G. SCHWAB
Georges s'éveilla au roulement des tambours qui appelaient les combattants sous les armes. A l'horizon commençait à briller une faible lueur. Le jour venait de poindre; on voyait dans le lointain déboucher les troupes du duc. Georges mit son casque, se fît attacher sa cuirasse, et monta à cheval pour recevoir le duc à la tête de ses cavaliers. Les traits d'Ulrich étaient encore graves, mais n'avaient plus rien de sombre. Son œil lançait un feu guerrier, et toute sa
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physionomie exprimait le courage et la résolution. Il était tout couvert d'acier, et portait au-dessus de sa pesante armure un manteau vert chamarré d'or. Les couleurs de sa Jiiaison flottaient dans le grand plumet de son casque. Du reste, il ne se distinguait en rien des autres chevaliers, qui, égalem.ent couverts de toutes leurs armes, formaient ue grand cercle autour du duc. Il salua amicalement Hewen, Schweinsberg et Georges de Sturmfeder, et leur demanda quelle était la position de l'ennemi '.
On ne découvrait encore rien de l'ennemi. Seulement, vers la lisière du bois, du côté d'Esslingen, on apercevait par-ci par-là ses postes avancés. Le duc résolut d'abandonner la colline occupée jusqu'ici par les lansquenets et de descendre dans la plaine. Il avait peu de cavalerie, tandis que la ligue, au rapport des espions, comptait trois mille chevaux. Dans la vallée, il s'appuyait d'un côté sur le Neckar, de l'autre sur un bois , de sorte que ses flancs du moins se trouvaient à l'abri d'une attaque de cavalerie.
Lichtenstein et plusieurs autres cherchèrent à dissuader le duc de prendre cette position dans la vallée, parce qu'on se trouverait trop exposé au feu du haut de la colline ; mais Ulrich persista dans sa volonté, et fit descendre l'armée dans la plaine. Il rangea les troupes en bataille tout contre Turkheim et y attendit l'ennemi. Georges de Sturm.feder reçut l'ordre de se tenir près du duc avec les cavaliers que celuici lui avait confiés; ils devaient former la garde d'Ulrich; à ces bourgeois se joignirent encore Lichtenstein et vingt- quatre autres chevaliers comme renfort contre le choc d'une attaque de cavalerie. A cette époque, une bataille se partageait souvent en beaucoup de petits combats singuliers; les chevaliers qui suivaient une armée combattaient rarement par masses serrées , mais ils choisissaient d'un regard rapide dans les rangs de l'ennemi un adversaire qu'ils attaquaient alors avec le glaive et la lance. Une pareille troupe
i. Pour la descriplion de cette bataille nous avons surtout consulté : ùlrici Ducis fVurt. et Thetinger, qui donne parliculièrement des détails sur l'allaque faite par la cavalerie pour enlever la colline quedéfeudait l'artillerie.
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était associée à la cohorte de Georges ; le duc lui-même eut envie d'éprouver sa force prodigieuse, son habileté connue dans un tel combat singulier; et ce n'est que sur les instanc:s pressantes de ses chevaliers qu'il renonça à cette idée romanesque. Près du duc se tenait une étrange figure qui, à cheval, ne ressemblait pas mal à une tortue. Un casque à grandes plumes surmontait un petit corps avec une cuirasse voûtée par derrière. Le petit cavalier avait bien remonté ses ambes et se tenait fermement cramponné contre le pommeau de la selle. La visière baissée empêcha Georges de reconnaître ce ridicule champion. Il approcha donc du duc, et lui dit:
<r Vraiment, Votre Altesse a choisi là un redoutable champion pour compagnon. Voyez donc ces jambes si frêles, ces bras tremblants et cet énorme casque entre ces petites épaules !... Quel est donc ce géant?
— Connais-tu si mal l'homme à la bosse? demanda le duc en riant. Regarde, il a une cuirasse toute particulière qui ressemble à une grande coquille de noix pour garantir son précieux dos, s'il était par malheur forcé de fuir. C'est mon fidèle chancelier, Ambroise Volland.
— Par la sainte Vierge ! je lui ai fait grandement tort, répondit Georges; j'avais pensé qu'il ne tirerait jamais un glaive et qu'il ne monterait jamais à cheval ; et, à présent, le voilà perché sur un animal aussi haut qu'un éléphant, et il porte un glaive aussi long que lui-même. Je ne l'aurais jamais cru doué d'un esprit si belliqueux.
— Tu crois que c'est de son propre mouvement qu'il entre en campagne? Non, non; je l'y ai contraint. Il m'a donné plus d'un conseil qui m'a été funeste, et je crains bien qu'il ne m'ait mené méchamment sur la glace ; qu'il mange donc aussi sa part de la soupe qu'il a taillée. Il a pleuré quand je lui en ai donné l'ordre; il m'a beaucoup parlé de la goutte et de sa nature peu belliqueuse ; mais je lui ai fait mettre une cuirasse sur le dos, et puis on l'a hissé sur le coursier le plus fougueux de mes écuries. »
Pendant que le duc parlait ainsi, le chevalier à la bosse leva sa visière et montra sa figure pâle et désespérée. Le sourire permanent avait disparu ; ses yeux perçants, devenus
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grands et fixes, se tournaient lentement et timidemenL de côté; une sueur d'angoisse couvrait son front, et sa voix ne laissait entendre qu'un murmure tremblotant.
« Au nom de la miséricorde de Dieu, digne et respectable sire de Sturmfeder, très-cher ami et protecteur, intercédez en ma faveur auprès de mon illustre maître pour qu'il me fasse grâce de cette farce de carnaval. Je commence à en avoir assez. La course à cheval sous cette pesante armure m'a horriblement fatigué; mon casque me presse tant la cervelle, que mes pensées dansent en cercle, et mes genoux sont courbés par la goutte. Je vous en supplie, dites une bonne parole pour votre humble serviteur, Ambroise Volland ; je le reconnaîtrai, pour sûr. j
Georges, dont les joues se colorèrent d'un noble courroux, se détourna avec horreur du vieux et lâche pécheur.
« Monseigneur, permettez-lui de s'éloigner. Les chevaliers ont tiré l'épée du fourreau et enfoncé davantage les casques sur leurs têtes ; le peuple agite les lances et attend bravement le signal de l'attaque : pourquoi un lâche se battrait-il dans les rangs d'hommes courageux?
—• Il doit rester, te dis-je, répondit le duc d'une voix ferme; au premier pas qu'il fait en arrière, je l'abattrai moimême d'un seul coup. Le diable s'était blolti sur tes lèvres bleues, Ambroise Volland, quand tu nous conseillas de mépriser notre peuple et de renverser l'ancien ordre des choses. Aujourd'hui , quand les balles siffleront et que tu entendras le cliquetis des glaives, tu jugeras si ton conseil nous a été utile ! »
Les yeux du chancelier étincelaient de rage ; ses lèvres se choquaient, et ses traits se contractaient horriblement. « Je n'ai fait que donner un conseil; pourquoi l'avez-vous suivi? demanda-t-il. Vous êtes duc, vous avec ordonné, et vous vous êtes fait prêter hommage. Que puis-je à cela? »
Le duc tourna le cheval de Volland avec tant de rapidité que le chancelier tomba en avant sur la crinière, comme s'il s'attendait à recevoir le coup de la mort.
« Par notre honneur de prince, cria-t-il d'une voix terrible, pendant que ses yeux lançaient des éclairs, nous admirons notre longanimité : tu as profité de notre première
colère pour te glisser dans notre confiance; si nous ne t'avions pas cru, langue de vipère, il y aurait là aujourd'hui vingt mille Wurtembergeois, et leurs cœurs seraient pour leur prince une muraille impénétrable. Oh ! mon Wurtemberg, mon Wurtemberg ! Que n'ai-je suivi tes conseils, mon vieil ami! oui, c'est quelque chose d'être aimé de son peuple!
— Éloignez ces pensées £u moment de livrer bataille, dit le vieux Lichtenstein ; il est encore temps de tout réparer. Six mille Wurtembergeois se pressent autour de vous, et , par Dieu 1 ils vaincront avec vous si vous les conduisez avec confiance au-devant de l'ennemi. Oh! maître, il n'y a ici que des amis, pardonnez à vos ennemis , congédiez le chancelier qui ne peut pas se battre.
— Non. Viens ici, tortue ! Allons, à côté de moi, chien de scribe ! Quelle tournure il a à cheval ! Du fond de ta chancellerie tu as méprisé mon peuple et tu lui as donné des lois avec ta plume ! Maintenant, tu verras comment ils se battent, comment Wurtemberg triomphe ou succombe ! Voyezvous là-bas sur la colline, voyez-vous les drapeaux à la croix rouge? voyez-vous la bannière de Bavière? Comme leurs armes brillent au soleil levant, comme leurs rangs présentent des milliers de lances, et comme le vent se joue dans leurs panaches ! Bonjour, messieurs de la ligue de Souabe ! Maintenant mon cœur s'épanouit : c'est un aspect réjouissant pour un Wurtemberg !
— Voyez, ils braquent déjà l'artillerie, interrompit Lichtenstein ; prince, retirez-vous de cette place. Ici, votre vie est trop en péril. Retirez-vous, nous tiendrons ici; vous nous enverrez vos ordres de l'endroit oii vous serez en sûreté. »
Le duc le regarda avec de grands yeux. « As-tu jamais entendu dire qu'un Wurtemberg se soit retiré quand l'ennemi faisait sonner l'attaque ? Mes ancêtres ne connaissaient pas la peur, et nos peUts-fils seront encore comme eux intrépides et fidèles. Regarde comme leurs légions couvrent déplus en plus les hauteurs. Vois-tu ces nuages blancs le long de la montagne, tortue? Les entends-tu gronder? C'est le tonnerre du canon qui vient faire une trouée dans nos rangs. Maintenant, si tu as la conscience nette, tu respireras plus
facilement, car, pour ta vie, personne n'en donnerait plus un bénin.
— Prions, dit Max de Schweinsberg; et puis sus, avec l'assistance de Dieu I »
Le duc joignit dévotement les mains; ses compagnons suivirent son exemple et prièrent, selon l'habitude du temps, avant la bataille. Le fracas de l'artillerie ennemie résonna d'une manif^-Te foudroyante, au milieu de ce profond silence pendant lequel on entendait le souffle de toutes les respirations et le léger murmure de ceux qui priaient. Le chancelier aussi joignit les mains, mais ses yeux ne se portaient pas vers le ciel avec la confiance de la foi; tremblants, ils erraient autour des montagnes, et le frémissement de son corps, à chaque coup de foudre accompagné de fumée qui partait du canon de l'ennemi, montrait que son âme ne savait pas s'élever jusqu'à celui qui, du milieu des rayons brillants de l'aurore, abaissait ses regards sur les amis aussi bien que sur les ennemis.
Après avoir prié avec ferveur , Ulrich tira son épée du fourreau. Les chevaliers et les hommes d'armes le suivirent, et en un instant mille épées étincelèrent autour de lui.
t Les lansquenets se battent déjà, dit-il en laissant errer sur la vallée son œil d'aigle. Georges de Hewen, joignez-vous à eux avec mille fantassins. Que Schweinsberg s'adosse avec huit cents hommes contre la forêt et attende nos ordres ultérieurs. Reinhardt de Gemmingen, marchez tout droit avec les vôtres, et occupez le centre entre le bois et le Neckar. Quant à toi, Sturmfeder, tu resteras ici avec ton détachement de cavaliers, mais tu te tiendras prêt à avancer. Que Dieu nous ait en sa sainte grâce, messieurs. Si nous ne devions plus nous revoir ici-bas, nous nous retrouverons d'autant plus gaiement là-haut. »
Il les salua en inclinant vers eux sa large épée.
Les chevaliero répondirent à ce salut et marchèrent avec leurs cohortes au-devant de l'ennemi , et les cris mille fois répétés ; Ulrich pour toujours! retentirent du milieu de leurs rangs.
Quand l'armée imposante de la ligue fut arrivée sur la colline occupée d'abord par les Wurtenibergeois, ellei ac-
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cueillit les soldats d'Ulrich par des coulevrines et de la na traille. Puis ils descendirent peu à peu dans la vallée. Il semblaient , avec leurs forces supérieures, vouloir écrase» la petite armée du duc. Au moment où les derniers rangs allaient quitter la colline, le duc s'adressa à Georges de Sturmfeder et lui demanda :
a Vois- tu leurs canons sur la colline?
— Certainement ; i!s ne sont défendus que par peu d'hommes.
— Frondsberg s'imagine, parce que nous ne pouvons pa traverser les airs, que nous sommes hors d'état de lui enlever son artillerie. Mais là, sur la lisière du bois, un chemin à gauche conduit dans un champ. Ce champ touche à la colline. Si tu peux avancer avec tes cavaliers jusqu'à ce champ, tu te trouves déjà presque sur les derrières de l'ennemi. Là tu laisseras Ics chevaux souffler un peu, et puis tu monteras la colline au galop. Il faut que l'artillerie soit à nous! »
Georges, en prenant congé, s'inclina, mais le duc lui tendit la main.
« Adieu, brave garçon, dit-il. Il nous coûte de charger un si jeune mari d'une si dangereuse expédition, mais nous ne connaissons pas de chef plus brave et plus expéditif que toi! J)
Les joues du jeune homme brûlaient d'une vive ardeur en entendant ces mots, et ses yeux étincelaient de courage.
« Je vous remercie, maître, de cette nouvelle marque de confiance, s'écria-t-il. Vous me récompensez mieux que si vous m'aviez accordé le plus beau château. Adieu, mon père ; embrassez ma femme pour moi!
— Je n'entends pas cela, répondit en souriant le vieux Lichtenstein. J'irai avec toi sous la conduite....
— Non, vous resterez auprès de moi, mon vieil ami, dit le duc. Voulez-vous laisser le chancelier me conseiller encore sur le champ de bataille? Je courrais risque de m'en trouver aussi mal que de ses autres conseils. Restez auprès de moi, ne soyez pas si long à faire vos adieux. Il faut que votre fils parte! »
Lichtenstein serra la main de Georges. Celui-ci lui rendit en souriant, et plein d'un noble courage, son salut d'adieu.
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puis il partit avec ses cavaliers et les bourgeois de Stuttgard, en criant: Ulrich pour toujours! Georges, tout en chevauchant le long de la lisière du bois, examina avec attention l'ordre de bataille. Les Wurtembergeois avaient une Donne position, car ils étaient couverts par le bois et par le Neckar, et leurs ailes et leur centre étaient assez forts pour soutenir un choc de cavalerie. Mais il ne put pas se dissimuler que s'ils se laissaient entraîner hors de cette position, ils perdraient tous leurs avantages, parce qu'ils laisseraient alors un grand intervalle entre le bois et l'aile gauche, ou bien, s'ils songeaient à le remplir, ils seraient obligés de déployer tellement leur ligne de bataille que leurs forces se trouveraient éparpillées et qu'ils seraient plus facilement culbutés. L'infériorité matérielle des Wurtembergeois leur nuisait aussi beaucoup, car l'ennemi avait deux fois plus de soldats qu'eux. Dans la vallée étroite il ne pouvait pas, il est vrai, déployer toutes ses forces, et ne pouvait faire agir que peu d'hommes à la fois. Et cependant cela suffisait pour occuper sans cesse les soldats du duc ; l'ennemi gardait ainsi toujours des troupes fraîches, et il était à craindre que les six mille Wurtembergeois, quand même ils se défendraient vaillamment, ne succombassent d'épuisement.
Georges entra alors dans le bois avec ses cavaliers, avançant en silence et avec circonspection, car il savait combien il était mauvais pour des cavaliers d'être attaqués dans un bois par des fantassins. Cependant ils arrivèrent sans encombre jusqu'au champ désigné par le duc. A droite au delà du bois, la bataille était dans toute sa fureur. Les cris des agresseurs, le feu des bombardes et des pièces de campagne, le roulement des tambours, retentissaient de toutes parts d'une manière terrible.
Devant eux se dressait la colline, de la cime de laquelle un grand nombre de gros canons balayaient les rangs des Wur. tembergeois.
Cette colline s'élevait en pente douce du côté du bois, et Georges admira le coup d'œil du duc, qui avait découvert tout d'abord ce point; car de tout autre côté l'attaque aurait été impossible, du moins pour de la cavalerie. L'artillerie, autant qu'on pouvait le voir d'en bas, n'était défendue que par un
petit nombre de soldats, et, quand les chevaux eurent un peu soufflé, Georges rangea sa cohorte et déboucha au galop à la tête de ses cavaliers. En un clin d œil ils furent eu haut de la colline, et Georges cria aux artilleurs de la ligue de se rendre.
lis hésitèrent, mais les bouchers et les selliers de Stuttgard leur évitèrent la peine de se décider: car avec des coups formidables ils fendirent les casques et les têtes, de manière qu'il ne resta bientôt que peu de monde en état de leur disputer les canons. Georges jeta un regard radieux sur la plaine où le duc était posté. Il entendit les cris d'allégresse des Wurtembergeois monter jusqu'à lui de mille bouches; il vit comment ils avançaient maintenant avec plus d'ardeur, car leurs principaux ennemis, les canons sur la colline, se trouvaient réduits au silajv^e.
Mais en ce moment de triompne il s'aperçut qu'il lui restait encore la seconde partie dt, son opération st la plus difficile, la retraite : car les homm'îs de la ligue aussi avaient remarqué que leur artillerie s'était tue tout à coup, et leurs chefs avaient aussitôt détaché une troupe de ca 'paliers contre la colline. Comme on n'avait plus le temps d'emmeaer les lourds canons, Georges ordonna de les enclouer et de remplir les embrasures avec de la terre et des pierres, pour qu'on ne pût plus s'en servir. Puis il regarda du côté oii les troupes du duc battaient en retraite; entre lui et les siens il y avait, d'un côté, le bois, de l'autre côté, l'armée ennemie. S'il éiait seulement attaqué par la cavalerie, la retraite par le bois était possible, parce que l'ennemi avait alors les mêmes difficultés à vaincre que lui. Mais il n'échappa pas à son coup d'œil rapide qu'une grande masse d'inian- Xevie ennemie avançait vers le bois pour lui couper la retraite de ce côté. Vouloir passer à travers la grande armée de la ligue avec cent soixante hom.n:es , aurait été une témérité folle et inutile! Il ne restait plus qu'une seule voie, et par celle-ci encore on était plutôt sûr de périr que de se sauver. A gauche de l'armée ennemie coulait le Neckar. De l'autre côté de la rivière il n'y avait pas un seul ennemi Si l'on parvenait à atteindre l'autre rive, il était possible de rejoindre le duc. Déjà les cavaliers de la ligue, au
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nombre de près de cinq cents, étaient arrivés au pied de ]a colline. Georges crat découvrir à leur tête le truchsess de Waldbourg; plutôt que de se rendre à cet homme, il aurait mille fois préféré se vouer à une mort certaine.
Il montra donc aux braves Wurtembergeois le côté plus roide de la colline qui conduisait au Neckar. Ils hésitèrent, car il fallait s'attendre que sur dix il en tomberait huit de cette pente escarpée, et en bas, entre la colline et la rivière, était postée une troupe de fantassins qui semblaient les attendre; mais leur jeune et vailLint chef leva sa visière et découvrit sa belle figure. Ses traits respiraient un mâle coulage et les transportèrent du plus vif enthousiasme. Ils l'avaient vu, peu de semâmes auparavant, conduire à l'autel une charmante jeune fille; pouvaient-ils songer à leurs femmes et à leurs enfants, lorsqu'il avait rejeté loin de lui ces pensées?
a Sus, tuons-les! crièrent les bouchers.
— Sus, martelons-les 1 crièrent les forgerons.
— Allons, sus! nous allons leur tanner le cuir, crièrent les selliers.
— Allons sus! avec Dieu, Ulrich pour toujours l » cria le noble jeune homme; et éperonnant son cheval, il s'élança de la colline escarpée.
Les cavaliers ennemis ne purent en croire leurs yeux quand, arrivés au sommet de la colline, où ils comptaient faire prisonnière la téméraire cohorte, ils la virent déjà en bas au milieu des fantassins. Sans doute plus d'un avait payé de la vie ce saut périlleux; plus d'un, lancé à terre avec son cheval, était tombé entre les mains de l'ennemi. Mais la plupart chargèrent l'infanterie, et le panache de leur chef flottait au milieu de la mêlée. Les rangs des fantassins étaient rompus; les cavahers se dirigèrent vers le Neckar. Leur chef lança son cneval et fut le premier dans la rivière. Son cheval était fort, et cependant il ne put lutter avec son cavalier, chargé d'une pesante armure, contre la force des eaux gonflées par la pluie. 11 enfonça, et Georges de Sturmfeder cria à ses hommes de ne pas faire attention à lui , mais de chercher à rejoindre le duc et de lui porter ses derniers adieux. Mais au mêm3 instant deux des bouchers, se jetant à bas de leurs
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chevaux, entrèrent dans l'eau; l'un prit le jeune chevalier par le bras, l'autre saisit les rênes de son cheval, et ils le menèrent ainsi heureusement au rivage.
Les ennemis avaient envoyé plus d'une balle à nos hardis cavaliers; mais aucune ne les atteignit, et, en présence des deux armées séparées d'eux par la rivière, ils continuèrent leur course. Non loin de la position prise par le duc, il y avait un endroit guéable. Ils y passèrent sans peine et furent accueillis avec des cris d'allégresse par leurs frères d'armes.
Une partie de l'artillerie ennemie avait été, il est vrai, réduite au silence par le coup de main aussi hardi que prompt de Georges de Sturmfeder ; mais il était dans la destinée d'Ulrich de Wurtemberg que ce brillant fait darmes ne lui serait d'aucune utilité. Les forces de ses soldats étaient entièrement épuisées par les attaques sans cesse renouvelées d'un ennemi aussi supérieur en nombre. Les lansquenets soutenaient bien encore le choc avec leur ardeur militaire ordinaire, mais leurs chefs s'étaient déjà vus forcés de les placer en carrés, pour repousser la charge de la cavalerie. La ligne de bataille se trouva rompue par-ci par-là, et les paysans, armés à la hâte, remplissaient assez mal ces vides. En ce moment on apprit à Ulrich que le duc de Bavière venait de surprendre Stuttgard et de s'en emparer; qu'une nouvelle armée, le prenant par derrière, montait le long de la rivière et n'était plus guère éloignée que d'un quart de mille.
Ulrich reconnut alors qu'en ce jour il avait perdu son duché pour la seconde fois et qu'il ne lui restait d'autre ressource que la fuite ou la mort, s'il ne voulait pas tomber au pouvoir de ses ennemis. Ses compagnons lui conseillèrent de se jeter dans son château héréditaire de Wurtemberg, et de s'y maintenir jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion de fuir secrètement. Il leva ses regards sur ce château qui, éclairé par le soleil, dominait la vallée où le descendant de ses londateurs soutenait une dernière lutte désespérée pour sauver son duché. Mais il pâlit et montra sans parler les tours et les murs de son château. On y apercevait de rouges banderoles qui se jouaient au vent du matin; les chevaliers, en examinant davantage, virent que ces banderoles grandis-
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saient de plus en plus, et une fumée Doirâtre, qui s'élevait en beaucoup d'endroits, leur fit comprendre que c'était l'in cendie qui avait arboré en vainqueur ses drapeaux rouge sur les créneaux du château de Wurtemberg. Il brûlait àa tous côtés, et son malheureux possesseur assista à ce spectacle avec le rire forcé du désespoir. Les armées virent alors aussi que le château brûlait. Les ennemis saluèrent ces flammes par des cris de joie ; les Wurtembergeois perdirent courage, et y virent comme un présage de la chute de leur maître.
Déjà les tambours de l'armée de la ligue, débouchant pai derrière, se faisaient entendre d'une manière plus distincte; déjà les paysans commençaient à se débander.
« Que celui qui nous est encore attaché, nous suive, dit alors Ulrich. Ou nous passerons à travers mille ennemis, ou nous périrons. Prends notre bannière à la main, brave Sturmfeder, et courons bravement sur l'ennemi 1 »
Georges saisit la bannière de Wurtemberg ; le duc se plaça à côté de lui; les chevaliers et les bourgeois à cheval les entourèrent, prêts à frayer un passage à leur duc. Celui-ci désigna une place où l'ennemi était moins massé. Il fallait, disait-il, passer là, ou tout était perdu. On manquait encore d'un chef, et Georges allait se mettre à la tête, lorsque Lichtenstein lui fît signe de ne pas quitter sa place près du duc et se mit devant les cavaliers. Encore une fois il tourna ses nobles traits vers le duc et vers son fils, puis naissant sa visière, il cria :
ce En avant I Vive à jamais le bon Wurtemberg! »
Cette troupe, qui se composait bien de deux cents chevaux, avança au trot en forme de coin. Le chancelier Ambroise VoUand les vit partir avec plaisir et eut le cœur soulagé, car le duc paraissait l'avoir oublié tout à fait, et il tenait conseil avec lui-même pour savoir comment il pourrait sans danger descendre de sa haute monture. Mais le noble coursier du duc avait suivi les cavaliers avec des yeux intelligents. Tant qu'ils avancèrent au trot , il resta tranquille et ne bougea pas: mais tout à coup les trompettes sonnèrent l'attaque, la bannière de Wurtemberg flotta dans les airs, et les braves cavaliers fondirent au galop sur l'ennemi. Le coursier Lichtenstein. 22
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paraissait avoir attendu ce moment, et il partit comme une flèche à travers la plaine. Le chancelier se sentit défaillir et se cramponna au pommeau de la selle ; il voulait crier, mais la rapidité avec laquelle le coursier fendait les airs étouffa sa voix; en un clin d'œil il avait rejoint la troupe, et, quoique les chevaux courussent très-vite, il les eut bientôt dépassés et se trouva en peu de temps à la tête, comme s'il avait été le chef des cavaliers. Les ennemis regardèrent avec surprise l'être grotesque qui ressemblait plutôt à un singe en cuirasse qu'à un guerrier; mais, avant qu'ils fassent revenus de leur étonnement, le terrible homme fut au milieu de leurs rangs, et, malgré la gravité du moment, les Wurtembergeois partirent d'un grand éclat de rire, ce qui, sans doute, ne contribua pas peu à mettre la confusion parmi les vaillantes troupes d'Ulm, de Gmund, d'Aalen, de Nuremberg et de dix autres villes de l'Empire, attaquées ainsi à l'improviste. Ils se dispersèrent devant la fougue inouïe des deux cents cavaliers, et toute la troupe se trouva bientôt derrière l'ennemi. Elle continua sa course précipitée, et, avant que la cavalerie bavaroise se retournât pour lui donner la chasse, le duc, suivi de quelques fidèles, s'était jeté dans une route de traverse et avait gagné une grande avance. La cavalerie de la ligue ne joignit les bourgeois à cheval qu'aux portes de Stuttgard. On ne trouva pas parmi eux le duc, et de tous les principaux partisans on ne prit que le chancelier Ambroise Volland. Enlevé de cheval et débarrassé de son armure, il fut très-maltraité par les soldats bavarois, qui attribuèrent à ses prodiges de valeur la fuite du duc et la perte de mille florins d'or promis pour la capture d'Ulrich. C'est ainsi que le brave chancelier fut battu, non pas, comme le duc son maître, pendant, mais après la bataille.
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Par quelque noirs chemins que t'ait conduit le sort,
Un seul jour tout expie, Si tu sais en héros accepter cette mort,
La mort pour la patrie.
Vois l'ennemi qui fuit. Vois le ciel éclatant ,
Te sourit. En avant !