Franconie quelque voisine qu'elle fût du Wurtemberg, était habitée par une tout autre race. Il lui semblait que ses paysans étaient plus rusés, plus dissimulés, dans bien des choses moins grossiers que ceux-ci ; mais la bonne honnêteté qui éclatait chez ces derniers dans leurs yeux, dans leur langage, dans tO;ite leur manière d'être, leur joyeuse et infatigable ardeur au travail, leur propreté, qui donnait à leur pauvreté un air honorable, tout cela faisait qu'il croyait sentir que ces gens avaient peut-être plus de fonds que les hommes de son pays, bien qu'ils fussent moins adroits qu'eux pour beaucoup de choses.

il était aussi forcé d'admirer l'affectueux et confiant babil

e la jeune fille. La bonne femme avait beau la gronder, l'avertir de ne pas oublier le haut rang du cavalier, cela ne l'empêchait pas de causer avec son hôte, d'autant plus qu'elle n'avait pas abandonné l'idée de voir si elle avait mieux deviné que sa mère au sujet de l'écharpe. Elle avait encore là-dessus des idées particulières. Ainsi, lorsque le gentilhomme avait été si malade, elle était restée une grande partie de la nuit à tenir compagnie à son père, qui veillait au chevet du blessé; mais elle s'était bientôt endormie sur son ouvrage. Il pouvait être environ dix heures du soir, quand un bruit dans la

ihambre vint l'effrayer. Elle vit un homme parler mystérieu-

LIGHTENSÏEIN. 129

sèment avec son père; les traits de cet homme ne lui échappèrent pas, bien qu'il se fût enveloppé dans un grand capuchon; elle crut reconnaître un serviteur du chevalier de Lichtenstein , qui était souvent venu trouver en secret le ménétrier de Hardt, et à l'arrivée duquel elle avait toujours été forcée de quitter la chambre. Curieuse d'entendre enfin une fois ce qui amenait cet homme, elle referma les yeux, car il lui semblait que son père ne la laissait dans la chambre que parce qu'il la croyait bien endormie. L'homme parla d'une demoiselle inconsolable qui avait prié et supplié qu'on allât à Hardt chercher des nouvelles; elle avait juré, si on ne lui en apportait pas de bonnes, de tout découvrir à son père, et de venir elle-même soigner le malade. C'est ce qu'avait dit en secret le serviteur de Lichtenstein. Là-dessus son père avait plaint la demoiselle , avait dépeint au messager l'état du malade, et avait promis, sitôt que celui-ci irait mieux, de se rendre lui-même chez la demoiselle pour lui porter cette consolation. L'étranger avait ensuite coupé au malade une boucle de ses longs cheveux, l'avait placée dans un morceau d'étoffe et bien cachée sous son manteau; puis, conduit par le père , il était sorti de la chambre , et peu après elle avait entendu le pas de son cheval à travers la nuit et le brouillard.

Les nombreuses occupations des jours suivants avaient bientôt chassé le souvenir de cet événement de l'esprit de Barbe ; mais il fut réveillé par ce qu'elle avait vu à travers la fenêtre de la cuisine. Elle savait que le chevalier de Lichtenstein avait une fille , car la sœur du ménétrier avait été sa nourrice ; et celle-ci pouvait bien être la demoiselle qui avait envoyé le serviteur pour s'informer si minutieusement de l'état du malade, la même qui voulait venir en personne pour le soigner.

Toutes les légendes de filles de rois amoureuses , de chevaliers malades et emprisonnés , sauvés par de charmantes demoiselles , tout ce qui avait été jamais raconté sur ce chapitre dans la chambre à filer, et il y avait bien des histoires affreuses dans le nombre , lui revint à la mémoire. Sans doute elle ne savait rien des amours de gens si distingués ; mais elle pensait que le cçe.ur de la noble demoiselle Lichtenstein. 9

130 LIGHTENSTEIN.

devait être à peu près dans le même état que celui des jeunes filles de Hardt quand elles l'ont donné à un des jolis garçons d'Oberensingen ou deKœngen, et de ce point de vue, ces rapports qu'elle suivait en sa pensée lui paraissaient fort doux; surtout elle se peignait la douleur de la demoiselle au haut de son château, bien cruelle et bien poignante, alors qu'elle ne savait si son bon ami était vivant ou mort , et qu'elle ne pouvait aller à lui pour le voir et le soigner. Elle savait un air qu'on chantait souvent à l'assemblée ; la mélodie en était triste , et il lui revint en ce moment involontairement à l'esprit :

Si j'étais par le mal dans mon lit attaché, Au bal qui mènerait ma douce bien-aimée ? Et si j'étais un jour dans la tombe couché, Qui baiserait encor sa bouche parfumée?

Des larmes vinrent à ses yeux ordinairement si riants, à l'idée qu'il s'en était peu fallu que le gentilhomme ne mourût loin de sa bien-aimée , et que celle-ci serait restée seule et sans amour, quoiqu'elle fût sûrement bien belle et la fille d'un noble chevalier. «Mais n'est-ce pas le gentilhomme qui a le plus à souffrir?» pensa l'enfant de Souabe dans la bonté de son cœur. La demoiselle avait eu de ses nouvelles par le père ; mais lui depuis de longues journées n'avait rien appris d'elle. C'était donc bien certainement d'elle qu'il tenait l'échappe qu'il avait regardée avec tant, d'émotion et pressée sur son cœur et sur ses lèvres. Elle résolut de lui raconter ce qui s'était passé cette nuit là. e: Peut-être lui sera-ce toujours une consolation , » pensait-elle.

Georges avait remarqué comment, pendant qu'elle filait, la mine joyeuse de Barbe était devenue peu à peu plus sérieuse ; elle paraissait réfléchir à quelque chose , et il croyait même avoir remarqué une larme dans son œil.

ï Qu'as-tu? lui dit-il , au moment même où la mère quittait la chambre; pourquoi es-tu devenue tout à coup si silencieuse et si réfléchie, et mouilles-tu même tes fils de larmes ?

— Êtes vous donc si gai , seigneur ? demanda Barbe en le regardant fixement. Je pensais qu'il était tombé aussi quel-

que chose de voire œil, qui avait mouillé cette écharpe que vous tenez là. Vous l'avez bien sûrement reçue de votre bienaimée, et ça vous fait de la peine de ne pas être près d'elle? »

Elle pouvait n'avoir pas touché bien loin du but, car le jeune homme rougit beaucoup à cette question.

« Tu as peut-être raison , dit-il en souriant. Cependant je ne suis pas trop triste ; je la reverrai, j'espère, bientôt.

— Ah ! quel bonheur ce sera à Lichtenstein ! » repartit Barbe avec un malin regard de côté.

Georges fut étonné ; le père de la jeune fille lui avait-il dit quelque chose de son amour?

(t A Lichtenstein? lui demanda-t-il. Que sais-tu de moi et de Lichtenstein?

— Ah ! je serai bien aise pour la demoiselle qu'elle retrouve son bon ami ; on m'a dit qu'elle avait bien sangloté quand elle a appris que vous étiez blessé.

— Sangloté , dis-tu? s'écria Georges en sautant de son siège et en s'approchant d'elle. Ainsi elle savait mon état ? Ahl parle, que sais-tu de Marie? La connais-tu? Que t'a dit ton père à propos d'elle?

— Mon père ne m'a pas dit le plus petit mot, et je ne saurais pas qu'il y a une demoiselle de Lichtenstein, si ma tante n'avait pas été sa nourrice. Mais vous ne vous fâcherez pas si j'ai un peu écouté. Voici comment c'est arrivé. »

Elle raconta alors comment elle avait découvert le secret, et que son père était retourné à Lichtenstein, vraisemblablement pour y porter des consolations.

Georges fut douloureusement ému par ce récit ; il avait cru jusqu'à présent que Marie recevrait la nouvelle de son accident avec celle de sa guérison , et il apprenait qu'elle avait eu quelques jours de cruelle incertitude, pendant lesquels elle avait dû se demander s'il ne serait pas découvert, s'il serait sauvé, si elle le re verrait jamais ; il connaissait le cœur de son amie et il pouvait se peindre son chagrin ! Vraiment son propre malheur ne lui paraissait rien, quand il se représentait la douleur de sa bien-aimée. Combien n'avait-elle pas souffert è Ulm ! Combien la séparation lui avait été pénible ! Et à peine avait-elle respiré plus librement à la pensée qu'il abandonnerait la bannière de la ligue , à peine

132 LIGHTENSTEIN.

avait-elle vu l'avenir un peu plus gai , elle recevait la terrible nouvelle qu'il était blessé mortellement. Et être obligée de tout cacher aux regards de son père ! de porter seule cette grande douleur! sans avoir seulement une âme à qui confier ses larmes et demander des consolations ! Il sentit alors combien il était nécessaire qu'il se hâtât d'aller à Lichtenstein, et son impatience se changea en désespoir de ce que son guide , ordinairement si exact, tardait tant à revenir, quand les moments étaient si précieux.

Barbe parut avoir deviné ses pensées.

c Je vois bien que vous voudriez partir d'ici; si seulement mon père était là! car seul vous ne trouveriez pas le chemin de Lichtenstein ; vous n'êtes pas du Wurtemberg, je l'entends à votre accent, et vous pourriez vous perdre. Savezvous ? je courrai au-devant de mon père, et je le presserai de venir.

— Tu voudrais aller au-devant de lui? dit Georges, touché du bon cœur de la jeune fille. Sais-tu donc s'il est déjà près d'ici? Peut-être est-il encore à plusieurs lieues, et dans une heure il fera nuit!

— Et quand il ferait si nuit qu'il me faudrait chercher le chemin à tâtons et courir jusqu'à Lichtenstein , je le ferais de bon cœur pour qu'il vînt plus vite, j

Elle rougit et baissa les yeux : car, si son bon cœur la poussait à s"ofrrir comme messager d'amour du chevalier, elle avait cependant honte de toucher à ces rapports déhcats, qui lui étaient à présent plus clairs que jamais.

e Si tu veux être assez bonne pour aller pour moi jusqu'à Lichtenstein , js serais bien fou de rester à attendre ton père. Je vais seller mon cheval pour te suivre , et tu me montreras le chemin jusqu'à ce que je ne puisse plus m'égarer. »

Barbe baissa les yeux et joua ave?, sa longue natte de cheveux.

a Mais il fera nuit dans une heure, murmura-t-elle de façon à être entendue.

-- Et qu'est-ce que cela fait? Alors je serai au chant du coq à Lichtenstein, répondit Georges ; tu voulais auparavant te mettre seule en route» par la nuit et le brouillard.

LIGFITENSTKIN. 133

— C'est vrai, répondit Barbe sans lever les yeux; mais ce ne sera pas bon pour vous de faire ainsi une route de six lieues par la fraîcheur de la nuit.

— Je ne puis m' arrêter à cela, s'écria Georges ; d'ailleurs ma blessure est guérie, et je suis parfaitement rétabli. Non , apprête-toi toujours , ma chère enfant ; nous partirons tout de suitG. Je vais seller mon cheval. »

Il prit le mors qui était pendu à la muraille et se dirigea vers la porte.

«Monseigneur! reprit-elle avec inquiétude, n'en faites rien : voyez, il ne sera pas convenable que nous courions ainsi ensemble pendant la nuit. Les gens de Hardt sont si extraordinaires ! on en gloserait sûrement. Attendez plutôt jusqu'à demain matin , et je vous conduirai jusqu'à Pfullingen. »

Georges respecta les motifs de la jeune fille, et il rattacha en silence le mors à la muraille. Il aurait mieux aimé sans doute que les gens de Hardt eussent été d'humeur moins médisante ; mais il n'y avait rien à faire que de se résigner. Il résolut donc d'attendre encore cette nuit le ménétrier; s'il ne venait pas, il voulait être de grand matin en selle et, sous la conduite de la jolie fille, prendre le chemin de Lichtenstein.

Des printaniers zéphyrs

Les fécondes haleines

Dans les bois, dans les plaines

Raniment les plaisirs,

Et parent la nature

De fleurs et de verdure.

Sois joyeux, pauvre cœur;

Pour toi du froid malheur

Ils vont fondre la glace

Et faire aussi la place

Au printemps, au bonheur,

Uhland.

Mais le ménétrier de Hardt ne revint pas non plus cette nuit à la maison, et Georges, ne pouvant réprimer plus longtemps son désir de voir sa bien-aimée, sella son cheval dès la pointe du jour. La bonne femme, après beaucoup de résistance, avait permis à sa fille de servir de guide au gentilhomme. Elle savait bien qu'un tel événement servirait longtemps d'entretien aux fileuses de Hardt dans leurs veillées ; aussi n'aimait-elle pas beaucoup de voir Barbe accompagner le jeune homme. Mais en songeant combien son mari faisait cas du gentilhomme, puisqu'il l'avait reçu dans sa maison et soigné comme un fils, elle crut ne pouvoir refuser ce dernier service à son hôte; toutefois elle y mit la condition que Barbe partirait en avant et l'attendrait à un quart de lieue sur la route.

Georges prit avec émotion congé de la bonne femme, qui brillait encore aujourd'hui dans sa toilette des dimanches ; il avait mis dans l'armoire sculptée un florin d'or, présent considérable pour ce temps, et somme importante pour la bourse de Georges de Sturmfeder. Le ménétrier doit du reste n'avoir jamais rien appris de cette générosité , soit que sa bonne femme n'ait pas trouvé le florin, soit qu'elle n'en ait rien dit à son mari, dans la crainte qu'il ne blessât le gentilhomme en voulant le lui restituer. Toujours est-il que, peu de temps

LIGHTENSTEIN. 135

après, la femme du ménétrier parut à l'église avec une robe neuve, à la grande admiration de toutes les femmes du pays, et que sa fille Barbe porta à la foire suivante un corsage de drap fin bordé d'or, qu'on ne lui avait jamais vu auparavant. Elle rougissait aussi, dit-on, chaque fois que les jeunes filles touchaient et admiraient son corsage neuf. Que ne pouvait-on pas faire avec un florin d'or, dans ce bon vieux temps 1

Georges trouva son guide à la place indiquée. Elle se leva en le voj'ant, et marcha à côté de lui d'un pas rapide. La jeune fille lui parut plus jolie encore que la veille. Ses joues étaient colorées plus que d'ordinaire par l'air frais d'une matinée d'avril ; son costume était très-convenable pour une longue marche, car sa jupe courte ne gênait pas l'agilité de ses pieds. Elle avait un petit panier pendu au bras, comme si elle voulait se rendre au marché à la ville voisine; mais, au lieu des légumes ou des fruits qu'elle y portait ordinairement, elle n'y avait déposé qu'un châle pour se protéger contre les caprices de la saison. Le jeune homme pensa à part soi, en la voyant marcher si vite et si légèrement à côté de lui, qu'elle ferait un jour une bonne ménagère, et estima heureux celui qui gagnerait le cœur de la fille du ménétrier de Hardt.

Elle avait, sans contredit, beaucoup de la vivacité d'esprit de son père. En effet, de même que celui-ci, pendant le voyage à travers les Alpes, avait cherché à faire paraître la route plus courte à son noble compagnon par des histoires et des descriptions du pays, elle aussi savait, dès que la conversation venait à tarir, ou bien attirer l'attention sur un joli point de vue dans la vallée ou sur la montagne, ou bien raconter une légende qui se rattachait à un château, à une vallée ou à un ruisseau.

Elle choisissait de préférence les chemins de traverse, et elle fit passer le chevalier tout au plus par deux ou trois villages; mais de deux lieues en deux lieues ils faisaient une halte. Enfin, après quatre stations de ce genre, on aperçut à un quart de lieue une petite ville. Le chemin se bifurquait, et un sentier s'en écartait à gauche pour mener à un village. Au carrefour, la jeune fille s'arrêta et dit :

136 LIGHTENSTEIN.

« Ce que vous voyez est Pfullingen ; de là, le premier enfant venn vous indiquera le chemin de Lichtenstein.

— Comment ! tu veux déjà me quitter? demanda Georges, qui s'était si bien habitué aux charmes de l'entretien de sa compagne , qu'il eut de la peine à se séparer d'elle. Pour, quoi ne viens-tu pas au moins avec moi jusqu'à Pfullingen ? Tu pourras y prendre quelque chose dans une au berge; tu ne veux pourtant pas retourner ainsi tout droit à la maison ? »

La jeune fille chercha à paraître gaie et à plaisanter; mais elle ne put cacher une expression de chagrin trop visible dans sa bouche contractée et dans ses yeux voilés de larmes: car la présence de son bel hôte pouvait bien lui être devenue plus chère qu'elle ne le croyait elle-même.

« Il faut que je vous quitte ici, monseigneur, dit-elle. J'irais volontiers plus loin ; mais ma mère me l'a défendu ; dans le village voisin de la montagne, j'ai une cousine chez qui je resterai aujourd'hui, et je retournerai demain à Hardt. A présent, que Dieu vous garde, et que la Sainte Vierge et tous ses saints vous prennent sous leur protection ! Saluez pour moi mon père, ajouta-t-elle en souriant et en secouant une larme ; saluez aussi la demoiselle que vous aimez tant.

— Merci, Barbe, dit Georges en lui tendant la main de dessus son cheval. Je ne puis te récompenser de tes bons soins; mais, quand tu reviendras à la maison, regarde dans l'armoire sculptée , tu y trouveras quelque chose qui sera peut-être suffisant pour t'acheter un corsage neuf ou bien une robe pour le dimanche. Et puis, quand tu la porteras pour la première fois et que ton bon ami t'embrassera, pense à Georges de Sturmfeder I j>

Le jeune homme donna des éperons à son cheval, et partit au trot à travers la plaine dans la direction de la ville; à une distance de deux cents pas, il se retourna encore pour voir la fille du ménétrier. Elle se tenait toujours où il l'avait laissée, avec sa jupe courte, ses longues nattes de cheveux et ses bas blancs : c'était bien elle et pas une autre ; mais elle tenait la main devant son visage, et Georges ne sut pas bien si elle voulait ainsi se préserver du soleil pour le suivre des

yeux, ou si elle essuyait les larmes qu'il avait vues briller dans ses cils en prenant congé d'elle.

Il fut bientôt arrivé aux portes de la petite ville. Il se sentait fatigué et altéré; aussi demanda-t-il dans la rue où il y avait une bonne auberge. On lui indiqua une petite maison sombre, où une branche suspendue à la porte et une enseigne décorée de l'image d'un cerf invitaient les passants à entrer. Un garçon aux pieds nus mena son cheval à l'écurie, et lui-même fut reçu à la porte par une femme jeune et prévenante, qui le conduisit dans la salle.

C'était une large et sombre pièce, le long des murs de laquelle étaient rangés de lourdes tables et des bancs de chêne. La masse considérable de pots et de gobelets polis qui brillaient sur les planches prouvaient que l'auberge du Cerf àevait être bien achalandée. En effet, bien qu'il ne fût que midi, beaucoup d'hôtes y étaient déjà assis à boire leur vin. Ils examinèrent d'un regard attentif le jeune et élégant cavalier quand il longea leurs tables pour se rendre à la place d'honneur, petit balcon à six faces garnies de tous côtés de fenêtres, qui ne ressemblait pas mal à une lanterne; toutefois ils ne se laissèrent pas troubler longtemps dans leur conversation par le noble étranger, mais ils recommencèrent à causer de guerre, de paix, de batailles et de sièges, ainsi que d'honnêtes bourgeois ont coutume de le faire en un temps de troubles comme l'an 1519.

L'hôtesse parut satisfaite de son hôte. Elle regardait de son côté avec une mine souriante , lorsqu'elle passait près du cabinet; et, quand elle lui présenta un pot de vieux Hep^ pacher et un gobelet d'argent, sa bouche déjà un peu grande s'étendit de la façon la plus gracieuse. Elle lui promit aussi défaire rôtir un poulet et de lui mettre une nappe sur la table, s'il voulait seulement patienter un peu: en attendant, elle l'engageait à boire son vin. Le balcon était de deux pieds plus élevé que le reste de la salle : aussi Georges pouvait-il tout à loisir voir les autres tables et observer les buveurs. Bien qu'il n'eût guère l'habitude de courir les auberges et les cabarets, il avait peut-être, par cela même qu'il observait plus qu'il ne parlait, acquis, pour juger ce genre de sociétés un certain tact qui l'aida aussi à présentdans ses observations.

La société qui était assise autour d'une grande table de chêne se composait d'environ dix ou douze hommes. Au premier abord ils ne différaient pas beaucoup les uns des autres ; ils avaient tous de longues barbes et des cheveux courts , et portaient des bonnets et des pourpoints de couleur foncée . Cependant u n œil exercé distinguait bientôt trois de ces personnages entre les autres. L'un, celui qui était assis le plus près de Georges, était un petit homme gros et jovial. Ses cheveux tombaient par derrière un peu plus bas que ceux de ses voisins; ils étaient peignés avec soin ; sa barbe noire paraissait aussi mieux soignée. Un manteau noir de drap fin et un chapeau de feutre pointu et à larges bords, qui pendaient àun clou, faisaient deviner un homme de quelque importance, peut-être même un membre du conseil. Il buvait sans doute aussi un meilleur vin que les autres, car il le humait en connaisseur et à petits coups, et, lorsqu'il frappait le couvercle de son pot pour indiquer qu'il était vide, il le faisait avec une certaine convenance et d'un meilleur ton que les autres. A tout ce qu'on disait il prenait un air fin et rusé , comme s'il savait encore bien des choses qu'il ne voulait pas dire. De plus il avait le privilège de pincer la joue à la fille d'auberge ou de serrer son bras rond, quand elle lui apportait son pot plein.

Un autre homme, qui était assis à l'extrémité opposée de la table, ne contrastait pas moins avec son entourage que le premier. Tout en lui était long et maigre; sa figure, depuis son front jusqu'à son menton long et pointu, avait bien une bonne ouverture de main; ses doigts, battant sur la table la mesure d'un air qu'il sifflait tout bas, ressemblaient tant soit peu à des pattes d'araignée , et Georges, se penchant une fois par hasard, remarqua que l'homme maigre étendait presque jusqu'à l'autre bout de la table des jambes longues et sèches. Il avait dans ses traits quelque chose d'orgueilleux qui se manifestait dans la manière dont il contredisait tout ce qu'avançaient les bourgeois; il avait l'air de quelqu'un qui a beaucoup fréquenté les grands, qui a pris leur genre et leurs manières, mais qui ne sait pas très-bien s'en servir. Il ne pouvait pas être de la ville, car il s'était informé de son cheval auprès de l'hôtesse. Georges supposait que ce devait être un médecin en voyage, comme

il y en avait tant alors qui couraient le pays pour tuer les hommes avec art.

Le troisième personnage qui attira l'attention de l'hôte de la lanterne était tout déguenillé. Il avait du reste quelque chose de remuant et de rusé dans sa personne , qui le distinguait des autres bons et paisibles bourgeois. Un de ses yeux était couvert d'un grand emplâtre, tandis que l'autre regardait ouvertement et hardiment de tous côtés. Un grand bâton ferré, placé à côté de lui, et son dos couvert de cuir, pour pouvoir porter un panier ou une caisse, dénotaient ou un messager, ou un de ces colporteurs qui apportent dans les marchés et dans les foires, avec des nouvelles intéressantes de pays lointains , de puissants remèdes contre le bétail sur lequel on a jeté un sort, et des rubans et des fichus de toutes couleurs pour les jeunes filles.

Ces trois hommes tenaient le dé de la conversation, qui n'était interrompue que çà et là par une exclamation de surprise ou une demande de vin des autres bourgeois.

Ils traitaient du reste une matière qui attira tout à fait l'intérêt de Georges. Ils parlaient des entreprises de la ligue dans le bas pays de Wurtemberg. Le colporteur avait raconté que Mœckmuhl , où s'était enfermé Gœtz de Berlichingen, avait été pris d'assaut, et que ce valeureux capitaine avait été fait prisonnier*.

Le conseiller à cette nouvelle avait souri d'une façon narquoise et bu un coup de son bon vin ; pour l'homme maigre, il ne laissa pas le dos de cuir finir de parler ; ses longs doigts battirent la mesure avec plus de force et il dit d'une voix creuse :

« Ce sont des contes et des mensonges, mon brave! Tenez, ce n'est pas possible, car Berlichingen est versé dans la nécromancie et y est assez fort, j'en sais quelque chose ; et, du reste, il a dans plus d'une bataille tué roide deux cents hommes de sa main de fer. Gomment se serait-ii laissé prendre ?

— Permettez, interrompit le gros. Il est bien vrai que Gœtz est prisonnier àHeilbronn;maisiln'apas été battu, car son château de Mœckmuhl n'a pas été pris d'assaut • les

i . Autobiographie de Gœlz de Berlichingen, édit. Pialorius. Nuremberg,

140 LIGHTENSTEIN.

confédérés lui avaient promis pour lui et les siens une retraite honorable ; mais à sa sortie du château il a été attaqué àl'improviste, ses hommes tués, et lui fait prisonnier, Tenez, ce n'est pas bien, et la ligue a agi d'une façon honteuse.

— Je vous prierai pourtant, monsieur, dit le long homme maigre, de ne pas parler ainsi des chefs de la ligue. Je connais particulièrement beaucoup de ces seigneurs, et le sire de Waldbourg est mon gracieux seigneur et ami. n

Le groshomme parut vouloir répondre quelque chose, mais il avala avec un coup de vin ce qu'il avait sur la langue. Cependant, à la mention de telles connaissances, les bourgeois firent entendre un murmure d'étonnement et levèrent leurs bonnets avec respect.

« Eh bien, si vous avez de si belles connaissances dans la ligue, dit le déguenillé d'un air tant soit peu hautain, vous pourrez nous donner les meilleurs renseignements sur la situation de Tubingen.

— Elle jette son dernier feu, répondit celui à qui s'adressait la question; j'y étais il n'y a pas longtemps, et j'ai vu les excellents et terribles moyens de siège que l'on emploie contre elle.

— Ah ! . . . eh! . . . Gomment ? » murmurèrent les bourgeois en se rapprochant, comme dans l'attente d'importantes nouvelles.

L'homme maigre se rejeta en arrière sur le dossier de sa chaise, passa ses longs doigts dans le ceinturon de son épée, allongea ses jambes de quelques pouces et dit :

(t Oui, oui, mes braves gens, les choses prennent une mauvaise tournure. Tout le voisinage a beaucoup à souffrir, on abat tous les arbres fruitiers, on canonne la place et le château, et la ville s'est déjà rendue; dans le château, il y a encore quarante chevaliers, mais ils ne peuvent tenir longtemps derrière leurs méchants murs.

— Quoi! de méchants murs? s'écria le gros homme en plaçant avec bruit son verre sur la table. Qui a jamais vu le château de Tubingen, ne peut pas parler de méchants murs. N'a-t-il pas, du côté où il touche à la montagne, deux fossés profonds qui empêcheront les confédérés d'escalader avec des échelles, et des murs de douze pieds d'épaisseur d'où ils ne font pas mal jouer leurs coule vrines?

LIGHÏENSTEIN. 141

— Battus en brèche! battus en brèche 1 s'écria l'homme maigre d'une voix si horriblement creuse, que les bourgeois effrayés crurent entendre craquer les tours de Tubingen ; la nouvelle tour, qu'Ulrich a fait bâtir dernièrement, a été tellement battue en brèche par Frondsberg, que c'est comme si elle n'avait jamais existé *.

— Mais avec elle tout n'est pas perdu, répondit l'homme en guenilles. Les chevaliers font des sorties; ils ont déjà fait mordre la poussière des rives du Neckar à plus d'un confédéré, et ils ont renversé le chapeau de Frondsberg à coups de balles , que les oreilles lui en bourdonnent encore aujourd'hui *.

— Cette fois, vous êtes mal informé, dit l'homme maigre nonchalamment. Les assiégeants ont une cavalerie légère, de vrais diables. Ce sont des Grecs , du Gange ou de l'Épire, je ne sais ; on les appelle Stratiotes. lis ont un chef, Georges Samaras, qui ne laisse pas sortir un chien du trou'.

— Il lui a fallu mordre aussi la poussière, repartit le déguenillé en jetant de côté un regard ironique. Les chiens, comme vous les nommez, sont pourtant sortis, bien que le Grec se tînt à l'entrée du trou; et ils l'ont battu, fait prisonnier, et....

— Prisonnier? Samaras ? s'écria l'homme maigre arraché à son impassibilité. Camarade, vous avez mal entendu !

— Non, répondit l'autre très - tranquillement ; j'ai entendu sonner les cloches quand on l'a enterré à l'église Saint-Georges. *

Les bourgeois regardèrent attentivement le long et maigre étranger, pour voir quelle impression cette nouvelle

4. Salller, II, §9. Consulter principalement Fréd. Slumphardt Eliron, § 3, riiistoire du sieur de Frondsberg, Francforl-sur-le-Mein , 2« livre, et Tiietinger, Comment, de JVurt. reb. gest., lib. II.

2. A ce siège, le chapeau de Georges de Frondsberg lui fut enlevé d*. dessus la lêle par une iDalle. Le fait est rapporté par Saltler, Slumphardt et d'autres.

3. Ces Grecs sont une singulière appariion au siège de Tubingen; on les appelait Stratiotes: leur capitaine était Georges Samaras d'Eveona en Albanie. Il est enterré dans la chapelle du couvent de Tubingen. Les détails se trouvent dans Thetinger, Comment, de ff^urtemb. gest., p. 931. Erusius mentionne surtout ieur adresse à manier la lance.

U2 LIGHTENSTEIN.

faisait sur lui. Il baissa ses épais sourcils de manière a ne plus laisser rien voii: de ses yeux, tourna la pointe de sa longue barbe, frappa sur la table avec sa main osseuse et dit : <r Et quand ils auraient brisé en dix morceaux le Grec, cela ne les avance guère 1 il faut que le château se rende, il n'y a pas moyen autrement, et, une fois Tubingen pris, bonsoir au duc de Wurtemberg ! Ulrich est sorti du pays , et mes seigneurs y sont les maîtres.

— Qui vous répond qu'il ne reviendra pas? et alors..., dit le gros homme en fermant le couvercle de son verre.

— Quoi? revenir? s'écria l'autre; quel est le mendiant qui dit qu'il reviendra, qui ose le dire ? eh ?

— Que nous importe ? murmurèrent les habitués avec humeur. Nous sommes de paisibles bourgeois ; ça nous est égal qui gouverne le pays, pourvu que les impôts diminuent.... A l'auberge, on a bien encore le droit de dire son mot. »

Ils parlèrent ainsi, et le maigre parut satisfait de ne rencontrer aucun argument sérieux. Il les regarda tous l'un après l'autre d'un œil perçant, puis ses traits prirent une expression plus aimable et il dit ;

c C'était seulement pour rappeler que dorénavant nous n'avons plus besoin du duc ; ma foi, moi, je le regarde comme une cause de désordre et un fléau ; c'est pourquoi j'aime tant le Pater Noster qu'on a fait sur lui*, j

Les bourgeois jetèrent de sombres regards devant eux et ne parurent pas très-curieux d'entendre le chant satirique fait sur le compte de leur duc ; mais l'homme maigre humecta sa gorge par un bon coup de vin et chanta d'une voix rauque et désagréable :

Notre Père,

Sur Reutlingen porte notre bannière ;

Qui êtes aux cieux,

Dans Esslingen bientôt nous entrerons victorieux ,

Que votre nom soit sanctifié,

Pour Heilbron et pour Weil nous serons sans pitié ;

i. Comparer pour celle plaisanterie populaire du baron d'Arélin les Suppléments aV histoire et a la littérature, -1805, 5« pièce, page 438. L'air fut répandu au commencement de l'année 1520, et après qu'Ulrich eut repris Reutlingen. C'est le duc lui-même que ses ennemis font parler.

LIGHTENSTEIN. l^iS

Due votre rSgne arrive,

JËt qu'Ulra périsse ou notre parti suive;

Que votre volonté soit faite.

Aux armes du vainqueur la monnaie est refaite;

Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien,

Nous avons du canon pour nous défendre bien;

Pardonnez-nous chaque offense ,

Pour nous combat le roi de France;

Gomme nous pardonnons à qui nous a offensés ,

Meurent tous les ligueurs à jamais terrassés !

Ke nous induisez pas en tentation,

Bientôt d'être empereur nous aurons l'occasion;

Mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.

Nous serons empereur, Satan s'en mêlât-il 1

li termina son chant par une malheureuse roulade qui n'eut d'autre effet que de faire hausser les épaules aux bourgeois sur le triste talent du chanteur ; mais il regarda fièrement autour de lui, comme pour lire une juste approbation dans les yeux de ses auditeurs.

« Vous avez chanté là un air bien orthodoxe, dit le déguenillé; je ne puis chanter aussi bien, mais je sais aussi un air nouveau que je vais vous dire si vous le permettez. »

L'homme maigre le regarda de travers et avec dédain, mais les bourgeois lui firent un signe d'approbation, et il commença d'une voix de ténor agréable, en fermant à moitié les yeux, mais en les élevant de temps en temps versThomme maigre, comme pour voir l'impression qu'il faisait sur lui *.

Malheureux Wurtemberg , dans quelle déchéance N'ai-je pas vu tomber ta gloire et ta puissance? Quels pleiirs égaleraient ta honte et ton malheur ? Un barbier d'Ulm s'est fait ton maître et ton seigneur 1

Le plus petit bourgeois prend des airs d'importance; D'Augsbourg, de Nuremberg, les faiseurs de tonneaux, Les fermiers qui des sols ont acheté les baux. Les merciers, les bouchers, pèsent dans la balance.

4. Dans la chronique de Georges Slurapliardt sur le bannissement violent du duc Ulrich, on Ut comme article séparé une a Apostrophe riméc ainsi conçue, » où se trouve dans un déluge de mnuvais vers la description ou le malheur du duc et du pays. C'est à cette pièce que sqqI empruntés les vers cités dans le tcile.

Ikk LIGHTENSTEIN.

Le tailleur de Memming veut sa part du gâteau ; Ravensbourg compte aussi recevoir son morceau; Déjà de Biberach les marchands de fourrure Se sont fait de leurs soins payer avec usure.

Des rires et de bruyants applaudissements interrompirent le chanteur. Tous lui tendirent la main par-dessus la table.

Le maigre ne souffla mot, mais il jetait des regards sombres sur la compagnie, et ne pouvait pas dire au juste s'il était jaloux du succès du déguenillé ou si les paroles de l'air l'avaient offensé. Le gros avait une expression maligne, chantonnait tout bas la mélodie de l'air, et à chaque endroit saillant faisait signe de la tête.

Le chanteur au dos de cuir continua :

Je vous annonce enfin d'Herdtfeld les bûcherons, D'Albeck les cordonniers, de Kempten les charrons, Et cent autres encor, peu dignes qu'on les cite. Dont le nombre est plus grand , dit-on , que le mérite.

Surtout n'oublious pas un nom bien éclatant, Du maître tisserand l'illustre descendant, Le général Ermlich' et son illustre bande. Qui n'a jamais connu qu'argent de contrebande.

. e Que le diable t'emporte, chien de mendiant I s'écria le long maigre en entendant les derniers mots. Je sais bien qui vous entendez par le tisserand : c'est mon digne protecteur, le sieur de Fugger. C'est lui que vient injurier un vil vagabond ! d Et il accompagna ces mots d'un geste terrible.

Toutefois, l'homme au dos de cuir ne se laissa pas intimider ; il avança son poiDg d'une force peu commune, et dit ;

e Vous pouvez garder pour vous le mot de vagabond, sir Calmus; on sait bien qui vous êtes, et, si vous ne vous taisez à l'instant, je vous arracherai du corps vos bras d'allumettes. >

L'homme maigre se leva en se plaignant lui-même d'être tombé en si mauvaise société; il paya son vin, et quitta la salle d'un pas majestueux.

^. Ermlich ^out sermlich, pauvre, signifie ici gueux. {Noie des tradocteurs).

LIGHTENSTEIN. 145

Quel changement, hélas ! s'est fait en moi I Au fond du cœur je sens la défiance.

Amitié sainte, adieu! plus d'espérance.

Ceux que j'aimais ont tous trahi leur foi.

Schiller.

Quand cet homme eut quitté la salle , tous se regardèrent les uns les autres : c'était comme s'ils avaient vu s'élever un terrible orage. Un craquement s'était fait entendre, comme si la terre voulait s'entr'ouvrir ou que la foudre voulût l'anéantir, et il n'y avait eu qu'un petit coup. Ils remercièrent l'homme au dos de cuir d'avoir si vite éloigné l'orgueilleux étranger, et ils lui demandèrent ce qu'il savait sur son compte.

«Lui, je le conûais bien, répondit celui-ci. C'est un homme qui vole le jour au bon Dieu, un médecin nomade, qui vend aux gens des pilules contre la peste, coupe les oreilles aux chiens , fait passer les goitres aux jeunes filles, et donne aux femmes une eau pour les yeux qui les rend aveugles. Il s'appelle réellement Kalmaeuser*; mais, comme il veut être un savant, il se fait appeler le docteur Galmus. Il est fourré chez tous les grands seigneurs, et, dès que l'un d'eux l'appelle âne, il se croit son meilleur ami.

— Mais avec le duc il ne doit pas être sur un bon pied , ob serva le gros homme, car il a joliment crié contre lui.

— Oui , avec le duc Ulrich il n'est sans doute pas au mieux , et je vous dirai pourquoi : le duc avait un beau chien de chasse danois qui s'était enfoncé une longue épine dans la patte. Il en était affligé, et s'enquit d'un habile médecin, capable de guérir l'animal. Par hasard Kalmaeuser se trouvait là , et il se présenta d'un air important. Il reçut tous les jours au château de Stuttgart un bon dîner et un litre de vin. (^ela \w

t. Kalmaeuser signifie littéralement sournois et pince-maille.

{JSote des traduct ?urs . ) LiCHTENSTElN. 10

146 LIGHTENSTEIK

allait si bien , qu'il resta plus d'un trimestre à soigner la patte du chien. Enfin le duc le fit venir un jour devant lui avec le chien , et lui demanda ce qu'il avait fait. Le docteur Galmus débita alors, dit-on, force formules savantes; mais le duc n'y fit aucune attention, examina lui-même la patte, et vit qu'elle était déjà toute noire et gangrenée. Alors il se saisit de Kalmaeuser, tout long qu'il est, le porta jusqu'au grand escalier, que l'on peut monter à cheval jusqu'au deuxième étage, et le jeta en bas, où il arriva à moitié mort. Depuis cela, le docteur est l'ennemi juré du duc. D'autres disent tnssi qu'il a servi d'entremetteur à Hutten et dame Sabine, et que ce n'était que pour avoir un prétexte d'aller librement au château, qu'il s'était chargé du soin de traiter le chien de chasse.

— Ah 1 il a appartenu à Hutten? dit un des bourgeois ; si nous l'avions su, nous lui aurions joliment tanné le cuir, à ce gueux de docteur. Hutten est tout de même la cause de cette malheureuse guerre, avec son amourette, et ce sec Kalmaeuser lui a prêté son aide.

— De mortuis nil nisi bene. On doit ménager les morts, disent les Latins , repartit le gros homme. Le pauvre diable l'a payé assez cher.

— Mais c'est bien fait pour lui , s'écria le même bourgeois avec chaleur. A la place du duc, j'aurais agi de même; tout homme doit défendre son honneur.

— Allez-vous quelquefois à la chasse avec le bailli? demanda le gros monsieur d'un air excessivement malin. Alors c'est pour vous la meilleure occasion ; vous avez une épée, et vous trouverez bien aussi un chêne pour pendre son cadavre, j

Un bruyant éclat de rire des bourgeois de Pfullingen apprit à Georges que ce défenseur si rigide de l'honneur ne devait pas exercer une justice si sévère dans sa propre maison. Il rougit et balbutia dans son verre quelques mots inintelligibles.

Mais le déguenillé, qui, en qualité d'étranger ne riait pas avec les autres, continua :

c Oui , vraiment , le duc a eu bien raison ; car il aurait pu pendre Hutten sur la place , sans commencer par se battre avec lui. Il est en effet membre du tribunal secret de West-

LIGHTENSTEIN. U7

phalie, et il avait le droit de se débarrasser d'un tel scélérat sans autre forme de procès. Et il avait les meilleures preuves. Connaissez- vous sa jolie chansonnette? Je vais vous en chanter quelques vers :

Dans la forêt vers Hutten se tournant : ce A ta main, dit le duc, quel bijou brille?

— C'est un anneau de ma dame gentille, Monseigneur duc, dit-il; c'est un présent.

— Jean, dit le duc, ah! que ta chaîne est belle î Un prince en serait fier , c'est un trésor.

— De mes amours je l'ai reçue en cor, Je dois la porter en souvenir d'elle. »

c Puis cela continue :

Fuis, Hutten, l'œil du duc d'un feu soudain Vient de briller, jette des étincelles.

Fuis, fuis, à ton coursier donne des ailes; Déjà le duc a son glaive à la main.

— Cessez , cela vaut mieux , interrompit le gros d'une mine sérieuse ; il n'est pas bon en temps de guerre de chanter ceci dans une auberge : cela ne peut être d'aucun avantage pour le duc, et, entourés comme nous sommes des confédérés, un d'eux pourrait entendre quelque chose, ajouta-t-il en jetant un regard perçant sur Georges, et puis Pfullingen imposerait aussitôt cent florins de plus de contribution.

— Vrai Dieu! vous avez raison, dit le déguenillé; ce n'est plus comme autrefois, où l'on pouvait parler et chanter librement au cabaret et à l'auberge. Il faut toujours maintenant i egarder s'il n'y a pas là un partisan du duc, et de l'autre côté un ligueur. Mais je chanterai tout de même le dernier couplet, en dépit de la Bavière et de la ligue de Souabe.

Qui ne connaît dans le bois solitaire Le chêne aux longs bras, à la tête altière, Où le duc pendit Hutten expirant.

De sa vengeance éternel monument ? »

Il avait fini de chanter. Les bourgeois se mirent à chu^ choter tout bas, et Georges crut remarquer qu'ils glosaient

148 LIGHTENSTEIN.

sur son compte. L'affable hôtesse aussi paraissait curieuse de savoir à qui elle avait fait les honneurs de son balcon. Elle servit devant lui le repas qu'elle lui avait préparé , après avoir étendu une belle nappe blanche sur la table. Ensuite elle se plaça elle-même de l'autre côté et l'interrogea , bien qu'avec beaucoup de discrétion , sur l'endroit d'où il venait et sur celui où il allait.

Le jeune homme n'était pas disposé à îuï faire connaître le véritable but de son voyage. La conversation des buveurs de la grande table lui avait appris qu'il n'était pas moins dangereux de n'appartenir à aucun parti que de se déclarer positivement pour l'un ou pour l'autre. Il dit donc qu'il venait de Franconie , et qu'il comptait aller encore plus avant dans la contrée , du côté de ZoUern, et coupa court ainsi à touts autre question; car l'hôtesse était trop discrète pour insister davantage. Cependant cela lui parut une bonne occasion pour s'informer de Marie. Il eût été heureux d'entendre l'hôtesse du Cerf d'or prononcer seulement son nom ou décrire son vêtement. Il s'enquit donc des châteaux des environs et des familles nobles qui habitaient dans le voisinage.

L'hôtesse aimait à bavarder. Elle lui raconta en moins d'un quart d'heure la chronique de cinq ou six châteaux des environs, et bientôt ce fut le tour de Lichtenstein. A ce nom, le jeune homme respira plus fortement et recula son assiette pour prêter toute son attention à l'hôtesse :

« Ah ! les Lichtenstein ne sont pas pauvres du tout ; au contraire , ils ont de beaux champs et de beaux bois , et pas un pouce de terrain n'est grevé d'hypothèques. Le vieux Lichtenstein se laisserait plutôt couper sa longue barbe, bien qu'il y tienne beaucoup et qu'il la caresse sans cesse quand il parle aux gens. C'est un homme grave et sévère. Quand une fo:s il veut une chose , il faut à tout prix qu'elle s'exécute. C'est aussi un de ceux qui ont tenu si longtemps pour le duc. Les confédérés le lui feront payer cher.

— Gomment donc est sa.... Ne disiez-vous pas qu'il avait une fille, le sire de Lichtenstein?

— Non, répondit l'hôtesse, dont le visage ordinairement si gai s'assombrit. Je n'ai sûrement pas parlé d'elle, que je sache. Oui, il a une fille, le bon vieillard, et il vaudrait mieux

pour lui qu'il descendît sans enfants dans le tombeau , que de mourir de chagrin à cause de son unique enfant. j>

Georges n'en croyait pas ses oreilles. Qu'est-ce donc que l'hôtesse pouvait penser de Marie, pour estimer que son père serait plus heureux de n'avoir pas d'enfant?

« Que voulez-vous dire de cette jeune personne? demandat-il, en s'efforçant en vain d'avoir l'air de plaisanter : vous me rendez curieux , madame l'hôtesse. Ou bien est-ce un secret que vous ne devez pas redire? »

La maîtresse du Cerf d'or regarda de tous côtés si personne n'écoutait; mais les bourgeois étaient à leur conversation et ne faisaient pas attention à elle , et il n'y avait personne qui pût l'entendre.

« Vous êtes étranger , dit-elle , vous poursuivez votre voyage, et vous n'avez rien à démêler avec cette contrée; c'est pourquoi je puis bien vous dire ce que je ne confierais pas à tout le monde. La demoiselle là-haut, à Lichtenstein , est une.... une.... oui, ce qu'on appellerait, chez nous autres bourgeois, une fille sans principes.

— Madame l'hôtesse! s'écria Georges.

— Eh! ne criez donc pas si fort, mon bon monsieur, les gens se retournent. Croyez-vous donc que je ne sois pas sûre de ce que je dis ? Figurez-vous que tous les soirs au coup d'onze heures elle fait entrer son amant au château. N'en est-ce pas assez pour une demoiselle?

— Pensez à ce que vous dites I son amant?

— Oui ce n'est que trop vrai; à onze heures du soir elle reçoit son amant 1 C'est une honte ! C'est un homme assez grand , qui vient enveloppé d'un manteau gris. Elle a su s'arranger de manière à éloigner à cette heure tous les gens de la porte et à ne rencontrer que le vieux gardien du château, qui l'aide depuis son enfance à toutes sortes de mauvais coups. Elle descend elle-même tous les soirs dans la cour quand onze heures sonnent à Holzelfingen , quelque froid qu'il fasse, et elle apporte la clef du pont-levis, qu'elle prend d'abord sous l'oreiller de son père. Alors le vieux pêcheur, le gardien du château, ouvre la porte, le pont s'abaisse, et l'homme au manteau gris se précipite dans les bras de la demoiselle.

— Et puis? demanda Georges qui n'avait presque plus de souffle dans la poitrine, presque plus de sang dans les veines; et puis?

— Et puis on apporte du rôti, du pain et du vin. Tout ce qu'il y a de certain, c'est qu'il doit avoir un bon appétit, car il a plus d'une fois mangé la moitié tout entière d'un quartier de chevreuil et bu avec cela trois banaps de vin. Ce qui arrive après, je n'en sais rien. Je ne veux rien supposer, rien dire; mais ce que je sais bien, ajouta-t-elle avec un regard dévot vers le ciel, c'est que pour sûr ils ne prient pas. »

Georges, après une courte réflexion, se blâma lui-même d'avoir eu un moment de doute et de n'avoir pas pensé tout de suite que cette histoire n'était qu'un mensonge sorti d'un cerveau creux; ou du moins, s'il y avait quelque chose de vrai là dedans, ce ne pouvait être rien de déshonorant pour Marie. Si au vieux bon temps l'amour d'un jeune homme n'était pas moins passionné que de nos jours, mais avait plutôt le caractère d'une adoration respectueuse; si, d'après l'usage du temps, la bien-aimée était placée un degré plus haut que son adorateur; si nous devons croire les récits des vieilles chroniques et des livres d'amour, qui présentent tant d'exemples de preux chevaliers se faisant tuer pour prouver la fidélité et la pureté de leurs dames , il n'y a pas lieu de s'étonner que, malgré ces fâcheuses apparences, Georges ne pensât rien de mal de Marie. Quelque énigmatiques que ces visites nocturnes lui parussent, il comprenait cependant trèsbien qu'il n'était pas prouvé que le père n'en sût rien et que l'homme mystérieux fût un amant. Il exposa aussi ces doutes à son hôtesse.

(c Ah ! Croyez-vous que le père sache l'histoire ? dit-elle. Pour cela non. Tenez, j'en suis bien sûre, caria vieille Rose, la nourrice de la demoiselle....

— C'est la vieille Rose qui dit cela? t> s'écria Georges involontairement.

Pour lui cette nourrice, la sœur du ménétrier deHardt, était comme une vieille connaissance. Sans doute, si c'était elle qui l'avait dit, c'était bien différent, car il savait qu'elle était très-pieuse et très-dévouée à la demoiselle.

«Vous connaissez la vieille Rose? demanda l'hôtesse.

étonnée de la chaleur avec laquelle l'étranger s'informait d'elle.

— Moi? Si je la connais ? Non, rappelez-vous donc que je viens aujourd'hui pour la première fois dans la contrée. Le nom de Rose seul m'a frappé.

— Ne le connaît-on pas chez vous? Rose c'est chez nous Rosine, et c'est ainsi qu'on appelle la vieille nourrice de Lichtenstein. Et tenez, celle-ci a beaucoup d'amitié pour moi ; elle vient me voir de temps en temps , je lui fais une soupe au vin doux, ce qui est pour elle un grand régal , et en revanche elle m'apprend toutes sortes de nouvelles. C'est d'elle aussi que je tiens ce que je vous disais. Le père ne sait rien de ces visites nocturnes, car il se couche dès huit heures. La jeune fille renvoyait toujours à cette heure sa nourrice. Au bout de quelques jours cela parut singulier à la bonne Rose. Elle fit semblant d'aller se coucher, et voilà-t-il pas ce qui se passait 1 A peine tout est-il tranquille dans le château, la jeune demoiselle, qui ordinairement ne touche pas à une bûche, fait de ses propres mains du feu dans la cheminée, cuit et recuit tant qu'elle peut, va chercher du vin à la cave, prend du pain dans l'armoire et met un couvert dans la salle d'honneur; puis elle regarde par la fenêtre dans la nuit noire, et, juste quand onze heures sonnent, le pont-levis craque en s'abaissant, le compagnon de nuit est admis dans l'intérieur du château, et va avec la demoiselle dans la chambre d'honneur. Rose a bien écouté pour savoir ce qui s'y passait, mais les portes de chêne sont trop épaisses. Elle a regardé aussi une fois par le trou de la serrure, mais elle n'a vu que la tête de l'étranger.

— Eh bien, est-il vieux? Gomment est-il?

— Vieux ! A quoi pensez-vous ? Elle m'a vraiment bien l'air d'avoir affaire à un vieux 1 II est jeune et beau, à ce que dit Rose. Il a une barbe et des moustaches noires, de beaux cheveux bouclés, et l'air très-aimable et très-gracieux.

— Que le diable lui arrache sa barbe poil par poil ! murmura Georges en passant sa main sur son menton encore presque imberbe. Femme! réfléchissez à ce que vous dites; avez-vous bien entendu tout cela de dame Rose ? A-t-elle dit tout cela, elle? N'y ajoutez-vous rien?

— Dieu me garde de calomnier personne ! Vous me con-

naissez mal, seigneur clievalier î Tout cela, c'est dame Rose qui me Ta dit; et, bien plus encore, elle a conjecturé et elle m'a dit à l'oreille quelque chose qu'une femme honnête ne peut pas redire à un beau jeune homme. Et pensez comme la demoiselle est coupable! elle a eu encore un autre amant auquel elle est devenue infidèle !

— Encore un? demanda Georges attentif, car le récit lui paraissait de plus en plus vraisemblable.

— Oui, encore un. Ce doit être un bien beau et bon seigneur, à ce que m'a dit Rose. Elle a été quelque temps avec la demoiselle àTubingen et là il y avait un sire de.... de,... je crois Sturmfittich'... qui était à l'université. C'est làquenos deux jeunes gens se sont connus, et la nourrice jure qu'il ne s'est jamais trouvé un plus joli couple dans toute la Souabe. Elle Ta du reste beaucoup aimé et elle a été très-triste de quitter Tubingen. Enfin elle est devenue infidèle au pauvre garçon, comme une fille sans foi, et la nourrice gémit en pensant au beau et fidèle seigneur. Il faut croire qu'il était bien plus beau que celui qu'elle a maintenant.

— Madame l'hôtesse, combien de temps me laisserez-vous donc frapper pour avoir un autre pot de vin? cria le gros monsieur dans la saile; car la dame hôtesse, au milieu de son récit avait oublié tout le reste.

— Tout de suite, tout de suite 1 i répondit-elle s'élançant au comptoir. Et de là elle fut appelée à la cave, au grenier, à la cuisine, de sorte que Georges eut tout le loisir de réfléchir en silence à ce qu'il venait d'entendre.

La tête dans sa main, il regardait sans bouger au fond de son gobelet d'argent. Il resta ainsi toute l'après-midi, tout le soir. La nuit était venue depuis longtemps et il était encore assis derrière la table ronde, mort à tout ce qui l'entourait; seulement , de temps en temps un profond soupir trahissait qu'il n'avait pas complètement perdu la vie et le sentiment. L'hôtesse ne savait que faire. Elle s'était assise au moins dix fois près de lui, avait essayé de lui parler; mais il l'avait regardée fixement et sans répondre. Elle avait été

4, Fitcich^ mol poétique, qui signifie plume et que Thôtcsse confond avec Fccier^ son synonyme, ^Note des tiaductôuis.)

LIGHTENSTEIN. 153

saisie alors de frayeur, car c'était justement ainsi que son feu mari l'avait regardée quand il avait dit adieu aux choses de ce monde et lui avait laissé le Cerf d'or.

Elle tint conseil avec le gros monsieur, et l'homme au dos de cuir donna aussi son avis. L'hôtesse prétendait qu'il était amoureux fou ou bien qu'on lui avait donné un philtre. Elle appuyait son opinion de l'histoire terrible d'un jeune chevalier qu'elle avait vu, et qui était mort d'amour après que tout son corps fut engourdi.

Le déguenillé n'était pas de cet avis. Il croyait qu'il était peut-être arrivé un malheur au jeune homme, comme cela se rencontrait souvent dans ces temps de guerre, et que c'était la cause de sa grande tristesse. Quant au gros monsieur , il regarda plusieurs fois en clignant de l'œil du côté du balcon, et demanda ensuite d'un air malin de quelle contré* et de quelle année était le vin que buvait le chevalier.

a Ma foi, je lui ai donné de l'Heppacher de 1480. C'est le meilleur qu'il y ait au Cerf d'or.

— J'y suis, s'écria le gros homme. Je connais l'Heppacher de 80 ; un petit gentilhomme comme ça ne peut pas le supporter, et il lui sera monié à la tête. Laissez-le assis , toujours assis, sa tête dans la main ; je parie qu'avant que huit heures sonnent il se réveillera aussi frais que le poisson dans l'eau. »

Le déguenillé secoua la tête et ne dit rien ; pour l'hôtesse, elle loua la pénétration du gros monsieur et trouva sa conjecture la plus vraisemblable.

Il était neuf heures du soir, les habitués avaient déjà tous quitté la salle, et l'hôtesse allait aussi se retirer, quand l'étranger sortit de son engourdissement. Il se leva, fit quelques tours dans la chambre et s'arrêta enfin devant la bonne dame. Il avait l'air sombre et agité , et les quelques heures écoulées depuis midi avaient imprimé sur ses traits, ordinairement si ouverts, de profondes traces de soucis.

Sa vue fit peine à l'hôtesse. Elle voulait, en se rappelant l'opinion du gros monsieur si avisé, lui faire encore une bonne soupe et lui donner un excellent lit, mais il parut avoir fait choix d'une couche plus dure pour cette nuit.

« Quand dites-vous, commença-t-il d'une voix incertaine,

que le visiteur nocturne va à Lichtenstein ? et quand en revient-il ?

— Il entre à onze heures, cher seigneur, et au premier chant du coq il reparaît sur le pont-levis.

— Faites seller mon cheval, et donnez-moi quelqu'un pour ra'accompagner à Lichtenstein.

— A présent, dans la nuit? s'écria l'hôtesse en joignant les mains d'étonnement ; vous voulez partir à cette heure? eh! laissez donc, vous plaisantez !

— Non, ma brave femme, je parle sérieusement. Mais re* muez-vous un peu, je suis pressé.

— Vous ne l'avez pas été de tout le jour, repartit celle-ci, et à présent vous voulez courir par la nuit. Sans doute, l'air frais ne peut pas faire de mal à des malades tels que vous. Mais, bon Dieu , je ne laisserai pas sortir votre cheval de l'écurie; vous pouvez tomber ou éprouver quelque autre accident, et puis on dirait : « Où donc l'hôtesse du Cerf d'or a-t-elle la tête, de laisser courir ainsi les gens la nuit ? d

Le jeune homme n'avait rien entendu de ce discours, car il était retombé dans ses sombres rêveries. Quand elle eut fini de parler, il sortit de son assoupissement et s'étonna qu'elle n'eût pas encore exécuté son ordre.

Gomme elle hésitait toujours, il alla lui-même s'occuper de son cheval. Alors elle pensa qu'elle n'avait cependant pas le droit de le retenir et qu'il valait mieux le laisser s'en aller.

c Faites sortir le cheval de l'écurie , cria-t-elle, et qu'André s'apprête à faire cette nuit encore un bout de chemin I II a raison de vouloir prendre quelqu'un avec lui, continua-t-elle à part soi. André peut le retenir au besoin. Sans doute, on dit que les sens sont multipliés lorsqu'on a quelque chose dans la tête et qu'on a beau se balancer comme le battant de la grosse cloche, on ne tombe pas si facilement ; mais la précaution n'est jamais de trop.... Ce que vous devez? seigneur cavalier, eh bien, vous avez eu une pinte de vieux vin, cela fait douze kreutzers, et le repas.... ma foi ce n'est pas la peine d'en parler pour ce que vous avez mangé. Vous n'avez pas touché au poulet. Allons, si vous voulez, pour l'écurie et le repas, ajoutez encore deux kreutzers, la pauvre hôtesse vous remerciera beaucoup. »

LIGHTENSTEIN. 155

Après que le montant modique de ce compte du bon vieux temps fut payé, la maîtresse de l'hôtel du Cerf d'or prit congé de son hôte. Elle ne se sentait sans douttî pas aussi bien disposée pour lui qu'elle l'était à midi, lorsqu'il était entré dans sa salle, brillant comme le jour naissant; cependant, elle ne put se cacher à elle-même, lorsqu'à la lueur de la torche de résine it s'élança à cheval, qu'il était difficile de voir un plus bel homme ; aussi elle recommanda avec beaucoup d'instance à son valet de faire attention à lui, car il avait, dit-elle, la tête un peu troublée.

Aux portes de PfuUingen, le valet demanda au nocturne cavalier où il voulait aller, et sur sa réponse : « A Lichtenstein, j) il prit à droite un chemin conduisant vers les montagnes.

Le jeune homme chevauchait silensieusement à travers la nuit. 11 ne regardait ni à droite ni à gauche , il ne voyait ni les étoiles ni le lointain, ses yeux étaient attachés au sol. Il était dans le même état que quand les meurtriers l'avaient laissé pour m-ort sur la route. Ses pensées étaient arrêtées, il n'avait plus d'espoir ; il avait cessé de vivre , d'aimer et de désirer. Et même il s'était mieux trouvé alors qu'il avait perdu connaissance sur le frais tapis de la prairie. Il s'était endormi en pensant à elle, et ses lèvres avaient encore une fois prononcé son nom si doux.

Mais maintenant elle était éteinte , la flamme qui avait éclairé son chemin à travers la vie. Il lui semblait qu'il n'avait plus qu'un court chemin à parcourir dans l'obscurité, pour trouver ensuite le repos sur des hauteurs plus aériennes que Lichtenstein. Et. involontairement il portait sa main droite à son glaive, comme pour s'assurer que ce compagnon du moins lui était resté fidèle, comme si c'était la clef qui devait lui ouvrir la porte conduisan X des ténèbres à la lumière.

Les voyageurs étaient depuis longtemps entrés dans une forêt. Les sentiers étaient plus rapides, et le cheval avançait difficilement sous le poids du cavalier et ds son armure; mais le cavalier ne le remarquait pas. L'air de la nuit devenait plus frais et se jouait dans les longs cheveux du jeune homme; il ne le sentait pas. La lune s'était levée et éclairait

156 LiCHTENSTElN.

le sentier, les rochers et les hauts chênes sous lesquels il avançait; il ne voyait rien. Le temps s"écoulait et les heures succédaient aux heures, sans qu'il s'en aperçût ni que le chemin lui parût long. Il était minuit quand ils arrivèrent au haut de la montée. Ils sortirent de la forêt ; séparé du reste de la terre par un précipice profond, sur un rocher qui surgissait tout droit du fond de l'abîme , s'élevait Lichtenstein.

Ses murs blancs, ses roches découpées, brillaient au clair de la lune. On eût dit que le petit château, séparé du monde, était plongé dans la solitude la plus profonde.

Le cavalier jeta un regard sombre de ce côté et sauta à bas de son cheval. Il l'attacha à un arbre et s'assit sur une pierre couverte de mousse, en face du château. Le valet resta dans l'attente de ce qui allait se passer et demanda plusieurs fois en vain si son service était fini.

c Combien y a-t-il encore jusqu'au premier chant du coq? demanda enfin l'homme muet assis sur la pierre.

— Deux heures, monseigneur I j répondit le valet.

Le cavalier lui donna un généreux salaire et lui fit signe de s'en aller. Celui-ci hésita , comme s'il craignait d'abandonner le jeune étranger dans ce malheureux état. Mais, sur un nouveau signe fait avec un geste d'impatience, il s'éloigna sans mot dire. L'hôte silencieux était toujours assis, le front dans ses mains, à l'ombre d'un chêne, sur la pierre couverte de mousse....

Par ce chemin creux il lui faut passer; Car c'est à Kussnacht le seul qui conduise. « Je l'attendrai ; le lieu me favorise. »

Schiller.

Georges de Sturmfeder n'avait pas le sang assez froid pour que la nouvelle qu'il avait apprise ne l'eût pas fait sortir de toutes les bornes de la modération. Il était du reste à un îge où l'âme toujours ouverte ne s'est pas encore habituée

LIGHTENSTKIN. 157

à se m(5fier a priori des hommes , mais où un tel accident produit un effet d'autant plus terrible, que le cœur sans défiance ne s'y est pas attendu. Alors le sentiment de la foi trahie bouillonne, la fierté qui se croit offensée se révolte ; la réflexion, qui ordinairement distingue le vrai du faux, est enveloppée de sombres nuages ; la vérité n'apparaît plus , un mot de vraisemblance dans un tissu de mensonges suffit pour persuader. Le soleil de l'amour disparaît, et la nuit se fait dans l'âme. Aussitôt les enfants des ténèbres, le mépris, la rage, la vengeance, se glissent dans ce cœur abandonné de tous ses bons génies, et l'échelle infinie des sentiments qui mènent de l'amour à la haine est franchie en peu de moments par la jalousie.

Georges en était arrivé à l'échelon de la rage sombre, silencieuse, et de la vengeance. Couvant ces sinistres idées, il restait assez insensible au froid de la nuit, sur la pierre couverte de mousse, et sa seule pensée était de rencontrer l'ami nocturne et d'échanger un mot avec lui.

Deux heures sonnaient dans un village de l'autre côté du bois, quand il vit des lumières passer aux fenêtres du château. Son cœur plein d'attente battit violemment, sa main saisit la poignée de sa longue épée, puis des lumières apparurent derrière les grilles de la porte, des chiens aboyèrent. Georges se leva d'un bond et rejeta son manteau en arrière. 11 entendit une voix profonde dire distinctement : « Bonne nuit! » Le pont-levis grinça et s'abaissa sur l'abîme qui sépare Lichtenstein du reste du pays; la porte s'ouvrit, et un homme, le chapeau enfoncé sur les yeux, bien enveloppé dans un manteau, s'avança sur le pont, juste vers l'endroit où Georges était posté.

Il était encore éloigné de quelques pas, quand ce dernier s'élança à sa rencontre en lui criant :

« Dégaine, traître, et défends ta vie. »

L'inconnu recula et tira son épée. A l'instant les lames se croisèrent en lançant des éclairs et avec un lugubre cliquetis.

« Il ne sera pas dit que tu m'as eu vivant, cria l'autre ; du moins je ferai payer ma vie assez cher! »

En même temps Georges le vit fondre bravement sur

158 LIGHTENSTEIN.

lai et, à ses coups rapiaes et vigoureux il reconnut qu'il avait affaire à un adversaire nullement à mépriser. Georges n'était pas un combattant novice , et il avait eu déjà plus d'une affaire sérieuse, mais cette fois il avait trouvé son maître. Il sentit qu'il serait bientôt réduit à se tenir sur la défensive, et il voulait porter un dernier coup terrible, lorsque son bras fut retenu par une force extraordinaire ; son glaive lui fut au même moment enlevé des mains, deux bras puissants l'entourèrent, lui retirant toute faculté de bouger, et une voix terrible cria :

« Pas de quartier, seigneur! Un pareil assassin ne mérite pas d'avoir un dernier moment pour dire Pater noster !

— Tu peux t'en charger, Jean, dit l'homme au manteau. Je ne tue pas un adversaire sans défense; voilà son épée, tue-le, mais fais vite.

— Pourquoi ne voulez vous pas plutôt me tuer vous-même , sire? dil Georges d'une voix ferme. Vous m'avez ravi ma bien-aimée : que vaut à présent ma vie?

— Qu'ai-je fait? dit l'autre en s'approchant.

— Que diable, quelle est cette voix-là ? dit l'homme qui le tenait encore par derrière. Il me semble que je la reconnais l ï

Il fit tourner le jeune homme dans ses bras, et, comme frappé delà foudre, il le lâcha aussitôt.

e Jésus, Marie , Joseph 1 Nous avons manqué de faire là une belle besogne ! Mais quelle mauvaise étoile vous a conduit aussi juste ici, mon gentilhomme? A quoi ont-ils pensé chez moi, de vous laisser partir sans m'attendre? s

C'était le ménétrier de Hardt qui parlait ainsi à Georges en lui tendant la main ; mais celui-ci ne paraissait pas disposé à rendre ce témoignage d'amitié à un homme qui, un moment auparavant, avait voulu remplir à son égard l'office du bourreau. D'un air sauvage, il regardait tantôt l'homme au manteau, tantôt le ménétrier de Hardt.

« Crois-tu, dit-il enfin- à celui-ci, que je me serais laissé retenir prisonnier par tes femmes pour ne pas voir ici ta trahison? homme sans foil * Et se tournant vers l'autre: « Si vous êtes un homme d'honneur, rendez-moi raison, et no vous mettez pas deux oontre un seul. Je suis Georges de

LIGHTENSTEIN. 159

Sturmfeder; vous ne devez pas ignorer que j'ai recherché avant vous la demoiselle de Lichtenstein ; c'est pour me mesurer avec vous que je' suis venu ici. C'est pourquoi, commandez à ce gredin-là de me rendre mon épée, et combattons loyalement, comme il convient à des hommes.

— Vous êtes Georges de Sturmfeder? dit l'autre d'une voix affable en s'approchant de lui. Il me semble que vous êtes un peu dans l'erreur. Croyez-moi, je vous suis très 'favorable et il y a longtemps que j'aurais aimé à vous voir. Recevez la parole d'un homme d'honneur : ce ne sont pas les motifs que vous m'imputez qui m'ont attiré dans ce château. Soyez mon ami ! d

Il tendit au jeune homme étonné la main qu'il venait de retirer de dessous son manteau. Cependant celui-ci hésitait encore ; les coups terribles de cet homme lui avaient sans doute dit qu'il était brave et respectable, aussi pouvait-il ajouter foi à ses paroles; mais son esprit était encore trop troublé de tout ce qu'il avait vu et entendu , et il était incertain s'il devait accepter ou non lu main d'un homme qu'il avait regardé , il n'y avait qu'un instant , comme son ennemi mortel.

«: Qui est-ce qui m'offre la main? demanda-t-il. Je vous ai dit mon nom et je puis en toute justice exiger de savoir le vôtre. »

L'inconnu entr'ouvrit son manteau et releva son chapeau, la lune éclaira un visage plein de dignité et Georges rencontra un œil plein d'un éclat majestueux.

« Ne me demandez pas mon nom, dit-il avec une expression de tristesse qui se répandit sur ses traits. Je suis un homme et cela doit vous suffire. Sans doute j'ai eu aussi dans le monde un nom qui pouvait se comparer aux plus illustres; sans doute j'ai porté les éperons d'or et le panache flottant, et le son de mon cor commandait à des centaines de serviiteurs : mais il a cessé de résonner. Il n'y a qu'une chose qui me soit restée, ajouta-il en pressant plus fortement la main de Georges. Je suis un homme et je porte un glaive :

Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferlent ruinae. »

160 LIGHTENSTEIN.

Il reafoiiça son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa dans son inanteau et disparut dans le bois.

Geor/^es resta dans un muet étonnement, appuyé sur son glaive. La vue de cet homme.... c'était pour lui incompréhensible.... avait éteint dans son cœur toutes les pensées de vengeance. Ce regard imposant, cette expression de bienveillance et d'affabilité, cette force, cette bravoure, remplissaient son âme d'étonnement, de respect et de honte. Il avait juré n'avoir aucune intimité avec Marie, il l'avait juré de cette main qui venait de manier la lourde épée aussi légèrement qu'un jouet. Il avait accompagné son serment d'un de ces regards que Georges ne pouvait pas plus soutenir qu'un rayon de soleil ; une montagne était soulevée de dessus sa poitrine, car il croyait, il était forcé de croire.

Si l'on pense quel prix on attachait alors aux qualités physiques, combien on estimait et honorait la valeur même dans un ennemi, et que la parole d'un brave avait autant de poids qu'un serment fait sur l'hostie ; si l'on pense aussi quel effet un extérieur gracieux et à la fois imposant produit sur la jeunesse, on ne s'étonnera pas trop du changement qui , dans ces courts instants , s'opéra dans l'âme de notre jeune héros.

c Quel est cet homme? demanda Georges au ménétrier qui se tenait toujours à côté de lui.

— Vous entendez bien qu'il n'a pas de nom, et moi je ne sais pas non plus comment il s'appelle.

— Tu ne sais pas qui il est? repartit Georges; et cependant tu lui es venu en aide quand il se battait avec moi ! Va 1 tu veux me tromper 1

. — Bien sûr que non , mon gentilhomme, répondit le ménétrier. Il est trop vrai , Dieu le sait, que cet homme n'a, pour le moment , pas de nom ; du reste, si vous tenez absolument à apprendre qui il est, sachez donc que c'^st un proscrit honorable que la ligue a chassé de son château*, mais qui fut un puissant seigneur dans le pays de Souabe.

— Le malheureux! c'est donc pour cela qu'il était ainsi enveloppé? et il m'a pris bien sûr pour un assassin ! Oui, je me rappelle lui avoir entendu dire qu'il voulait vendre chèrement sa vie.

LIGHTENSTEIN. 161

— Je vous demande bien pardon, mon gentilhomme, dit le paysan, mais moi aussi je vous ai pris pour un de ceux qui en veulent à la vie du proscrit ; c'est pourquoi je lui suis venu en aide, et, si je n'avais pas reconnu votre voix, qui sait si vous respireriez en ce moment? Mais aussi pourquoi venir ici à minuit, et quelle malheureuse étoile vous jette juste sur le chemin du proscrit? Vraiment vous pouvez vous vanter d'avoir eu du bonheur qu'il ne vous ait pas fendu en deux; il j' en a peu qui pourraient tenir devant son épée. Je suppose que c'est l'amour qui vous a joué un si mauvais tour. »

Georges raconta à son ancien guide les nouvelles qu'il avait apprises au Cerf d*or, à PfuUingen. Il s'appuya particulièrement sur le rapport de la nourrice, la sœur du ménétrier, qui lui avait paru si vraisemblable.

« Je pensais bien que cela devait être quelque chose comme ça, répondit le ménétrier. L'amour a joué plus d'un tour encore pire, et, dans ma jeunesse, je ne sais pas ce que je n'aurais pas fait en pareille circonstance. Mais ce n'est ici la faute de personne , que de ma vieille Rose , la vieille bavarde I Qu'a-t-elle besoin de se confesser à l'hôtesse du Cerf d'or, qui ne peut non plus rien garder pour elle?

— Il faut cependant qu'il y ait quelque chose de vrai là dedans , repartit Georges , chez qui l'ancienne méfiance reprenait par moment le dessus ; dame Rose n'a cependant pas inventé toute cette histoire de but en blanc ?

— Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai là dedans ! Sans doute, chaque détail pris isolément est exact, et on envoie coucher les domestiques, et la vieille commère aussi; à onze heures l'homme vient devant le château , le pont-levis s'abaisse, les portes s'ouvrent pour lui, la demoiselle le reçoit et le conduit dans la salle d'honneur....

— Eh bien! vois-tu? s'écria Georges impatienté. Si tout cela est vrai, comment cet homme peut-il ensuite jurer qu'il n'a avec la demoiselle....

— Qu'il n'a pas les moindres intentions sur la demoiselle? répondit le ménétrier. Sans doute, il peut le jurer; car il y a dans toute l'affaire quelque chose que cette oie de Rose n'a certainement pas su: c'est que le sire de Lichtensteinest assis dans la salle d'honneur, et que sa fille s'éloigne aussitôt

LiCrj ÎENSTEIN,

162 LIGHTENSTEIN.

qu'elle a apporté les mets préparés secrètement par elle. Le père reste auprès du proscrit jusqu'au premier chant du coq, et une fois que celui-ci a bu et mangé, qu'il a réchauffé au feu ses membres engourdis par le froid, il quitte le château comme il y est entré.

— Oh ! insensé que je suis, de n'avoir pas pensé à cela plus tôt ! Que la vérité était près, et que je me suis fourvoyé 1 Mais maudites soient la curiosité et la médisance des femmes qui croient voir de l'extraordinaire partout . et qui donnent si facilement dans les contes les plus absurdes et les plus horribles 1 Mais dis-moi , continua Georges après un moment de réflexion , il me paraît cependant singulier que ce proscrit vienne toutes les nuits au château. Dans quelle contrée inhospitalière habite -t-il donc, qu'il n'y trouve pas un repas chaud, un gobelet de vin, la chaleur d'un poêle?... Écoute.... si pourtant tu m.e trompais ! *

L'œil du ménétrier restait attaché sur le jeune homme avec une expression narquoise.

« Un gentilhomme comme vous , répondit-il , ne sait sans doute pas combien le bannissement fait souffrir; vous ne' savez pas ce que c'est d'avoir à se cacher aux regards des meurtriers ; vous ne savez pas combien il est terrible d'habiter dans d'humides cavernes, dans des antres affreux; vous ne connaissez pas le bien-être que donne un morceau de viande chaude et un vin généreux à qui mange avec les hibous et habite avec les chouettes. Mais venez, si vous en avez envie , le matin n'est pas encore arrivé , et vous ne pouvez pas vous présenter la nuit à Lichtenstein. Je vous conduirai à l'endroit où le proscrit habite, et vous ne demanderez plus pourquoi il sort au milieu de la nuit pour chercher un souper. »

L'apparition de l'inconnu avait trop excité la curiosité de G-eorges pour qu'il ne s'empressât pas d'accepter l'offre du ménétrier de Hardt, d'autant plus que cela lui fournissait le meilleur moyen de s'assurer de la vérité ou de la fausseté de ce qu'on lui avait dit.

Son guide saisit les rênes du coursier et lui fit descendre r^^iroit sentier à travers le bois. Georges suivit, après avoir jeté encore un regard en arrière sur les fenêtres de Lichten-

stein. Ils avançaient toujours en silence, et ce silence ne paraissait pas déplaire au jeune homme, car il ne tentait pas de le rompre. Il suivait le cours de ses pensées sur l'homme dont il allait visiter l'habitation mystérieuse. Sans cesse cette question venait l'assiéger : qui peut être ce proscrit ? II se souvenait presque comme d'un rêve que plusieurs partisans du duc avaient été chassés de leurs domaines. Il croyait même se rappeler qu'à l'auberge de Pfullingen, pendant ses sombres rêveries , on était venu à parler d'un certain Max Stumpf de Schweinsberg, que poursuivaient les confédérés. La bravoure et la force extraordinaires de cet homme étaient bien connues en Souabe et en Franconie ; et, quand Georges se rappelait l'air imposant et les manières chevaleresques de son adversaire , il lui paraissait toujours plus certain que le proscrit n'était personne autre que le partisan le plus dévoué d'Ulrich de Wurtemberg , Max Stumpf de Schweinsberg. L'imagination du jeune homme était flattée de la pensée d'avoir soutenu avec ce brave champion une lutte dangereuse et d'avoir mesuré sa lame avec la sienne , dans un combat qui était resté pour le moins indécis.

Ainsi pensait, en ce moment, Georges deSturmfeder; mais encore bien èes années après, quand l'homme avec qui il s'était battu cette nuit, était depuis longtemps rentré dans ses droits, et. que des centaines de serviteurs obéissaient au son de son cor, il comptait au nombre de ses plus beaux faits d'armes de ne lui avoir pas cédé un pouce de terrain.

Pendant que le jeune homme se livrait à ces réflexions, nos deux voyageurs étaient arrivés à une petite éclaircie de bois. Le ménétrier attacha le cheval à la lisière de la forêt et fit signe à Georges de le suivre. Le terrain ouvert sur lequel ils se trouvaient se terminait par un escarpement rapide et couvert de broussailles. Là, le ménétrier écarta quelques branches entrelacées, derrière lesquelles apparut un petit sentier qui allait en descendant. Non sans peine et sans danger, Georges suivit son guide, qui, à quelques endroits, lui tendit la main. Après avoir ainsi descendu plus de vingt-cinq mètres , ils se retrouvèrent sur un terrain uni , mais c'était en vain que le jeune homm^ cherchait la de-

164 LIGHTENSTEIN.

meure du proscrit. Le ménétrier alla alors à un arbre d'un diamètre extraordinaire, qui devait être creux à l'intérieur, car il en tira deux grandes torches de résine ; il battit un briquet et alluma les deux torches.

Dès que celles-ci jetèrent une flamme claire, Georges remarqua qu'ils étaient en face d'un grand portail creusé <ians le roc par la nature, et il pensa que ce pouvait bien être l'entrée de la demeure où le proscrit, selon l'expression du ménétrier, s'était mis en pension chez les chouettes. Le ménétrier saisit une des torches et donna l'autre à porter à son compagnon , car leur chemin était sombre et même assez dangereux par endroits. Après avoir donné cet avis à voix basse, il entra le premier sous la sombre voûte.

Georges s'était attendu à trouver une caverne basse, étroite et petite, semblable aux tanières des animaux, comme il en avait vu dans les forêts de sa patrie. Mais quel fut son étonnement , quand se développèrent à ses yeux les superbes salles d'un palais souterrain ! Il avait dans son enfance entendu parler d'un écuyer dont l'aïeul avait été fait prisonnier en Palestine : c'était un conte qui s'était transrais de génération en génération. Un enfant avait été envoyé dans le sein le plus profond de la terre, par un méchant sorcier, dans un palais dont la magnificence surpassait tout ce que l'enfant avait jamais vu sur la terre, tout ce que l'imagination hardie des hommes du Levant peut inventer de somptueux et de grandiose : dans cette demeure souterraine des génies, ce n'étaient que colonnes d'or avec des chapiteaux de cristal . coupoles d'émeraudes et de saphirs , parois de diamants dont les rayons éblouissent la vae. Cette légende, qui avait fait une profonde impression sur l'imagination de l'enfant , semblait se réaliser aux regards du jeune homme émerveillé. A chaque instant, il s'arrêtait avec une nouvelle surprise; il élevait sa torche et admirait, car le souterrain se continuait en hautes et majestueuses arcades , et brillait comme s'il eût reflété l'éclat de mille cristaux et de mille diamants. Mais une plus grande surprise l'attendait, lorsque son compagnon, tournant à gauche, le conduisit dans une grotte plus grande , qui pou-

vait être regardée comme la plus magnifique salle du palais souterrain.

Le ménétrier remarqua sans doute l'impression que cette merveille de la nature faisait sur l'âme de Georges. Il lui prit la torche des mains, monta sur une saillie de rocher, et éclaira ainsi une grande partie de la grotte. Des roches d'une blancheur éclatante couvraient les parois, des arcades d'une hardiesse étonnante formaient une brillante coupole. Aux stalactites dont cette caverne était formée pendaient des millions de gouttelettes qui reflétaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel , et qui se réunissaient comme des sources d'argent dans des écailles de cristal. Les rochers présentaient les formes les plus fantastiques, et l'imagination ravie croyait voir tantôt une chapelle, tantôt de grands autels avec de riches draperies et des chaires gothiques. Même l'orgue ne manquait pas à l'église souterraine, et les ombres projetées par la lumière vacillante des torches, en s'étendant çà et là sur les parois de la voûte, semblaient tantôt découvrir, tantôt cacher de mystérieuses images de martyrs et de saints.

C'est ainsi que l'imagination religieuse de Georges, saisie de respect en face de l'œuvre mystérieuse de la divinité, faisait de cette demeure souterraine une église , tandis qu'Aladin à la lampe merveilleuse y aurait vu les salles du paradis et les berceaux parés de l'éclat éternel des houris.

Le guide, après avoir laissé le jeune homme se rassasier de ce spectacle, descendit de son rocher.

« C'est la caverne des brouillards, dit-il; elle est peu connue dans le pays, si ce n'est des pâtres et des chasseurs; encore beaucoup n'osent-ils pas y entrer, parce qu'on raconte toutes sortes de vilaines histoires de revenants sur ces malheureuses voûtes. Pour quelqu'un qui ne connaît pasbien la grotte, je ne lui conseillerais pas de s'y aventurer; elle a des précipices profonds remplis d'eau, d'où personne, après y être tombé, n'est jamais revenu à la lumière. Il y a aussi des issues et des chambres souterraines qui ne sont connues aujourd'hui que de cinq hommes vivants.

— Et le proscrit? demanda Georges.

— Prenez la torche et suivez-moi, v répondit le ménétrier.

Et il s'engaga devant lui dans une galerie latérale. Ils avaient

fait de nouveau environ vingt pas, quand Georges crut entendre les sons sourds d'un orgue. Ille fit remarquer à son guide.

« C'est un chant, repartit celui-ci. Il résonne sous ces voûtes d'une façon bien admirable. Quand deux ou trois hommes chantent , cela produit le même effet que si on entendait tout un chœur de moines. »

Plus ils approchaient , plus le chant devenait sonore et distinct. Ils tournèrent un coin de rocher, et la voix du chanteur retentissait tout près et au-dessus d'eux ; elle se brisait aux parois dentelées des rochers en échos multipliés, jusqu'à ce qu'elle finît par se mêler au bruit des gouttelettes tombant des pierres humides, et au murmure d'une cascade souterraine, se perdant dans une sombre et mystérieuse profondeur.

« C'est ici , dit le guide ; là , dans cette anfractuosité du rocher, est la demeure du malheureux proscrit. Entendezvous son chant ? Attendons et écoutons jusqu'à ce qu'il ait fini , car il n'était pas habitué à être interrompu , lorsqu'il vivait encore là-haut sur la terre, j

Us écoutèrent et, à travers l'écho et le murmure des eaux, ils saisirent à peu près les strophes suivantes :

Sur la tour , où de mes aïeux

Se dressaient les bannières, D'où je regardais si joyeux

Le pays de mes pères , Flotte un étendard étranger.

Héritier, qu'on exile, Je fuis, sans pouvoir me venger.

Une grotte est mon seul asile.

Souvent j'ai chassé dans les bois;

C'étaient des jours de joie !

Mon vainqueur y met aux abois

Une plus noble proie.

Je suis le gibier cette fois;

Les chiens sont sur la voie ; Je les entends, leur meute aboie; Déjà du cerf ils voient le bois '.

4 C'est sans doute- une allusion aux armes de Wurtemberg, dans lesquelles il y avait trois bois de cerf. {Note des traducteurs.)

LIGHTENSTEIN. 167

De chaque haie une arbalète

A me tirer s'apprête.

Caché sous des habits grossiers

Je vais par les sentiers, Dans un pays où j'étais maître,

Sans me faire connaître , Aux pauvres seuils heurter le soir , Mendiant un peu de pain noir.

On m'a chassé de ma demeure.

J'y reviendrai frapper.

Rien n'est perdu; le cœur demeure,

Et ce bras, et ce fer.

Sans broncher tentons la victoire

Ou cherchons le trépas.

Forçons-les à dire à ma gloire :

a II fut brave, et ne broncha pas. »

Il avait fini, et le profond soupir qui accompagna les derniers mots de son chant laissa supposer qu'il n'y avait pas trouvé beaucoup de consolation. Pour le paysan de Hardt, une grosse larme avait coulé le long de sa joue, et la peine qu'il se donnait pour reprendre son ancienne fermeté et montrer à l'habitant de la caverne un front serein et un œil clair, n'avait pas échappé à Georges. Il remit au gentilhomme la seconde torche, et grimpa contre le rocher roide et glissant qui conduisait à la grott3 d'où le chant était parti. Georges pensa qu'il voulait l'annoncer au chevalier, mais il le vit bientôt revenir avec une grosse corde. Il descendit jusqu'à la moitié du rocher, et se fit donner la torche qu'il enfonça adroitement dans une fente de roc, puis il lança la corde à Georges et l'aida ainsi à escalader la paroi du rocher, ce qu'il aurait eu de la peine à faire sans ce secours.

Il était en haut; encore quelques pas, et il se trouvait devant la retraite du proscrit ',

i. Nous avons essayé de peindre d'après nature cette grotte merveilleuse. Il reste encore à donner ici quelques détails sur son intérieur. La première grotte a une circonférence d'environ 50 mètres. De là courent deux galeries dans des directions difféientes ; mais elles se rejoignent après un trajet d'environ 70 mètres. Sur ces routes on trouve deux salles de rochers, l'une de 33, l'autre d'environ 27 mètres de long. A leur point

La roche mystérieuse

Se dresse en la nuit, haute et lumineuse. Les noirs buissons pendus à ses côtés Sont éclairés de verdâtres clartés.

Le chevalier tremble, et, doutant s'il veille, N'ose approcher cette étrange merveille.

WlFXAND.

La partie de la grotte où ils entrèrent alors se distinguait sensiblement des autres par sa sécheresse. Le sol était jonché de jonc et de paille ; une lampe attachée au rocher éclairait suffisamment la salle dans toute sa largeur et dans une grande partie de sa longueur. Eu face d'eux, était assis l'inconnu sur une peau d'ours ; près de lui était un glaive et un cor ; un vieux chapeau et le manteau gris dans lequel il s'était enveloppé auparavant gisaient sur le sol. Il portait un pourpoint de cuir brun foncé et un haut-de-chausse d'un drap bleu grossier ; costume peu apparent, mais qui n'en faisait que mieux ressortir la vigueur de sa taille et la noblesse de ses traits. Il pouvait avoir environ trente-quatre ans, et son visage pouvait passer pour beau et agréable, bien que la fleur de la première jeunesse y eût été flétrie par les dangers et les fatigues, et que sa barbe inculte lui prêtât quelque chose de terrible. Ces rapides remarques se présentèrent aussitôt à Georges quand il s'arrêta à l'entrée de la grotte :

« Soyez le bienvenu dans mon palais, Georges de Sturmfeder ! » s'écria l'habitant de la grotte; et se levant de dessus la peau d'ours, il tendit la main au jeune homme et lui fit

de réunion, ces deux galeries forment de nouveau une grotte; vers le nord, un peu plus en montant, se trouve encore une petite chambre ; c'est celle où nous avons conduit nos lecteurs visiter le proscrit. La profondeur totale de la grotte est de ^59 mètres. Pour plus de détails, voyez la description aussi intéressante que fidèle des Alpes de Souabe, par G. Schwab.

LIGHTENSTEIN. 169

signe de s'asseoir sur une peau de chevreuil. Soyez le bienvenu ! C'est une excellente idée de notre ménétrier, de vous avoir conduit dans ce souterrain et de m'avoir procuré une société si agréable. Jean , mon brave , tu as été jusqu'à présent notre majordome, notre écuyer tranchant et notre chancelier ; nous t'élevons à la dignité de sommelier et de grand échanson. Tiens, là-bas sous ce pilier, il doit se trouver une cruche où il y a encore un reste de vieux vin. ' Prends mon gobelet de chasse de noyer, le seul ustensile de table qui nous reste aujourd'hui; remplis-le jusqu'au bord, et ofifre-le à notre honorable hôte. »

Georges regarda avec étonnement le proscrit. Il s'était attendu, d'après le sort qui avait frappé cet infortuné, d'après la vie sauvage qu'il menait, enfin d'après l'air plaintif qu'il avait entendu, à trouver un homme qui avait sans doute résisté aux tempêtes de la vie, mais qui devait être d'un abord sérieux, même sombre. Et il le trouvait gai et tranquille, plaisantant sur sa position, comme s'il eût été surpris par un orage à la chasse et forcé de chercher un abri dans quelque grotte. Et cependant, c'était une tempête plus affreuse que le plus terrible ouragan qui l'avait chassé du château de ses pères, et ce n'était pas le chasseur, mais le gibier fugitif, qui avait trouvé ici un refuge contre les coups meurtriers d'ennemis sanguinaires!

« Vous me regardez avec étonnement, mon digne hôte, dit le chevalier, tandis que Georges le considérait avec de grands yeux, ainsi que les objets qui l'entouraient. Peutêtre vous étiez-vous attendu à quelques plaintes de ma part. Mais de quoi ai-je à me plaindre? Dans ce moment, personne ne peut adoucir mon malheur : aussi il n'y a rien à faire qu'à montrer contre mauvaise fortune bon cœur. Et dites vous-même, ne suis-je pas logé ici comme le sont peu de princes ? Avez-vous vu les galeries et les grandes salles de mon palais? Leurs parois ne brillent-elles pas comme de l'argent ? Leurs voûtes ne sont-elles pas un assemblage de perles et de diamants? Ne sont-elles pas supportées par des colonnes d'émeraudes et de rubis? N'étincellent-elles pas de l'éclat des pierres précieuses ? Mais voici Jean , mon grand échanson , qui revient avec le vin. Parle , mon

170 LIGHTENSTEÎN.

brave 1 Le contenu de ce gobelat est -il toute notre richesse?

— Il y a dans votre habitation de l'eau aussi claire que du cristal, dit le ménétrier, déjà familiarisé avec la bonne humeur de son compagnon; mais il y a un petit reste de vin dans la cruche, de quoi remplir encore à peu près trois coupes. Nous avons aujourd'hui un hôte, on ne doit pas tant ménager.... je veux donc l'avouer, j'ai apporté cette nuit une cruche pleine de vieil Uhlbacher qui est à côté de l'autre.

— Tu as bien fait, s'écria le proscrit, et un rayon de joie perça dans ses yeux. Ne croyez pas, sire Georges, que je sois un débauché et un buveur. Mais le bon vin est une noble liqueur, et j'aime en bonne société que le gobelet fasse la ronde. Plante toujours ici les cruches, brave maître échanson ; nous allons festiner comme aux jours de bonheur. Je bois à l'ancien éclat de la maison Sturmfeder. »

Georges remercia et but.

« Je voudrais vous rendre l'honneur que vous me faites, sire chevalier, mais je ne sais pas encore votre nom. Toutefois, je vous porte un toast ! Puissiez- vous rentrer bientôt victorieux au château de vos pères I Puisse votre race vivre et fleurir à jamais 1 À votre santé I »

Georges avait élevé la voix en prononçant les derniers mots et il allait déposer le gobelet, quand le bruit de plusieurs voix retentit à l'entrée de la grotte et répétait : «c A votre santé! A votre santé ! » Étonné, il déposa le gobelet :

« Qu'est-ce que cela? dit-il. Ne sommes-nous pas seuls?

— Ce sont mes vassaux, les esprits de la grotte, répondit le chevalier en souriant, ou, si vous aimez mieux, l'écho qui se joint à votre aimable vœu. J'ai souvent, ajouta-t-il plus sérieusement, au temps de ma fortune , entendu cent voix porter la santé de ma maison ; cependant elles ne m'ont jamais causé tant de plaisir et d'émotion que j'en éprouve ici, où mon seul hôte la porte et où les rochers de ce souterrain y répondent. Remplis le gobelet, Jean; bois aussi, et, si tu sais quelque bon souhait, fais-le entendre. >

Le ménétrier de Hardt remplit son gobelet, et regardant Georges avec bonhomie :

LIGHTENSTEIN. 171

« Je bois aussi à votre santé, gentilhomme, et à quelque chose de mieux encore. A Mlle de Lichtenstein I

— Halloh 1 çà ! çà ! buvez , mon gentilhomme , buvez ! s'écria en riant le proscrit d'une voix à faire tremble.^ la grotte. Buvez jusqu'au fond ! Qu'elle vive et fleurisse pour vous! Tu as bien fait, Jean; regarde comme le sang monte aux joues de notre hôte, comme ses yeux brillent : on dirait qu'il imprime déjà un baiser sur ses lèvres.... Yous n'avez pas besoin de rougir I Moi aussi j'ai aimé, et j'ai épousé celle que j'aimais, et je sais ce que c'est qu'un cœur de vingt- quatre ans !

— Pauvre homme ! dit Georges. Vous avez aimé et épousé, et il vous a fallu peut-être vous séparer d'une femme aimée et de charmants enfants ? »

Il se sentit, en parlant, tiré violemment par son manteau ; il se retourna, et le ménétrier lui fit des yeux un signe rapide, comme si c'était un point délicat et qu'il n'était pas bon de toucher en présence du chevalier. Le jeune homme regretta ses paroles, car les traits de l'inconnu s'assombrirent, et il jeta à Georges un regard sauvage en disant :

« La gelée de septembre a déjà souvent desséché ce que mai vit fleurir, et l'on ne demande pas comm-ent cela s'est fait. Pour mes enfants, je les ai laissés aux mains de rudes mais fidèles nourrices; elles en prendront soin, j'espère, jusqu'au retour de leur père. »

Il avait prononcé ces mots d'une voix émue et sourde; mais, comme s'il voulait écarter ces tristes pensées de son souvenir, il passa sa main sur son front; aussitôt les plis qui s'y étaient formés disparurent comme par enchantement; il reprit son regard serein et dit :

a: Jean peut témoigner que j'ai souvent désiré vous voir, sire de Sturmfeder. Il m'a raconté la singulière histoire de votre blessure; on vous aura sans doute pris pour un des proscrits, et en vous attaquant on aura laissé à celui qu'on cherchait le temps de s'échapper.

— J'en serais content, répondit Georges. Je serais presque tenté de croire qu'on m'a pris pour le duc lui-même, car ils le poursuivaient alors, et je suis satisfait d'avoir reçu ce terrible coup, s'il est vrai que cela l'ait sauvé.

172 LIGHTENSTEIN.

— Ah ! c'est beaucoup dire. Ne savez-vous donc pas que le coup qu'on vous a porté pouvait être mortel?

— Quiconque se met en campagne, repartit Georges, doit avoir à peu près dit adieu au monde. Il est sans doute plus beau de tomber devant l'ennemi sur le champ de bataille, au milieu des cris de triomphe et entouré de ses camarades.... Cependant je serais mort volontiers, si le ciel l'avait voulu, pour détourner du duc les coups de ses assassins. »

Le proscrit regarda le jeune homme avec émotion et lui serra la main.

« Vous paraissez porter un grand intérêt au duc, dit-il en attachant sur lui ses yeux pénétrants ; j'aurais eu peine à le croire : on m'a dit que vous étiez attaché à la ligue.

— Je sais que vous êtes partisan du duc, répondit Georges, mais vous me passerez bien ma franchise. Tenez, il a fait bien des choses qu'on ne saurait approuver : par exemple, cette affaire avec Hutten, de quelque manière qu'elle se soit passée, il eût mieux valu qu'elle n'eût pas eu lieu. Puis il a agi trop durement avec sa femme, et vous conviendrez vousmême qu'il s'est trop laissé aller à sa colère, quand il a pris Reutlingen.... »

Il s'arrêta comme s'il attendait une réponse du chevalier ; mais celui-ci baissa les yeux et , gardant le silence, fit signe au jeune homme de continuer.

« C'est là ce que je pensais du duc quand je me fis confédéré; c'est là aussi ce qu'avec un peu moins de ménagement on disait de lui dans l'armée. Mais il avait un bon avocat dans Marie, et vous savez peut-être que c'est grâce à ses suggestions que je me suis détaché de la ligue. Alors les choses prirent bientôt une autre tournure, soit parce que je suis compatissant de ma nature et ne puis voir maltraiter personne injustement; soit peut-être aussi parce que je pénètre mieux les intentions des confédérés-... Je vis qu'on allait trop loin, car il est clair que la ligue n'avait pas le droit de chasser le duc de tous ses domaines et de son trône pour le précipiter dans la misère. Et alors ce prince regagna beaucoup à mes yeux. Il aurait pu tenter encore une bataille ; mais il n'a pas voulu exposer le sang wurtembergeois à un jeu si dangereux. Il aurait pu extorquer de l'ar-

LIGHTENSTEIN. 173

gent à ses sujets et s'en servir pour retenir les Suisses ; mais il a été plus grand que son malheur. Tenez.... c'est ce qui m'a rendu son ami. *

Le chevalier leva les yeux ; sa poitrine parut se dilater, son noble visage se redressa fièrement; il regarda longtemps Georges en pressant sa main sur son cœur.

« Vraiment, dit-il, en toi parle une voix pure et sainte, mon jeune amil Je connais le duo comme moi-même; mais, je puis le dire avec toi, il est plus grand que son malheur, et-,., meilleur que la renommée ne l'a fait. Mais il en a peu trouvé qui lui aient gardé fidélité. Ah! s'il avait eu seulement cent braves comme toi, pas une bannière de la ligue n'aurait jamais flotté sur un créneau du Wurtemberg. Je suis charmé de te voir l'ami du duc; mais loin de moi l'idée de t'engager à partager son malheur ! c'est déjà assez que ton épéè et un bras comme le tien n'appartiennent plus à ses ennemis. Puissent tes jours être plus heureux que les siens 1 Puisse le ciel te récompenser de ton attachement à un malheureux prince! »

Il y avait dans les paroles du proscrit quelque chose qui fit vibrer plus d'une corde sympathique dans le cœur du jeune homme. Ëtait-ce l'appréciation de son mérite personnel prononcée par un brave , qui lui parais.sait si encourageante ? Était-ce la ressemblance qui existait entre le destin de cet infortuné et le malheur de sa maison? Était-ce qu'il trouvait poétique de ne pas se déclarer pour le parti vainqueur, mais pour la bonne cause, justement parce qu'elle était malheureuse?...

Georges se sentait attiré d'une façon irrésistible vers ce proscrit, vers la cause pour laquelle il souffrait. Plein d'enthousiasme, il saisit sa main et s'écria :

« Qu'on ne me parle pas de prudence , qu'on ne dise pas que c'est folie de s'associer au malheur ! Quand même d'autres se partageraient ce beau pays et se gorgeraient des richesses du duc... je sens en moi le courage de supporter avec lui ce qu'il supporte; et, s'il tire son glaive pour reconquérir le trône , je veux être le premier à combattre à ses côtés. Touchez là, sire chevalier; quoi qu'il arrive, je suis l'ami d'Ulrich pour toujours! »

174 LIGHTENSTEIN.

Une larme brilla dans l'œil du proscrit , tandis qu'il rendait à Georges sa poignée de main.

ï 11 te faut beaucoup de courage et aussi beaucoup de mérite pour être l'ami d'Ulrich. Le pays au-dessus de nous appartient maintenant à des brigands et à des voleurs; mais ici on tient encore de cœur pour le Wurtemberg. Devant moi sont assis chevaliers et bourgeois ; oubliez un moment que je suis un pauvre chevalier et un malheureux proscrit, et figurez-vous que je suis le souverain du pays comme je suis le maître de cette grotte. Ah ! il y a encore un Wurtemberg, tant que ces trois-là sont unis ensemble, fût-ce dans le sein de la terre.... Remplis le gobelet, Jean, place ta main dans les nôtres, et scellons à nous trois l'alliance. >

Jean prit la cruche pleine et remplit le gobelet.

ff Buvez, nobles seigneurs, buvez, dit-il. Vous ne pouvez vous rendre raison avec un meilleur vin que cet Uhlbacher. j

Le proscrit vida le gobelet à longs traits, le fit remplir de nouveau et le tendit à Georges.

« Qu'est-ce donc ? dit celui-ci. Ce vin ne croît-il pas autour du château héréditaire de la famille de Wurtemberg? Je pense que c'est le nom du vin qui vient sur ces coteaux !

— Cela est vrai , répondit le proscrit. Rothenberg est le nom de la montagne au pied de laquelle pousse la vigne qui donne ce vin, et au sommet de laquelle s'élève le château bâti par les ancêtres de la famille de Wurtemberg.... 0 belles vallées du Neckar, magnifiques hauteurs couvertes de blés et de vignes, je vous ai dit aaioU pour toujours! » Il prononça ces paroles d'une voix étouffée par la douleur; car la mélancolie avait brisé l'acier dont la volonté ferme et indomptable de cet homme avait couvert jusqu'ici les soucis de son âme.

Le paysan s'agenouilla auprès de lui, saisit sa main et le réveilla des somores pensées auxquelles il s'était laissé aller un moment.

« Soyez fort , bon seigneur I vous les reverrez un jour avec plus de joie que vous ne les avez quittées.

— Vous les reverrez, les vallées de votre patrie, s'écria Georges. Quand le duc retournera dans son pays, quand il rentrera dans le château de ses aïeux, quand les vallées du

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Neckar et ses coteaux de vigne retentiront des cris de joie poussés par le peuple, alors, vous aussi, vous rentrerez dans votre manoir. Chassez ces sombres pensées : Nunc vino peinte curas ; buvez, n'oubliez pas ce que nous venons de dire. Je vous fais raison avec ce vin du Wurtemberg.... Au duc et à ses fidèles serviteurs ! »

Un gracieux sourire se répandit à ces paroles, comme un rayon de soleil , sur les sombres traits du chevalier.

« Oui, s'écria-t-il , fidélité est le mot qui remet le cœur brisé, comme une boisson rafraîchissante remet le voyageur perdu dans le désert. Oubliez ma faiblesse, chevalier; pardonnez à un homme qui ordinairement ne s'abandonne pas à ) sa douleur. Mais si jamais, du sommet du Rothenberg, vous eussiez plongé vos regards au cœur du Wurtemberg ; si vous eussiez vu le Neckar baigner les vertes prairies , une mer d'épis dorés onduler dans les champs, des collines à pentes douces et plantées d'un raisin délicieux longer le fleuve, des bois sombres et ombreux couronner la cime des montagnes, de nombreux villages avec de jolis toits rouges sortir de forêts d'arbres fruitiers; si vous eussiez vu quelle population bonne et laborieuse, quels hommes robustes, quelles belles femmes habitent ces hauteurs et en font un véritable paradis.... Si vous eussiez vu tout cela, si vous l'eussiez vu avec mes yeux, et que vous vous trouvassiez à présent, chassé, maudit, au milieu d'arides rochers, ici, au sein de la terre.... Oh ! cette pensée est terrible, et souvent trop lourde à porter pour un cœur humain 1 »

Georges craignit que , comparant ces doux souvenirs au présent, le chevalier ne vînt à retomber dans sa tristesse ; aussi chercha-t-il promptement à donner un autre tour à la conversalion.

< Vous étiez souvent auprès du duc, sire chevalier? Ohl dites-moi, car je suis à présent son ami, dites-moi, comment est-il ? N'est-ce pas qu'il est très-fantasque et qu'il a beaucoup de caprices ?

— Je ne vous dirai rien là-dessus, répondit le proscrit; vous le verrez vous-même, et vous apprendrez beaucoup mieux à le connaître sans que je vous fasse son portrait. Mais il y a déjà trop longtemps que nous parlons d'affaires

176 LIGHTENSTEIN.

étrangères. Ne me direz-vous rien des vôtres, du but de votre voyage, rien de la belle demoiselle de Lichtenstein?... Vous vous taisez et baissez les yeux? Ke pensez pas que ce soit la r',uriosité qui me porte à vous faire ces questions. Non, je jrois pouvoir vous être utile dans cette circonstance.

— Après Ci3 qui s'est passé cette nuit entre nous, répondit Georges, la réserve et le mystère de ma part ne sont plus nécessaires. A ce qu'il paraît, vous savez aussi depuis longtemps que j'aime Marie, peut-être même qu'elle m'est favorable?

— Oui, repartit le chevalier en souriant, si je n'interprète pas faussement les signes de l'amour : car, lorsqu'il était question de vous, elle baissait les yeux et rougissait jusqu'au front ; elle prononçait aussi votre nom d'un ton tout particulier, comme si toutes les cordes de son cœur vibraient pour produire ce seul accord.

— Je crois que votre œil pénétrant ne s'est pas trompé; c'est pourquoi je veux aller à Lichtenstein. J'étais d'abord , quand je me suis dégagé de la ligue, dans l'intention de retourner chez moi; mais les montagnes sont à moitié chemin de Franconie , et je pensais que je pourrais bien voir ma bien-aimée encore une fois auparavant. Cet homme m'a conduit par-dessus les montagnes. Vous savez ce qui a prolongé mon voyage de huit jours. Dès que le soleil sera levé, je compte me présenter au château, et j'espère être mieux reçu du vieux chevalier, aujourd'hui que j'ai quitté la neutralité pour me ranger sous son drapeau.

— Sans doute, vous serez le bienvenu chez lui, si vous vous présentez comme ami du duc, car il lui est très-attaché et très-dévoué. Cependant, il pourrait se faire qu'il n'ajoutât pas foi à vos paroles ; car il doit être un peu méfiant et bourru avec les étrangers. Vous savez dans quels rapports je suis avec lui : car c'est lui le Samaritain bienfaisant qui, la nuit, lorsque je. quitte ma caverne, me restaure avec des mets chauds et des consolations plus chaudes encore. Quelques lignes de moi peuvent mieux vous recommander à lui qu'une lettre de l'empereur, et, comme signe de reconnaissance pour lui et pour beaucoup d'autres, prenez cette bague

LIGHTENSTEIN. 177

et portez-la en souvenir de ce moment. Elle vous fera reconnaître comme l'ami de la bonne cause de Wurtemberg. »

Il tira à ces mots un large anneau d'or de son doigt. Une pierre rouge y était enchâssée, et aux trois ramures de cerf, au cor et au casque qui y étaient gravés , le jeune homme reconnut les armes de Wurtemberg. Autour de la bague étaient ces lettres, dont il ne comprit pas le sens : U. D. D. W. E. D. T.

<r Que signifient ces lettres? demanda-t-il. Est-ce, par hasard, un mot d'ordre pour les partisans du duc?

— Non, mon jeune ami, répondit le proscrit. Le duc a porté longtemps cette bague à son doigt, et elle m'était très-précieuse; mais j'ai encore beaucoup d'autres souvenirs de lui. Les lettres signifient : Ulrich, duc de Wurtemberg et de Teck.

— Cet anneau me sera éternellement cher, repartit Georges, comme venant du malheureux seigneur dont il porte le nom, et comme étant un souvenir de vous, sire chevalier, et de la nuit passée dans cette grotte.

— Quand vous arriverez au pont-levis de Lichtenstein , continua le chevalier, donnez au premier serviteur venu le mot que je vais écrire , et cette bague , afin qu'il les porte au maître du château, et vous êtes sûr d'être reçu comme si vous étiez le fils du duc. Mais pour la demoiselle, vous devez avoir vos signes particuliers, car ma magie ne s'étend pas jusqu'à elle : ainsi une franche poignée demain, le langage mystérieux des yeux, ou un doux baiser sur ses lèvres roses. Mais pour vous présenter à elle convenablement, vous avez besoin de repos : car, après une nuit sans sommeil, vos yeux pourraient paraître un peu battus. C'est pourquoi suivez mon exemple, étendez-vous sur la peau de chevreuil, et faites-vous un oreiller de votre manteau. Et toi , digne majordome, grand échanson et grand sommelier, Jean, mon fidèle compagnon d'infortune , offre encore un gobelet à ce seigneur avant qu'il s'endorme, pour que cette peau lui paraisse comme un doux duvet, cette grotte de rochers comme

4 . Trois ramures de cerf, dont les deux supérieures ont quatre branches, pt l'inférieure trois, sont les anciennes armes de Wurtemberg. Lichtenstein. 12

178 LIGHTENSTEIN.

une chambre à coucher, et que le Dieu des rêves lui présente les images les plus gracieuses. *

Les deux chevaliers burent et s'étendirent pour reposer et Jean, comme un chien fidèle, s'assit à la porte de la grotte. Bientôt le dieu aux pieds légers vint près de la couche du jeune homme répandre un doux assoupissement sur ses paupières, et Georges n'entendit plus que comme en rêve le proscrit dire sa prière , et demander pieusement au maître des destinées de lui envoyer, ainsi qu'au malheureux pays dans les souterrains duquel il se trouvait maintenant, son secours et sa protection.

Du sombre fond de sa verte vallée Sur son rocher dressé fièrement vers les eieui

De Lichtenstein la tête crénelée Sur ses beaux alentours jette un œii radieux.

Schwab.

Georges ne pouvait pas bien reconnaître sa situation ni les objets qui l'environnaient, quand il fut tiré de son sommeil parle ménétrier de Hardt; mais peu à peu les images de la nuit précédente lui revinrent à l'esprit, et il rendit avec joie au proscrit la poignée de main avec laquelle celui-ci lui souhaita le bonjour :

« Quelque plaisir que j'eusse à vous retenir des jours entiers dans mon palais, dit-il, je vous conseillerai cependant de vous mettre en route pour Lichtenstein, si vous voulez avoir un déjeuner chaud. Dans ma caverne je ne puis malheureusement pas vous en faire préparer un, car nous ne faisons jamais de feu; la fumée pourrait nous trahir. »

Georges se rendit à ses raisons et le remercia de son hospitalité.

ft Vraiment, dit-il, j'ai rarement passé une nuit plus gaie que dans cette grotte. Il y a un certain charme à respirer fct ù s'entretenir avec des amis à une telle profondeur sous

LIGHTENSTEIN. 179

les pieds des hommes. Je ne donnerais pas ces parois de rochers pour la salle la plus magnifique du plus beau château.

— Oui, entre amis, quand le gobelet fait gaiement la ronde, repartit le proscrit; mais rester ici malgré soi seul des jours entiers avec la pensée de son malheur, quand le cœur a des aspirations vers les vertes forêts et le ciel bleu, quand l'œil fatigué de cette splendeur souterraine voudrait se plonger dans un charmant paysage et errer au delà des riantes valléeg sur les montagnes lointaines de la patrie ; quand l'oreille, assourdie du murmure uniforme de ces eaux qui tombent goutte à goutte de ces parois pour aller se précipiter dans des profondeurs sans fond, voudrait dehors entendre le chant des alouettes, surprendre le frémissement du gibier dans les broussailles I

-^ Pauvre homme 1 c'est vrai, une telle solitude doit être affreuse I

— Et cependant, continua celui-ci en se relevant majestueusement, tandis qu'une fierté pleine de défi brillait dans ses yeux , et cependant je m'estime heureux d'avoir, grâce à des hommes dévoués, rencontré ce refuge. Oui, j'aimerais mieux descendre encore cent pieds plus bas sous terre, dans des régions où la poitrine ne trouve plus d'air à respirer, que de tomber aux mains de mes ennemis et d'en devenir la risée; et s'ils m'y poursuivaient, ces chiens sanguinaires de la ligue, je pourrais me creuser un chemin avec mes ongles dans les rochers les plus durs, descendre toujours plus avant, jusque dans les plus profondes entrailles de la terre, Et s'ils venaient encore jusque-là, je maudirais les saints de m'avoir abandonné, et j'appellerais le diable pour m'ouvrir les portes de l'enfer et me mettre à l'abri des poursuites de cette insolente canaille, j)

Le proscrit avait dans ce moment une expression si terril ble, que Georges trembla involontairement devant lui. Sa taille paraissait plus grande, tous ses muscles étaient tendus, ses joues étaient brûlantes, ses yeux lançaient des éclairs comme s'il cherchait un ennemi à exterminer, sa voix grondait creuse et menaçante, et l'écho des rochers répétait après lui ses horribles imprécations. Bien que sa colère lui parût aller trop loin, Georges ne pouvait cependant

blâmer ces sentiments chez un homme qui, sans autre crime que d'être resté fidèle à son maître, avait été chassé de ses domaines et poursuivi comme une bête fauve.

« Ces pensées sont une consolation, dit-il au proscrit, et vous supporterez votre malheur plus facilement, si vous envisagez bien la compensation. Je vous admire avec votre force d'âme, sire chevalier ; mais ce sentiment même d'admiration me porte à vous faire une question qui peut-être vous paraîtra indiscrète. La nuit dernière, vous m'avez appelé trop souvent votre ami pour que j'hésite de vous l'adresser : n'estce pas que vous êtes Max Stumpf de Schweinsberg ? »

Il fallait qu'il y eût dans cette question quelque chose de risible dont Georges ne pouvait se douter : car le sérieux toujours répandu sur les traits de chevalier disparut comme par enchantement. Il rit d'abord tout bas; mais ensuite il partit d'un bruyant éclat de rire auquel le ménétrier s'associa de grand cœur.

Georges regardait tantôt l'un tantôt l'autre, sans savoir ce que cela voulait dire ; mais ses regards embarrassés ne faisaient qu'exciter davantage l'hilarité des deux autres. Enfin le proscrit se remit le premier.

« Pardonnez-moi, mon digne hôte, d'avoir manqué si grossièrement aux devoirs de l'hospitalité et de ne pas m'être mordu la langue plutôt que de rire à vos dépens. Mais quelle idée avez-vous de parler de Max Stumpf? Le connaissezvous?

— Non ; mais je sais que c'est un brave chevalier, qu'il a été chassé à cause de son dévouement au duc, et que les confédérés sont à sa poursuite. Cela ne s'accorde-t-il pas parfaitement avec votre situation?

— Merci pour la bravoure que vous m'attribuez; mais je vous conseillerais de ne pas venir vous mettre la nuit dans le chemin de Max Stumpf, comme vous êtes venu dans le mien. car il vous hacherait tout d'abord comme chair à pâté. Schweinsberg est un petit homme replet qui a la tête de moins que moi : c'est pourquoi je n'ai pu m'empêcher de rire. Du reste, c'est un homme fort honorable, et il est du petit nombre de ceux qui n'ont pas abandonné le duc d.^jjs son malheur.

. LIGHTEN'STEIN. 181

— Ainsi vous n'êtes pas Schweinsberg? repartit Georges avec tristesse , et il faut que je parte sans savoir le nom de mon ami ?

— Jeune homme ! dit le proscrit avec une hauteur adoucie par une expression de bienveillance ; vous vous êtes fait un ami par vos manières braves et honnêtes, par votre air franc et ouvert, par le vif intérêt que vous prenez au malheur du duc ; que cela vous suffise, n'en demandez pas davantage : un seul mot détruirait peut-être ces rapports d'intimité qui me sont si agréables. Adieu ; pensez au proscrit sans nom, et soyez assuré qu'avant deux jours vous entendrez parler de lui et de son nom.... d

Il semblait presque à Georges que c'était sous ce simple vêtement un prince qui congédiait son serviteur, tant était grande l'inexprimable majesté de son front et la noblesse de son regard.

Cependant le ménétrier venait d'allumer les torches et attendait à l'entrée de la grotte ; le proscrit embrassa Georges et lui fit signe de s'éloigner. Celui-ci partit ; mais, il ne savait comment cela se faisait, jamais homme ne l'avait autant attiré et en même temps ne lui avait semblé si infiniment au-dessus de lui. Jamais il n'avait senti comme en ce moment qu'un homme, dépouillé de tout éclat terrestre, même sous l'habit le plus grossier et dans la situation la plus misérable, peut conserver assez d'élévation et de pouvoir pour qu'on en soit ébloui et qu'on se trouve surpris du sentiment de sa propre infériorité.

Ce fut avec ces pensées qu'il traversa la grotte. Les splendeurs de la nature, qui à son entrée avaient fixé sop attention, furent cette fois perdues pour lui ; il ne s'étonnait plus qu'au sein d'une montagne peu élevée elle eût montré tant de magnificence. Son regard intérieur était alors occupé d'un objet où elle s'était montrée encore plus grande et plus imposante que dans la splendeur ténébreuse de ces rochers : car il admirait la grandeur de l'esprit humain s'élevant audessus de toutes les choses de la terre, et il pensait à la majesté d'une grande âme qui, même sous les habits d'un mendiant, ne peut cacher sa noblesse.

Un jour clair et brillant s'offrit à nos voyageurs lorsqu'ils

i82 LICHTENSTEIN.

passèrent de la nuit de la caverne à la lumière. Georges respira plus librement à l'air frais du matin , car l'humide vapeur répandue dans les grottes et les galeries de la caverne, et qui lui avait peut-être valu le nom de caverne des brouillards, resserre la poitrine. Ils trouvèrent le cheval du jeune chevalier à la même place où ils l'avaient laissé , frais et vif comme auparavant, et même les pièces de son armure, attachées à la selle, n'avaient pas soufifert de là rosée, comme Georges l'avait craint : car le ménétrier de Hardt avait étendu sur le dos du cheval une grosse couverture qui lui servait sans doute à se garantir de la pluie et du froid par les mauvais temps. Georges remit sa toilette en ordre ainsi que le harnais du cheval, tandis que le paysan tendait à celui-ci sa pitance du matin, quelques poignées de foin ; puis on se mit en route et on gravit la montagne. Ils avaient à peine fait quelques pas, quand le son d'une cloche s'éleva de la Vallée et vint troubler le silence solennel du matin ; une autre répondit; trois ou quatre se joignirent aux premières, jusqu'à ce que les accords mélodieux d'environ douze cloches montèrent des hauteurs et des vallées voisines. Étonné, le jeune homme retint son cheval :

« Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il. Se serait-il déclaré quelque incendie, ou bien serait-ce aujourd'hui quelque grande fête du calendrier? Mon Dieu 1 ma maladie m'a tellement brouillé avec le temps, que je ne reconnais le dimanche qu'aux robes neuves et aux tabliers blancs que portent les jeunes filles.

^- La même chose est sans doute arrivée à plus d'un homme de guerre, répondit Jean le ménétrier; moi-même il m'a fallu souvent réfléchir pour savoir où j'en étais, quand j'avais dans la tête des choses plus importantes que messe tt sermon; mais aujourd'hui c'est différent, ajouta-t-il plus sérieusement en faisant un signe de croix. C'est aujourd'hui le vendredi saint. Béni soit Jésus-Christ I

— Éternellement ! reprit le jeune homme. C'est la première fois de ma vie que je n'honore pas ce jour comme il faut, et il me rappelle plus d'un beau moment de mon enfance. Dans ce temps-là mon père vivait encore; j'avais une douce et bonne mère, et une gentille petite sœur. Nous nous ré-

LIGHTENSTEIN. 183

jouissions toujours tous les deux, quand arrivait le vendredi saint ; nous ne savions rien de la signification de ce jour, mais nous calculions alors qu'il n'y avait plus que deux jours jusqu'à Pâques, où ma mère nous donnait tant de belles choses. Requiescant in pace ! ajouta-t-iî en détournant la tète pour cacher une larme; ils sont là-haut tous les trois, et y célèbrent le saint jour.

— On ne devrait pas parler de choses aussi profanes, dit le ménétrier après un court moment de silence ; mais mon confesseur me le pardonnera bien. Je pense que vous ne de- .vriez pas être si triste, mon gentilhomme, car ceux qui dorment sont bien, et ceux qui veillent doivent regarder devant eux, et non derrière. Ainsi, à votre place, je songerais à mes petits enfants, à qui je pourrais faire des présents à Pâques et qui se réjouiraient aussi le vendredi saint. Ne faites-vous pas un voyage de fiançailles, et une certaine demoiselle ne peut-elle pas devenir un jour une bonne et douce mère de famille ? »

Georges chercha en vain à réprimer un sourire que cette singulière consolation avait attiré sur ses lèvres.

« Écoute, mon brave, répondit-il; je te passe à toi ces paroles; mais je ne conseillerais pas à un autre d'offenser mes oreilles par de tels discours.

— Mille pardons, seigneur, je ne voulais offenser ni vous ni la demoiselle; cela ne m'arrivera plus. Mais ne voyezvous pas déjà la tour sortir de ce bouquet d'arbres là-bas? Encore un petit quart d'heure et nous sommes arrivés.

— Autant que j'ai pu le remarquer la nuit dernière, le ch âteau est situé sur un rocher isolé à pic. Vrai Dieu I une idée hardie; on n'y saurait pénétrer si on n'a fait alliance av ec les vautours et si on n'a appris à voler! Sans doute ■iTti aintenant on pourrait bien l'enlever avec du canon.

— Pensez-vous ? hum ! Il y a dans la cour quatre doubles pièces qui diraient aussi leur mot. Si vous avez bien vu, vous devez avoir remarqué que le rocher est séparé tou autour des montagnes environnantes par une large vallée; on ne pourrait donc pas de là causer beaucoup de dommage. Le seul côté plus rapproché de la montagne est celui où se trouve le pont-levis. Plantez-moi là des canons, et vous

184 LIGHTENSTEIN.

verrez un peu si le vieux Lichtenstein ne les a pas détruits avant que vous ayez endommagé une fenêtre. Et comment voulez-vous transporter du canon dans ces gorges et ces montagnes, sans que quelques hommes déterminés vous causent plus de tort que la place n'en vaut la peine ?

— Vous avez raison, répondit G-eorges. Je voudrais savoir qui a eu l'idée de bâtir un château sur ces rochers.

— Je vais vous le dire, repartit le ménétrier, à qui toutes les légendes de son pays étaient familières. Il vivait une fois , il y a bien longtemps , une femme qui , en butte à beaucoup de persécutions, ne savait plus quel parti prendre. Elle vint alors sur ces rochers, et elle vit un grand vautour qui y vivait avec sa famille à l'abri de tout danger. Aussitôt elle résolut de prendre la place du vautour. Elle fit donc bâtir le château , et , quand il fut fini , elle fit construire le pont-levis , monta sur le créneau de sa tour, et dit : « Me voici l'amie de Dieu et l'ennemie de tout le monde. > En effet , dès lors , elle demeura préservée de toute poursuite. Mais tenez, nous voici arrivés. Adieu. Peut-être que je vous reverrai ce soir. Je descends à présent dans le pays, et puis je rapporterai au maître de la caverne quelle tournure y prennent les choses. N'oubliez pas, une fois au pont-levis, d'envoyer au châtelain la lettre et la bague , et gardez-vous de briser vous-même le cachet.

— Sois sans crainte. Je te remercie de ta conduite ; salue, je te prie, mon digne hôte de la caverne. j>

Aces mots, Georges poussa son cheval, et en quelques instants il était arrivé aux fortifications avancées de Lichtenstein.

Un valet qui gardait la porte, lui demanda ce qu'il voulait, et en appela un autre pour porter au châtelain la lettre et la bague. Georges eut cependant tout le loisir d'examiner le château et ses environs. Déjà la nuit, à la lueur incertaine de la lune et dans une disposition d'esprit peu propre à faire de lui un observateur attentif , la construction hardie de ce château lui avait fait une vive impression; mais à présent, il fut encore bien plus étonné en le voyant au grand jour. Comme une tour colossale , se dresse du fond de la vallée un beau rocher nu et hardi : il est isolé au milieu de la con-

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trée, comme si la foudre l'en avait séparé, ou qu'un tremblement de terre l'eût ainsi posé à part, ou que , dans les époques primitives, un déluge eût entraîné les terres plus molles qui entouraient ses assises de granit. Du côté du sudest même , où il se rapproche des montagnes, s'ouvre une fente profonde, assez large pour arrêter le saut du chamois le plus hardi, mais pas assez cependant pour que l'art de l'homme n'ait pu en réunir les deux extrémités par un pont.

Gomme le nid d'un oiseau sur la cime d'un chêne ou sur le créneau le plus élevé d'une tour, le petit château était perché sur son rocher. Il ne devait pas y avoir en haut beaucoup de place : car, outre une tour, on n'y voyait qu'une habitation fortifiée. Mais les nombreuses meurtrières percées dans la partie inférieure du bâtiment, et plusieurs autres larges ouvertures, auxquelles apparaissaient les gueules de lourdes pièces d'artillerie, prouvaient qu'il était bien défendu et que, malgré le peu d'espace qu'il occupait, ce n'était pas une forteresse à mépriser; et, tandis que les brillantes fenêtres de l'étage supérieur lui prêtaient un air ouvert et gai, les énormes murs des fondements et les arcs-boutants qui semblaient faire partie du rocher et qui, par l'effet de l'air et du temps, en avaient à peu près la couleur jaune , montraient que le château était solidement enraciné et que rien ne saurait l'ébranler, ni la force des éléments, ni l'assaut des hommes. Une belle vue se présentait ici déjà à l'œil étonné, et les hauts créneaux de la tour, et les longues rangées de fenêtres de la maison en promettaient une plus magnifique encore.

Ces remarques furent faites par Georges pendant qu'il attendait à la dernière porte, qui, bien défendue du côté du pays, couvrait l'entrée du pont-levis. Des pas retentirent alors sur le pont, la porte s'ouvrit, et le maître du château parut lui-même pour recevoir son hôte. C'était cet homme âgé et sérieux que Georges avait vu plusieurs fois à Ulm, et dont il n'avait pas oublié la physionomie : car ses yeux sombres et pleins de feu, ses traits pâles et nobles, sa grande ressemblance avec sa bien-aimée, s'étaient gravés profondément dans l'âme du jeune homme.

« Vous êtes le bienvenu à Lichtenstein , dit le vieux che-

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valier en tendant la main à son hôte avec une expression de bienveillance qui adoucissait la sévérité ordinaire de ses traits. Que faites-vous la? vous, drôles 1 dit^il en se retournant ensuite vers ses serviteurs. Est-ce que par hasard le gentilhomme doit emmener son cheval avec lui là-haut ? Vite à l'écurie; on portera le harnais dans la chambre près de la salle!... Pardon, sire, qu'on ait tant attendu à vous servir; mais ces manants, il n'y a pas moyen de leur faire rien comprendre. Veuillez me suivre. >

Il s'avança le premier sur le pont-levis ; Georges le suivit. Son cœur battait plein d'attente et de désir; il rougissait de honte et d'amour en songeant à la nuit dernière et aux sentiments qui l'avaient d'abord conduit devant ce château. Son œil cherchait à toutes les fenêtres s'il ne découvrirait pas sa bien-aimée; son oreille se tendait pour saisir sa voix, si sa figure lui restait cachée pour le moment. Mais en vain tentait-il de percer ces murs du regard, en vain son oreille épiait le moindre son avec avidité, la jeune fille ne semblait pas vouloir se moutrer.

Ils arrivèrent à la porte intérieure. Elle était, d'après l'ancien système, solidement construite avec une herse, des ouvertures pour l'huile et Teau bouillante, tous ces ingénieux moyens de défense dont on se servait au bon vieux temps pour repousser les assaillants quand ils s'étaient emparés du pont-levis. Mais les murs énormes et les fortifications qui s'étendaient tout autour de Lichtenstein n'étaient pas seulement l'œuvre de l'art , mais aussi de la nature : car des rochers entiers se trouvaient dans la ligne des murailles, et la belle et spacieuse écurie, ainsi que les pièces fraîches qui servaient de caves, avaient été taillées dans le roc. On arrivait commodément par une rampe en spirale à la partie supérieure du bâtiment, et là non plus les moyens de défense n'avaient pas été négligés : car avant d'arriver aux chambres, dans l'endroit où sont exposés dans d'autres habitations des ustensiles de ménage , se trouvaient ici de terribles haches à deux tranchants et des caisses pleines de boulets. L'œil du vieux chevalier se reposait avec un certain air de fierté sur ces singulières décorations de sa maison, et en effet, ces munitions pouvaient alors passer pour

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un signe de bien-être et même de richesse : car tout particulier n'était pas en état de pourvoir son château de cinq ou six de ces pièces.

De là, on monta au second étage, où le chevalier de Lichtenstein et son hôte entrèrent dans une fort belle salle avec grandes fenêtres bien claires'. Le maître du château donna à un serviteur , qui les avait suivis , quelques ordres, plutôt par signes que de vive voix; sur quoi celui-ci disparut.

4. Crusius décrit dans ses Chroniques le petit château de Lichtenstein, comme nous l'avons fait d'après lui. 11 le vit à la fin du xvi" siècle, par conséquent environ soixante-dix ans après l'année t5t9. Dans cette chronique se trouve aussi ce passage qui est ici à sa place :

K A l'eiage supérieiir est une fort belle salle avec de grandes fenêtres tout autour d'où l'on peut voir jusqu'à Asperg : là a souvent demeuré le prince proscrit Ulrich de Wurtemberg, qui venait la nuit devant le château et ne disait que ceci : a L'homme est là l » sur quoi on le laissait entrer. Mais où habitait-il pendant le jour? où le proscrit se cachait-il? La réponse n'était pas loin.

A présent on a bAli sur les ruines du vieux château une maison de garde-chasse qui porte toujours le nom de petit chriteati de Lichtenstein, et qui à la Pentecôte sert de lieu de réunion à une foule joyeuse.

Le possesseur acluel, le comte Guillaume de Wurtemberg, fit en 1840 rebâtir le château en style gothique par Heideloff.

D'un pareil dévouement L'offre si généreuse A chassé le tourment De l'âme soucieuse.

La vive affection Tout à coup le ranime.

Si douce émotion Malgré lui le domine, Qu'arrivent à ses yeux Des pleurs délicieux.

Pn. Co:«z.

Lorsque les deux hommes furent seuls dans la vaste salle de Lichtenstein, le vieillard s'approcha de Georges et le regarda comms s'il voulait lire dans ses traits. Un rayon d'inspiration et de joie brilla dans ses yeux, et la mélancolie disparut de son front; il était serein, même joyeux, comme le père qui revoit un fils au retour de longs voyages. Enfin une larme s'échappa de son œil brillant; mais c'était une larme de joie, car il attira le jeune homme surpris sur son cœur.

e Je n'ai pas l'habitude d'être faible, dit-il à Georges après ce solennel embrassement; mais de tels instants triomphent de la nature, car ils sont rares. Dois-je en croire véritablement mes vieux yeux? Les caractères de cette lettre ne mentent-ils pas? Ce cachet est-il authentique et puis-je y ajouter foi? Mais. ... comment douterais-je ? La nature n'a-t-elle pas imprimé sa marque sur votre front ouvert? Non, vous ne pouvez pas tromper.... la cause de mon malheureux maître a trouvé un amil

— Si vous voulez dire la cause du malheureux duc, vous avez raison ; elle a trouvé un chaud partisan. La renommée m'annonçait le sire de Lichtenstein comme un ami fidèle du duc, et peut-être même, pour venir vous visiter, n'aurais-je pas eu besoin du conseil de ce malheureux qui m'a envoyé à vous.

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— Asseyez-vous près de moi, mon jeune ami, dit le vieillard, dont les yeux paraissaient se reposer toujours avec amour sur le jeune homme. Asseyez-vous là et écoutez ce que je vais dire. Je n'aime ordinairement pas à voir les gens changer de couleur; j'ai appris dans le cours de ma longue vie qu'on doit respecter les convictions de chacun, et qu'un homme dont les intentions sont pures ne doit pas être condamné seulement parce qu'il est d'une autre opinion que nous. Mais lorsqu'on change de parti par des motifs aussi désintéressés que les vôtres, Georges de Sturmfeder, lorsqu'on tourne le dos à la fortune pour se joindre au malheur, il y a là un grand mérite, et on porte alors sur le front l'empreinte d'une noble action.

Georges rougit en entendant le vieux Lichtenstein relever son désintéressement. N'était-ce donc pas sa jolie fille qui l'attirait sous la bannière de son père? Et ne devait-il pas perdre dans l'estime de cet homme, quand, tôt ou tard, la cause de son changement de parti viendrait à lui être connue?

« Vous êtes trop bon, répondit-il; les intentions de l'homme sont souvent plus profondément cachées qu'on ne le croit au premier abord. Soyez assuré que ce qui m'a fait passer à votre parti est sans doute le sentiment de la justice révolté en moi. Toutefois, il pourrait y avoir une cause encore plus terrestre, sire chevalier , et je ne voudrais pas que vous me regardassiez comme meilleur que je ne suis; cela me ferait d'autant plus de peine , si vous veniez ensuite à me juger plus défavorablement.

— Je ne vous en aime que mieux à cause de cette franchise, repartit le châtelain en serrant la main de son hôte. Cependant, j'en crois à mon expérience et à ma connaissance des physionomies, et je suis prêt à soutenir hardiment que, si vous êtes guidé encore par un autre motif que le sentiment du droit, ce motif ne saurait être mauvais. Qui médite le mal est lâche, et qui est lâche n'ose pas tenir tête au truchsess, au duc de Bavière et à la ligue de Souabe, ni se montrer comme vous l'avez fait.

— Que savez-vous de moi? s'écria Georges avec une agréable surprise. Avez-vous donc jamais entendu parler de moi avant ce moment ? »

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Le serviteur, qui ouvrit la porte, empêcha le vieux chevalier de répondre. Il plaça sur la table du gibier et des gobelets pleins et s'empressa de servir l'étranger. Cependant un signe de son maître l'éloigna de nouveau.

c Ne dédaignez pas cette collation, dit le seigneur de Lich tenstein au jeune homme. Sans doute la maîtresse de la maison devrait présenter la première coupe, comme le prescrit l'usage; mais ma femme est morte déjà depuis longtemps, et ma fille unique, Marie, qui la remplace dans les fonctions du ménage, est descendue au village entendre la messe et un sermon. Eh bien 1 vous me demandiez si je n'avais jamais entendu parler de vous. Vous êtes à présent des nôtres; aussi puis-je vous dire ce qu'on garde ordinairement pour soi. Quand vous êtes entré à Ulm, j'y étais allé pour chercher ma fille, qui s'y trouvait, mais principalement dans le but de me renseigner sur différentes choses qu'il était important au duc de savoir. L'or ouvre toutes les portes, ajouta-t-^il en souriant, même celles du grand conseil ; aussi apprenais-je chaque jour les résolutions que formaient les chefs de la ligue. La guerre une fois déclarée, je fus obligé de partir; mais je laissai dans la ville des hommes dévoués qui me rapportaient tout ce qui s'y passait même de plus mystérieux.

— Un de ces hommes n'était-il pas le ménétrier de Hardt, que j'ai trouvé près du proscrit ? demanda Georges.

-^ Et qui vous a conduit à travers les montagnes ? Eh ouil Ces gens m'apportaient toujours des nouvelles. C'est ainsi que j'appris qu'on voulait envoyer un espion derrière le dos du duc, dans la contrée de Tubingen, pour rendre à la ligue un compte immédiat de toutes nos mesures, J'appris aussi que le choix était tombé sur vous. Ma foi, je vous avouerai franchement que vous et votre nom m'étiez assez inditlérent; mais je vous plaignais en apprenant que vous étiez si jeune : car, sitôt que vous auriez eu franchi les montagnes comme espion, vous auriez été tué sans grâce ni merci, ou enfermé dans un cachot où ne pénètrent ni la lumière du soleil ni celle de la lune. Je fus extrêmement surpris de la nouvelle de votre refus et de la manière dont vous aviez parlé devant les membres du conseil. On me

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rapporta aussi que vous vous étiez détaché de la ligue et que vous aviez juré une trêve de quinze jours. Je me réjouis que vous soyez devenu enfin notre ami. »

Les joues du jeune homme brûlaient, sou œil rayonnait de joie; en effet, cet instant brisait toutes les barrières que les circonstances avaient mises entre lui et Marie. Son ancien désir, dont l'accomplissement avait souvent paru rejeté si loin dans l'avenir, était réalisé; il avait, sans le savoir, gagné le père de Marie.

« Oui, je me suis détaché d'eux, répondit Georges , parce que je ne pouvais plus souffrir leurs prétentions. Je suis devenu votre ami; cependant il serait possible que je ne me fusse pas rangé si vite de votre parti ; mais, quand je me trouvai dans la caverne auprès du proscrit , quand je réfléchis comme Qt on agissait avec les nobles et même avec le maître du pays , quand les puissantes paroles de cet homme vinrent toucher mon cœur , tout d'un coup la lumière se fit à mes yeux. C'est ici qu'était ma place, c'est ici que je devais combattre. Et croyez-vous qu'il y ait bientôt quelque chose à faire? car je ne suis pas venu à votre bord pour me croiser les bras.

— Je comprends ça, dit le chevalier en souriant; il y a quarante ans , j'avais aussi un sang impétueux qui ne me laissait pas longtemps en place. Vous savez où en sont les choses; on peut dire qu'elles vont plutôt mal que bien. Ils ont la plaine; ils ont tout le pays depuis Ulraeh jusqu'ici : tout dépend maintenant d'une seule chose. Que Tubingen tienne bon, et nous sommes vainqueurs I

— L'honneur de quarante chevaliers en est une garantie ! s'écria Georges. Le château est bien défendu, je n'en ai pas vu de plus fort, il s'y trouve une garnison suffisante, et quarante nobles ne se rendront pas si facilement. Gela ne peut pas, cela ne doit pas être. N'ont-ils pas avec eux les enfants du duc et le trésor de la famille? Ils tiendront nécessairement....

— Oui, s'ils pensaient tous comme vous. Tubingen est très-fort. Si le duc peut y amener du renfort, il a dans cette ville un point d'appui solide, d'où il peut reconquérir son pays. Il y a là de grandes provisions de guerre une

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grande partie de la noblesse; tant que celle-ci tient à sa cause, le Wurtemberg n'est gagné que dans son sol; mais son esprit appartient encore au duc. Pourtant je crains bien, je crains !...

— Gomment? Il est impossible que les quarante chevaliers se rendent !

— Vous avez encore peu d'expérience , répondit le vieux chevalier. Vous ne savez pas quels appâts et quels pièges peuvent faire trébucher bien des hommes honorables. Et il y en a dans la forteresse plus d'un en qui le duc a eu trop de confiance. Il s'aperçoit bien aussi que cela ne va plus comme il faut, car il leur a envoyé le chevalier Max Stumpf de Schweinsberg avec une épître touchante', pour les prier de ne pas rendre le château, mais de lui ménager l'occasion d'y entrer lui-même , résolu qu'il est d'y périr, si Dieu le veut.

— Le pauvre seigneur 1 s'écria Georges avec émotion. Mais je ne croirai jamais que la noblesse du pays puisse se comporter d'une façon si honteuse ! Ils le feront entrer dans le château, il leur inspirera un nouveau courage, il fera des sorties, il battra les assiégeants en dépit de la Bavière et de Frondsberg. Nous nous joindrons à lui, nous traverserons le pays en combattant et en chassant devant nous les confédérés.

— Max Stumpf n'est pas encore de retour, dit le chevalier de Lichtenstein d'un air préoccupé, et depuis hier ils ont cessé de tirer. Avant cela on entendait chaque coup de Lichtenstein, mais depuis hier tout est silencieux comme la tombe.

— Peut-être le canon a-t-il cessé à cause de la fête. Faites attention, ils tireront demain ou le lundi de Pâques de façon à en faire trembler tous vos rochers.

— Quoi donc! reprit le chevalier, à cause de la fête? Servir fidèlement son duc est aussi un service religieux, et

i. 11 leur envoya un brave chevalier, Max Slumpf de Schweinsberg, avec une épître touchante, pour les prier de ne pas rendre le château, mais, s'ils le voulaient, de lui procurer une occasion d'y entrer, parce quil était résolu d'y mourir, si Dieu le voulait ainsi. SalUer, Histoire des ducs de ff'urteinberg , t. II. p. -15.

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les saints du ciel aimeraient peut-être mieux entendre tonner les coulevrines des retranchements de Tubingen que de voir les chevaliers oisifs. L'oisiveté est la mère de tous les vices. Mais pourvu que Stumpf entre seulement au château, il les secouera de leur engourdissement 1

— Le duc a envoyé le chevalier de Schweinsberg à Tubingen, dites-vous? Le duc veut entrer au château, parce que la garnison paraît hésiter depuis quelques jours? Alors Ulrich ne peut pas s'être enfui jusqu'à Montbéliard, comme on le dit : alors il est peut-être près d'ici? Oh! si je pouvais le voir, si je pouvais m'introduire avec lui dans Tubingen I »

Un singulier sourire passa sur les traits sérieux du vieillard.

« Vous le verrez quand il en sera temps , dit-il. Vous serez bien reçu de lui, car il vous aime déjà; et, si la fortune est favorable, vous l'accompagnerez aussi à Tubingen, je vous en donne ma parole.... Mais à présent, il me faut vous prier de rester seul une petite heure. Une affaire m'appelle, mais elle sera bientôt terminée. Prenez mon vin pour compagnie, examinez ma maison; je vous engagerais à aller à la chasse, si un tel plaisir était convenable le vendredi saint. »

Le vieux chevalier serra encore la main de son hôte et quitta la chambre. Bientôt après, Georges le vit sortir à cheval du château et se diriger vers la forêt.

Quand le jeune homme se trouva seul, il commença à mettre un peu d'ordre dans sa toilette, qui, par suite de son voyage de nuit et de son séjouT* dans la caverne, était tant soit peu dérangée. Qui jamais dans de telles circonstances s'est approché de sa bien-aimée, lui pardonnera de s'être avancé vers un petit miroir de métal poli qui se trouvait dans cet appartement, et qui pouvait bien appartenir à Marie, pour arranger sa barbe et ses cheveux, épousseter un peu son pourpoint, et faire disparaître toute trace de désordre de son costume. Il se rendit ensuite dans la grande salle, et chercha parmi les nombreuses fenêtres s'il n'y en avait pas une de laquelle il pût voir le chemin que Marie devait prendre pour revenir.

Des pensées joyeuses se pressaient dans son âme, comme ces petits nuages brillants qui glissent sur le ciel bleu

LiCKTÏÏKSTElN. X3

C'était là le château dont il avait depuis plus d'un an rêvé tout éveillé, et qu'il avait vu distinctement en songe la nuit. C'étaient les montagnes, les rochers dont elle l'avait si souvent entretenu; c'étaient les appartements de son enfancel Il y a quelque chose d'attrayant à se trouver dans les chambres où a grandi celle qu'on aime. On se reporte à plusieurs années en arrière, on la voit toute petite fille courir dans ces chambres et dans ces galeries. On avance de quelques années ; on la voit encore petite, mais raisonnable, apprenant de sa mère ces petits devoirs domestiques qu'il lui faudra remplir plus tard comme maîtresse de maison. Cependant, dans sa petite tète, elle se forme déjà un ménage particulier. «: C'est peut-être dans ce coin, pensait Georges en souriant, qu'avec de petites croûtes de pain dérobées à la cuisine elle préparait des mets de son invention, qu'elle portait une poupée de bois sculpté avec art par quelque valet et habillée par sa nourrice avec quelques chiffons, aussi sérieusement qu elle aurait tenu un enfant. *

Ensuite venait ce charmant état intermédiaire entre l'enfant et la jeune fille. Où pouvait être la petite place silencieuse où la demoiselle de quinze ans, après avoir, comme font les enfants, couru dans le jardin et dans les champs, venait s'asseoir sérieuse et pensive, prenait la navette et filait des fils d'or, tandis que son père lui parlait de sa mère et des jours de sa jeunesse, ou cherchaît à élever son esprit par de graves maximes et de sages leçons?

Où est la fenêtre favorite où, croissant toujours en taille et en beauté, elle aimait à s'asseoir et, agitée de désirs inconnus, elle regardait dans le lointain, pensant à la vie, à l'avenir, et s'enfonçait dans des rêves charmants ?

Il se trouvait si bien, si à l'aise dans cette maison ! c'était l'esprit de la jeune fille qui y régnait, qui l'entourait et qu'il saluait, bien qu'elle fût loin. Ce petit jardin, sur un pan étroit de rocher, c'était elle qui l'avait soigné et cultivé ; ces fleurs qui se trouvaient dans un pot sur la table, elle les avait peut-être cueillies aujourd'hui. Il se pencha sur les fleurs, il porta à ses lèvres les violettes embaumées. Dans ce moment il crut entendre du bruit du côté de la porte. Il se retourne.... c'était elle; c'était Marie qui, étonnée et im-

mobile comme si elle n'en croyait pas ses yeux, se tenait à la porte. Il Yole à elle, la serre dans ses bras, et ses caresses lai prouvent bientôt que ce n'est pas resprjt de son bienaimé qui lui est apparu. Combien de questions n'avaient-ils pas à se faire I trop pour qu'ils pussent y répondre. Il y avait des moments où ils se regardaient comme au sortir d'un songe, pour s'assurer qu'ils étaient véritablement rendus l'un à l'autre.

« Combien ai-je souffert à cause de toi! dit Marie, et les joues pâles de jeune fiUe ne démentirent pas ses paroles; comme j'avais Je cœur gros quand il me fallut quitter Ulm I Sans doute tu m'avais bien promis de te séparer de la ligue; mais comment espérer te voir sitôt?... Et puis, quand Jean m'apporta la nouvelle que tu voulais venir avec lui à I.ichtenstein, mais qu'attaqué à l'improviste, tu avais été blessé I Mon cœur était prêt à se briser, et cependant je ne pouvais aller te trouver et te soigner! »

Comme Georges était confus en pensant à sa folle jalousie! combien il se sentait petit et faible en face de tant d'amour! 11 cherchait à cacher sa rougeur; il racontait, souvent interrompu par les questions de Marie, comment tout s'était arrangé, comment il avait renoncé à la ligue, comment il avait été attaqué, comment il avait échappé aux soins de la femme du ménétrier pour venir à Lichtenstein. Georges était trop honnête pour que les questions de Marie ne l'eussent pas mis çà et là dans l'embarras, surtout lorsqu'elle lui demanda avec étonnement pourquoi il s'était mis au milieu de la nuit en route pour Lichtenstein; il ne savait que répondre. Les beaux yeux clairs de sa bien-aimée l'interrogeaient avec un regard si pénétrant, que pour rien au monde il n'aurait pu dire quelque chose de contraire à la vérité.

« Je dois te l'avouer , dit-il en baissant les yeux , l'hôtesse de Pfullingen m'avait trouhlé l'esprit; elle m'avail dit de toi quelque chose que je n'avais pu entendre de sangfroid.

— L'hôtesse? De moi? s'écria Marie en souriant. Eh qu'était-ce donc, pour que la nuit même tu aies gravi la montagne?

— Laisse cela ! Je sais que j'étais fou. Le chevalier pros-

crit m'a persuadé depuis longtemps que j'avais complètement tort.

— Non, non, repartit-elle d'uu ton suppliant, tu ne m'échapperas pas ainsi. Que disait donc de moi la bavarde? Avoue-le tout de suite....

— Eh bien ! moque-toi bien de moi, elle racontait que tu avais un amant et que toutes les nuits, quand ton père dormait, tu le faisais entrer au château. *

Marie rougit. Le dépit et l'envie de rire luttaient sur ses beaux traits.

€ Eh! j'espère, dit-elle, que tu lui as répondu de la belle façon, et que c'est de colère d'une telle calomnie que tu as quitté sa maison ? Tu pensais peut-être atteindre encore notre château avant la nuit ?

— A l'avouer franchement, ce n'était pas ma pensée. Tiens, j'étais encore à moiiié malade ; je ne la croyais bien sûr pas d'abord; mais ta nourrice, la vieille Rose, fut mise elle-même en scène : c'était elle qui avait fait le rapport à l'hôtesse, elle avait même parié de moi et m'avait plaint d'être ainsi trompé. Alors.... ohl ne détourne pas les yeux, Marie, ne te fâche pas contre moi ! Je m'élançai à cheval et je vins devant le château pour dire un mot à celui qui osait aimer ma Marie.

— Et tu pouvais croire cela? s'écria Marie, tandis que des larmes s'échappaient de ses yeux. Que dame Rose dise de ces choses, elle a tort; mais c'est une vieille femme, elle aime à bavarder. Que l'hôtesse les raconte ensuite, je ne m'en fâche pas, car elle n'a rien de mieux à faire. Mais toi, toi Georges, tu pouvais croire même un instant de pareils mensonges 1 tu voulais t'assurer que.... »

De nouveau ses larmes coulèrent, et le sentiment de cette amère offense étouffa sa voix.

Georges s'en voulait à lui-même d'avoir été si fou; il sentait aussi que, s'il avait un grand tort envers sa bien-aimée, il n'avait été égaré que par l'amour.

« Pardonne-moi pour cette fois, dit-il. Vois , si je ne t'avais pas tant aimée, je ne l'aurais sûrement pas cru. Mais si tu savais ce que c'est que la jalousie !

— Qui aime bien ne doit pas être jaloux, dit Marie avec

colère. Déjà à Ulra, tu as dit quelque chose dans ce genre, et cela m'avait bien affligée. Mais tu ne me connais pas; si tu m'avais bien connue et aimée comme je t'aime, il ne te serait jamais venu de semblables idées.

— Non ! tu ne voudras pas être injuste à mon égard, s'écria Georges en saisissant sa main. Gomment peux-tu me reprocher de ne pas t'aimer autant que tu m'aimes? N'aurait-il pas été possible qu'un homme plus digne que moi de ton amour se fût présenté, que le pauvre Georges eût été chassé de ton cœur par quelque méchant magicien? Tout est cependant possible dans ce monde !

— Possible? interrompit Marie, et cette fierté que Georges avait souvent remarquée en souriant dans la fille du chevalier de Lichtenstein parut l'animer tout entière. Possible? Si vous avez seulement un instant pu croire que quelque chose d'aussi mal de ma part fût possible, je le répète, sire de Sturmfeder, que vous ne m'avez jamais aimée. Un homme ne doit pas se laisser pousser çà et là comme un roseau ; il doit être ferme dans son opinion, et, quand il aime, il faut aussi qu'il ait une foi entière.

— C'est le reproche que j'ai le moins mérité de ta part, dit le jeune homme en se levant avec humeur. Sans doute je suis un roseau poussé çà et là par le vent, et plus d'un me méprisera à cause de cela.

— Gela se pourrait bien, murmura-t-elle, mais cependant pas assez bas pour que ces mots ne pussent arriver à l'oreille de Georges et porter son humeur jusqu'à la colère.

— Ainsi, toi aussi, tu me mépriserais pour cela, tandis que c'est toi-même qai me pousses çà et là. Je t'ai cherché îu côté de la ligue, j'étais enchanté quand je t'y trouvai. Tu me prias de m'en détacher, j'y consentis. Je fis encore plus. Je vins à vous, cela me coûta presque la vie, et cependant cela ne m'arrêta pas. Je m'attachai au parti du duc de Wurtemberg. J'allai trouver ton père ; il me reçut comme un fils et se réjouit de voir que j'étais devenu son ami.... Mais sa fille m'appelle un roseau poussé çà et là par le vent ! Mais encore une fois.... une dernière fois.... je veux me laisser pousser par toi. Je pars, puisque tu réponds ainsi à mon amour; oui, j® pars à l'instant même ! »

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En disant ces derniers mots, il ceignit son épée, saisit son chapeau, et se tourna vers la porte.

c Georges! d s'écria Marie avec le plus doux accent de l'amour en se levant et en saisissant sa main. Sa fierté, sa colère, tout nuage d'humeur avait disparu, même les larmes avaient cessé de couler, ramour suppliant hrillait seul dans ses yeux. « Écoute-moi de grâce, Georges ! je ne l'entendais pas ainsi. Reste près de moi, j'oublie tout, j'ai honte d'avoir eu tant d'humeur ! t

Mais la colère du jeune homme n'était pas facile à dissiper. Il se retourna pour ne pas se laisser gagner par les regards , par le sourire affectueux de Marie ; car il était bien décidé à quitter le château.

c Nonl s'écria-t-il, tu ne dois plus faire tourner le roseau. Mais tu peux dire à ton père comme tu as chassé son hôte de sa maison. >

Sa voix faisait trembler les vitres des fenêtres , son œil avait une expression farouche ; il arracha sa main de celle de sa bien-aimée, et s'élança vers la porte. Il l'ouvrit avec violence et il allait fuir pour toujours, lorsqu'il fut arrêté sur le seuil par une apparition que nous décrirons dans le prochain chapitre.

Amour de femme et beau jour de printemps. Riche éclat des fleurs et faveur des grands, Comme fortune au jeu souvent varient; Sont bien fous qui s'y fient.

Ancien proverbe.

Au moment où Georges ouvrit la porte, on vit se redresser d'une position très-courbée la maigre et osseuse personne de dame Rose. C'était une de ces vieilles domestiques qui, entrées dans une famille dès leur première jeunesse, s'y greffent, y poussent et en deviennent en quelque sorte un rameau nécessaire. Elle avait senti le besoin qu'on avait

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d'elle , surtout après la mort de la dame de Lichtenstein , et ce fut elle qui éleva Marie avec le plus grand soin. Arrivée successivement du poste de femme de chambre à celui de bonne d'enfants, puis d'intendante et enfin de gouvernante et confidente de Marie, elle avait, comme un prudent capitaine, assuré ses derrières , et s'était bien gardée , en montant en grade, de confier à d'autres les postes subalternes qu'elle avait occupés. Bien au contraire elle les administrait tous à la fois, et, comme elle le prétendait, très -consciencieusement, et parce que personne du reste ne s'y entendait. Par ce coup d'adresse et par son long service, elle tenait dans ses mains les rênes du gouvernement domestique, faisait marcher à la baguette tous les serviteurs de la maison , et donnait à entendre qu'elle pouvait tout auprès du seigneur, bien que la faveur dentelle jouissait réellement fût de n'être pas grondée en présence des autres.

Avec Marie , elle ne vivait plus, depuis quelque temps, dans les meilleurs termes. Elle avait, aux jours de son enfance et de sa première jeunesse , possédé toute sa confiance. Encore à Tubingen, Marie l'avait mise de moitié dans le secret de son amour , et dame Rose prenait tant d'intérêt à tout ce qui concernait sa jeune maîtresse, qu'elle disait souvent : « Nous aimons très-tendrement le sire de Sturmfeder ; d ou : a Gela nous brise le cœur d'être obligés de nous séparer, i

Mais deux choses mirent fin à cette intimité. La demoiselle remarqua que dame Rose aimait beaucoup trop à bavarder; elle avait même eu vent qu'elle avait parlé de ses rapports avec Georges. Aussi fut-elle dès lors plus froide , plus réservée avec sa gouvernante, et dame Rose reconnut tout de suite d'où cela venait. Mais bientôt après, quand eut lieu le voyage d'Ulm, que dame Rose, bien qu'elle se fût fait tout exprès une nouvelle robe de frise et un magnifique bonnet de brocart , dut par ordre supérieur rester à Lichtenstein, le gouffre entre eux s'élargit encore , car la vieille crut que la demoiselle avait décidé son père à ne pas l'emmener à Ulm.

La confiance ne se rétablit point au retour de Marie. Dame Rose , qui aimait sans doute mieux la société de ses maîtres que celle des autres domestiques, chercha plusieurs

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fois à demander des nouvelles de sire Georges, et à renouer ainsi les anciens rapports ; mais Marie avait le cœur trop ulcéré, et sa nourrice lui inspirait trop de méfiance pour qu'elle lui confiât encore la moindre chose. Quand enfin le chevalier proscrit vint la nuit au château, que Marie prépara si mystérieusement des mets pour lui, et que, à c-e que croyait dame Rose, elle s'enfermr.it seule avec lui, et qu'alors encore elle ne fut pas mise dans le secret, elle épancha ses chagrins dans le cœur de l'hôtesse de Pfullingen , et Georges n'était pas tant à blâmer d'avoir ajouté foi à ces propos. Il ne connaissait dame Rose que comme la co'afidente de sa maîtresse, et il ne savait pas combien leurs rapports avaient changé. Dame Rose avait été ce matin en toilette des dima-f.ches à l'église avec sa maîtresse. Elle avait confessé au prêtre ses péchés, parmi lesquels la curiosité était en tête; elle en avait reçu l'absolution et était retournée à Lichtenstein avec une conscience et un cœur aussi légers que ses soupirs étaieut profonds quand elle en était descendue sous le poids de ses fautes. Toutefois, les paroles pleines d'onction du prêtre ne devaient pas avoir pénétré assez avant chez elle pour y arracher le péché avec la racine : car, lorsqu'elle monta dans sa chambre pour y déposer sa couronne de roses et sa toilette du dimanche, elle entendit sa maîtresse parler vivement, et une voix d'homme lui répondre de même ; il lui sembla même que sa maîtresse pleurait.

« Serait-il donc venu ici le jour, parce que le vieux est sorti à cheval? 7> pensa-t-elle. Son humanité naturelle et un tendre intérêt attirèrent son œil et son oreille au trou de la serrure, et elle saisit, par mots décousus, la petite scène dont nous avons déjà été témoins.

Le jeune homme avait si vite ouvert la porte, qu'elle n'avait pas eu le temps de s'éloigner, et à peine celui de se relever de sa position par trop courbée; mais, comme elle savait se tirer d'affaire dans ces sortes de circonstances, elle ne laissa ni passer Georges^ ni aucun d'eux dire un mot; saisissant aussitôt les mains du jeune homme, elle l'accabla d'un flot de paroles.

« Eh mon Dieul aurais-je pensé que mes vieux yeux verraient encore le sire de Sturmfeder ! Ma foi 1 je crois que

LIGHTENSTEIN. 201

70US êtes devenu encore plus beau et plus grand depuis que je ne vous ai vu ! Si j'avais su ça! Je me tiens à la porte comme une bûche, à me demander : a Eh ! qui parle là avec mademoiselle? Ce n'est pas le maître, ce n'est pas non plus un des domestiques !» Eh ! que ne voit-on pas ! Vrai ! c'est le chevalier Gorges qui parle là ! »

Georges, pendant ce discours de dame Rose, avait fait de vains efforts pour se délivrer d'elle. Il sentait qu'il n'était pas convenable de lui laisser voir qu'il était fâché contre Marie, et cependant il croyait ne devoir pas rester une minute de plus. Il arracha enfin une de ses mains de la poigne osseuse de la vieille ; mais à peine il la croyait libre , que Marie l'avait saisie et, sans s'inquiéter du sourire moqueur de dame Rose, l'avait pressée sur son cœur. Par ce mouvement, il était venu à rencontrer un de ses regards , ce qui provoqua chez lui une nouvelle lutte et un nouvel embarras. Il sentait s'évanouir sa colère ; il sentait que Marie n'avait pas eu une si mauvaise intention.... Mais comment revenir avec honneur sur ses pas? Gomment ne plus se montrer offensé? S'il avait été seul avec Marie, cela aurait été plus faisable; mais devant ce témoin, devant cette dame Rose qui lui était si connue , se réconcilier, se laisser attendrir par un serrement de main, par un regard, et sèrendi'e! Il avait honte devant cette femme, parce qu'il avait honte de lui-même , et nous avons entendu dire que cette mauvaise honte, cet embarras de revenir sur ses pas, a souvent prolongé une séparation faite dans un moment d'humeur, et brisé les liens les plus tendres.

Dame Rose s'était plu un moment à jouir de l'inquiétude et de la douleur de sa maîtresse ; mais bientôt, sa bonté naturelle l'emportant sur cette joie maligne, elle saisit plus fortement la main de Georges.

« Vous n'allez pas déjà nous quitter? il y a à peine une heure que vous êtes à Lichtenstein ! Vous ne partirez pas sans avoir dîné, c'est la vieille Rose qui vous le dit; ce serait contre tous les usages du château. Et le baron , vous ne l'avez sans doute pas encore vu ? »

'était déjà un grand point de gagné pour la cause de Marie, que Georges entrât en discussion

202 LIGHTENSTEIN.

« Je l'ai vu. Voilà encore les gobelets que nous avons vidés ensemble.

— Eh bien ! continua la vieille, vous n'avez sûrement pas encore pris congé de lui?

— Non, je devais l'attendre au château.

— En ce cas, pourquoi donc vouloir s'en aller? dit-elle en le repoussant doucement dans la chambre. Ce seraient là de belles manières ! Que penserait mon maître de cet étrange procédé de son hôte? Qui vient de jour, ajouta-t-elle avec un regard perçant lancé à sa maîtresse , qui vient au grand jour a une bonne conscience et ne doit pas se sauver comme le voleur de nuit. »

Marie rougit et pressa la main du jeune homme, et celui-ci ne put s'empêcher de sourire involontairement en pensant à l'erreur de la vieille et en voyant les regards sévères qu'elle lançait à Marie.

« Oui, oui, comme je le disais, ajouta dame Rose, vous n'avez pas besoin de vous sauver comme le voleur de nuit. 11 vaudrait peut-être mieux que vous fussiez venu plus tôt. Vous connaissez le proverbe : « Qui va à la chasse perd sa place; » ou bien encore : « Bonhomme, garde ta vache 1... j Pour moi je ne dis rien !

— C'est ton! c'est boni dit Marie, tu vois qu'il reste. Mais, je t'en prie, fais-nous grâce de tes sentences et de tes proverbes ; tu sais qu'ils ne s'accordent pas toujours trèsbien.

— Ah , si fait I quelquefois ils touchent des gens qui en sont blessés. Mais, quand le mal est fait, à quoi servent les regrets et les conseils? Je le sais bien, qui veut son repos, doit voir, entendre, et savoir se taire.

— Tu devais donc te taire toujours, reprit Marie un peu piquée. Du reste, tu feras bien de ne pas laisser remarquer à mon père que tu connais déjà le sire de Sturmfeder. Autrement, il croirait qu'il est venu à cause de nous à Liohtenstein. j

Dame Rose était partagée entre la bonne et la mauvaise humeur. Elle était satisfaite qu'on eût besoin d'elle, qu'on fût obligé de réclamer son silence ; mais elle était encore fâchée de ce que, dans les derniers temps , Marie lui avait

LICHTENSTETN. 203

montré si peu de confiance. Aussi murmura-t-elle quelques mots inintelligibles en remettant les chaises à leur place, en enlevant les gobelets et en essuyant les taches que le vin avait faites sur le marbre. Marie fit à Georges , qui s'était mis à une fenêtre et ne semblait pas encore entièrement raccommodé avec elle et avec lui-même, un signe que celuici ne laissa point passer inaperçu. Lui-même tenait beaucoup à ce que le père de Marie ne se doutât pas de leur amour ; il craignait que celui-ci ne regardât cette affection comme le seul motif qui lui avait fait embrasser le parti de Wurtemberg, et qu'il ne l'en estimât moins. Aussi Georges s'approcha de dame Rose, lui frappa familièrement sur l'épaule, et les traits de celle-ci s'éclaircirsnt à vue d'œil.

« Il faut avouer, dit-il en souriant, que dame Rosalie a un beau bonnet; mais ce ruban jure singulièrement avec le reste : il est vieux et passé.

— Eh quoi 1 dit la vieille avec un peu de dépit, car elle s'était attendue à des paroles plus aimables , que vous importe mon bonnet? Chacun balaye devant sa porte. Occupezvous d'abord de vos affaires avant de vous mêler des miennes. Je suis une pauvre femme et je ne peux pas me mettre comme une comtesse. Si tous les gens étaient égaux, si tous étaient riches et que tous fussent assis à table, qui voudrait servir à manger et à boire?

— Allons, je n'ai pas voulu vous offenser, dit Georges d'un ton câlin en tirant une belle pièce d'argent de sa bourse. Mais, pour me faire plaisir, dame Rosalie changera bien son ruban. Et, pour que ma demande ne lui paraisse pas trop indiscrète, elle voudra bien accepter cet écu ? »

Qui n'a pas vu un jour d'octobre, en dépit de l'orage, le soleil percer les nuages et dissiper le brouillard? C'est ainsi que la gaieté reparut sur les traits assombris de dame Rose. Les manières polies du gentilhomme , son nom préféré de Rosalie, qui résonnait bien plus agréablement à son oreille que celui de Rose, et enfin l'écu à l'effigie du duc et aux armes de Teck.... comment résister à tant de séductions?

« Vous êtes donc toujours mon bon et gentil chevalier ! dit-elle en s'inclinant profondément et en glissant l'écu dans l'immense poche de cuir pendue à sa ceinture, tandis

qu'elle porlait le bord du manteau de Georges à ses lèvres. C'est comme cela que vous faisiez à Tubingen quand je me cenais à la fontaine Saint-Georges , ou que je descendais au marché; j'entendais ainsi derrière moi : « Bonjour, dame R osalie ! d et : « Comment se porte Mlle Marie ? s Et combien de fois alors vous m'avez fait de beaux présents 1 au moins

2s deux tiers des vêtements que je porte viennent de vos

ibéralités.

— Laissez cela, bonne dame, interrompit Georges. Et ^uant à ton maître, tu....

— Que voulez-vous dire? reprit-elle en fermant à moitié les yeux. Je ne vous ai pas vu de ma vie. Certes , vous pouvez compter sur moi; car, comme dit le proverbe ; « Trop gratter cuit, trop parler nuit. » Et puis, j'ai pour principe qu'il ne faut jamais se mêler des affaires d'autrui. *

Elle quitta, à ces mois, l'appartement, et descendit au premier étage pour aller dans la cuisine faire son inspection. Elle tira à plusieurs reprises l'écu de sa poche de cuir; tout en louant à part soi la générosité du brave gentilhomme, elle le plaignait en silence d'être si mal payé de retour, car elle demeurait persuadée que sa maîtresse avait un autre amour. En face de la cuisine, elle s'arrêta toute pensive. Elle ne savait si elle devait laisser les choses suivre leur cours naturel, ou bien s'il ne valait pas mieux donner avis au gentilhomme des visites nocturnes.

« Mais attendons, le temps porte conseil. Peut-être s'en apercevra-t-il lui-même sans que je lui dise rien. D'ailleurs on ne doit pas mettre son doigt entre l'enclume et le marteau; en toutes choses il faut considérer la fin, car plus d'un s'est déjà repenti d'avoir agi avec précipitation. Oui, il faut voir, entendre, et savoir se taire. »

Pendant que dame Rose tenait conseil avec elle-même devant la porte de la cuisine , nos amoureux s'étaient bientôt raccommodés après son départ. Georges ne put résister au regard suppliant de Marie, et lorsqu'elle lui demanda, avec les plus doux accents de l'amour, s'il était réconcilié, il lui fut impossible de dire non et, ce qui arri\ j assez rarement, la paix fut conclue en moins de temps que la querelle n'en avait mis à commencer.

LIGHTENSTEIN. 205

Ce fut avec un grand intérêt que Marie écouta la suite du récit de Georges ; mais il fallut au jeune homme toute sa confiance en sa bien-aimée et la foi qu'il ajoutait à la parole du proscrit pour ne pas le mettre de nouveau hors des gonds : car, lorsqu'il décrivit sa rencontre et son combat avec le chevalier, elle rougit , se redressa et , pressant la main de son bien-aimé, elle l'assura qu'il avait soutenu un glorieux combat, car il avait eu affaire à un vaillant adversaire. Et quand il raconta qu'ils étaient descendus dans la caverne des brouillards, qu'ils avaient visité le proscrit, et combien, même au fond de la terre et au milieu de sa misère, celui-ci lui avait paru grand et noble, des larmes s'échappèrent de ses yeux; elle leva ses regards au ciel, comme si elle priait Dieu en silence de changer le sort cruel de cet infortuné, et, quand il continua à raconter ce qu'ils avaient dit, et que le maître de la caverne l'avait appelé son ami, et qu'alors il s'était engagé à embrasser la cause da Wurtemberg et des opprimés, l'œil de Marie rayonna d'un éclat extraordinaire ; elle regarda Georges longtemps, et il crut lire dans ses yeux et dans ses traits un enthousiasme qui ne provenait pas seulement de la joie de lui voir embrasser le parti de son père.

« Georges ! dit-elle. Il y en aura beaucoup qui t'envieront cette nuit 1 Tu peux aussi en être fier : car, crois-moi, Jean n'aurait pas conduit tout le monde chez le proscrit.

— Tu le connais, reprit Georges, tu sais son secret? Ah! dis-moi donc qui il est ! J'ai vu rarement un homme dont l'œil, dont l'air, dont toute la personne, m'aient fait autant d'impression. Où étaient situées ses terres? Où est le château d'où il a été chassé? Il dit qu'il ne veut porter aujourd'hui d'autre nom que celui de a l'homme ; » mais son bras dont j'ai éprouvé la force, son regard noble, me garantissent qu'il doit avoir eu dans le monde un nom célèbre.

— Il avait un nom, répondit Marie, un nom qui pouvait se comparer aux plus illustres; mais s'il ne te l'a pas dit lu^même, je ne dois pas trahir son secret : ce serait contre la parole que j'ai donnée hier. Il faut donc que sire Georges prenne encore patience , quelque dur que cela lui paraisse , car il est passablement curieu

206 LIGHTENSTEIN.

— A moi, tu peux cependant bien me le dire, interrompit Georges. Ne formons-nous pas une seule personne? L'un de nous doit-il avoir un secret pour l'autre ? Allons, vite ! réponds : quel est l'homme de la caverne ?

— Ne te fâche pas. Écoute : si ce secret ne regardait que moi, tu le saurais et tu pourrais exiger avec raison de le savoir; mais.... Je sais bien qu'il serait aussi sûrement gardé par toi que par moi, mais je ne puis le dire, j

Elle parlait encore quand la porte s'ouvrit, et un dogue d'une grosseur énorme se précipita dans la chambre*. Georges se leva involontairement, car il n'avait jamais vu un chien de cette taille et de cette force.

Le chien se plaça devant lui , le regarda en roulant les yeux et commença à gronder. Des grognements creux et sourds sortaient de sa poitrine , comme le précurseur d'un orage menaçant , et les rangées de dents régulières qu'il montrait annonçaient que c'était un champion dont on devait se garder d'exciter la colère.

Un mot de Marie suffit pour l'apaiser et l'amener à ses pieds. Elle caressa sa belle tête, tandis que les yeux intelligents de l'animal se tournaient tantôt vers elle , tantôt vers le jeune homme.

c II a l'intelligence d'un homme, dit-elle en souriant. Il vient me rappeler que je ne dois pas trahir l'homme de la caverne.

~ Un chien magnifique! Certes, je n'en ai jamais vu de pareil 1 Comme il relève fièrement la tête sous son collier d'or ! ne dirait-on pas qu'il appartient à un roi ou à un empereur ?

— Il appartient au proscrit, reprit Marie, et, comme j'étais sur le point de révéler le nom de son maître, il est venu m'avertir.

— Mais pourquoi le chevalier ne garde-t-il pas son chien avec lui? Ma foi, un bras comme le sien, secondé d'un tel animal, ne doit pas craindre une demi-douzaine d'agresseurs.

4. Ce chien remarquable est décrit par Thelinger comme un favori d'Ulrich.

— L'animal est vigilant, répondit-elîe, mais sauvage. S'il l'avait en bas dans la caverne, il aurait sans doute une sûre défense; mais si, par hasard, quelqu'un entrait dans la caverne, elle est si grande qu'on ne trouverait pas l'homme, mais le chien le trahirait. Il gronderait et aboierait sitôt qu'il entendrait des pas, et la retraite du proscrit serait découverte. C'est pourquoi il lui a commandé en partant de rester ici. Il comprend cet ordre, et je prends soin de lui. Il éprouve une véritable douleur d'être séparé de son maître, et tu devrais voir sa joie quand arrive la nuit. Il sait que son maître viendra bientôt au château , et, quand le pontlevis s'abaisse, quand les pas de l'homme retentissent dans la cour, il n'y a plus moyen de le retenir; il briserait toutes les chaînes pour aller à lui.

— Une belle image de la fidélité ! mais une plus belle encore est l'homme à qui ce chien appartient. Il est tout aussi attaché à son maître; pour lui, il s'est laissé bannir et plonger dans la misère. C'est une folie de ma part, ajouta Georges. Je sais que la curiosité ne sied pas à un homme, mais je voudrais néanmoins savoir qui il est.

— Prends donc patience jusqu'à la nuit. Quand l'homme viendra, je lui demanderai si on peut te le dire; je ne doute pas qu'il ne le permette.

— Il y a encore longtemps d'ici là, et à tout moment je ne puis m'empêcher de penser à lui. Si tu ne me le dis pas, il faudra que je m'adresse au chien; peut-être sera-t-il plus généreux que toi.

— Essaye toujours, s'écria Marie en souriant; s'il peut parler, il n'a qu'à te le dire.

— Écoute un peu, terrible camarade, dit Georges en se tournant vers le chien qui le regarda attentivement; dismoi comment s'appelle ton maître. »

Le chien se releva avec fierté , ouvrit sa large gueule et aboya d'une façon affreuse Vru-u *.

Marie rougit.

« Ne fais donc pas de plaisanterie, dit-elle en rappelant le

^ . En allemand u se prononce o«, et'ce son prolongé reproduit l'aboiement du chien. (iVo^e des traducteurs.)

chien. Qui va s'amuser à parler à des chiens quand on est en société ? » .

Georges parut ne pas l'entendre.

« U , a-t-il dit , le bon chien. 11 est dressé à cela, je le parierais ! Ce n'est pas la première fois qa'on lui demande : « Gomment se porte ton maître? j

A peine Georges avait-il dit les derniers mots, que le chien fit retentir d'une façon encore plus effrayante son u-u-u 1 De nouveau Marie rougit; elle fit presque avec humeur taire le chien, qui se coucha tranquillement à ses pieds.

« Je le tiens 1 s'écria Georges en riant; ton maître s'appelle Ul Et le singulier mot gravé sur la bague que m'a donnée le chevalier ne commençait-il pas aussi par U? Monstre, ton maître ne s'appelle-t-il pas, par hasard, Uffenheim? ou bien Uxkull? ou Uim I ou peut-être même....

— Quelle sottise ! Le chien ne peut produire d'autre son que u. Gomment peux-tu te donner la peine d'en tirer une conclusion? Mais voici mon père qui monte la côte. Situ veux qu'il ne s'aperçoive de rien, prends garde à toi et ne te trahis pas. Je m'en vais à présent, car il n'est pas bon qu'il nous trouve ensemble. »

Georges le promit. Il embrassa encore une fois sa bienaimée et pressa de sa bouche ses jolies lèvres, pour pouvoir jouir de ce souvenir quand la présence du père rendrait tout tendre rapprochement impossible. Le chien du sire U — regarda avec étonnement le charmant groupe; mais, soit qu'il eût vraiment une intelligence humaine , soit que chez son maître il eût vu souvent des scènes semblables et qu'il comprît que le jeune homme ne voulait pas faire de mal à la demoiselle, il ne fit pas mine de venir en aide à sa dame ; le pas d'un cheval sur le pont-levis chassa seul la jeune fille rougissante des bras de notre heureux Georges.

Le duc fixe longtemps ses regards sur la plaine, Et soupire tout bas ; sa voix s'entend à peine : « 01 mon pays, co'ubien je te vois loin de moil Sous quel sort tu gémis, sous quelle dure loi ! »

G. Schwab.

Le vendredi saint et la fête de Pâques étaient passés, et Georges de Sturmfeder se trouvait encore à Lichtenstein. Le seigneur de ce château l'avait invité h rester chez lui jusqu'à ce que la guerre prît une autre tournure, ou qu'une occasion se présentât de rendre au duc d'importants services. On peut s'imaginer avec quelle joie le jeune homme avait accepté cette invitation. Sous le même toit que sa bien-aimée , toujours près d'elle , souvent un instant seul avec elle, aimé de son père.... il n'avait jamais, dans ses rêves les plus hardis, espéré un tel bonheur. Ce qui troublait seul la félicité de nos amoureux, c'était le sombre nuage qui voilait parfois le front du père de Marie. Il semblait qu'il n'avait pas les meilleures nouvelles du duc et du théâtre de la guerre. A différentes heures du jour, des messagers arrivaient au château ; mais ils venaient et partaient sans que le chevalier fît part à son hôte des nouvelles qu'ils avaient apportées. Quelquefois même Georges crut voir à la brune le ménétrier de Hardt se glisser sur le pontlevis. 11 espérait apprendre peut-être de lui quelque chose , et il se hâtait de descendre pour le rencontrer; mais, avant qu'il arrivât au pont, l'autre avait disparu. Le jeune homme se sentait quelque peu offensé de ce manque de confiance, comme il l'appelait par devers lui-même et en parlant à Marie.

« J'ai pourtant offert mes services aux amis du duc, quoique leur parti n'ait rien de bien séduisant. L'homme de la caverne et le chevalier de Lichtenstein m'ont montré de l'amitié et de la confiance; mais pourquoi tant de réserve?

Pourquoi me cache-t-on ce qui se passe à Tubingen? Pourquoi ne puis-je savoir comment le duc veut s'y prendre pour reconquérir son pays? Ne suis-je bon que pour sabrer? Pourquoi ne pas m'admettre au conseil ? *

Marie cherchait à le consoler. Ses beaux yeux, ses douces paroles réussissaient par moments à écarter ces pensées; mais elles n'en revenaient pas moins, et la mine soucieuse du vieux seigneur lui rappelait toujours la cause qu'il avait embrassée.

Enfin, le soir de Pâques, ne pouvant plus supporter ce silence, il demanda au risque de paraître indiscret où en étaient le duc et ses plans, et si à la fin on n'aurait pas besoin de lui. Mais le chevalier de Lichtenstein lui serra cordialement la main et dit :

e Je remarque déjà depuis longtemps, brave jeune homme, que cela te serre le cœur de ne pouvoir prendre part à nos peines et à nos soucis. Mais patiente encore un peu, peutêtre un seul jour, et bien des choses se décideront. Pourquoi t'affligerais-je par des nouvelles incertaines et de tristes messages ? Ton esprit jeune et gai n'est pas fait pour voir clair dans un tissu de méchancetés et pour en débrouiller les fils artificieusement mêlés. Au moment décisif, crois-moi, tu seras le bienvenu comme conseiller et comme homme d'action. Tout ce qu'il t'importe de savoir à cette heure, c'est que nos affaires ne vont ni bien ni mal, mais que la solution approche. »

Bien que le jeune homme comprît que le vieillard pouvait avoir raison, il ne fut rien moins que satisfait de cette réponse. Il n'apprit pas non plus le nom du proscrit. Marie avait demandé à celui-ci , quand il était venu la nuit d'ensuite au château , si elle pouvait dire son nom à leur hôte , et il n'avait répondu que ces mots : « Le temps n'est pas encore venu. »

Il y avait encore une troisième circonstance qui paraissait presque offensante à Georges. Il avait dit au sire de Lichtenstein combien Ihomme de la caverne l'avait captivé, combien il lui serait agréable de se trouver souvent avec lui ; néanmoins on ne l'avait jamais invité à passer une nuit avec le proscrit. Il était trop fier pour «'îraDOser de force ;

LIGHTENSTEÏN, 211

il attendait de nuit en nuit pour voir si l'on n'allait pas l'appeler et le faire parler à l'inconnu : il n'en était rien. Il résolut de regarder du moins une fois sans être invité comment l'étranger entrait au château, et il avisa au moyen de satisfaire son désir.

Sa chambre, où on le conduisait régulièrement à huit heures, donnait sur la vallée, justement de l'autre côté du pont-levis ; de là, il n'était pas possible de voir venir l'inconnu. La grande salle du second étage, peu éloignée de sa chambre, était fermée toutes les nuits ; ainsi, de là, il ne pouvait non plus rien voir. Sur le carré qui réunissait les chambres et la salie, il y avait bien deux fenêtres ayant vue sur le pont-levis ; mais elles étaient hautes et grillées, de sorte qu'on apercevait la campagne au-dessus du pont, mais sans découvrir le pont lui-même.

Aussi il ne lui restait d'autre alternative que de se cacher quelque part pour voir le visiteur nocturne. Gela ne se pouvait pas au premier étage, parce qu'il était habité par trop de monde. Mais, en examinant la porte d'entrée et les écuries taillées dans le roc au-dessous du château, il remarqua près du pont-levis une niche cachée par les battants de la porte, et que l'on ne fermait que lorsque l'ennemi était devant le château. C'était une place sûre pour observer ce qui se passerait autour de lui. A gauche de la niche, le pontlevis touchait à la porte; à droite était l'escalier qui conduisait en haut ; devant lui le chemin de la porte qu'on devait nécessairement prendre pour entrer au château. C'est là qu'il résolut de se glisser la nuit suivante.

A huit heures, le domestique vint avec la lampe pour l'éclairer comme d'habitude jusqu'à sa chambre. Le maître du château et sa fille lui souhaitèrent amicalement le bonsoir. Il monta dans sa chambre, congédia le valet qui le déshabillait ordinairement, et se jeta sur son lit. Il épiait chaque son de cloche que la brise nocturne lui apportait par-dessus les bois du village voisin. Souvent ses yeux se fermaient, souvent il flottait sur cette limite incertaine entre la veille et le sommeil, où les forces épuisées se roidissent contre le sommeil; mais toujours il reprenait le dessus, quand ses pensées étaient assez claires pour lui rappeler son projet. Dix heures

212 * LÎGHTENSTEIN.

étaient passées depuis longtemps. Le château était plongé dans un silence de mort.

Georges se leva, retira ses éperons et ses lourdes bottes, s'enveloppa dans son manteau, et ouvrit avec précaution la porte de sa chambre. Il retint son haleine, pour que sa respiration ne vînt pas à le trahir; les gonds de sa porte craquèrent, il s'arrêta; il épiait pour voir si personne n'avait entenda le bruit : tout était tranquille. La pâle lumière de la lune tombait sur le carré. Georges s'estima heureux de ne pas être trahi une seconde fois par elle. Il se glissa plus loin jusqu'à l'escalier tournant. Il s'arrêta encore une fois pour s'assurer si tout était tranquille. Il n'entendit rien que le souffle du vent et le frémissement des chênes de l'autre côté du pont. Il descendit avec précaution. Dans le silence de la nuit, tout rand un son plus fort, et l'attention est attirée par des objets qu'on n'aurait pas remarqués dans le jour. Quand le pied de Georges touchait un grain de sable, le bruit résonnait sous la voûte de l'escalier, de manière à l'effrayer et à lui faire croire qu'on devait l'entendre dans toute la maison. Il passa le premier étage. Il écouta, et n'entendit personne , mais à la cuisine un feu éclatant brillait dans l'âtre. Enfin le voilà en bas. Pour aller de sa chambre à la porte , chemin qu'il faisait d'ordinaire en un instant, il avait mis un quart d'heure. Il se plaça dans la niche et tira davantage contre lui le battant de la porte, de manière à en être complètement caché. Il y avait dans la porte une fente assez large pour lui permettre d'observer ce qui se passait. Tout était encore silencieux au château. Seulement il croyait entendre des pas légers audessus de sa tête : c'était sans doute Marie qui allait et venait.

Après un mortel quart d'heure, onze heures sonnèrent au village. C'était l'heure où arrivait le visiteur nocturne ; Georges tendit l'oreille pour entendre quand il viendrait. Au bout de quelques minutes , il entendit en haut le chien aboyer; en même temps, de l'autre côté du fossé, -une voix creuse cria :

c Lichtensteinl ^' — Qui vive? demanda-t-on du château.

LICIITENSTEIN. 213

— L'homme est là 1 » répondit cette voix qui, depuis la visite de Georges à la caverne , lui était si connue.

Le vieux gardien du château sortit d'une guérite taillée dans le rocher. Il ouvrit , avec une clef d'une forme singulière, la serrure du ponl-levis. Sur ces entrefaites, le chien descendit en bondissant l'escalier : il agitait sa queue, et sautait sur le dos du gardien comme pour l'aider à abaisser le pont-levis à son maître. Puis Marie vint aussi; elle portait une lanterne et s'en servit pour éclairer le vieux gardien , qui paraissait avoir de la peine à ouvrir.

« Dépêche-toi, Balthasar, murmura-t-elle ; il attend déjà depuis longtemps, et dehors il fait froid , il souffle un vilain vent. D

Les chaînes grincèrent en se détendant, le pont s'abaissa lentement et s'étendit au-dessus de l'abîme. Le proscrit, enveloppé dans son manteau grossier, s'avança. Georges avait profondément imprimé dans son cœur l'image de cet homme; cependant ses traits hardis, son œil fier , son front ouvert, la grâce et la majesté de ses mouvements, le frappèrent de nouveau.

Le reflet de la lanterne tombait sur Marie et sur lui, et, de longues années après, Georges conservait encore le souvenir de ce spectacle. La taille élancée de Marguerite, ses cheveux foncés dont les nattes étaient défaites, et qui tombaient naturellement autour de son cou, son front éblouissant, son œil bleu et pensif, auquel des cils longs et foncés et des sourcils bien arqués donnaient un charme particulier, sa petite bouche rose, le tendre coloris de ses joues, tout cela, éclairé par la lumière qu'elle tenait à la main , fit que Georges crut n'avoir jamais vu sa bien-aimée aussi attrayante que dans ce moment, où ses formes délicates et gracieuses étaient relevées encore par le contraste qu'elles faisaient avec les formes fortes et vigoureuses de l'homme placé à côté d'elle.

L'hôte nocturne aida avec une force presque surhumaine le gardien à relever le pont. Puis le gardien se retira, et Georges surprit ce colloque ;

(S Y a-t-il des nouvelles de Tubingen? Max Stumpf est-il de retour? Je lis un malheur dans vos traits.

214 LIGHÏENSTEIN.

— Non , monseigneur , il n'est pas encore de retour, dit -larie, mais mon père l'attend cette nuit même.

— Que le diable lui allonge les jambes! Il faut que j'attende qu'il revienne, dussé-je rester jusqu'au jour 1... Oh! quelle nuit froide, chère demoiselle ! dit le proscrit. Mes hiboux et mes chats-huants, dans la caverne des Brouillards , doivent bien geler, car ils criaient et poussaient des cris lamentables quand j'en suis sorti.

— Oui, il fait froid, répondit-elle. Pour rien au monde je ne voudrais y descendre avec vous. Et que cela doit être affreux, d'entendre crier les chats-huants I Je frémis rien que d'y penser.

— Si sire Georges vous accompagnait , vous iriez cependant bien, reprit celui-ci en souriant et en levant un peu par le menton la tête de la jeune fille rougissante. N'est-ce pas, avec lui vous viendriez dans la caverne? Quel amoar cela doit êtrel Vrai Dieu 1 votre bouche est toute écorchée ; vous ne devez pas lui prodiguer ainsi les baisers.

— Ah, seigneur 1 murmura Marie, tandis qu'une nouvelle rougeur se répandait sur ses joues, comment pouvez-vous parler de la sorte? Savez-vous que je ne descendrai plus du tout pour vous, que je ne vous cuirai plus rien, si vous pensez cela de moi et de l'hôte de mon père?

— Eh 1 vous pouvez bien me passer une plaisanterie, dit le proscrit en lui pinçant la joue. J'ai, dans ma demeure souterraine , si peu le temps et l'occasion de m'amuser! Mais que me donnerez-vous si je parle à votre père et si je le décide à vous marier avec le chevalier? Vous savez que le vieux sire fait tout ce que je veux ; et, si je lui recommande un gendre, il le prendra sans hésiter, d

Marie ouvrit ses beaux yeux et le regarda d'un air gracieux.

< Seigneur, je ne m'oppose pas à ce que vous plaidiez la cause de Georges. Du reste, mon père est déjà très-bien disposé en sa faveur.

— Je demande ce que j'aurai pour ma récompense. Toute peine mérite salaire. Allons, quel sera le mien? »

Marie baissa les yeux.

e Un beau merci, dit-elle. Mais venez, seigneur, mon père vous attend depuis longtemps. »

LIGHTENSTEIN. 215

Elle voulait passer la première, mais le proscrit saisit sa main et la retint. Le cœur de Georges battait à tout rompre. Il avait tantôt chaud, tantôt froid; il prit le battant de la porte, comme pour s'opposer à cette intercession dont on, réclamait le prix. i

c Pourquoi êtes-vous si pressée? entendit-il dire à l'homme de la caverne. Allons, rien qu'un baiser, et je tourmenterai tant votre pèie qu'il fera chercher tout de suite le curé pour bénir votre mariage, d

Il pencha la tête vers Marie, un éblouissement passa devant les yeux de Georges , il était près de sortir de sa cachette. Mais la jeune fille jeta au proscrit un regard sévère.

« Il est impossible que vous parliez sérieusement , monseigneur, dit-elle; autrement vous m** auriez vue pour la dernière fois.

— Si vous saviez comme cet air de défi vous va bien, dit le proscrit avec une gaieté imperturbable, vous resteriez toujours en colère. Du reste vous avez raison , quand on porte déjà l'image d'un autre dans le cœur, on ne doit plus accorder de telle faveur. Mais je n'en intercéderai pas moins pour vous. Et le jour des noces je demanderai en récompense à votre bien-aimé un baiser de vous ; nous verrons qui de nous deux l'emportera.

— Vous en avez le droit, dit Marie, et elle retira en souriant sa main et passa devant avec la lumière. Mais attendezvous à un refus, car il ne plaisante pas sur ce chapitre.

— Oui , il est diablement jaloux , reprit le proscrit en la suivant. Je pourrais vous raconter à ce sujet une affaire que j'ai eue moi-même avec lui; mais j'ai promis de me taire. »

Leurs voix s'éloignèrent de plus en plus, et bientôt Georges ne distingua plus les paroles. Il reprit haleine ; et, après une assez longue pause, quand il n'entendit plus personne dans l'escalier et les corridors, il quitta sa place et se glissa de nouveau jusqu'à sa chambre. Les dernières paroles de Marie et du proscrit résonnaient encore à ses oreilles. Il avait honte de sa jalousie , qui l'avait entraîné involontairement , en songeant quel soupçon indigne il avait formé contre sa bien-aimée , et combien elle s'était montrée pure en ce moment. Il cacha son visage dans ses draps , et le

216 LIGHTÈNSTEIN.

sommeil ne vint que fort tard le délivrer de ces affreuses pensées.

Lorsque le lendemain il descendit dans la grande salle où la famille avait coutume de se réunir à sept heures pour le déjeuner , Marie vint au-devant de lui les yeux rouges de larmes. Elle le prit à part et lui dit à l'oreille : «: Marche doucement , Georges ! le chevalier de la caverne est dans la chambre : il s'est assoupi un peu il y a une heure; nous voulons du moins le laisser jouir de ce repos !

— Le proscrit? demanda Georges étonné; comment ose-t-il rester ici le jour ? est-il malade ?

— Non , répondit Marie , tandis que de nouvelles larmes perlaient dans ses cils. NonI On attend un messager de Tuhingen; il est décidé à le voir. Nous l'avons prié, supplié de descendre avant le jour, mais il ne nous a pas écoutés : c'est ici qu'il veut l'attendre.

— Mais le messager ne pourrait-il pas aussi bien aller dans la caverne ? demanda Georges ; il s'expose inutilement au danger.

— Ah 1 tu ne le connais pas. Quand il s'est mis une fois quelque chose dans la tête , il n'en démord pas , et il n'a que trop de dispositions à devenir méfiant : c'est pourquoi nous ne pouvions non plus trop l'engager à partir ; il aurait pu croire que nous ne le faisions que dans un intérêt personnel. La principale raison qui le fait rester ici, c'est qu'il veut tenir conseil avec mon père dès qu'il aura reçu des nouvelles. »

Ils étaient, pendant cette conversation, arrivés à la porte de la salle. Marie l'ouvrit aussi doucement que possible et entra avec Georges. La salle d'honneur ne se distinguait du grand appartement, à l'étage supérieur, que parce qu'elle était plus petite que celui-ci. Elle avait vue aussi de trois côtés par des fenêtres à petits carreaux ronds, à travers lesquelles le soleil se jouait en rayons de mille couleurs. Le

; plafond et les murs étaient recouverts d'une boiserie brune.

' Quelques portraits des ancêtres de Lichtenstein décoraient le côté privé de fenêtres, et les tables et les ustensiles de ménage montraient que le chevalier de Lichtenstein était un ami des vieux usages, et qu'il voulrit céder à sa fille sa

LIGHTENSTEIN. 217

maison comme il l'avait reçue de son grand-père. A une grande table, au milieu de la chambre, était assis le maître de céans. Il appuyait sur sa main son menton à longue barbe, et il regardait, sombre et immobile, dans un gobelet posé devant lui. Les pots et les cruches sur la table, le gobelet placé devant le vieux chevalier, laissaient dans le doute s'il avait passé la nuit à boire ou s'il voulait dès le matin se donner des forces par un bon coup de vin.

Il salua d'un léger signe de tête son jeune hôte , quand celui-ci se fut approché de la table où il était assis , tandis qu'un sourire presque imperceptible brillait sur ses lèvres. Il montra une coupe et une chaise à son côté. Marie comprit le signe , rem.plit la coupe et la présenta à son bienaimé avec cette grâce qui imprimait un cachet particulier à tout ce qu'elle faisait. Georges s'assit à côté du vieillard et but. Celui-ci avança son siège plus près de lui et murmura d'une voix rauque :

« Je crains que les affaires n'aillent mal.

— Avez-vous des nouvelles ? demanda Georges, également d'un ton sourd.

— Un paysan m'a dit ce matin qu'hier soir les défenseurs de Tubingen sont entrés en pourparlers avec la ligue. ■

— Dieu 1 s'écria Georges involontairement.

— Restez tranquille et ne l'éveillez pas 1 il l'apprendra toujours trop tôt, » repartit le vieillard, montrant du doigt l'autre côté de la chambre. Georges y regarda. A une fenêtre du côté du précipice, était assis le proscrit. Il avait le bras appuyé sur le rebord. Son front soucieux, son œil fatigué par la veille, reposaient sur sa main.... Il sommeillait. Son manteau gris , tombé de dessus son épaule , laissait voir un simple pourpoint de cuir , serré autour de sa taille robuste. Ses cheveux descendaient en désordre sur ses tempes, et quelques touffes de sa barbe s'échappaient de sa main.

A ses pieds était couché son gros chien. Il avait posé sa tête sur le pied de son maître. Ses yeux étaient attachés , pleins de fidélité et de compassion , sur les traits du proscrit.

« 11 dort , dit le vieux chevalier en retenant une larme prête à s'échapper de ses yeux. La nature réclame ses droits

218 LIGHTENSTEIN.

sur le corps et enveloppe l'âme d'un voile bienfaisant. Sol souffle est léger. Puissent de doux rêves le bercer dans son sommeil 1 La réalité est si triste ! qui ne lui souhaiterait de l'oublier en rêve ?

- C'est une dure destinée , reprit Georges en regardant tristement le proscrit endormi. Repoussé de ses foyers, chassé dans un désert , sa vie est en proie à tout coquin qui de loin tend son arbalète sur lui 1 le jour sous la terre, la nuit obligé de se glisser furtivement comme un voleur ! ma foi, c'est dur 1 Et tout cela, parce qu'il a été fidèle à son maître, et que ses biens faisaient envie aux confédérés.

— Cet homme a fait plus d'une faute dans sa vie, dit le chevalier de Lichtenstein avec un grand sérieux. Je l'ai observé depuis son enfance jusqu'à cette heure. Je puis lui rendre ce témoignage qu'il a toujours voulu le bien. Parfois les moyens qu'il a employés étaient mauvais, parfois on ne l'a pas compris ; il s'est laissé entraîner par ses passions.... Mais où y a-t-il un homme de qui l'on ne puisse dire la même chose? et certes, il a expié cruellement ses erreurs ! »

Il s'arrêta comme s'il en eût déjà dit plus qu'il ne voulait, et ce fat en vain que Georges chercha à en apprendre davantage sur le proscrit. Le vieillard tomba dans une silencieuse et profonde rêverie.

Le soleil s'étant levé aa-dessus des montagnes, les brouillards tombèrent; Georges s'avança vers la fenêtre pour jouir de la magnifique vue. Au-dessous des rochers de Lichtenstein, à plus de cent mètres de profondeur, s'étendait une charmante vallée bordée de collines boisées et coupée d'un ruisseau rapide. Trois jolis villages étaient placés dans le fond. Pour l'œil qui plonge dans cette vallée , c'est comme s'il regardait du ciel sur la terre. S'élève-t-il de la profonde vallée aux montagnes boisées, il rencontre des rochers disposés d'une façon pittoresque et les cimes des Alpes. Derrière la crête des montagnes s'élève le fort Achalm, qui forme le premier plan. Mais, à droite et à gauche d'Achalm, l'œil pénètre plus avant dans le pays. Lichtenstein est situé si près des nuages, qu'il domine le Wurtemberg, et que les regards peuvent errer à leur aise jusqu'au fond du bas pays. C'est un coup d'ceil ravissant, quand le soleil du matin en-

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voie obliquement ses rayons sur cette contrée fortunée. De magnifiques campagnes s'y étendent comme un tapis de mille couleurs. Le sombre vert et le brun foncé des montagnes en sont le commencement. Toutes les nuances sont réunies dans ce magnifique tissu, jusqu'au bleu transparent qui se fond avec le rouge du matin. Quelle distance de Lichtenstein à Asperg, et quel pays dans l'intervalle ! Ce n'est pas un pays plat ni une plaine. Ce sont des ondulations de hauteurs et de montagnes qui s'élèvent et s'abaissent , des collines sans nombre qui cachent dans leur sein de larges vallées et des torrents, et que l'œil suit jusqu'aux limites de l'horizon.

Georges regardait avec admiration. Il cherchait à voir au loin et à distinguer chaque château, chaque village. Marie se tenait à côté de lui. Elle partageait son admiration, bien qu'elle eût joui de ce spectacle dès sa première enfance. Elle lui indiquait à voix basse chaque endroit, elle pouvait lui nommer chaque cime de montagne et chaque pointe de clocher.

« Où y a-t-il un endroit en Allemagne, dit Georges, perdu dans ce spectacle, qui puisse se comparer à celui-ci? J'ai vu des plaines et j'ai gravi des hauteurs d'oii l'œil s'étend encore plus loin ; mais nulle autre part on ne voit ces fertiles campagnes, ces riches moissons, ces forêts d'arbres fruitiers, et, là où les sommets deviennent plus bleuâtres, ce jardin de vignobles! Je n'ai encore porté envie à aucun prince ; mais pouvoir d'ici étendre ses regards devant soi et dire : « Ces campagnes m'appartiennent!... »

Un profond soupir poussé auprès d'eux arracha Marie et Georges à leur contemplation. Ils se retournèrent ; le proscrit était à quelques pas d'eux, à la fenêtre, plongeant sur a campagne des regards ravis et brillants, et Georges était incertain si ses paroles ou le souvenir de son malheur avaient ému le cœur de cet homme.

Il salua Georges et lui tendit la main. Puis, se tournant vers le maître du château, il lui demanda si le message n'était point arrivé.

« Le sire de Schweinsberg n'est pas encore de retour, % répondit Lichtenstein.

Le proscrit retourna en silence à la fenêtre et regarda dans le lointain. Marie lui remplit une coupe.

« Prenez courage, monseigneur, dit-elle, ne regardez pas le pays d'un air si sombre. Buvez de ce vin , c'est du pur wurtembergeois , et il pousse là-bas sur as montagnes bleues.

— Gomment est-il possible, répondit-il en se tournant vers Georges avec un mélancolique sourire, de rester triste quand le soleil se lève si radieux sur le Wurtemberg, et quand le ciel vous sourit dans l'œil bleu d'une aussi charmante fille du pays? n'est-ce pas, jeune homme? Que sont ces montagnes et ces vallées, quand il nous reste des yeux, des cœurs aussi fidèles ? Prenez votre coupe et buvons. Tant que nous possédons une place dans ces cœurs, rien n'est perdu. Au bon Wurtemberg pour toujours ' 1

— Au bon Wurtemberg pour toujours 1 » répéta Georges en levant son verre.

Le proscrit allait ajouter quelque chose, quand le vieux gardien du château entra d'un air mystérieux.

« Il y a, dit-il deux marchands devant le château, et ils demandent à entrer.

— Ce sont euxl ce sont eux! s'écrièrent en même temps le proscrit et Lichtenstein. Fais-les monter. »

Le vieux serviteur s'éloigna. Une minute d'inquiétude suivit cette annonce. Tous gardaient le silence : h chevalier de Lichtenstein paraissait vouloir percer la porte de ses regards, et le proscrit cacher son agitation; mais la pâleur et la rougeur qui se succédaient sur les traits de ce dernier 'montraient combien l'attente agitait tout son être. Enfin, on entendit des pas dans l'escalier, ils s'approchèrent de l'appartement. L'homme puissant trembla de manière à être obligé de se tenir à la table; sa poitrine était penchée en avant, son œil était fixé sur la porte comme s'il voulait lire tout de suite sur la figure des arrivants le bonheur ou le malheur.... Alors la porte s'ouvrit....

•I . Au bon fVurieniherg pour toujours 8e irouve souvent comme devifie de ce parli. Foj. Plaff, Hist. du fFurtemberg , liv. I, p. 306.

Tout fuit, tout t'abandonne.

De tous tes serviteurs Il ne reste personne Pour aider tes malheurs.

Nul ne veut te connaître.

Seul je conserve, maître, L'honneur de te servir Jusqu'au dernier soupir.

Uhland.

Georges aussi avait attendu avec impatience. Il examina d'un regard rapide les arrivants; dans l'un des deux, il reconnut le ménétrier de Hardt; l'autre était.... le colporteur qu'il avait vu à l'auberge de Pfullingen. Ce dernier se débarrassa d'un sac qu'il portait sur le dos, arracha l'emplâtre qui couvrait un de ses yeux, quitta sa position courbée, et apparut comme un homme robuste et énergique, avec des traits ouverts et fortement accentués.

a Max Stumpf I s'écria le proscrit d'une voix sourde. Pourquoi ce front sombre? Tu nous apportes de bonnes nouvelles, n'est-ce pas? ils veulent nous ouvrir leurs portes, ils veulent se défendre avec nous jusqu'au dernier homme? »

Max Stumpf de Schweinsberg jeta sur celui qui lui parlait un regard soucieux.

« Préparez-vous à quelque chose de fâcheux, seigneur I dit-ii. La nouvelle que je vous apporte n'est pas bonne.

— Gomment! reprit le proscrit, tandis que le rouge de la colère lui montait au visage, et que la veine de son front commençait à se gonfler. Gomment ! tu dis qu'ils hésitent, qu'ils balancent? Ce n'est pas possible. Fais attention à peser tes paroles, Max; c'est de la noblesse du pays que tu parles.

— Et cependant je le dis , répondit Schweinsberg en avançant d'un pas ; à la face de l'empereur je le dirais : ce sont des traîtres.

— Tu mens, s'écria le proscrit d'une voix terrible. Traî-

222 LIGHTENSTEIN.

très, dis-tu? Cela n'est pas ! Comment oses-tu attaquer l'honneur de quarante chevaliers?

— Ah! plût au ciel que moi seul je fusse un chevalier félon, un chien qui abandonne son maj^tre 1 Mais tous les quarante ont rompu leur serment. Vous avez perdu votre pays, seigneur duel Tubingen s'est rendu, d , L'homme à qui ces paroles étaient adressées tomba sur lune chaise près de la fenêtre; il couvrit son visage de ses mains; sa poitrine s'élevait et s'abaissait comme s'il cherchait vainement à respirer, et ses bras tremblaient.

Les yeux de tous étaient attachés sur lui pleins de tristesse et d'émotion, surtout ceux de Georges : car, comme un éclair, le nom de duc avait fait sortir l'inconnu de l'obscurité qui l'avait jusque-là enveloppé à ses yeux. C'était luimême, c'était Ulrich de Wurtemberg ! Tout à coup il se rappela sa première rencontre avec lui, la visite nocturne qu'il lui avait rendue au sein de la terre, les paroles que celui-ci lui avait dites, la surprise et l'attrait qu'avait exercés sur lui toute sa personne. Il ne pouvait pas comprendre qu'il n'eût pas fait lui-même depuis longtemps cette découverte.

Pendant plusieurs minutes, personne n'osa rompre le silence. On n'entendait que la respiration profonde du duc et le gémissement de son chien fidèle, qui paraissait comprendre et partager sa douleur. Enfin, Lichtenstein fit signe au chevalier deSchweinsberg; ils s'avancèrent vers Ulrich, touchèrent son vêtement et parurent vouloir le réveiller : il resta muet et immobile. Marie avait pleuré tout le temps à l'écart; elle s'approcha alors d'un pas craintif et incertain, et posant sa belle main sur l'épaule du duc le regarda timidement et dit :

<r Seigneur duel ici il y a encore un bon Wurtemberg, j

Un profond soupir s'échappa de la poitrine du duc, mais ses mains se serrèrent plus fortement sur ses yeux, et il ne releva pas la tête. Georges s'approcha alors aussi. Involontairement il se représentait l'expression héroïque de cet homme, la majestueuse grandeur qu'il lui avait montrée, la première fois qu'il l'avait vu. Chaque mot qu'il avait prononcé alors lui revint à la mémoire, et le jeune homme osa lui dire ;

LIGHTENSTEIN. 223

« Pourquoi si peu de courage , homme sans nom ?

Si fractus illahatur orhis , Impavidum ferient ruinœ ! »

Ces mots produisirent un effet magique sur Ulrich de Wurtemberg. Soit cette devise, soit ce mélange de grandeur d'âme, de défi et de vraie élévation dans le malheur, qui lui avaient valu parmi ses contemporains l'honneur d'être appelé Yintrépide, il se montra dès ce moment digne de son nom.

« C'est le vrai mot, mon jeune ami, dit-il d'une voix ferme, à l'étonnement de tous, en laissant tomber ses mains et relevant la tête avec fierté, tandis qu'un feu guerrier brillait dans ses yeux. C'est le vrai mot, je vous remercie de me l'avoir rappelé. Avancez, Max Stumpf, sire de Schweinsberg, et rendez-moi compte de votre mission. Mais, auparavant, donne-moi mon gobelet, Marie I

— C'est jeudi dernier que je vous ai quitté, commença le chevalier. Jean me fourra dans ces habits et me montra comment je devais me conduire. Je parus à Pfullingen pour voir si l'on ne me reconnaîtrait pas; l'hôtesse me donna une chope de vin d'un air aussi indifférent que si elle n'eût vu de sa vie le chevalier Stumpf, et un conseiller que j'avais querellé, grondé encore huit jours auparavant, trinqua avec moi comme si j'avais été toute ma vie porte-balle; Ce jeune homme-là était aussi dans la taverne. ^

Le duc parut se laisser distraire par ce récit. Avec plus de gaieté qu'on n'aurait pu en attendre dans un tel malheur, il dit :

« Eh bien, Georges, tu l'as vu ; avait-il bien vraiment l'air d'un gueux, d'un misérable colporteur? dis.

— Je pense qu'il a bien joué son rôle, répondit le jeune homme en souriant.

— De Pfullingen je partis le soir même pour Reutlingen. Là, il y avait dans la taverne toute une bande de confédérés d'Augsbourg, de Nuremberg, d'Ulm, de partout, et ils se réjouissaient avec les habitants de Reutlingen de ce qu''on avait retiré de leurs armes les ramures de cerf que vous y avez mises. Ils criaient et chantaient contre vous des chansons satiriques , qui prouvent combien ils vous craignent

224 LIGHTENSTEIN.

encore. Le vendredi saint au matin, j'allai à Tabingen, le cœur me battait en descendant le bois du fort et en voyant devant moi la belle vallée du Neckar , les tours et les créneaux de la place. *

Le duc serra les lèvres, se retourna et promena ses regards au loin sur la campagne. Le sire de Schweinsberg s'arrêta les yeux fixés sur son maître, mais celui-ci lui fit signe de continuer.

<r Je descendis dans la vallée et continuai à m'avancer vers Tubingen. La ville était déjà depuis longtemps occupée par les confédérés, et il ne restait plus que quelques troupes dans le camp qu'ils avaient établi sur la montagne, derrière la vallée de l'Aramer. Je résolus de me glisser dans Tubingen et d'entendre où on en était au château avant de pénétrer par le chemin secret dans la garnison. Vous connaissez l'auberge qui se trouve dans la haute ville, non loin de l'église Saint-Georges; c'est là que j'entrai et me mis à boire. Les chevaliers de la ligue, à ce que j'avais appris en chemin, y venaient souvent; aussi cet endroit me paraissait-il le plus propre à me faire atteindre mon but.

— Vous vous êtes bien aventuré, interrompit le sire de Lichtenstein; il aurait pu se trouver là des gens ayant envie de vous acheter quelque chose, et alors le colporteur aurait été bien vite découvert.

— Vous oubliez que c'était jour de fête, reprit l'autre; j'avais donc une bonne excuse pour ne pas ouvrir ma balle. Du reste, je n'aurais pas été découvert si facilement; j'ai bien vendu à Georges de Frondsberg une petite fiole de baume pour les blessures. Vrai Dieu ! j'aurais mieux aimé me battra avec lui pour qu'il eût à en faire usage tout de suite....

(T On était encore à l'église, aussi il ne se trouvait personne à l'auberge; mais j'appris de l'hôlelier que les chevaliers du château avaient conclu une trêve jusqu'au lundi dtj Pâques. Quand le service divin fut fini, beaucoup de chevaliers et de seigneurs vinrent , comme je l'avais pensé, déjeuner à l'auberge. Je m'assis dans un coin sur le banc du poêle, comme il appartient à de pauvres gens en présence de si grands seigneurs.

— Qui vis-tu là ? demanda le duc.

— J'en connaissais quelques-uns; pour les autres, à leur conversation je devinai qui ils étaient. Il y avait là Frondsberg. Alban de Glosen, les Hutten, Sickingen et beaucoup d'autres ; bientôt aussi entra le truchsess de Waldbourg. Je renfonçai ma casquette sur mon front lorsque je le vis, car il ne doit pas avoir oublié la façon dont je l'ai renversé d*» cheval il y a quinze an.s au tournoi de Nuremberg.

— N'avez- vous pas vu aussi le capitaine Jean de Breitenstein, demanda Georges.

— Breitenstein ? Pas que je sache ; mais oui, c'est bien ainsi que s'appelait celui qui dévora en une fois le gigot de mouton. Alors ils commencèrent à parler du siège et de la trêve. Ils parlaient sans suite, souvent aussi ils chuchotaient tout bas; mais j'ai de bonnes oreilles, et je surpris des choses peu agréables. Waldbourg raconta qu'il avait fait lancer dans le château une flèche avec une lettre pour Louis de Stadion* Ce ne devait pas être la première fois, car les chevaliers ne parurent pas étonnés lorsqu'il dit avoir reçu une réponse de la même manière. »

Le front du duc s'assombrit.

« Louis de Stadion ! s'écria-t-il douloureusement. J'avais en lui tant de confiance , il m'était si cher ! je remplissais tous les désirs que je pouvais lire dans ses yeux, et il a été le premier à me trahir?

— Dans la lettre il y avait que Stadion et encore douza autres étaient las de la guerre et à moitié résolus à se rendre , mais que Georges d'Hewen les en avait détournés.

— Pour celui-ci, je n'ai pas mérité cela de sa part, dit Ulrich; je n'étais pas bien disposé pour lui, parce qu'il me blâmait souvent quand je ne faisais pas à sa tête. Comme on peut se tromper sur les hommes ! M'eût-on demandé qui voudrait me trahir et qui s'y opposerait, j'aurais nomme ^^ dernier lieu Stadion et d'abord peut-être ce Georges d'Hewen.

— La lettre disait encore que Votre Altesse amènerait peut-être du renfort, ou, si cela n'était pas possible, se ren drait au château par des chemins secrets. Les confédérés émirent à ce sujet différentes opinions; mais ils s'entendirent sur ce point, qu'on devait amener la garnison à un

LlCUTENSTElN. 15

226 LIGHTKJNSTEII^.

accord avant votre entrée au château. Car ensuite, pensaientils, ce siège pourrait encore durer longtemps. Lorsque j'entendis tout cela, il ne me parut pas précisément prudent de me rendre au château par la route secrète et de me livrer ainsi. En effet, combien n'était-il pas à présumer que Stadion avait déjà pris la direction suprême I Je résolus d'at« tendre encore jusqu'au jour. Si jusqu'au samedi matin j^ n'entendais rien de plus fâcheux sur la garnison, je voulais pénétrer au château et remettre l'écrit de Votre Altesse. Je rôdai dans le camp et dans la ville, et personne ne m'arrêta; je cherchai aussi toujours à me tenir près des chefs, et j'arrivai ainsi à l'après-midi.

— C'était encore le vendredi, pendant la fête? demanda Lichtenstein.

— C'était le vendredi saint. L'après-midi à trois heures, Georges de Frondsberg se rendit à cheval avec quelques capitaines devant les portes du château et demanda si l'on y bâtissait. Je n'étais pas si loin de là, et je vis Stadion venir sur le retranchement et je l'entendis répondre : c: Non, car ce serait contre les conditions de la trêve, mais je vois que vous travaillez dans la campagne, d Georges de Frondsberg dit : « Si cela est arrivé, c'a été sans mon ordre; qui es-tu? » Alors celui du château répondit : « Je suis Louis de Stadion. » Le confédéré rit et se caressa la barbe, c En est-il donc comme tu dis? s'écria-t-il; alors je veux changer les choses. t> Aussitôt il courut vers plusieurs gabions et les renversa. Puis il engagea Stadion à descendre avec quelques chevaliers et à venir boire avec lui.

— Et ils vinrent? s'écria le duc; les traîtres, ils vinreutî

— Il y a sur le plateau du château, devant le dernier fossé une place d'où on voit au loin le pays ; d'un côté la vallée du Neckar et de l'aatre Steinlach, plus loin les Alpes et le pays de Zollern, et beaucoup de châteaux décorant le paysage. C'est là qu'on fit porter une table et des bancs, et les chefs de la ligue s'y assirent pour boire. Puis la porte de Haut- Tubingen s'ouvrit , le pont-levis s'abaissa sur le fossé, et Louis de Stadion avec six autres passèrent le pont ; ils apportaient vos cruches d'argent, ils apportaient vos gobelets d'or et votre vieux vin. Ils abordèrent les ennemis avec des

LIGfiTENSTEIN. 227

saluts et des poignées de main, puis ils s'assirent et s'entretinrent avec eux en buvant.

— Qae le diable les emporte tous ' ! » interrompit le chevalier de Lichtenstein.

Mais le duc sourit douloureusement et fit à Max St mpi: signe de continuer.

« Ils se livrèrent ainsi à la joie jusqu'à la nuit et b irent jusqu'à ce qu'ils ne purent plus se tenir sur leurs jambes; j'étais placé non loin d'eux, et aucune de leurs paroles ne m'échappa. Quand ils se levèrent, Waldbourg pritStadion par la main : « Mon compère, dit-il, il y a du bon vin dans vos caves; laissez-nous bientôt entrer, que nous le buvions. » Celui-ci se mit à rire, lui secoua la main et dit : « Le temps porte conseil. j> Quand je vis que les choses prenaient cette tournure , je résolus de m'abandonner à Dieu et de pénétrer au château au milieu des traîtres. J'allai donc jusqu'à la cour des comtes, où commence le petit souterrain. J'y descendis sans être vu, et j'arrivai jusqu'au milieu. Là ils avaient baissé la herse, et placé une sentinelle; celle-ci me coucha en joue en me voyant venir dans les ténèbres, et me demanda le mot d'ordre. Je dis, comme vous me l'aviez commandé, Je mot d'ordre de votre vaillant aïeul , Éberhard le Barbu : a Atempto. » Le drôle fit de grands yeux , ouvrit cependant la grille et me laissa passer. Alors j'avançai plus loin d'un pas rapide et arrivai dans la cave. Je respirai quelques mi" nutes, car j'avais perdu haleine dans l'étroite galerie.

— Pauvre Max ! va , bois une coupe de vin ; tu ne peux plus parler, > dit Ulrich.

Celui-ci obéit volontiers à l'invitation de son prince , et continua d'une voix plus claire :

« Dans la cave j'entendis beaucoup de voix, et il me parut qu'on se disputait. J'allai du côté d'où venaient les voix, et je vis une grande partie de la garnison assise devant le grand tonneau et en train de boire. C'étaient quelques-uns du parti de Stadion , avec Hswen et plusieurs des siens. Ils

^ . Que le diable les emporte/ Ce sont les mots du chroniqueur Stumphardt, mots qui lui échappèrent involontairement en décrivant cette conférence des chevaliers autour des cruches de vin.

228 LIGHTENSTEIN.

avaient des lampes et de grandes cruches devant eux. Cela avait un air affeux et ressemblait à peu près à un tribunal secret. Je me cachai près d'eux derrière un tonneau, et j'entendis ce qu'ils disaient. Georges d'Hewen leur reprocha en termes touchants leur infidélité. Il dit qu'il n'était pas nécessaire de se rendre ; qu'ils étaient bien pourvus de provisiors ; que Votre Altesse allait rassembler une armée pour reprendre Tubingen; que les assiégeants seraient plus tôt qu'eux réduits à l'extrémité.

— Ah ! brave Hewen ! et quelle fut leur réponse ?

— Ils se mirent à rire et à boire, c II y a encore du temps d'ici à ce qu'il rassemble une armée ! Où prendra-t-il l'argent, à moins de le voler? » dit l'un. Mais Hewen continua en ces termes : c Quand même cela ne serait pas possible de sitôt, vous devez néanmoins tenir jusqu'au dernier, comme vous l'avez juré; autrement, vous agirez comme des traîtres, j Ils recommencèrent à rire et à boire de plus belle et dirent : c Qui ose se présenter et nous appeler traîtres? » Alors , je m'écriai en sortant de derrière mon tonneau : « Moi ! coquins I Vous êtes traîtres au duc et à la patrie!... » Tous étaient saisis; Stadion laissa tomber son gobelet; pour moi, je m'avançai, j'ôtai ma casquette et ma fausse barbe , et, me plaçant au milieu d'eux, je sortis votre lettre de mon pourpoint, c Voici une lettre de votre duc , dis-je ; il veut que vous ne vous rendiez pas, que vous vous défendiez à outrance; lui-même va venir pour vaincre ou périr dans ces murs. î

— 0 Tubingen! dit de duc avec un soupir, que j'ai été insensé de te quitter ! Je donnerais pour toi deux doigts de ma main gauche ; que dis-je, deux doigts? Je me laisserais couper la main droite pour te ravoir! et, avec la gauche, je ferais marcher la ligue! Et ils n'ont tenu aucun compte de mes paroles?

— Les traîtres me regardèrent d'un air sombre , comme s'ils ne savaient pas bien ce qu'ils devaient faire. Mais Hevv^en les harangua encore une fois. Alors Louis de Stadion dit que je venais trop tard. Vingt-huit chevaliers voulaient cesser de combattre la ligue et laisser le duc se tirer d'aflaire comme il pourrait. S'il revenait avec une puissante ar-

mée , ils tiendraient pour lui fidèlement; mais, sur de vagues promesses, ils ne voulaient pas continuer ainsi la guerre : car leurs châteaux et leurs domaines seraient ruinés et brûlés , s'ils ne cessaient de servir contre la ligue. Je demandai alors à être conduit dans la salle des chevaliers, pour voir s'il n'y aurait pas là des hommes capables de défendre le château; je comptais encore sur ceux que je regardais comme fidèles : les Nippenbourg, lesGultlingen, les Ow, les deux Berlichingen, les Westerstetten, les Eltershofen, Schilling, Reischach, Wœlwart, Kaltensthal.... Mais le sire d'Hewen secoua la tête et dit : « Je me suis trompé dans l'opinion que j'avais de beaucoup d'entre eux. »

— Et Stamraheim, Thierberg, Westerstetten, mes fidèles, ne les as-tu pas vus ?

— On ! oui, ils étaient assis dans la cave auprès de Stadion et buvaient votre vin. Mais on ne voulut pas me laisser monter. Hewen, et même Freiberg et Heideck, qui étaient avec lui, s'y opposèrent; il dirent que les deux partis étaient déjà excités l'un contre l'autre, que Stadion avait pour lui la ma jorité et aussi le plus grand nombre des soldats; que si je montais on en viendrait aux mains dans la cour du château, dans la salle des chevaliers; qu'il ne leur resterait plus à eux, les plus faibles, qu'à mourir; quelque disposés qu'ils fussent à verser pour vous la dernière goutte de leur sang, ils préféraient tomber devant l'ennemi sur le champ de bataille plutôt que d'être tués parleurs compatriotes et leurs compagnons d'armes. Je ne pouvais donc plus que les prier de veiller aux intérêts du prince Christophe et de votre fille, et de leur conserver le château dans la capitulation. Quelquesuns le promirent, les autres levèrent les épaules; pour moi, je donnai aux traîtres ma malédiction de chrétien et de chevalier ; je provoquai cinq d'entre eux à la vie et à la mort sitôt que la guerre serait finie, et je sortis du château par le même chemin par où j'étais entré.

— Dieu du ciel 1 qui aurait cru une pareille chose possible? s'écria Lichtenstein ; quarante-deux chevaliers, deux cents soldats, une forteresse solide , et ils trahissent! Notre nom est déshonoré; dans des temps éloignés on parlera encore de notre noblesse et de la manière dont elle a abandonné son

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prince; le dicton : « Fidèle et honnête comme un Wur*

tembergeois, » est devenu une dérision.

— Sans doute autrefois on pouvait dire fidèle comme un Wurtembergeois, reprit le duc Ulrich, et une larme tomba sur sa ba.be. Quand mon aïeul Éberhard alla à Worms et se mit à table avec les princes électeurs, les comtes et les seigneurs, ils parlèrent des avantages de leurs pays. L'un loua son vin, l'autre parla de ses moissons , le troisième de son gibier, le quatrième du fer qu'il retirait de ses montagnes. Alors ce fut le tour d'Éberhard le Barbu : « Je n'ai pas à citer de telles richesses , dit-il ; mais lorsque je traverse le soir une forêt sombre, et que je suis la nuit dans les montagnes, épuisé de fatigue , j'ai bientôt trouvé un fidèle Wurtembergeois, je le salue , je me couche près de lui et m'endors tranquille, d Tous , pleins d'étonnement et d'admiration , s'écrièrent : a Le comte Éberhard a gagné, 2> et ils portèrent la santé des Wurtembergeois *. Que le duc traverse à présent la forêt, ils viendront le tuer ; que je mette mes fidèles chevaliers dans les forteresses , à peine ai-je tourné le dos qu'ils traitent avec l'ennemi. Que le diable emporte une fidélité pareille!... Mais continue, fais-moi boire le calice jusqu'à la lie; je suis homme à en regarder le fond sans crainte.

— Alors, pour être bref, je m'arrêtai à Tubingen, jusqu'à ce que j'eus la certitude qu'ils s'étaient rendus. Hier, lundi de Pâques, une entrevue a eu lieu; ils ont fait un pacte par écrit, et l'ont fait ensuite crier dans les rues par un héraut: à cinq heures du soir ils ont rendu le château. Vous êtes formellement déposé. Le prince Christophe, votre fils, conserve le château de Tubingen, mais au service et sous la tutelle do la ligue , et pour le reste , les seigneurs partageront entre eux. J'ai eu beaucoup de chagrin dans ma vie : j'ai tué un ami dans un tournoi; j'ai perdu un enfant bienaimé; j'ai vu brûler ma maison; mais, aussi vrai que Dieu et les saints me sont sacrés, ma douleur n'a jamais été si grande qu'à cette heure où j'ai vu planter les couleurs de la

i. Justin Kerner a fait snr ce sujet une charmante poésie intitulée; der reic/iste Fûrst (le prince le plus riche). (Noie des traducteurs.)

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figue à côté de votre bannière , et la croii rouge recouvrir les ranieaux, le casque et le cor de Wurtemberg. »

Ainsi parla Max Stumpf de Schweiusbergl Pendant son récit, le soleil avait achevé de se lever; même sur les plus lointaines montagnes le brouillard était tombé ; et il n'y avait plus, autour des hauteurs d'Asperg, qu'une vapeur semblable à un voile léger, qui ne servait qu'à mettre sous un plus beau jour les contrées sur lesquelles elle s'étendait. Couvert de la douce verdure des champs, rehaussé par les couleurs plus sombres des forêts , orné de jolis villages , de brillants châteaux et de belles villes, le Wurtemberg se déroulait à l'œil dans son éclat du matin. Son malheureux prince le contemplait d'un regard sombre. La nature lui avait donné un courage et un cœur que ne pouvaient briser ni le chagrin ni la misère. Il ne faisait pas part de ses sentiments à toute heure et à tout le monde, et, lorsqu'un grand coup le frappait, il avait coutume de se taire et d'agir.

Aussi, dans ce terrible moment , où avec sa dernière forteresse était tombé son dernier espoir , il renferma en lui cette grande douleur. Qui s'est trouvé auprès du cercueil de sa mère, et n'a pas, en jetant un dernier regard sur ses traits pâles et sur sa bouche muette, senti s'élever en lui des sentiments amers? C'est le repentir qui s'empare de l'homme dans de semblables instants. On se rappelle ce qu'elle a fait pour nous , avec quel amour elle nous a bercés dans notre enfance, avec quel empressement elle nous a fait les plus lourds sacrifices. Et comment le lui avonsnous rendu? Nous étions indifférents à un si touchant amour ; nous croyions qu'il en devait être ainsi ; nous étions ingrats et nous murmurions quand tous nos désirs n'étaient pas remplis sur l'heure ; nous gaspillions son bien sans faire attention aux larmes qu'elle versait en silence.

Aujourd'hui que cet œil plein d'amour ne nous voit plus, que cette oreille est fermée pour toujours, que ces mains ne sentent plus notre dernière pression, ces mains qui nous nourrissaient avec tant de soin , nous sommes assaillis de tous ces sentiments de repentir, de reconnaissance et d'amour, qui dans ce temps-là auraient suffi à la rendre heureuse.

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C'était un tel sentiment de repentir qui oppressait ià poi» trine d'Ulrich de Wurtemberg , tandis qu'il abaissait ses regards sur son pays, qu'il paraissait avoir perdu pour toujours. Sa noble nature , qu'il avait souvent démentie au milieu des séductions d'une cour splendide, étourdi par les conseils de faux amis, était pénétrée de douleur, et ce n'était pas son malheur seul qui le préoccupait , mais aussi le malheur de son pays occupé par l'ennemi.

Aussi , quand après quelques instants de contemplation il se retourna vers ses amis, ceux-ci furent étonnés de l'expression de ses traits ; ils s'étaient attendus à lire sur son front et dans ses yeux la colère et l'indignation ; mais c'était une profonde émotion , une silencieuse et grande douleur qui donnaient à ses traits une expression de douceur qu'ils ne lui avaient jamais vue jusqu'ici.

« Max, comment traitent-ils le peuple des campagnes? demanda-t-il.

— Ils le traitent en brigands, répondit celui-ci; ils dévastent les vignobles; ils abattent les arbres fruitiers et les brûlent dans leur bivouac ; les cavaliers de Sickingen courent à travers les champs ensemencés et écrasent ce que n'ont pas mangé les chevaux ; ils maltraitent les femmes et extorquent aux hommes leur argent. Déjà le peuple murmure de toutes parts; que sera-ce donc quand viendront l'été et l'automne? Quand pas un épi ne sortira des champs, quand pas une grappe ne mûrira sur les coteaux, quand ils seront de plus obligés de payer les impôts considérables que la ligue fera peser sur eux.... la misère sera à son comble.

— Les coquins ! s'écria le duc , et une noble colère brilla dans ses yeux : ils faisaient un grand étalage de leurs bonnes intentions ; ils venaient pour affranchir le Wurtemberg de son tyran, pour le délivrer de toute misère , et ils se conduisent comme avec des Turcs I... Mais, je le jure, sitôt que Dieu voudra me porter secours, si les épis ne poussent pas dans la vallée du Neckar, si les raisins ne mûrissent pas

'sur ses coteaux, je viendrai moissonner et couper des gerbes sur leurs corps , je viendrai avec de terribles vignerons , je les écraserai et les pressurerai et ferai jaillir leur sangl

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Je tirerai vengeance de ce qu'ils ont fait à moi et à mon pays, dès que le Seignear me sera en aide.

— Amen 1 dit le chevalier de Lichtenstein ; mais, avant de rentrer dans votre pays , il faut en sortir sain et sauf. Il n'y a pas de temps à perdre si vous voulez vous échapper, ï

Le duc réfléchit un moment et répondit :

« Vous avez raison ; je commencerai par aller à Montbéliard. De là je verrai si je puis réunir assez d'hommes pour tenter une invasion dans le pays. Viens, mon fidèle chien, tu m'accompagneras dans la misère de l'exil.... Tu ne sais pas ce que c'est que de rompre sa fidélité et d'oublier son serment.

— Il y a encore quelqu'un ici qui ne sait pas ce que c'est, dit Schweinsberg en s'approchant du duc. J'irai avec vous à Montbéliard, si vous ne dédaignez pas ma compagnie. »

Un feu guerrier brilla dans les veux du vieux Lichtenstein.

« Prenez-moi avec vous, monseigneur ! dit-il ; mon bras, sans doute, n'est plus bien fort, mais ma voix est bonne dans le conseil. ï

Marie regarda son bien-aimé d'un œil brillant. Sur les joues de Georges de Sturmfeder se répandit une ardente rougeur; son œil brillait de courage et d'inspiration.

« Seigneur duc ! dit-il, je vous ai offert mon appui dans la caverne, quand je ne savais pas qui vous étiez; vous ne l'avez pas dédaigné. Ma voix b'h pas grande valeur dans le conseil ; mais si vous avez besoin d'un cœur qui batte, d'un œil qui veille pour vous, et d'un bras qui écarte de vous l'ennemi, acceptez-moi et emmenez-moi avec vous. »

Tous les sentiments qui l'avaient attiré vers l'homme sans nom se réveillaient en ce moment dans le jeune homme : son malheur et la manière dont il le portait, peut-être aussi ce regard encourageant de sa bien-aimée, excitèrent son enthousiasme et l'attirèrent aux pieds du duc sans duché.

Le vieux sire de Lichtenstein regarda avec une orgueilleuse joie son jeune hôte, le duc le contempla avec émotion, lui tendit la main, le releva et le baisa au front.

« Où de tels cœurs battent pour nous, dit-il, nous avons

231* LIGHTENSTEÏN.

encore des forteresses et des remparts solides, et nous ne saurions accepter le nom de pauvre. ïu as mon amitié et mon estime , Georges de Sturmfeder , tu m'accompagneras : c'est avec joie que j'accepte tes services. Max Stumpf de Schweinsberg, j'ai besoin de toi pour une affaire plus importante que la défense de ma personne. Je vais te donner des messages pour Haute-Wyl et la Suisse. Quant à vous, bon Lichtenstein, je ne puis permettre que vous m'accompagniez. Je vous honore comme un père ; vous avez agi fidèlement envers moi, vous m'avez ouvert toutes les nuits votre château ; j'espère vous en témoigner ma reconnaissance. Si je reviens dans le pays avec l'aide de Dieu, votre voix sera la première dans mon conseil. »

Son œil tomba sur le ménétrier de Hardt , qui se tenait modestement à l'écart.

« Viens ici, mon brave, s'écria-t-il en lui tendant la main. Tu t'es rendu autref jis bien coupable à notre égard, mais tu as noblement expié ta faute.

— Une vie n'est pas assez longue, dit le paysan en regardant d'un air sombre le sol ; j'ai encore une dette envers vous, mais je la payerai.

— Retourne dans ta cabane , c'est ma volonté. Livre-toi au soin de tes affaires comme auparavant; peut-être pourrastu nous rassembler des hommes dévoués si nous revenons dans le pays. Et vous, chère demoiselle, comment puis-=je récompenser vos bons offices ? Depuis longtemps vous vous êtes privée toutes les nuits de sommeil pour m'ouvrir la porte et me préserver de la trahison. A présent, il est temps d'agir. Noble seigneur, dit-il en se tournant vers le père de Marie, j'ai à vous présenter une demande de mariage, et j'espère que vous ne rejetterez pas le gendre que je vous propose.

— Gomment dois-je entendre vos paroles, seigneur? i demanda le chevalier en regardant sa fille avec étonnement.

Le duc saisit la main de Georges et le conduisit vers le vieillard.

€ C'est lui qui aime votre fille, et elle ne lui est pas défavorable; qu'en pensez-vous, chevalier? si vous faisiez un couple heureux? Ne froncez pas ainsi le sourcil ; c'est un

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honorable et brave champion dont j'ai éprouve moi-même le bras, et mon fidèle compagnon dans l'infortune. »

Marie baissait les yeux ; elle rougissait et pâlissait tour à tour; elle tremblait en attendant la réponse de son père.

Celui-ci regarda gravement le jeune homme.

« Georges , dit-il, j'ai eu de l'inclination pour vous dès le premier instant où je vous ai vu : elle n'aurait pas été si grande si j'avais su ce qui vous amenait dans ma maison. »

Georges voulait s'excuser, mais le duc lui coupa la parole.

«: Vous oubliez que c'est moi qui l'ai envoyé vers vous avec une lettre de créance ; il n'est pas venu à vous de lui-même; mais pourquoi réfléchir si longtemps? Je le doterai comme mon propre fils ; je compte lui donner des biens qui vous rendront fier d'avoir un tel gendre.

— N'insistez pas davantage , moDseigneur , dit le jeune homme blessé de la longue indécision du vieillard; je ne veux pas qu'on puisse dire de moi que j'ai mendié une femme et que j'ai voulu m'imposer à son père : mon nom est trop noble pour cela. »

Et dans sa mauvaise humeur il se disposait à quitter la chambre, quand le chevalier de Lichtenstein le retint par la main :

« Mauvaise tête! s'écria-t-il; pourquoi donc s'emporter ainsi tout de suite? Tiens, prends-la, qu'elle soit à toi; mais.... mais ne songe pas à l'épouser tant qu'une bannière étrangère flottera sur les murs de Stuttgard. Sois fidèle au seigneur duc, aide-le à recouvrer sa couronne , et, si tu l'as fidèlement suivi, le jour où vous entrerez dans Stuttgard, où les bannières de Wurtemberg flotteront sur les créneaux de la ville, je te donnerai ma fille, et tu deviendras mon fils chéri.

— Et ce jour-là , dit le duc , la fiancée rougira d'une façon plus charmante encore, quand les cloches retentiront du haut des tours , et que la noce entrera à l'église ! Alors je m'avancerai vers le fiancé , et je lui demanderai la récompense qui m'est due. Allons , brave garçon , donne-lui le baiser de fiancé; il est à présumer que ce n'est pas le premier; embrasse-la encore une fois, et puis tu m'appartiendras jus-

à l'heureux jour où nous entrerons à Stuttgard. Buvons,

esseigneurs, à la santé des fiancés. t>

Sur les nobles traits de Marie passa un sourire luttant avec les pleurs qui perlaient encore dans ses beaux yeux. Elle remplit les gobelets et offrit le premier au duc avec un regard si reconnaissant, avec une grâce si séduisante, qu'il estima Georges bien heureux et fut obligé de s'avouer que plus d'un voudrait exposer sa vie pour obtenir une telle récompense.

Les hommes saisirent leurs coupes , et ils s'attendaient à ce que le duc allait leur dire quelque bonne maxime, selon sa coutume; mais Ulrich de Wurtemberg jeta un long regard d'adieu sur le beau pays dont il lui fallait se séparer; un instant une larme fut sur le point de s'échapper de son œil, il se retourna avec fermeté.

c J'ai jeté derrière moi , dit-il , ce qui m'était autrefois si cher, je le reverrai dans des jours meilleurs; mais ici, dans ces cœurs, js possède encore des trésors. Ne me plaignez pas, mais ayez bon courage ; où se trouvent le duc et ses fidèles , il y a bon Wurtemberg pour toujours. «

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