‹ LichtensteinChapitre 12 sur 16 · L. UlILAND · texte numérisé non relu

L. UlILAND

La nuit qui suivit ce jour décisif, le duc et ses compagnons la passèrent dans un ravin étroit, entouré de rochers et de buissons, qui offrait une retraite assurée, encore appelée aujourd'hui par les paysans la grotte d'Ulrich. Le ménétrier de Hardt leur avait apparu dans leur fuite comme un sauveur et les avait conduits dans cette grotte , connue seulement des paysans et des bergers de la contrée. Le duc avait résolu d'y passer la nuit, et le lendemain, à la pointe du jour, de continuer sa fuite vers la Suisse. La nuit lui aurait été pour cela plus favorable , car déjà les troupes de la ligue avaient occupé le pays, et il était peu vraisemblable qu'il pût tromper leur vigilance et leur échapper; mais les chevaux étaient trop harassés d'une aussi chaude journée, et il était impossible de procurer au duc et à sa suite d'autres montures sans appeler l'attention de l'ennemi sur ce refuge.

Les hommes étaient campés autour d'un maigre feu. Le duc, livré depuis longtemps au sommeil, oubliait peut-être dans ses rêves qu'il avait perdu un duché. Le vieux chevalier de Lichtenstein dormait aussi; Max Stumpf de Schweinsberg avait appuyé ses puissants bras sur ses genoux et caché son visage dans ses mains, et on était incertain s'il dormait ou s'il rêvait au terrible changement de la destinée du duc. Georges de Sturmfeder triompha du sommeil qui l'accablait malgré lui. Le plus jeune de tous, il s'était offert spontanément pour veiller cette nuit. A côté de lui était assis le mé-

nétrier Jean de Hardt; il regardait fixement le feu, et ses pensées parurent se concentrer dans un air dont il fredonnait d'une voix étouffée la mélodie mélancolique.

Quand le feu pétillait et jetait plus de clarté, il portait un triste regard sur le duc, et quand il voyait qu'Ulrich dormait toujours, il se mettait de nouveau à fredonner le même air.

f Tu chantes une bien triste mélodie, Jean, lui dit Georges, péniblement affecté par les sons mélancoliques de cet air. C'est comme un chant de mort; je ne puis l'entendre sans frissonner.

— Nous pouvons mourir tous les jours, répondit le ménétrier en jetant un sombre regard sur la flamme, et j*aime à chanter cet air, pour mourir plus dignement dans de telles pensées !

— Comment te viennent tout à coup ces pensées de mort, Jean? Tu étais cependant autrefois un joyeux compagnon dans les noces, et ton luth a résonné dans plus d'une kirmès. Tu n'y as certes pas chanté des chants de mort!

— C'en est fait de ma joie, répondit-il en montrant le duc. Toutes mes peines, tous mes soins ont été inutiles ; c'en est fait du maître, et moi je suis son ombre; c'en est fait aussi de moi , et, si je n'avais pas femme et enfant, je voudrais mourir cette nuit même!

— Oui, tu as toujours été son ombre fidèle, et souvent j'ai admiré ton dévouement. Écoute, Jean, nous serons peutêtre longtemps sans nous voir. Nous avons le temps de causer; raconte-moi ce qui t'attache au duc d'une manière si étroite , si c'est quelque chose que tu puisses raconter, j

Le ménétrier se tut quelques instants et attisa le feu. Dans ses yeux brillait une vague inquiétude, et Georges était incertain si c'était la flamme, ou bien un mouvement intérieur, qui colorait de temps en teinps d'une vive rougeur ses traits expressifs.

« Gela tient à une cause particulière , dit-il enfin , et je n'aime pas à en parler. Mais vous avez raison, seigneur, il me semble aussi que nous ne nous verrons plus longtemps. Je veux donc vous faire le récit que vous demandez. N'avez- 70US jamais entendu parler du pauvre Conrad?

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■— Oh oui! répondit Georges; ce nom s'est répandu encore plus loin que chez nous en Franconie. Ne désignait-on , pas ainsi une révolte de paysans? Ne voulut-on pas même attenter aux jours du duc?

— Vous avez raison. Le pauvre Conrad fut une mauvaise chose. Il peut y avoir de cela sept ans, il y eut parmi les paysans beaucoup de mécontents contre le gouvernement; il y avait eu beaucoup de mauvaises années; les riches commençaient à manquer d'argent; il y avait déjà longtemps que les pauvres n'en avaient plus, et cependant nous devions payer Timpossible, car le duc avait besoin d'argent pour sa cour, où c'étaient tous les jours des fêtes comme dans le paradis.

— Vos États cédèrent-ils donc toujours, quand le duc exigeait tant d'argent? demanda Georges.

— Ils n'osèrent pas toujours dire non; mais la bourse du duc était trop profonde, et nous autres paysans nous ne pouvions pas la remplir avec la sueur de notre front. Il y eut alors beaucoup de gens qui laissèrent là l'ouvrage, parce que le blé qu'ils cultivaient, ils ns le rentraient pas dans leurs granges, et que le vin qu'ils pressaient, ils ne le mettaient pas dans leurs tonneaux. Ceux-ci, pensant qu'on ne pouvait plus rien leur prendre que leur pauvre vie, s'appelèrent comtes de Nirgendsheim^; ils parlaient beaucoup de leurs châteaux sur le Hungerberg^, et de leurs grandes possessions dans la Fehlhalde^ et le long du Bettelrain*. C'est cette société qui s'appelait le pauvre Conrad. j>

Le ménétrier appuya tout pensif son front sur sa main et se tut.

« Mais, Jean, je crois que tu voulais parler de toi, dit Georges, de toi et du duc?

— J'allais presque l'oublier, répondit Jean. Eh bien! continua-t-il, oh en vint à diminuer les mesures et les poids, pour donner au duc le bénéfice qu'on en retirait. Alors la

i. LiUéralement : sans terre,

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