‹ LichtensteinChapitre 5 sur 16 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Pourquoi résonne le clairon ?

Pourquoi ces clameurs dans la rue?

Que sais-je, en allant au balcon, Ce qui va s'offrir à ma vue ?

UllLAND.

Le 12 mars iol9, après plusieurs jours d'un temps brumeux, une matinée superbe s'était enfin levée sur la ville impériale d'Ulm. Les brouillards du Danube, qui à cette époque de l'année pèsent toujours sur la ville, s'étaient dissipés longtemps avant midi, et la vue de la plaine derrière le fleuve devenait de plus en plus libre et étendue.

Les rues froides et étroites, avec leurs hautes et sombres maisons à pignons , étaient aussi plus éclairées qu'à l'ordinaire, et le soleil îeur donnait un éclat et un air gai parfaitement en harmonie avec l'air de fête qui régnait ce même jour dans la ville. La grande rue de Herdbrucker, qui conduit de la porte du Danube àFhôtel de ville, était, ce matin, remplie d'une foule qui se serrait des deux côtés le long des maisons, et ne laissait de libre qu'un étroit passage au milieu de la chaussée . Un sourd murmure, trahissant l'impatience de l'attente, courait à travers la foule; quelquefois il partait tout à coup un éclat de rire, quand quelque jolie fiile s'avançait trop

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dans l'espace libre, et que des soldats de la garde urbaine îa repoussaient un peu rudement avec le bois de leurs longues hallebardes ; ou bien quand un mauvais plaisant s'amusait à crier : « Ils viennent 1 ils viennent! * que tout le monde allongeait le cou et regardait, jusqu'à ce qu'on reconnût qu'on s'était encore trompé.

La presse était encore plus grande à l'endroit où la rue de Herdbrucker aboutit à la place de l'hôtel de ville; c'était là qu'étaient rangés les corps de métiers : les bateliers, les tisse rands, les charpentiers, les brasseurs avec leurs attributs et leurs bannières, tous dans leurs plus beaux costumes et bien armés.

Mais si dans la rue la foule respirait la plus franche gaieté, les hautes maisons offraient, peut-être davantage encore, un aspect de joie et de fête. Jusque sur les toits, toutes les fenêtres étaient pleines de dames et de jeunes filles élégamment parées, et, avec leur décoration de branches vertes, de tapis et d'étoffes de toutes couleurs , elles faisaient l'effet de beaux cadres autour de peintures charmantes.

Le tableau le plus gracieux était assurément celui que présentait le balcon de la maison du sire Jean de Besserer. On y voyait deux jeunes filles, qui différaient de figura, de taille et de toilette , mais toutes deux d'une si remarquable beauté que qui les regardait de la rue était un instant embarrassé pour savoir à laquelle donner la préférence.

Toutes deux paraissaient ne pas avoir plus de dix-huit ans. L'une , plus sveUe et plus élancée , avait une forêt de cheveux noirs encadrant un front ouvert ; l'arc foncé de ses sourcils, son œil bleu et tranquille, sa bouche fine et distinguée, les tendres couleurs de ses joues , tout formait une beauté qui, parmi nos dames d'à présent, passerait pour très-attrayante , mais qui , dans ce temps où la préférence était encore donnée à des couleurs plus vives et à des formes plus pleines, ne pouvait se faire valoir près des autres belles que par une dignité imposanlj. L'autre, plus petite et à formes plus prononcées que sa voisine, était un de ces êtres gais et sans souci, qui sont toujours sûrs de plaire. Ses cheveux, d'un blond clair , arrangés à la mode du temps en une multitude de petites boucles et de petites nattes , étaient cachés

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en partie sous un élégant bonnet blanc à petits plis. Sa figure fraîche et ouverte était toujours en mouvement ; ses yeux erraient sur la foule avec une infatigable vivacité , et sa bouche, qui à chaque instant laissait voir les plus jolies dents du monde , montrait clairement que, parmi les groupes et les iigures qui se trouvaient dans la rue, il y en avait beaucoup ! qui devaient provoquer son hilarité.

Derrière les deux jeunes filles se tenait un homme grand et âgé; ses traits accentués et sévères, ses sourcils épais, sa barbe longue, mince et ûéjà grisonnante , son costume noir, qui contrastait avec les couleurs riches et variées qui l'entouraient, tout lui donnait un air froid et presque triste, qui ne s'adoucissait un peu que lorsqu'un éclair de gaieté, amené par quelque saillie de la blonde , faisait briller un moment sa sombre figure. Ce groupe, qui offu.it to-utes les différences de couleurs et d'ombres, comme de caractères et d'années, attirait de temps en temps l'attention des personnes qui passaient dans la rue. Plus d'un œil s'attachait sur les belles jeunes filles, et celles-ci occupèrent un moment, par leur saisissante apparition, la foule oisive qui commençait à s'impatienter que le spectacle qu'elle attendait tardât tant. Il était déjà près de midi. Les flots de la multitude se pressaient toujours davantage, et déjà plus d'un des respectables membres des corps de métiers s'était installé par terre, lorsque trois coups do canon retentirent du haut du retranchement deLug-ins-Land. Aussitôt les cloches de la cathédrale sonné rent à toute volée au-dessus de la ville, et en un instant l'ordre se rétablit dans les rangs.

«Ils viennent, Marie, ils viennent! » s'écria la blonde jeune fille qui se tenait au balcon, et elle passa son bras autour de la taille de sa voisine en se penchant en dehors.

La maison du sire de Besserer formait le coin de la rue de Herdbrucher; du balcon on pouvait voir, d'un côté, presque jusqu'à la porte du Danube, et de l'autre, jusqu'aux fenêtres de l'hôtel de ville. Les jeunes filles avaient ainsi parfaitement choisi leur place pour jouir du spectacle qu'elles attendaient. Cependant le passage entre les deux rangs d6 la foule s'était élargi avec peine, les soldats de l.a garde urbaiiie s'étaient placés de distance en distance,

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avec leurs hallebardes en avant; un silence solennel régnait dans la rue, et les cloches sonnaient toujours. Bientôt on entendit le bruit sourd des timbales, mêlé aux sons aigus des clairons et des trompettes, et à travers la porte on vît s'avancer un long et brillant cortège de chevaliers. Les tambours et les trompettes de la ville , la troupe à cheval de la jeunesse patricienne d'Ulm, avaient été vus déjà trop souvent pour que l'oeil s'arrêtât longtemps à les considérer. Mais lorsque la bannière noire et blanche de la ville, avec l'aigle impérial, lorsque les drapeaux de toutes grandeurs et de toutes couleurs se montrèrent, les spectateurs pensèrent que le grand moment était arrivé.

Nos deux beautés du balcon redoublèrent aussi d'attention, en voj'ant au bout de la rue retirer respectueusement les bonnets et les chapeaux.

Sur un beau et vigoureux coursier s'avançait un homme dont l'air robuste , frais et joyeux, faisait un singulier contraste avec son front sillonné de rides , sa barbe et ses cheveux grisonnants. Il portait un chapeau pointu, chargé de plumes, une cuirasse sur un pourpoint collant rouge , des culottes de cuir brodées de soie, qui pouvaient avoir été trèsjolies lorsqu'elles étaient neuves, mais qui, par l'effet delà pluie et d'un long usage, étaient devenues d'un brun foncé. De larges et lourdes bottes à l'écuyère couvraient ses jambes jusqu'aux genoux. Sa seule arme , une rapière d'une longueur extraordinaire, avec une grande poignée sans garde, complétait l'image d'un guerrier vieilli sous le harnois. Son unique parure était une large chaîne d'or roulée cinq fois autour de son cou, à laquelle pendait, sur sa poitrine, un fenin d'honneur du même métal.

« Dites donc, cher oncle, quel est ce cavalier à l'air si jeune et si vieux ? s'écria la blonde en penchant un peu la tête vers le vieillard qui était derrière elle.

— Je puis te le dire, Berthe, répondit celui-ci; c'est Georges deFrondsberg*, commandant eu chef de l'infanterie

i. Georges de Froudsber{;, né en 1475, mort en 4 523, uudes capiiaincs le» plus célèbres de son temps, qui, en Allemagne, en France, en Italie et dans les Pays-Bas, se couvrit de gloire. C'est le même qui, en -t5-21, dit à Luther, invité à se rendre à la diète de Worms, ces mémorables pa-

de la ligue, un bien brave homme, s'il servait une meilleure cause !

— Gardez vos remarques pour vous, monsieur le Wurtembergeois, reprit la petite, qui le menaça du doigt en Tiant; vous savez que les filles d'Ulm sont dévouées à la ligue ! »

Mais ronde, sans se laisser troubler, continua : « Celui-là, sur le cheval blanc, est le feld-lieutenant* et truchsess^ de Waldbourg. Derrière lui viennent les colonels de la ligue. Vrai Dieu! ils ont l'air de loups prêts à fondre sur leur proie.»

— El! les vieilles perruques! remarqua Berthe. C'était bien la peine de nous parer ainsi, cousine Marie. Mais, tiens, quel est ce jeune chevalier noir sur le cheval bai ? Regarde donc son visage pâle et ses yeux noirs pleins de feu ! On lit sur son écu : Je l'ai osé !

— C'est le chevalier Ulrich de Hutten, répondit le vieillard; puisse Dieu lui pardonner ses outrages envers notre souverain, enfants ! C'est un homme savant et brave. Sans doute il est l'ennemi mortel du duo, mais je ne puis dire autrement : la vérité avant tout*! Et, tiens, voici les couleurs de Sickingen^; vraiment c'est lui! Regarde, enfant, c'est François de Sickingen. On dit qu'il conduit mille guerriers en campagne. C'est celui qui porte une brillante cuirasse et un plumet rouge

rôles : «Pelit moine, petit moine, tu t'engages à présent dans un chemin dangereux, etc.»»

^. C'est ainsi que l'appelle Saltler dans l'hisLoire des ducs, t. II, 8. — Ce litre répond à lieutenant général ou général en chef.

{Note des traducteurs.)

2. Truchsess ou écuyer tranchant qui, dans les grandes occasions, découpait les viandes à la table de l'empereur. [IVote des traducteurs.)

3. Ulrich de Hutten, né en t485, mort en i 52.3 ;\ Ulnau, près du lac de Zurich. Il est connu comme auteur d'un grand nombre d'ouvrages et comme défenseur de la réforme. Il attaqua Ulrich de Wurtemberg dans des poésies, des lettres et des discours qui ont été réfutés en excellent latin, avec des arguments très-plausibles, par le docte Nicolas Barbalus II. On connaît sa devise : aJacta aléa esto.»

4. François de Sictingen , célèbre contemporain de Hutten. 11 est représenté par Sattler, pendant celte guerre, comme conseiller d'Autriche.

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— Mais dites-moi, mon oncle, reprit Berthe, quel est donc ce G-œtz de Berîiching'eii dont notre cousin Kraft nous a tant parlé ? C'est un homme redoutable, qui a une main de fer. N'est-il pas du parti des villes?

— Gœtz et les villes, je ne puis jamais prononcer ces deux noms ensemble, dit le vieillard d'un air sérieux. Il est pour le Wurtemberg-'. »

Une grande partie du cortège avait défilé pendant cette conversation, et Berthe avait remarqué avecétonnement les regards indifférents que sa cousine jetait dans la rue et le peu de part qu'elle prenait à tout ce qui se passait autour d'elle. Sans doute il avait toujviurs été dans les manières de la jeune fille d'avoir l'air réfléchi et m.ême rêveur; mais tant de froideur à la vue d'un si brillant cortège paraissait incompréhensible à Berthe. Elle était sur le point de demander compte à sa cousine de son silence, lorsqu'un bruit subit, qui se fit dans la rue, attira son attention.

Un coursier plein de feu se cabrait juste sous leur fenêtre; sans doute il avait été effrayé par les bannières flottantes des métiers. Sa tête, rejetée en arrière, cachait son cavalier, de sorte que l'on n'apercevait de celui-ci que les pi âmes ondoyantes de son panache; mais l'adresse et la force avec lesquelles il domptait sa monture faisaient deviner un jeune et hardi cavalier. Ses longs cheveux châtains lui étaient, par suite de ses efforts, tombés sur le visage. Lorsqu'il les releva, son regard rencontra le balcon.

(c Ah ! voici donc enfin un joli cavalier ! murmura la blonde à l'oreille de sa voisine, en secret et tout bas, comme si elle eût craint d'être entendue du beau jeune homme; et comme il est distingué et poli ! Regarde , il nous a saluées sans noi^s connaître! j

^ . Goetz de Berlichingen raconte en détail, dans l'histoire de sa rie, comment il s'est fait (ju il a embrassé la cause du duc de Wurtemberg. (Édit. de Franck de Steigenwald. Nuremberg, 17.T4, page 142.) il continue : a Alors le duc de Reutlingen se relira, ce qui causa le mallieur de Voire Grâce et le mien, et fil que Votre Grâce fut chassée et que moi-même je fus-, nerdu. j) En effet, lalifjue deSouabe, sans égnrd pour le refus qne, peu auparavant, Gœtz avait fait de servir le duc, l'assiégea dansMœckranhl et le fit prisonnier.

Mais la silencieuse Marie ne paraissait pas accorder beaucoup d'attention à sa cousine; une vive rougeur colora ses joues délicates. Certes, qui aurait vu la sérieuse jeune fille regarder avec tant de froideur le cortège, n'aurait pas près senti qu'il pût y avoir autour de sa bouche une expression aussi gracieuse et aussi aimable, et dans ses yeux pensifs autant d'amour qu'il en parut au moment où elle rendit au jeune cavalier son salut, par un léger mouvement de tête.

Notre remarque sur l'effet produit par la vue du beau jeune homme avait complètement échappé à la petite bavarde.

« Vite, vite, cher oncle! s'écria-t-elle en tirant le vieillard par sa manche; quel est ce cavalier au ruban bleu et argent? dites.

— Chère enfant, répondit l'oncle, c'est la première fois que je le vois. A en juger par ses couleurs, il n'est attaché à aucun service particulier, et se met, à ses risques et périls, en campagne contre mon seigneur et duc, comme tant d'autres gueux qui voudraient bien puiser dans nos sacs.

— Ahl vous êtes incorrigible, dit la petite, et elle se retourna en faisant la moue. Vous reconnaissez les vieux et les savants à cent pas et plus ; mais, si l'on vous questionne une fois sur un jeune et poli gentilhomme , vous ne savez rien dire. Tu es aussi comme cela, Marie, et tu fais des yeux comme si tu regardais une procession du jour des morts. Je p'arie que tu n'as pas vu le plus beau de tous, et que tu avais encore dans la tête le vieux Froudsberg, quand il passai* tant d'autres cavaliers. »

Pendant cette réprimande de Berthe, le cortège s'était rangé devant l'hôtel de ville. La cavalerie de la ligue qui défilait à présent n'avait pas d'intérêt pour nos deux jeunes filles. Aussi, après que les chevaliers furent descendus de cheval et entrés à l'hôtellerie pour se rafraîchir, après que les corps de métiers eurent rompu leurs rangs, que la foule se fut peu à peu écoulée, elles aussi quittèrent le balcon.

Berthe n'avait pas l'air tout à fait content. Elle se garda cependant bien de laisser paraître quelque chose devant son oncle. Mais lorsque celui-ci eut quitté l'appartement, elle

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s'adressa à sa cousine qui, toujours rêveuse, se tenait debout à la fenêtre.

« Oh ! que c'est agaçant ! Je donnerais beaucoup pour savoir comment il s'appelle. Mais tu n'as donc pas d'yeux, Marie? Je t'ai pourtant poussé le coude lorsqu'il a salué. Tiens, des cheveux châtain clair bien longs et bien luisants, des yeux foncés et riants, le visage un peu bruni; mais beau, très-beau. Une petite moustache au-dessus delà boache.Non, jeté dis.... Mais tu rougis encore ! continua la petite blonde avec la même pétulance; comme si deux jeunes filles, quand elles sont seules, ne pouvaient pas parler de la bouche d'un jeune homme ! Cela arrive souvent chez nous. Mais bien sûr chez feu Mme ta tante, à Tubingen, et chez ton grave père, àLichtenstein, on ne t'a jamais parlé de choses pareilles , et je vois déjà que la cousine Marie rêve de nouveau et qu'il me faut chercher un enfant d'Ulm pour avoir avec qui causer un instant. »

Marie ne répondit que par un sourire, que nous aurions peut-être trouvé un peu fripon. Pour Berthe, elle prit le gros trousseau de clefs pendu au clou contre la porte, fredonna un air, et sortit pour apprêter différentes choses pour le dîner : car, bien qu'on pût lui reprocher une curiosité un peu grande, elle était cependant trop bonne ménagère pour que l'apparition d'un beau cavalier pût lui faire oublier les entremets et le dessert.

Elle sortit en sautant et laissa sa cousine seule avec ses pensées. Nous ne voulons pas non plus la troubler pendant qu'elle passe en revue , dans sa mémoire , les belles images que cette apparition a tout à coup fait sortir du fond de son cœur; pendant qu'elle pense au temps où un regard de lui, un serrement de main, remplissait ses jours de lumière; pendant qu'elle se rappelle ces nuits où, dans sa petite chambre, elle brodait, à côté de sa tante, cette écharpe dont la couleur l'a tirée aujourd'hui de ses rêveries. Nous ne voulons pas l'épier pendant qu'elle se demande en rougissant et en baissant les yeux si sa cousine Berthe a bien dépeint la bouche ei tendre de son bien-aimé.

UCHTENSTEIN.

Ne sens-tu pas déjà grandir ton espérance, Un courage nouveau s'allumer dans ton cœur? N'es-tu pas en Souabe, où de notre vaillance Chacun donne toujours l'exemple avec honneur?

G. Sgîiwab.

Le brillant défilé que nous avons décrit dans les pa'jes précédentes avait eu lieu en l'honneur des chefs et des capitaines de la ligue de Souabe; qui partant d'Augsbourg-, où ils s'étaient réunis, avaient fait ce jour-là leur entrée à UJm. Le lecteur connaît déjà par l'introduction l'état des choses. Le duc Ulrich de Wurtemberg avait, par son entêtement à tout défier, par de trop vifs éclats de colère et par la hardiesse avec laquelle il voulait faire tête seul à tant de princes et de seigneurs alliés, de plus par la surprise de la ville impériale de Reutlingen , attiré sur iui la haine mortelle de la ligue. La guerre était inévitable, car il n'y avait pas lieu d'attendre que, s'étant une fois avancé si loin, on en vînt à des propositions de paix.

A cela se joignaient les raisons particulières qui poussaient chacun à agir. Le duc de Bavière pour faire rendre satisfaction à sa sœur Sabine, les Hutten pour venger leur cousin Dietrich de Spaet *, pour laver dans le sang du Wurtemberg la honte de ses vassaux, pour rattacher les villes et les villages de Reutlingen à la ligue , en un mot tous avaient déployé leurs bannières avec des pensées de sang et dans l'espoir d'un butin assuré.

Tout autrement paisibles et joyeuses étaient les idées de Georges de Sturmfeder, ce cavalier si habile , qui avait excité à un tel degré la curiosité de Berthe, et dont l'apparition inattendue avait coloré les joues de Marie d'un

\ . Les seigneurs de Spaet avaient aidé la duchesse à fuir du pays. Le duc s'élail cruelleraent vonKé sur leurs biens.

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si vif incarnat. Il savait à peine lui-même comment il se trouvait mêlé à cette expédition : car, bien qu'il ne fût pas étranger au maniement des armes, il n'avait pas été destiné à cette carrière. Issu d'une pauvre mais respectable famille de Franconie, et orphelin de bonne heure, il avait été élevé par un frère de son père. On commençait déjà à cette époque à regarder l'instruction comme un ornement de la noblesse, et sonoiiCle l'avait dirigé vers l'étude des lettres. La tradition ne dit pas si à l'Université de Tubingen, alors dans sa première fleur, il avait fait de grands progrès dans la science. Nous avons seulement appris qu'il montrait pour une demoiselle de Lichtenstein, qui habitait alors chez sa tante dans cette ville, heureux séjour des Muses, beaucoup plus d'intérêt que pour tous les cours des plus célèbres docteurs. On raconte de plus que la jeune personne, douée d'un esprit sérieux et mâie, avait résisté à tous les moyens employés par d'autres pour se faire aimer. Sans doute on connaissait déjà alors toutes les ruses au moyen desquelles on triomphe du cœur le plus rebelle, et la jeunesse de la vieille Tuhinga avait peut-être mieux étudié son Ovide que celle d'aujourd'hui : il paraît cependant que les sérénades les plus touchantes, les combats les plus terribles affrontés en son honneur et à cause d'elle, avaient laissé le cœur de la jeune fille insensible. Un seul avait réussi à gagner ce cœur, et ce mortel favorisé était Georges. Sans doute, l'un et l'autre se sont bien gardés de dire, selQin la coutume de l'amour platonique, à quel moment et à quelle occasion leur première sympathie a commencé, et nous sommes bien éloignés de vouloir pénétrer ce doux mystère du premier amour, ou rapporter des faits qui ne seraient pas tout à fait authentiques. Cependant nous avons des raisons d'admettre qu'ils en étaient déjà arrivés à ce point où, pressés par les circonstances, et pour adoucir l'amertume d'une séparation, deux jeunes amants se jurent une fidélité éternelle.

Car lorsque la tante de Tubingen prit congé de ce monde et que le sieur de Lichtenstein rappela sa fille pour la mener finir son éducation à Ulm, où il avait une sœur mariée, Puse, la vieille femme de chambre de Marie, remarqua que les larmes brûlantes et les regrets avec lesquels Marie re-

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gardait sans cesse hors de la chaise de voyage , ne s'adressaient Das seulement aux rues montueuses auxquelles elle disait caieu.

Bientôt après, Georges reçut aussi un message de son oncle qui lui demandait si, au bout de quatre ans d'études, il n'avait pas acquis encore assez de science. Ce rappel lui vint à souhait. Depuis le départ de Marie, les chaires des plus illustres professeurs, la sombre ville avec ses collines, la vallée même duNeckar, lui étaient devenues odieuses. L'air frais de la montagne le ranima, lorsque, un beau matin de février, il passa à cheval les portes de Tubingen pour retourner chez lui. Il semblait que ses nerfs et ses muscles eussent retrouvé une nouvelle force à l'air frais du matin, et son âme se laissait aller à la joyeuse humeur propre à cet âge fortuné, lorsque l'assurance d'un doux bonheur vit dans le cœur, et que l'œil qui n'a pas encore été rendu plus clairvoyant par Texpérience, ni assombri par le malheur, voit l'avenir se dérouler riant et joyeux. Gomme le lac limpide sur lequel se penche une joyeuse image, la reflète avec toute sa grâce et cache ainsi ses alîmes sous de ravissantes couleurs; de même l'incertitude de cet avenir a son charme particulier. On se croit assez de force dans la tête et dans le bras pour gagner la faveur de la fortune, et cette confiance en soi donne bien plus de courage que le secours le plus puissant. C'est dans ces dispositions que Georges de Sturmfeder se dirigea vers son pays en traversant un beau boi^ de hêtres. Sans doute le chemin ne le rapprochait pas dy ses amours; sans doute il ne pouvait regarder comme sa pTopriétéque le coursier qu'il montait et le château de ses pères, dont une chanson populaire disait :

Le toit de ses aïeux Sur trois étais s'appuie; Il laisse voir les cieux Et recevoir la pluie.

Mais il savait qu'avec une ferme volonté on trouve cent chemins ouverts pour arriver au but, et le vieil adage des Romains : Fortes fortuna juvat, ne l'avait encore jamais trompé.

Son désir de trouver une vie active paraissait en effet sur le point de se réaliser.

Le duc Ulrich avait fait de la ville impériale de Reutlingen, qui l'avait offensé, une ville de Wurtemberg, et il n'y avait pas à douter que la guerre ne fût prochaine.

L'issue de la lutte semblait encore très-incertaine. La li'^ue de Souabe, bien qu'elle comptât au nombre de ses capitaines et de ses soldats les hommes les plus expérimentés et les plus exercés au métier des armes, s'était cependant dans toutes les guerres précédentes fait du tort à elle-même par ses divisions. Ulrich, de son côté, avait pris à son service UOOO Suisses, braves et habiles soldats, et il pouvait lever dans son pays des troupes sinon aussi exercées, du moins nombreuses et dévouées, de sorte qu'en février 1519, la balance était à peu près égale entre les deux partis. Quand tout s'agitait autour de lui, Georges pensait ne pas devoir rester oisif. 11 souhaitait une guerre. La carrière des armes le mènerait à son but, en le rendant digne de demander la main de Marie.

Sans doute son cœur ne l'attirait ni vers l'un ni vers l'autre des deux partis. D'un côté on parlait mal du duc dans le pays, et de l'autre les desseins de la ligue ne paraissaient pas des plus purs. Mais lorsque tout à coup, gagnés par l'argent et les plaintes de la famille des Hutten, et excités par l'idée d'un riche butin, dix-huit comtes ou seigneurs, dont les terres touchaient à sa petite propriété, s'affranchirent du service d'Ulrich ', il lui sembla qu'il devait se prononcer pour la Ligue. La nouvelle que le vieux sire de Lichtenstein était à Ulm avec sa fille mit fin à son irrésolution. Sa place était du côté où se trouvait Marie, et il offrit ses services à la ligue.

La noblesse franconienne, sous le commandement de Louis de Hutten, se dirigea au commencement de mars vers Augsbourg, pour s'unir à Louis de Bavière et aux autres membres de la ligue. Bientôt l'armée fut rassemblée, et plus elle approchait du territoire ennemi, plus sa marche ressemblait à un cortège triomphal.

i. Vojez C. l'falT, JJi:,ioire, lome I, p. 288.

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Le duc Ulrich était campé près deBlaubeuren, le point extrême de ses États du côté d'Ulm et de la Bavière. A Ulm, on devait encore tenir un grand conseil au sujet de l'expédition, et on espérait ensuite amener les Wurtembergeois à une balaille décisive. Les choses en étant une fois là, on ne pensait dIus à des propositions de paix; la guerre était le mot l'ordre de l'armée, et la victoire semblait assurée, lorsqu'un vent frais leur apporta des remparts de la ville le salut des lourds canons, et le bruit des cloches retentit de l'autre côté du Danube en signe de bienvenue.

Certainement le cœur de Georges battait plus vite à la pensée qu'il allait faire ses premières armes. Mais quiconque s'est jamais trouvé dans une situation pareille à la sienne ne le blâmera pas si d'autres pensées plus pacifiques s'élevèrent dans son âme et lui firent oublier les intérêts de la guerre. Quand il aperçut de loin la cathédrale à travers le brouillard, quand ensuite, ce voile de vapeur étant tombé, la ville avec ses sombres maisons et ses hautes tours s'étendit sous ses regards; alors tous les doutes qu'il avait jusque-là repoussés au plus profond de sa poitrine revinrent l'assiéger plus violemment que jamais. Ces murs renfermaient-ils sa bien-aimée? Le sire de Lichtenstein, fidèle au duc, ne s'étaitil pas rangé sous les bannières ennemies, et pouvait-il, lui dont toute l'espérance était de gagner le père de Marie, se jeter dans le parti opposé sans détruire à jamais son bonheur? Et si le père se trouvait du côté des ennemis, était-ii possible que Marie fût dans ces murs? Et à supposer que tout fût pour le mieux, que, parmi la foule qui se pressait pour voir l'armée, Marie aussi le regardât, avait-elle pour cela gardé la foi qu'elle lui avait jurée?

Cependant cette dernière pensée fit bientôt place à une conviction plus douce : quand même tout conspirerait contre lui, la fidélité de Marie, il en était, certain, serait inébranlable. Il pressa avec ardeur sur son sein l'écharpe qu'elle lui avait donnée; lorsque la cavalerie d'Ulm se joignit au cortège, lorsque les clairons et les trompettes firent entendre leurs joyeuses fanfares, il recouvra son ancienne sérénité, se raffermit avec plus de fierté sur sa s.elle, releva avec plus de hardiesse sa barrette sur son front, et, quand le cortège entra

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dans les rues de la ville, ornées comme pour une fête, il poria ses yeux perçants sur toutes les fenêtres des hautes maisons, pour découvrir sa bien-aimée.

Enfin il l'aperçut, sérieuse et pensive , abaissant ses regards sur la foule joyeuse. Il crut reconnaître que ses pensées cherchaient au loin celui qui était si près d'elle. Alors il enfonça brusquement les éperons dans les flancs de son cheval, de manière qu'il se cabra violemment et fit retentir le pavé du bruit de ses fers. Mais lorsqu'elle se tourna vers lui, lorsque leurs regards se rencontrèrent, lorsque sa rougeur et sa joie dirent à l'heureux jeune homme qu'il était reconnu et toujours aimé, c'en fut fait du sang-froid du bon Georges. Machinalement il suivit le cortège jusqu'à l'hôtel de ville, et il ne s'en serait pas fallu de beaucoup que son cœur, lui faisant oublier toutes considérations, ne le ramenât devant la maison à balcon.

Il avait déjà fait quelques pas dans cette direction, lorsqu'il se sentit saisir le bras par une main vigoureuse.

« Où allez-vous donc, mon lieutenant? lui cria une voix sourde et bien connue. C'est par ici l'escalier de l'hôtel de ville. Comment! je crois que vous avez le vertige; ce ne serait pas non plus étonnant : le déjeuner était vraiment par trop maigre. Consolez-vous , camarade , et venez. A CJlm , on a de bon vin ; nous allons vous réconforter avec du vieux Reiusthaler. »

Bien que sa chute du ciel où il s'était trouvé pendant quelques minutes fût un peu rude, il rendit grâce au vieux sire de Breitenstein, son plus proche voisin de Franconie, de ce qu'il l'avait arraché à scs rêves et empêché de faire une démarche précipitée.

Il prit donc gaiement le bras du vieux chevalier, et suivit avec lui les autres seigneurs , pressés de se remettre de la marche fatigante de la matinée en faisant honneur au festin que leur offrait la riche cité impériale.

LiCHTENSTEIN. l^

De sons joyeux le palais retentit, De mille feux partout il resplendit.

Pour quels heureux s'apprête

L'étincelante fête ?

Schiller.

La salle de l'hôtel de ville , où les nouveaux arrivés furent introduits , formait un grand carré oblong. Les murs et le plafond, fort bas en proportion de la longueur de la salle , étaient recouverts d'une boiserie brune; des fenêtres sans nombre, à vitres rondes, où les blasons des familles nobles d'Ulm étaient peints en couleur de feu, remplissaient tout un côté delà salie; la paroi vis-à-vis était couverte des portraits des bourgmestres et des conseillers célèbres de la ville, qui, presque tous dans la même position , la main gauche sur la hanche et la droite appuyée sur une table richement décorée, jetaient, du haut de leurs cadres, des regards solennels sur les hôtes de leurs descendants. Ceux-ci se pressaient en différents groupes autour de la table dressée en fer-à-cheval. et qui remplissait presque toute la vaste salle. Les conseillers et les patriciens , qui devaient aujourd'hui faire les honneurs au nom de la ville, dans leurs beaux habits de fête, et leurs fraises bien roides, d'un blanc de neige, formaient un singulier contraste avec leurs hôtes poudreux, dont les vêtements de cuir et les armures se frottaient rudement contre leurs manteaux de soie et de velours. On avait, jusqu'à ce moment, attendu le duc de Bavière, qui, arrivé depuis quelques jours, avait promis de prendre part au brillant festin; mais, lorsque son chambellan eut apporté ses excuses, les trompettes donnèrent le signal longtemps désiré, et tout le monde se précipita à table , de sorte que l'ordre hospitalier du conseil, qui voulait toujours placer un habitant d'Ulm entre deux hôtes étrangers, ne put être strictement observé.

Breitenstein avait entraîné Georges à une place qu'il lui recommanda comme excellente.

« J'aurais pu, disait le vieux chevalier, vous faire asseoir au haut bout, près des autorités, près de Frondsberg, de Sickingen, de ïïutten, ou de Waidbourg; mais en si haute compagnie on ne peut pas manger à sa faim avec la tranquillité nécessaire. J'aurais pu aussi vous placer près des Nurember,2reois et des Augsbourgeois, là-bas où est ce paon rôti. Vrai Dieu 1 ils n'ont pas une mauvaise place; mais je sais que les citadins ne vous conviennent pas beaucoup: c'est pourquoi je vous ai conduit ici. Regardez autour de vous si ceci n'est pas une place excellente. Nous ne connaissons pas une de ces figures; ainsi nous n'aurons pas besoin de faire de grands frais de conversation : à droite nous avons une hure de sanglier fumée, avec un citron entre les dents; à gauche, une truite magnifique qui se mord la queue de plaisir , et devant nous, ce quartier de chevreuil si gras et si délicat qu'il n'y en a pas un pareil sur le reste de la table. i>

Georges le remercia d'avoir si bien choisi pour lui, et, en même temps, il jeta un coup d'œil rapide sur son entourage. Son voisin de droite était un élégant jeune homme de vingtcinq à trente ans. Ses cheveux, peignés avec soin et parfumés , sa petite barbe, qu'il venait peut-être de friser, une heure auparavant, avec un fer chaud, firent deviner à Georges, avant même que son dialecte ne l'en eût convaincu, que c'était un habitant d'Ulm. Le jeune homme , de son côté, se voyant remarqué de son voisin, se montra très-prévenant à l'égard de celui-ci. et, remplissant sûli gobelet, il trinqua avec lui à sa bienvenue et à leur bon voisinage ; puis, choisissant les meilleurs morceaux parmi les innombrables chevreuils, lièvres, faisans et canards sauvages, placés tout autour d'eux dans des plats d'argent, il les mit sur l'assiette du jeune étranger. Gependant, ni la complaisance empressée de son voisin , ni l'appétit extraordinaire de Breitenstein, ne pouvaient engager Georges à manger. Il était encore trop occupé de l'image chérie qui s'était montrée à lui à son entrée dans la ville, pour pouvoir prêter l'oreille aux encouragements de ses voisins. Plongé dans ses pensées , il regardait

au fond de son gobelet qu'il tenait toujours à la main, et. en voyant les petites bulles qui montaient à la surface du vieux vin, il croyait voir l'image de sa bien-aimée sortir du fond doré du gobelet. Il n'était pas étonnant que l'aimable gentil homme assis à sa droite , voyant son hôte dédaigner tous les mets et tenir toujours son gobelet à la main, le prît pour un incorrigible buveur. L'œil en feu, toujours fixé sur le gobelet, et la bouche souriante du jeune homme enfoncé dans ses rêveries, lui paraissaient dénoter un de ces vrais connais' seurs dont le palais exercé s'arrête longtemps à goûter la précieuse liqueur. Pour se conformer à la recommandation du noble conseil, de rendre aux hôtes le festin aussi agréable que possible, il essaya de prendre Georges par le faible qu'il venait de découvrir. Il n'était sans doute pas dans les habitudes du citoyen d'Ulm de boire beaucoup ; mais , en l'honneur du jeune étranger qui avait dans sa personne quelque chose de si noble et de si distingué, il pouvait bien faire une exception. Il remplit donc de nouveau son gobelet et entama ainsi la conversation :

« N'est-ce pas , mon noble voisin , que ce vin a du feu et un bouquet qui n'est pas ordinaire? Bien sûr ce n'est pas un vin de Wurzbourg, comme celui auquel vous êtes habitué en Franconie; mais c'est un vrai EUfinger, de la cave de l'hôtel de ville, et qui a toujours, pour le moins, ses quatre-vingts ans de tonneau. y>

Étonné de cette apostrophe, Georges posa son gobelet sur la table et répondit laconiquement :

a Oui, certes! »

Mais le voisin ne laissa cas tomber sitôt la conversation commencée.

« Il paraît pourtant , continua-t-il , qu'il ne vous plaît pas entièrement; mais on peut y remédier. Holà! un pot d'Uhlbacher ! Essayez un peu de celui-ci : c'est un vin qui se récolte tout près du château de Wurtemberg; il faut que nous en buvions ensemble à une courte guerre et à une complète victoire 1 y>

Georges, à qui cette conversation ne plaisait pas beaucoup, chercha à amener son voisin sur un autre sujet qui pût le conduire à des nouvelles plus intéressantes.

LlCHTENSTPJIN.

18 LIGHTENSTEIN.

€ Vous avez, dit-il, de belles filles ici; du moins, à notre entrée, j'ai cru en remarquer plusieurs.

— Vrai Dieu! répondit le citoyen d'Ulm , on pourrait en paver la ville.

— Ce ne serait peut-être pas trop mal, continua Georges, car votre pavé est excessivement mauvais. Mais, dites-moi, qui habite dans la grande maison à balcon au coin de la rue? si je ne me trompe, j'y ai vu deux jolies personnes lorsque nous sommes passés.

— Les avez-vous déjà remarquées? dit l'autre en riant. Vraiment, vous avez l'œil bon et vous êtes un fin connaisseur. Ce sont mes chères cousines du côté maternel : la petite blonde est une Besserer; l'autre, une demoiselle de Lichtenstein qui vient de Wurtemberg et est ici en visite. »

Georges remercia en silence le ciel de lui avoir fait rencontrer tout d'abord un aussi proche parent de Marie. Résolu de profiter de cet heureux hasard , il se tourna avec toute l'amabilité possible vers son voisin, et lui dit :

ce Vous avez deux jolies cousines, monsieur de Besserer.

— Mon nom est Dietrich de Kraft , interrompit celui-ci, et je suis secrétaire du grand conseil.

— Deux charmantes demoiselles , sire de Kraft , et vous leur rendez sans doute souvent visite?

— Assurément, répondit le secrétaire du conseil, surtout depuis l'arrivée de Mlle de Lichtenstein. 11 est vrai que ma petite cousine Berthe fait un peu la jalouse : car, entre nous soit dit, nous n'étions auparavant qu'un cœur et une âme; mais je feins de ne rien remarquer, et je suis au mieux avec Marie. j>

Cette nouvelle ne sonna pas d'une manière aussi agréable à l'oreille de Georges; car il rougit et serra les lèvres.

« Oui, riez toujours, continua le secrétaire, auquel les fumées du vin montaient à ia tète. Si vous saviez comme elles s'arrachent ma personne! C'est vrai! Mlle de Lichtenstein a une maudite façon d'être aimable ; elle est si distinguée et si sérieuse, qr.'on n'ose pas trop plaisanter en sa présence; de plus, elle laisse encore moins que Berthe badiner avec elle; mais c'est justement ce qui me paraît si charmant que, quand elle m'a déjà chassé dix fois, je reviens encore une onzième.

LIGHTENSTEIN. 19

Ce n'est d'ailleurs, murmura-t-il en semblant réfléchir, qu'à cause de la présence du sévère papa, devant qui elle se gêne. Attendez seulement qu'il ait passé la porte d'TJlm , et elle s'apprivoisera bien vite. »

Georges voulait obtenir d'autres renseignements sur le père de Marie, lorsque des voix singulières l'interrompirent il avait cru déjà entendre ces voix au milieu du bruit des jon vives, prononçant d'un ton lent et monotone quelques courtes phrases qu'il n'avait pu comprendre. Il faut savoir qu'au vieux bon temps, et surtout dans les villes impériales, c'était un usage consacré que le maître de la maison et sa femme, quand ils avaient des convives à dîner, se levassent vers le milieu du repas et fissent le tour de la table en s'arrêtant auprès de chaque personne pour l'engager à manger et à boire par une phrase de circonstance.

Cette coutume était si bien établie à Ulm , que le conseil n'avait pas voulu y déroger ce jour-là, mais avait désigné d'office deux personnes pour s'acquitter de ce devoir. Le choix était tombé sur le bourgmestre et sur le plus âgé des conseillers.

Ils avaient déjà fait le tour des deux côtés de la table, et il n'était pas étonnant que leurs voix , à la suite de cette grande fatigue, fussent devenues un peu rauques et enrouées, et que leur gracieux encouragement à boire et à manger résonnât comme un reproche menaçant. Une voix rude fit entendre à l'oreille de Georges ces mots secs :

ff Pourquoi ne mangez- vous pas? pourquoi ne buvez-vous pas?»

Il se retourna tout interdit, et vit un homme grand et fort, à face rubiconde. Avant qu'il pût répondre, un petit homme conimença, de l'autre côté, d'une petite voix perçante:

Ne faites pas affront au superbe régal Q-u'ici vous a servi le corps municipal.

ff II y a longtemps que je prévoyais que cela devait ar river, interrompit le vieux Breitenstein, en se reposant un peu du combat qu'il avait livré au quartier de chevreuiJ. 11 reste là à bavarder, au lieu de faire honneur aux délicieux rôtis que l'honorable conseil nous a servis à profusion.

20 LICHTENS'TEIN.

— Permettez, interrompit Dietrich de Kraft, si le jeune seigneur ne mange pas, c'est un ami de la treille et un parfait connaisseur; je l'ai deviné tout de suite, en le voyant regarder avec amour au fond de son gobelet; personne ne peut le blâmer s'il préfère s'en tenir à l'Uhlbacher. d

Georges ne savait nullement ce qui lui valait cette singulière protection; il était en train de s'excuser, lorsqu'il fut surpris par un autre spectacle. Breitenstein, dont l'attention s'était à présent portée vers la hure de sanglier, avait hal3ilement retiré le citron d'entre les défenses de l'animal, et commençait avec satisfaction, et d'une main habile, à découper, lorsque le bourgmestre s'avança aussi vers lui et, juste au moment où il avalait une énorme bouchée, dit à haute voix :

« Pourquoi ne mangez-vous pas? pourquoi ne buvez-vous pas?i)

Breitenstein regarda d'un œil fixe celui qui lui faisait ce reproche inutile: les organes de la parole étaient trop occupés chez lui pour qu'il pût répondre ; et il se contenta de faire un signe de tête en montrant les restes du quartier de chevreuil. x.e petit homme à la voix de sifflet ne se laissa pas dérouter pour cela et reprit d'un ton amical :

Ne faites pas affront au superbe régal Qu'ici vous a servi le corps municipal.

C'était là l'usage du bon vieux temps! On ne pouvait pas du moins se plaindre d'être invité à un dîner pour la vue. Mais bientôt la table changea d'aspect. Les grands plats furent desservis, et on apporta de vastes hanaps et de grandes cruches remplies des meilleurs vins. On commença alors à boire à la ronde et à porter de nombreux toasts, et le vin ne tarda pas à produire ses effets. Dietrich Spaet et ses compagnons chantèrent des couplets satiriques contre le duc Ulrich, en renforçant chaque malédiction et chaque mauvaise plaisanterie par des éclats de rire ou un bon coup de vin. Les chevaliers de Franconie tirèrent les biens du duc au sort et burent mutuellement à la réalisation de leurs projets. Ulrich de Hutten et quelques-uns de ses amis soutinrent à haute voix une controverse en latin contre quelques Italiens, au

LIGHTENSTEIN. 21

sujet de l'attaque que venait de lancer contre le saint-siége un moine obscur de Wittemberg. Les Nurembergeois , les Augsbourgeois et quelques citoyens d'Ulm, qui s'étaient réunis, en étaient venus à une discussion sur la supériorité de leur ville; les rires, les chants, les disputes, accompagnés du son sourd des gobelets d'argent et d'étain, remplissaient la salle.

Seulement, au haut bout de la table, il régnait une gaieté plus convenable et plus tranquille : c'est là qu'étaient assis Georges de Frondsberg , le vieux Louis de Hutten, Waldbourg , François de Sickingen , et d'autres seigneurs déjà avancés en âge.

Ce fut de ce côté que le capitaine Jean de Breitenstein tourna ses regards, après qu'il fut suffisamment rassasié, et il dit à Georges :

« Ce bruit autour de nous ne me plaît en aucune façon. Qu'en pensez-vous ? si je vous présentais à Frondsberg, comme vous en avez exprimé l'envie il y a quelques jours ? Tt

Georges , qui désirait depuis longtemps faire la connaissance du général, se leva avec joie pour suivre son .vieil ami. Nous ne le blâmerons pas si à ce moment son cœur battit plus violemment, si ses joues se colorèrent, et si son pas, à mesure qu'il approchait, devint plus incertain et plus indécis. Qui, à son âge, en face d'un homme couvert de gloire, n'a pas éprouvé les mêmes sensations?qui n'a pas senti alors son être rapetissé, tandis que l'homme célèbre apparaissait comme un géant ? Georges de Frondsberg était déjà alors l'un des capitaines les plus renommés de son temps. L'Italie, la France, l'Allemagne, parlaient de ses victoires, et son nom vivra éternellement dans les annales de l'art militaire ; car il a inventé une nouvelle manière de faire combattre l'infanterie en rangs et en pelotons. Des légendes et des chroniques ont conservé l'image de ce vaillant capitaina jusqu'à nos jours, et qui ne se reporte involontairement aux héros d'Homère, en lisant de cet homme de guerre: « Il était si tort qu'en étendant l'index de la main droiio il pouvait, avec ce seul doigt, ébranler l'homme le plus vigoureux, arrêter un cheval dans sa course, transporter d'un lieu à un

22 LiCHTENSÏEiN.

autre les plus gros mousquets et les béliers? » C'est vers cet homme que Breitensteia conduisit son jeune protégé.

« Qui nous amanez-vous là, Jean? s'écria Georges de Frondsberg, en considérant avec intérêt le grand et beau jeune homme.

— Regardez-le bien , noble sire , répondit Breitenstein, et voyez si vous ne trouvez pas à quelle famille il peut appar tenir. »

Le général en chef contempla Georges avec plus d'attention. Le vieux truchsess de Waldbourg tourna aussi vers lui un œil scrutateur. Georges s'était avancé avec timidité et embarras; mais, soit que les manières aimables et engageantes de Frondsberg lui donnassent du courage , soit qu'il sentît de quelle importance ce moment était pour lui, il surmonta l'embarras qu'il éprouvait eu face de tant d'hommes illustres, et il les regarda d'un air assuré et fier»

c A ce regard, je te reconnais 1 dit Frondsberg à Georges, et il lui tendit la main; tu es un bturmfeder?

— Georges Sturmfeder, répondit le jeune homme. Mon père était Burkhardt Sturmfeder; il est tombé , m'a-t-on dit, en Italie à vos côtés.

— C'était un homme de cœur, dit le général en chef, dont l'œil restait toujours fixé sur Georges. 11 m'a secondé vaillamment dans plus d'une bataille, et vraiment il a été emporté trop tôt! Et toi, ajouta-t-il amicalement, tu veux marcher sur ses traces? Qui t'a chassé sitôt du nid, lorsque tu as à peine des plumes?

— Je le sais bien, interrompit Waldbourg d'une voix rude ; l'oisillon veut chercher quelques flocons de laine pour ;joucher les trous du vieux nid ! »

Cette grossière allusion au château en ruines de ses aïeux fit monter le rouge au visage du jeune homme. 11 n'avait jamais rougi de sa pauvreté; mais ce mot était si méprisant, qu'à côté du riche seigneur qui l'insultait il se sentit pauvre pour la première fois. Il aperçut alors, derrière le truchsess de Waldbourg, par la fenêtre, le balcon si connu; il crut voir la figure de Marie, et son courage lui revint.

cTout combat a son prix, chevalier, dit-il : j'ai offert à la li^^ue ma tête et mon bras; peu vous importeni mes motifs I

LICHÏËJNSTEIN. 23

— Allons, allons, repartit Waldbourg, pour le bras, nous verrons ce qu'il en est; mais , pour la tête , il doit y régner un peu de confusion, puisque vous prenez si vite une plaisanterie au sérieux. »

Le jeune homme allait répliquer de nouveau, quand Frondsberg le prit amicalement pai- la main :

« Tout comme ton père, cher enfant. Allons, tu deviendras bientôt une ortie*, et nous avons besoin d'hommes qui aient le cœur bien placé. ïu ne seras pas alors le dernier, c'est certain. »

Ces quelques mots, de la bouche d'un homme renommé parmi ses contemporains pour sa bravoure et son habileté, exercèrent sur Georges un tel pouvoir, qu'il retint la réponse qu'il avait sur la langue, et se retira eu silence dans l'embrasure d'uce fenêtre, autant pour ne pas déranger le général plus longtemps, que pour réfléchir si l'apparition qu'il avait vue passer si rapidement était bien Marie.

Quand Georges se fut éloigne de la table, Frondsber,^C se tourna vers Waldbourg :

« Ce n'est pas la manière, sire truchsess, de gagner de bons compagnons à notre cause; je parierais qu'il ne nous a pas quittés avec autant d'ardeur pour son service qu'il en avait lorsqu'il est venu à nous.

— Faut-il encore que vous preniez le parti de ce jeune freluquet? s'écria y\^aldbourg. A quoi bon? Il faut qu'il s'habitue aux plaisanteries de sts chefs.

— Permettez, dit Breitenstein, ce n'est pas une plaisanterie de se moquer d'une honorable pauvreté; mais je sais parfaitement aussi que vous n'avez jamais voulu beaucoup de bien à son père.

— Et, continua Frondsberg , vous n'êtes pas encore irrévocablement son chef. Il n'a pas encore prêté serment à la ligue; ainsi il peut aller où il veut; et quand même il serait sous vos drapeaux, je ne vous conseillerais pas de lui marcher sur le pied, car il ne m'a pas l'air d'être très-endurant ! »

Muet de colère en face d'une contradiction qu'il ne pou-

A. Ce soni les propres mois de Frondsberg, qu'il adressa à Gœtz de BerlichiDgeu , et que celui-ci cite dans sonhislolx-e à la page 83.

2k LIGHTENSTEIN.

vait souffrir, Waldbourg les regarda l'un et l'autre avec ies yeux si pleins de rage, que Louis de Hutten vint se placer entre eux pour empêcher une dispute plus violente : « Mettez donc de côté vos vieilles histoires, dit-il; il serait même temps de se lever de table. Il fait déjà très-sombre dehors, et le vin commence à agir sur les têtes. Dietrich Spœt a déjà bu deux fois à la mort du duc, et les Franconiens, làbas, ne sont pas encore d'accord si l'on doit brûler ou partager ses châteaux.

— Laissez-les donc, dit Waldbourg avec un rire amer; ils peuvent faire aujourd'hui ce qu'ils veulent, Frondsberg prendra toujours leur défense.

— Nun, répondit Louis de Hutten. Si quelqu'un a le dr^it de parler ainsi, c'est moi, le vengeur du sang de mon fils; mais, tant que la guerre n'est pas déclarée, il faut empêcher de tels discours. Mon cousin Ulrich met aussi trop de vivacité dans ses entretiens avec les Italiens sur le moine de Wittemberg , et une fois en colère il va toujours trop loin. Levons la séance. ï

Frondsberg et Sickingen lui donnèrent raison et se levé rent. Leur exemple fut suivi de leurs voisins , et bientôt le mouvement devint général.

J'ai des yeux pour lesquels il n'est point de distance,

Point d'obstacle vainqueur.

Ce sont les yeux du cœur, Qui me rendent partout sa vue et sa présence.

Walther von der Vogelweide.

De Tembrasure de la fenêtre où il s'était retiré, GciOrges n'était pas si éloigné qu'il ne pût entendre chaque mot de la discussion. Il se réjouissait de voir Frondsberg prendre avec tant de chaleur le parti du jeune orphelin ; mais en même temps il ne pouvait se dissimuler que son premier pas dans la carrière des armes lui avait fait rencontrer un puis-

LIGHTENSTEIN. 25

sant et mortel ennemi. Waldbourg était trop connu dans l'armée par son inflexible; orgueil, pour que Georges pût croire que l'intervention de Hutten eût effacé tout souvenir de cette discussion. Ce n'étaient pas des hommes tels queWaldbourg qui pouvaient pardonner en de telles occasions à la cause peut-être innocente de leur colère; Georges le savait aussi pour en avoir fait souvent l'expérience. Un léger coup sur l'épaule interrompit le cours de ses pensées, et, se retournant, il vit devant lui son aimable voisin, le secrétaire du grand conseil.

« Je parie que vous ne vous êtes pas encore procuré un logement, dit Dietrich de Kraft; et il vous serait à présent difficile d'en trouver un, car il fait déjà nuit, et la ville est plus que pleine. »

Georges avoua qu'il n'y avait pas encore songé, mais il ajouta qu'il espérait trouver une petite place dans quelque auberge.

(c Je n'en répondrais pas, répondit Dietrich, et, en admettant que vous trouviez un petit coin dans une de ces tavernes, vous pouvez être sûr d'y être très-mal servi. Mais si ma maison peut vous convenir, elle vous est ouverte de bon cœur. »

L'aimable secrétaire fit son offre avec tant de cordialité, que Georges ne fit pas de façons pour l'accepter, bien qu'il craignît presque que son hôte ne regrettât son hospitalité, quand sa bonne humeur se serait envolée avec les fumées du vin. Cependant Dietrich parut enchanté des bonnes dispositions de son hôte, et, lui serrant amicalement la main, il le prit par le bras et le conduisit hors de la salle.

La place de l'hôtel de ville présentait en ce moment un aspect tout particulier. Les jours étaient encore courts, et l'obscurité était venue insensiblement pendant qu'on était à table; on avait allumé des torches et des lanternes; leur lumière, d'un rouge foncé, n'éclairait que faiblement le grand espace, et se jouait en reflets tremblants aux fenêtres des maisons et sur les casques et les armures brillantes des chevaliers. Des cris confus pour demander les chevaux et les écuyers retentissaient des galeries de l'hôtel de ville ; le cliquetis des épées traînant à terre, le va-et-vient de tant de monde, se mêlaient à l'aboiement des chiens, aux hennissements des

chevaux qui frappaient du pied d'impatience, et c'était une scène qui ressemblait plutôt à une surprise de nuit par l'ennemi qu'à la sortis d'un magnifique banquet.

Frappé de ce spectacle, Georges s'arrêta sous la galerie. A l'aspect de tant de joyeux visages, de tant de jeunes cavaliers sautant bravement en selle, et qui, après quelque voUe hardie, se retiraient par petits groupes avec des chants et des cris de joie et disparaissaient dans la nuit, il se prit à penser que tous ces gais compagnons allaient au-devant d'une guerre terrible; que plus d'un, avant les premiers jours du printemps, serait étendu sur le gazon naissant, et qu'ils tomberaient sans rien recueillir pour prix de leur sang que les pleurs d'un camarade et la courte gloire de s'être comportés en gens d'honneur sur le champ de bataille.

Involontairement son œil se tourna du côté où il savait que se trouvait pour lui le prix de la lutte. Il vit beaucoup de personnes debout à la fenêtre; mais la fumée des torches répandue sur la place enveloppait comme d'un voile tous les objets et ne laissait entrevoir que des ombres incertaines. Il détourna les yeux avec un sentiment pénible.

« Tel est mon avenir, se dit-il à lui-même ; le présent est clair, mais combien le but est sombre et incertain 1 d

Son aimable hôte le tira de ses sombres rêveries en lui demandant où il avait laissé ses chevaux et ses valets. Si l'endroit où ils se trouvaient eût été plus éckiré, le bon Kraft eût pu voir, à cette demande , une rapide et vive rougeur monter au visage du jeune homme.

« Un soldat, répondit Georges promptement remis de son trouble, doit savoir autant que possible s'aider lui-même; aussi n'ai-je pas de domestique. Pour mon cheval, je l'ai confié aux écuyers de Breitenstein. s

Le secrétaire du conseil loua pendant le reste de la route cette sévérité du jeune homme envers lui-même; mais il avoua que, s'il se mettait jamais en campagne, il ne s'habituerait pas à un service si dur. Un coup d'œil sur les cheveux si bien peignés et sur la barbe si bien frisée de son compagnon convainquit Georges qu'il disait cela de toute son âme, et l'élégante et confortable habitation où ils arrivèrent bientôt ne contredit nullement cette opinion.

LlCHTENSTEIN. 7.7

La maison du sire de Kraft était ce qu'on appelle un ménage de garçon, car les parents de Dietrich étaient morts depuis longtemps, quand il atteignit l'âge d'homme et obtint sa place dans le grand conseil. Il eût peut-être depuis longtemps cherché une compagne, si l'agrément de la vie de garçon, l'avantage, non à mépriser, d'être regardé et fêté par toutes les jeunes personnes de la ville comme un bon parti (d'après nos idées actuelles), et avant tout, comme on se le murmurait à l'oreille, l'éloignement de sa vieille nourrice pour une jeune maîtresse, ne l'eussent toujours retenu de faire cette démarche.

Dietrich avait une grande maison non loin de la cathédrale, un beau jardin sur le mont Saint-Michel. Sa maison était sur un excellent pied; ses grandes armoires de chêne étaient pleines du plus beau linge auquel les dames de Kraft et leurs femmes de chambre avaient travaillé durant plusieurs générations, pendant les soirées d'hiver; le coffre-fort, dans la chambre à coucher, était bien garni de florins d'or. Sire Dietrich lui-même était un joli homme, toujours tiré à quatre épingles. 11 s'entendait aussi bien aux intérêts domestiques qu'aux affaires du conseil ; il était de vieille famille : failait-il s'étonner que toute la ville enviât son bonheur et qu'aucune jolie fille d'Ulm n'eût refusé d'entrer dans ce charmant paradis conjugal ?

Pour Georges, en les examinant de plus près, ces conditions ne lui parurent rien moins qu'attrayantes. Le secrétaire avait pour tout domestique et pour toute société un vieux serviteur commençant à grisonner, sa grosse nourrice et deux grands chats. Ces quatre créatures, peu habituées à une augmentation de personnel, fixèrent sur le nouvel hôte de grands yeux étonnés. Les chats tournèrent autour de lui en grondant et en faisant le gros dos, la nourrice redressa avec humeur son énorme bonnet de fil d'or, et demanda si elle devait préparer le souper pour deux. Quand elle entendit une réponse affirmative, et qu'en outre on la chargea (d'un ton qui pouvait passer pour une prière ou pour un ordre) d'apprêter pour le nouveau venu la chambre du coin du deuxième étage, sa patience parut à bout; elle lança un regard furieux à son jeune maître, et quitta l'appartement

28 LIGHTENSTEIN.

en faisant résonner son trousseau de clefs. Georges entendit encore longtemps le vieil escalier craquer sous ses pas, et, dans le silence lugubre de la grande maison, l'écho lui renvoya à plusieurs reprises le bruit des portes fermées avec violence.

Cependant le vieux domestique avait avancé près de l'immense poêle une table et deux chaises; il plaça sur la table une boîte noire, et de chaque côté une lumière et un gobelet d'argent avec du vin, puis s'éloigna après avoir échangé avec son maître quelques mots à voix basse. Sire Dietrich engagea son hôte à partager sa distraction ordinaire du soir. Il ouvrit la boîte noire : c'était un trictrac.

Georges frissonna à la vue de ce jeu, en entendant son hôte raconter que depuis dix ans il y jouait tous les soirs avec sa nourrice. Que la maison lui paraissait vide et morte! Le bruit qu'avait fait la nourrice y avait du moins apporté de la vis et du mouvement ; mais il avait été suivi d'un silence de mort que n'interrompait que le craquement des vieilles boiseries, le pétillement des lumières, ou le bruit uniforme des dés. Le jeu n'avait jamais eu grand attrait pour lui; ses pensées d'ailleurs en étaient bien loin : la sombre tristesse de ces appartements déserts, la pensée qu'il n'était séparé de sa bien-aimée que par quelques rues et que cependant, il ne pouvait être près d'elle, plongèrent son âme dans une profonde mélancolie.

Seulement la joie franche que témoignait le sire Dietrich de gagner presque toutes les parties, donnait à sa physionomie un air d'agréable satisfaction, et dédommageait notre héros de la perte de ces longues heures qui se traînaient avec une lenteur desespérante. A huit heures, Dietrich conduisit son hôte dans la salle où était servi le souper, que a nourrice, malgré sa mauvaise humeur, avait fait excellent, car elle ne voulait pas compromettre l'honneur de la maison de Kraft. Le secrétaire du conseil rouvrit alors les écluses de son éloquence, en cherchant à assaisonner le repas par sa conversation et à égayer son hôte par ses saillies. Mais celuiti attendait en vain qu'il parlât de ses jolies cousines; un Jeul renseignement lui fut donné. Kraft compta, au nombre les seigneurs de Wurtemberg alors présents à Ulm, le che-

LIGHTENSTEIN. 29

valier de Lichtenstein. Ce mot seul éveilla en Georges des sentiments de reconnaissance pour sa destinée. Il pouvait enfin se féliciter d'être entré dans un parti qui sans cela, malgré les noms illustres qui figuraient à sa tête, lui était assez indifférent. Mais maintenant que le père de Marie su trouvait aussi au lieu de réunion des confédérés, ne pouvait-il pas espérer d'avoir le bonheur de combattre à côté d'un homme qui lui était si cher? toujours est-il qu'il sentait en son cœur la ferme assurance de pouvoir lui prouver que Georges de Sturmfeder n'était pas le dernier parmi les combattants de la ligue.

Après que l'on se fut levé de table, le maître de la maison le conduisit dans sa chambre à coucher, et le quitta en lui souhaitant un heureux repos. Georges examina son appartement, et il lui parut en parfait accord avec le reste de la maison. Les vitres rondes et ternies par le temps, la boiserie foncée, le grand poêle, le vaste lit avec son large ciel et ses rideaux roides et épais, lui donnaient un air sombre et triste. Cependant il y trouva tout ce qu'il pouvait désirer; du linge blanc et frais comme la neige se présenta à sa vue lorsqu'il ouvrit les rideaux du lit; le poêle répandait une douce chaleur, une lampe de nuit pendait au plafond , et même un bon verre de vin chaud n'avait pas été oublié. Il s'enferma dans ses rideaux et se mit à passer en revue toutes les images de la journée. Après s'être d'abord offertes distinctes et gracieuses , elles se mêlèrent, devinrent confuses, et transportèrent son âme dans le royaume des songes. Une seule image resta plus claire que les autres : c'était celle de sa bien-aimée.

30 LIGHTENSTEIN.

Par un trop doux espoir me trompé-je moi-même T

Vais-je revoir celui que j'aime?

Vais-je, avant la fin de ce jour, Sentir contre mon coaur son cœur battre d'amour ?

b, Haug.

Georges fut réveillé le lendemain par un coup léger et discret frappé à sa porte. Il ouvrit les rideaux de son lit, et vit que le soleil était déjà a^sez haut au-dessus de l'horizon. On frappa de nouveau plus fort, et il vit entrer sire Dietrich, déjà en grande toilette. Après s'être informé de la manière dont son hôte avait dormi, Dietrich passa à ce qui faisait lohjet de sa visite matinale. Le grand conseil avait décidé la veille qu'on fêterait l'arrivée des ligueurs par un bal, qui devait avoir lieu le soir même à l'hôtel de ville. C'était à lui , en qualité de secrétaire du conseil, qu'appartenait le soin de tout préparer pour la fête; il avait à coaimander les musiciens, à inviter solennellement, et au nom du conseil, les premières familles de la ville, et avant tout, à courir chez ses chères cousines pour leur faire part d'un si rare bonheur.

Il raconta tout ceci à son hôte d'un air important, et l'assura qu'avec tant d'occupations il ne savait où donner de la tête. Mais Georges n'eut qu'une idée : il pouvait espérer voir Marie et lui parler; dans sa joie, il aurait volontiers pressé sur son cœur sire Dietrich pour sa bonne nouvelle.

«. Je m'aperçois, dit celui-ci, que l'annonce seule de ce bal fait briller vos yeux de plaisir. Vous aurez deux danseuses charmantes. Il faudra que vous fassiez danser mes cousines, car c'est moi leur cavalier, et je ferai si bien que vous les engagerez avant tous les autres , et qu'elles seront heureuses quand je leur présenterai un aussi élégant danseur! »

Là-dessus il souhaita à son hôte le bonjour, et l'avertit, s'il sortait, de bien remarquer sa maison pour pouvoir la reconnaître, et de ne pas mang.uer l'heure du dîner.

LIGHTENS'EI 31

Sire Dietrich, en sa qualité de proche parent, était toujours admis le matin dans la maison du sieur de Besserer: aujourd'hui d'ailleurs ses nombreuses affaires pouvaient excuser sa visite matinale.

Il trouva les jeunes filles encore à déjeuner; là plus d'une de nos dames d'à présent aurait pu regretter un de ces élégants services de porcelaine peinte, ou ces petites tasses à chocolat façonnées d'après les plus beaux modèles antiques. Mais, s'il est vrai que îa grâce et la distinction naturelles ne peuvent cesser de se montrer, même sous l'enveloppe la plus simple, nous avouerons avec plus de courage que ce matinlà Marie et la joyeuse Berthe étaient en train de manger une soupe à la bière. Que cet aveu choque le sentiment esthétique de ces dames, c'est bien possible; mais qui aurait vu Marie et Berthe avec leurs petits bonnets blancs du matin , aurait sûrement, comme le cousin de Kraft, souhaité de partager le déjeuner de ces charmantes jeunes filles.

« Je vois à ta mine, cousin, commença Berthe, que tu aurais bonne envie de goûter de notre soupe , parce que ta nourrice t'a servi ce matin de la bouillie; mais ôte bien vite cette idée de ta tête : tu as mérité une punition, et il te faut jeûner!

— Ah! que nous vous avons attendu avec impatience! interrompit Marie.

— Bien sûr, dit en même temps Berthe, mais ne va pas t'imaginer que c'est toi que nous attendions; non, ce ne sont que tes nouvelles. »

Dietrich était accoutumé à ces réroptions de Berthe : aussi, pour se faire pardonner de n'avoir pas dès la veille au soir satisfait sa curiosité, voulut-ii à prenant entrer dans de longs détails; mais Berthe i interroiiipit.

« Nous connaissons déjà, dit-elle, vos histoires, et du reste nous en avons vu du balcon la plus grande partie. Pour vos orgies de table, je n'en veux rien savoir; ainsi donc, réponds à mes questions. » Et se plaçant devant lui avec un sérieux comique, elle continua : «Dietrich de Kraft, secrétaire du noble conseil, n'avez vous pas vu parmi les ligueurs un jeune homme très-comme il faut, avec de grands cheveux châtain oiair, une figure sinon aussi blanche que la vôtre,

32 LIGHTENSTEIN.

du moins aussi jolie, une petite barbe, moins soignée que la vôtre, mais plus gentille; une écharps bleu et argent?...

— C'est mon hôte en personne , s'écria le sire Dietrich. Il monte un grand cheval Lai , porte un pourpoint bleu tailladé aux épaules-...

— Oui, oui! continuez, s'écria Berthe; nous avons nos raisons particulières pour lous informer de lui. »

Marie se leva et chercha son ouvrage dans sa table en tournant le dos à Dietrich et à Berthe ; mais la rougeur qui lui montait de temps en temps au visage laissait supposer qu'elle ne perdait pas un mot de ce que disait Dietrich.

« Eh bien! c'est Georges Sturmfeder, continua le secrétaire du conseil , un beau et aimable jeune homme. C'est étonnant, il vous a aussi remarquées en faisant son entrée, j

Puis il raconta ce qui s'était passé au banquet , comment la taille élevée, l'air à la fois noble et gracieux du jeune homme l'avaient frappé, comment le hasard l'avait rendu son voisin , comment sa sympathie pour lui était toujours allée en augmentant, et comment il l'avait à la fin emmené chez lui.

« A la bonne heure , cousin , dit Berthe en lui tendant la main quand il eut fini. Je crois que c'est la première fois que tu te permets d'avoir des hôtes. Mais j'aurais bien voulu voir la figure de la vieille Sabine, quand le sire Dietrich lui a amené un convive, et à une telle heure.

— Oh ! elle était comme le dragon avec saint Georges ; mais lorsque je lui ai donné à entendre en termes figurés que je pourrais bien un jour lui amener une de mes jolies cousines....

— Ah ! assez ! » répondit Berthe en rougissant , et elle voulut lui retirer sa main ; mais sire Dietrich, à qui sa cousine n'avait jamais paru aussi jolie qu'en ce moment , serra plus fortement cette main délicate , et l'image sérieuse de Iviarie s'effaçant peu à peu de son esprit, il n'eut bientôt plus d'yeux que pour la sémillante Berthe, qui se tenait devant lui dans un charmant embarras.

Cependant Marie avait quitté l'appartement, et Berthe saisit avec plaisir cette occasion pour passer à un autre sujet. «c Voici encore qu'elle se retire, dit-elle en suivait des

LIGHTENSTEIN. 33

yeux sa cousine , et je parierais qu'elle va dans sa chambre pour pleurer. Ah î elle a tellement pleuré hier que j'en suis devenue toute triste.

— Qu'a-t-elle donc? demanda Dietrich avec intérêt.

— Je n'ai rien pu apprendre sur la cause de ses larmes, continua Berthe. Je l'ai interrogée plusieurs fois, et elle a toujours secoué la tête , comme s'il n'y avait rien à faire. La malheureuse guerre ! C'est tout ce qu'elle m'a donné pour réponse.

— Ainsi, le vieux chevalier est toujours décidé à retourner avec elle à Lichtenstein?

— Oui, répondit Berthe. Tu aurais dû entendre hier comme il parlait des ligueurs. Ah ! il appartient à son duc corps et âme, quoi qu'il arrive. Mais sitôt la guerre déclarée, il veut partir avec Marie pour Lichtenstein. y>

Dietrich devint très-rêveur; il mit sa tête dans sa main, et écouta sa cousine en silence.

a Pense surtout, continua celle-ci, combien elle a pleuré hier après l'entrée des ligueurs ; elle était déjà auparavant sérieuse et affligée, et je l'ai trouvée plusieurs fois le matin toute en larmes. Mais aujourd'hui elle est inconsolable , comme si cette contrée avait déjà décidé du sort de la guerre. Je ne crois pas que Ulm lui tienne tant au cœur; mais je présume, ajouta-t-elle d'un ton de mystère, qu'elle a un secret amour au fond de l'âme.

— Ah ! certainement, je l'ai déjà remarqué depuis longtemps, dit Dietrich en soupirant; mais qu'y puis-je?

— Toi! ce que tu y peux? dit en riant Berthe, à qui ces paroles avaient fait oublier tout son chagrin. Non ! tu n'es pas la cause de son chagrin. Elle était déjà ainsi avant que tu l'eusses seulement aperçue. »

L'honnête secrétaire fut très-mortiôé de cette assurance Il avait cru que c'était la nécessité de se séparer de lui qui désolait tellement la pauvre Marie, et l'image de la belle affligée avait commencé à reprendre le dessus dans son cœur indécis. Mais Berthe ne cessa pas de le taquiner au sujet de ses folles idées, jusqu'à ce que le motif de sa visite, que la conversation lui avait fait oublier, lui revint tout à coup à l'esprit.

Lieux EffTSTBiM. 3

34 LIGHTENSTEIN.

Berthe sauta avec un cri de joie , lorsque son cousin lui apprit qu'il y aurait un bal à l'hôtel de ville.

« Marie ! Marie ! i se mit-elle à crier si fort, que celle-ci effra3'ée accourut avec le pressentiment d'un malheur. Mais elle était encore à la porte, que l'heureuse Berthe lui cria : c Marie ! un bal à l'hôtel de ville ! *

Marie ne parut pas moins agréablement surprise de la nouvelle.

«Quand? Les étrangers y seront-ils aussi?» demandât-elle avec empressement et en rougissant beaucoup, pendant que son œil sérieux et encore humide de larmes brillait d'un rayon de joie.

Berthe et le cousin furent étonnés de ce rapide passage de la douleur à la joie , et ce dernier ne put s'empêcher de remarquer tout haut que Marie devait aimer la danse avec passion. Cependant il nous est permis de croire que cette fois il ne s'était pas moins trompé que lorsqu'il avait pris Georges pour un amateur de bon vin.

Les jeunes filles s'étant engagées dans une importante discussion au sujet de leurs toilettes , le secrétaire s'aperçut que sa présence devenait inutile, et, après avoir salué ses cousines, il alla s'occuper d'affaires plus graves. Il se hâta de porter des invitations aux grands dignitaires et aux notabilités de la ville. Partout il fut reçu comme un messager de bonheur ; car ce n'est pas d'aujourd'hui que les jeunes filles aiment la danse.

Les commandes furent aussi bientôt terminées. Il n'était pas encore passé en principe qu'il fallût pour s'amuser une longue rangée de salons, l'éclat brillant des lustres, et ces innombrables objets que la mode a rendus nécessaires. La salle de l'hôtel de ville était assez vaste, les simples lampes fixées aux murs avaient jusqu'ici répandu assez de clarté pour permettre de voir les jeunes filles d'Uim dans tous leurs atours.

Le secrétaire, tout en s'acquittant de- ses commissions, avait appris des nouvelles qui n'étaient encore connues que de quelques membres du conseil et des chefs de la ligue. Il rentra chez lui à l'heure de midi, fort satisfait de l'emploi de sa matinée , et son premier soin fut de se rendre dans la

LIGHTENSTEIN. 35

chambre de son hôte. Il trouva celui-ci occupé d'un singulier travail.

Georges s'était d'abord amusé à feuilleter un beau livre de chroniques qu'il avait trouvé dans sa chambre. Les jolies vignettes des têtes de chapitre, les marches triomphales, les batailles, esquissées hardiment et coloriées avec soin, qui étaient intercalées dans le texte, l'avaient occupé assez longtemps. Ensuite, la tête pleine des images de guerre qu'il avait regardées, il s'était mis à fourbir son casque et sa cuirasse, puis son épée, héritage de son père, en s'accompagnant, au grand déplaisir de dame Sabine, d'airs tantôt gais et tantôt tristes.

C'est au milieu de cette occupation que le surprit Dietrich. Depuis le bas de l'escalier il avait entendu la voix agréable du chanteur. Il ne put s'empêcher d'écouter un instant à la porte, avant d'interrompre le chant par son entrée.

C'était une de ces romances sérieuses et presque plaintives, qui, à cause de leur valeur, se sont conservées jusqu'à nos jours. Aujourd'hui encore elles vivent dans la bouche des Souabes, et souvent nous nous sommes plu à admirer leur beauté et à goûter le charme de leur sonore et plaintive" har»moniesurles bords ravissants du Neckar.

Le chanteur commença de nouveau :

En un moment Les plaisirs sont éteints et la joie a cessé.

Hier encor chevauchant fièrement, D'une balle aujourd'hui la poitrine percée»

Couché demain sous le froid monument i

Combien rapide Est la ^fuite du temps et celle du bonheur I

Tu te ris en vain du destin avide, Tu te sens plein de vie et ta joue est en fleur;

La rose aussi se fane en sa fraîcheur.

Mauvaise ou bonne Je remets ma fortune à Dieu qui nous la donne.

Aussi du combat que le clairon sonne, Et que ce jour pour moi doive être le dernier.

On me verra mourir en chevalier.

36 LIGHTENSTEIN.

«Vraiment, vous avez une belle voix, dit le sire de Kraft en entrant. Mais pourquoi chantez-vous des romances si tristes? Je ne puis certainement pas comparer ma voix à la vôtre; mais quand je chante il faut que ce soit quelque chose de gai , comme cela convient à un jeune homme de vingt-huit ans. j>

Georges mit son épée de côté et tendit sa main au cousin de Marie.

« Vous pouvez avoir raison, dit-il, pour ce qui vous regarde. Mais lorsque l'on se met comme nous en campagne, une romance de ce genre donne de la force et de la consolation, et elle fait envisager la mort sous un jour moins terrible.

— C'est justement mon objection, repartit le secrétaire du grand conseil. Pourquoi mettre encore en jolis vers ce que malheureusement on n'est que trop certain de ne pouvoir éviter? Il ne faut pas appeler le diable, si l'on ne veut pas qu'il vienne. Or , au point où en sont les choses , on peut être tranquille de ce côté.

— Quoi 1 la guerre n'est -elle pas déclarée? demanda Georges avec curiosité. Le duc a-t-il accepté des conditions ?

— On ne lui fait plus de conditions, répondit Dietrich d'un ton superbe. Il a été duc assez longtemps : c'est à notre tour de régner. Je veux vous dire quelque chose, ajouta-t-il d'un air d'importance et de mystère; mais que cela reste encore entre nous. Donnez-moi votre parole. Vous pensez que le duc a quatorze mille Suisses? Ils lui sont soufflés. Le messager que nous avons envoyé à Berne et à Zurich est de retour. Tout ce qu'il y a de Suisses près de Blaubeuren et sur les Alpes doit s'en retourner.

— S'en retourner ! s'écria Georges étonné. Les Suisses ontils eux-mêmes une guerre à soutenir?

—Non; ils jouissent dune paix profonde, mais ils n'ont pas d'argent. Croyez-moi, avant huit jours viendront des envoyés pour rappeler toute l'armée dans ses foyers.

— Et vous croyez qu'ils se retireront ? interrompit le jeune homme. Ils se sont d'eux-mêmes mis en campagne pour prêter secours au duc; qui peut leur commander d'abandonner ses drapeaux?

LIGHTENSTEIN. 37

— On sait déjà comment s'y prendre. Si les Suisses reçoivent l'avis que, sous peine de confiscation de leurs biens, sous peine de mort, ils doivent se hâter de rentrer chez eux', croyez-vous qu'ils resteront? Ulrich n'a pas assez d'argent pour les retenir, et ils ne servent pas pour des promesses.

— Mais est-ce un procédé hotmête? objecta Georges; n'est-ce pas voler ses armes à l'ennemi pour l'assaillir ensuite sans défense ?

— En politique , comme nous disons, répondit le secrétaire en prenant un air grave et important vis-à-vis de l'homme de guerre si novice, en politique la loyauté n'est jamais que feinte. Ainsi les Suisses déclareront au duc qu'ils se font un cas de conscience de laisser servir leurs soldats contre des villes libres; mais le véritable motif sera que nous mettons dans la patte du grand ours plus de florins d'or que n'en met le duc.

— Et quand même les Suisses se retireraient, dit Georges, le Wurtemberg a encore assez de bras pour ne pas laisser passer un chat de l'autre côté des Alpes.

— Nous y aviserons aussi, continua le secrétaire; nous enverrons une lettre aux Ëtats de Wurtemberg pour leur rappeler les abus du gouvernement du duc, et pour les engager à ne lui donner aucun appui, mais à se déclarer pour la ligue*.

— Quoi I s'écria Georges révolté ; mais ce serait arracher traîtreusement au duc son pays. Voulez-vous donc le forcer à abdiquer et à s'exiler de son beau Wurtemberg?

— Vous avez cru jusqu'à présent qu'on ne voulait que délivrer Reutlingen pour qu'elle redevînt ville impériale? Avec quel argent Hutten payerait-il ses quarante-deux chevaliers et leurs écuyers?et Sickingen, ses mille cavaliers et ses douze mille fantassins , s'ils ne s'en servent pour acquérir un petit coin de territoire ? Et pensez-vous que le

i. Les cantons défendirent d'abord les enrôlements du duc sur leur territoire (Satller, ch. viii); puis ils rappelèrent tout à fait leurs concitoyens, sur les représentations de la ligue souabe.

2. Une adresse imprimée de la ligue de Souabe aux communes do Wurtemberg , renfermant pareilles propositions et datée du 24 mars i 5 l'J , se trouve dans Satller, appendice n° <2.

38 LIGHTENSTEIN.

duc de Bavière ne veuille pas aussi avoir sa part? Et nous?

Nos frontières touchent au Wurtemberg.

— Mais les princes d'Allemagne , interrompit Georges avec impatience , croyez-vous qu'ils vous verront d'un œil tranquille morceler ainsi ce beau pays ? L'empereur souffrirat-il que vous chassiez un duc de ses États?»

Dietrich avait aussi réponse à cette objection : « Il n'y a pas de doute que Charles ne succède à son père sur le trône impérial. C'est à lui que nous offrirons de prendre le pays sous sa tutelle; et, si l'Autriche nous couvre de son manteau impérial, qui peut s'élever contre nous ? Ne faites pas un visage si sombre. Si vous désirez la guerre, vous pourrez encore l'avoir. La noblesse tient pour le duc, et plus d'un se cassera les dents contre ses châteaux. Mais, tout en bavardant, nous laissons passer l'heure du dîner. Ne tardez pas à me rejoindre, pour voir ce que dame Sabine nous a préparé de bon. j

A ces mots le secrétaire du grand conseil d'Ulm quitta la chambre de son hôte d'un pas aussi fier que s'il eût été déjà lui-même gouverneur du Wurtemberg.

Georges ne le suivit pas d'un fort bon œil ; il poussa dans un coin avec colère son casque, qu'il fourbissait avec tant de soin une heure auparavant, pour son premier combat. Il contempla tristement sa vieille épée, cette lame fidèle que son père avait portée pour mainte juste cause , et qu'en mourant il avait laissée à son fils comme son seul héritage. Combattre loyalement, telle était sa devise gravée sur la belle lame; et il devait l'employer pour une cause dont l'iniquité était si flagrante ! Cette cause dont il croyait la décision remise à l'habileté de chefs éprouvés et au courage personnel, c'étaient des intrigues souterraines, \à politique, comme disait sire Dietrich, qui devaient en décider le succès? quand l'éclat brillant des arm.es et le désir de la gloire l'avaient seuls attiré, il ne devait servir qae les plans d'hommes avides? Il lui fallait voir une vieille maison princière, que ses aïeux avaient servie avec amour, privée de ses droits par des bourgeois rebelles. Il ne pouvait non plus supporter l'idée qu'il lai fallût recevoir des leçons de ce Kraft. Cependant il ne put rester longtemps fâché contre le cousin, en pensant que ces plans n'étaient pas nés dans son cerveau, et que

LIGHTENSTEIN. 3«

les politiques comme le secrétaire du conseil, une fois qu'ils savent un secret, ou un grand projet , le nourrissent et le caressent comme s'ils l'avaient fait éclore, et sont aussi fiers de cet enfant d'adoption que si c'était Minerve qui fût sortie de leur cerveau.

Ce fut avec des pensées plus douces qu'il vint trouver Dietrich lorsqu'on l'appela à table.

Tous les plans de la ligue lui parurent même au bout d'une heure bien plus acceptables, quand il se rappela que le père de Marie avait aussi embrassé ce parli. Il lui semblait que ce ne pouvait être une si mauvaise cause, celle à laquelle des hommes comme Frondsberg avaient voué leurs services.

La jeunesse est mobile en résolutions ; Elle en change sans cesse au gré des passions, Et, suivant qu'en aveugle elle hait ou qu'elle aime, Le bien, le mal, tout lui revient au môme.

Ces paroles du poëte peuvent peindre l'état d'esprit de Georges, qui changeait peut-être trop vite son jugement. Et, comme les sombres plis de la mauvaise humeur s'effacent promptement sur un jeune front, et que même les impressions pénibles font aisément place dans l'âme du jeune homme à des images riantes; ainsi Georges retrouva toute sa sérénité en songeant à la fête du soir. Nous nous sommes laissé dire que les plus belles heures , lorsqu'on aime, sont celles où l'attente se lie à des souvenirs agréables, où l'esprit est plein de doux pressentiments, et le cœur de charmantes espérances. C'est peut-être bien aussi ce que sentait Georges. Il rêvait des beaux moments où il lui serait accordé de voir sa bien-aimée, de lui parler, de lui prendre la main et de lire dans ses yeux.

kO LICHTENSTEIN.

Quand elle vole, emportée en ses bras

Par la danse légère, Elle ose enfin lui murmurer tout bas

Un tendre et doux mystère.

Uhlawd.

S'il eût été possible de trouver chez quelque antiquaire un journal des plaisirs de société avec les danses nouvelles pour 1519 , nous n'aurions pu être plus agréablement surpris que nous ne le fûmes par une trouvaille de ce genre, que le hasard fit tomber entre nos mains. Nous en étions arrivé à ce chapitre de notre histoire, qui, pour rester fidèle à la légende, doit traiter d'un bal, lorsque tout à coup nous fûmes arrêtés par la triste pensée que les danses de cette époque nous étaient tout à fait inconnues. Nous aurions pu sans doute dire simplement : ils dansèrent. Mais ensuite il eût pu arriver qu'une de nos lectrices commît un anachronisme, et se figurât Georges de Frondsberg conduisant un cotillon. Dans cet embarras , nous tombâmes sur un livre qui est devenu très-rare : De la naissance, de l'origine et de l'usage des tournois dans le saint empire romain; Francfort, 156^. Nous trouvâmes dans cet in-folio d'excellentes estampes, quelques-unes entre autres représentant un bal qui eut lieu du temps de Maximilien, environ une année avant celle où se passe notre histoire.

Nous pouvons presque admettre avcc certitude que notre bal dans la salle de l'hôtel de ville d'Ulm ne différait en rien des autres, et on s'en fera une idée exacte, si nous décrivons une de ces estampes.

Sur le premier plan se trouvent les spectateurs, les fifies, les tambours et les trompettes, qui, d'après l'expression du texte, « soufflent tous ensemble.» Des deux côtés, un peu vers le fond, se tiennent les danseurs et les danseuses, couverts de riciies et lourdes étoffes. De nos jours on ne voit en

LIGHTENSTEIN. kl

pareille occasion que deux -couleurs principales, le noir et le blanc , qui distinguent les messieurs des dames comme la nuit du jour; il en était autrement à cette époque. Notre estampe représente un merveilleux éclat de couleurs. Le plus beau rouge, depuis Técarlate jusqu'au pourpre, et le bleu ardent, qui nous étonne encore à présent dans les peintures des vieux maîtres, brillent sur ces vêtements artistement drapés. Le milieu de la scène est occupé par la danse proprement dite. Celle-ci a la plus grande ressemblance avec la polonaise, car c'est une promenade autour de la salle. La marche est ouverte par quatre trompettes qui ont de longues banderoles à leurs instruments. Ils sont suivis du conducteur de la danse avec sa danseuse. Ce soin appartient pour chaque tour à un nouveau danseur, et ce n'est pas son habileté, mais son rang, qui lui vaut cet honneur. Suivent deux porte-torches, et puis viennent par couples les autres danseurs. Les dames s'avancent avec gravité et modestie , tandis que les hommes posent leurs pieds d'une façon singulière, comme pour faire des sauts hardis; quelques-uns paraissent marquer lamesure avec leur talon , comme on peut le voir encore aujourd'hui en Souabe aux foires de campagne.

Tel fut sans doute notre bal à Ulm. La musique avait déjà commiencé à retentir pour le premier tour, quand G-eorges de Sturmfeder entra dans la salle. Ses regards errèrent quelque temps sur les rangs des danseurs, et enfin ils rencontrèrent Marie. Elle dansait avec un jeune chevalier franconien de la connaissance de Georges ; mais elle semblait ne pas accorder une grande attention aux compliments de son cavalier. Ses yeux étaient fixés à terre; sa physionomie avait une expression sérieuse et presque triste. Elle faisait contraste avec les autres jeunes filles qui, s'abandonnant sans réserve au plaisir de la danse, prêtaient une oreille à la musique et l'autre à leurs danseurs, et lançaient des regards aimables, tantôt à leurs connaissances pour lire l'approbation sur leurs traits , tantôt à leurs danseurs pour s'assurer que leur attention était bien dirigée sur elles.

La musique cessa. Dietrich de Kraft, ayant remarqué Georges, vint à lui pour accomplir sa promesse et le présenter à ses cousines. Il lui dit à l'oreille qu'il avait engagé lui-

même Berthe pour le prochain tour , mais qu'il avait demandé la même faveur à Marie pour son hôte.

Les deux jeunes filles avaient été préparées à la présentation de l'intéressant étranger, et cependant, au souvenir des propos qu'elle avait tenus sur son compte, les traits charmants de Berthe se couvrirent d'une vive rougeur, et son trouble ne lui laissa pas remarquer combien le plaisir brillait dans les yeux de Marie , qui tremblait, respirait à peine, et semblait ne pouvoir parler.

« Je vous présente, commença Dietrich, sire Georges de Sturmfeder, mon aimable hôte , qui sollicite la faveur de danser avec vous.

— Si je n'avais pas promis ce tour à mon cousin , dit Berthe, plus vite remise que sa cousine, je vous le donnerais ; mais Marie n'est pas encore engagée , elle dansera avec vous.

— Vous n'êtes pas engagée, mademoiselle de Lichtenstein? dit Georges en se tournant vers sa bien-aimée.

— Je le sais par vous , » répondit Marie.

Ainsi donc il entendait de nouveau cette voix qui si souvent lui avait donné les noms les plus doux; il lisait dans ces yeux pleins de fidélité , qui le regardaient encore aussi tendrement que par le passé.

Les trompettes retentirent dans la salle. Le général Waldbourg , que l'on avait chargé de conduire le second tour, s'avança avec sa danseuse , les porte-torches suivirent , les couples se placèrent en ordre , et Georges aussi saisit la main de Marie pour se joindre aux autres. Maintenant les yeux de la jeune fille ne cherchaient plus le sol, ils étaient attachés à ceux de son bien-aimé ; et pourtant il croyait remarquer que cette réunion ne la rendait pas aussi heureuse que lui , car un sombre nuag^e de tristesse voilait toujours ses traits. Elle se retourna pour voir si Dietrich et Berthe, le couple qui venait derrière eux, n'étaient pas trop près.... Ils étaient loin.

a Ah! Georges, dit-elle, quelle malheureuse étoile t'a conduit dans cette armée?

— Cette étoile c'est toi, Marie. J'ai eu le pressentiment que tu devais être de ce côté; et comme je suis heureux de

t'avoir trouvée! Peux- tu me blâmer d'avoir laissé là les livres pour entrer au service? Je n'ai d'autre héritage que l'épée de mon père; mais je veux employer ce bien de manière à montrer au chevalier de Lichtenstein que sa fillr n'aime pas quelqu'un qui soit indigne d'elle.

— Ah ! Dieu ! mais, n'est-ce pas, tu ne t'es pas encore engagé à la ligue?

— Ne t'inquiète pas tant, ma chérie ; je ne le suis pas en core entièrement, mais je dois l'être ces jours-ci. Ne veuxtu donc pas permettre à ton Georges d'acquérir un peu de gloire? Pourquoi tant te tourmenter à cause de moi? Ton père est âgé, et il se met pourtant aussi en campagne.

— Ah mon père, mon père! dit Marie d'une voix plaintive, il est, ma foi.... Mais chut, Georges, chut!... Berthe nous écoute; seulement il faut que je te parle demain ; il le faut, cela dût-il me coûter mon salut éternel. Ah! si je savais seu lement comment cela pourra se faire 1

— Qu'est-ce qui peut te causer une telle inquiétude? demanda Georges, qui ne pouvait comprendre que Marie, au lieu de se réjouir de le revoir , ne pensât qu'aux hasards qu'il allait affronter. Tu te figures le danger plus grand qu'il n'est, lui murmura-t-il d'une voix consolante. Ne pense plus qu'à une chose, au plaisir d'être ensemble, au bonheur de presser ta main et d'attacher mes yeux sur tes yeux. Jouis du présent et sois gaie.

— Gaie? Ah! ces temps sont passés, Georges! Écoute, et aie du courage.... Mon père n'appartient pas à la ligue!

— Dieu du ciel I que dis-tu? s'écria le jeune homme en se penchant vers Marie, comme s'il n'avait pas entendu ces paroles de malheur. Oh! dis, ton père n'est-il pas ici à Ulm?j>

Elle s'était cru plus de force ; la voix lui manquait. Dès la première syllabe ses pleurs avaient coulé malgré elle ; elle ne répondit que par un serrement de main, et marcha la tête baissée à côté de Georges, en s'efforçant de maîtriser sa douleur. Enfin, l'énergie de la volonté l'emporta sur la faiblesse de la nature, qu'un si grand et si profond chagrin avait presque abattue.

« Mon père, murmura-t-elle , est l'ami le plus dévoué du

kk LIGHTENSTEIN.

duc Ulrich , et sitôt la guerre déclarée , il doit m' emmener à Lichtenstein ! »

A ce moment les tambours firent un bruit assourdissant, ainsi que les trompettes, pour saluer Waldbourg qui passait justement devant les musiciens; selon l'usage, il leur jeta quelques pièces d'argent , et leur reconnaissance éclata en accords plus bruyants encore.

La conversation à voix basse des amants se trouva ainsi interrompue; mais leurs yeux n'en parlèrent que davantage; ils ne remarquèrent même pas qu'un murmure d'approbation parcourait la salle, et qu'on les désignait comme le plus beau couple du bal.

Mais Berthe n'avait que trop bien entendu les remarques de la foule. Elle était trop bonne pour qu'un sentiment d'envie trouvât accès dans son âme ; mais elle se mit en pensée à la place de sa cousine, et elle se dit qu'on n'aurait peut-être pas trouvé le couple moins beau. La conversation qui s'était engagée entre Marie et son danseur avait aussi attiré l'attention de Berthe. La sérieuse cousine, qui ne s'entretenait jamais longtemps avec un homme, paraissait parler avec plus d'animation que son danseur. La musique l'empêchait de comprendre ce qu'ils disaient. La curiosité , que l'on ne regarde peut-être pas sans raison comme un attribut distinctif des jeunes filles, lui fit sentir son aiguillon, et elle s'approcha davantage du couple qui les précédait pour.... prêter un peu l'oreille ; mais soit hasard , soit intention , la conversation cessa à son approche , ou se continua si bas qu'elle n'en put saisir un mot.

L'intérêt qu'elle prenait au beau jeune homme s'accrut encore par ces circonstances. Jamais le bon cousin Kraft ne lui avait paru aussi insupportable qu'en ce moment ; car les gracieux compliments dans lesquels il pensait enlacer son cœur l'empêchaient d'observer aussi attentivement qu'elle aurait voulu. Elle vit avec plaisir finir la danse : elle pouvait se flatter de l'espoir que le tour prochain, au côté du beau jeune homme, n'en serait pour elle que plus agréable.

Elle ne s'était pas trompée. Georges vint l'engager, et avec joie elle s'élança gaiement avec lui au milieu des rangs. Mais ce n'était plus le même homme qui tout à l'heure parlait

LIGHTENSTEIN. 45

avec tant d'amabilité à Marie. Il était distrait , laconique et rêveur , et il n'était que trop visible qu'il avait toujours besoin de se recueillir pour répondre aux questions de sa danseuse.

Était-ce bien là le galant chevalier qui, sans les connaître, les avait saluées si gracieusement? Était-ce le même qui s'était avancé si poliment lorsque le cousin Kraft l'avait amené auprès d'elles ? le même qui avait eu une conversation si animée avec Marie? Ou bien celle-ci aurait-elle...? Oui, c'était clair, Marie lui avait plu davantage. Ah! peutêtre parce qu'elle avait dansé la première avec lui. Moins Berthe était accoutumée à se voir préférer sa cousine , plus elle était étonnée du triomphe de celle-ci , et plus elle crut devoir faire de frais pour reprendre son rang et faire valoir ses avantages. Elle continua donc à parler gaiement de la guerre prochaine, sujet de conversation à l'ordre du jour, lorsqu'elle fut retournée vers Marie et le secrétaire, une fois la danse finie.

« Eh! combien de campagnes avez-vous déjà faites, sire Sturmfeder?

— C'est ma première, répondit-il brièvement , car il était fâché qu'elle le retînt encore , quand il aurait tant voulu s'entretenir avec Marie.

— Votre première? repartit Berthe étonnée; vous voulez vous amuser à mes dépens; vous avez déjà une grande cicatrice sur le front.

— Je l'ai rapportée de l'Université, répondit Georges.

— Gomment! vous êtes un savant? répondit-elle avec vivacité. Et vous avez étudié bien loin d'ici , à Padoue ou à Bologne , ou peut-être même chez les hérétiques de Wittemberg?

— Pas si loin que vous pensez, répondit-il en se tournant vers Marie. J'ai été à Tubingen....

— A Tubingen ?» fit Berthe étonnée.

Ce mot fut comme un trait de lumière qui lui éclaircit tout ce qui lui avait paru jusqu'alors si obscur, et un regard jeté sur Marie, qui, les yeux baissés et le rouge de la pudeur sur les joues, se tenait devant lui , la convainquit que toutes les idées qui dans son esprit se rattachaient à ce seul mot

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n'étaient pas fausses. Tout lui devenait clair : le salut du jeune cavalier, les pleurs de Marie en le voyant engagé à ]a ligue, la conversation animée de cette dernière avec lui, et le laconisme du jeune homme avec elle-même. Il n'y avait plus à en douter, ils se connaissaient , ils devaient se connaître depuis longtemps.

L'humiliation fut le premier sentiment de Berthe à cette découverte. Elle rougissait pour elle-même, en s'avouant qu'elle avait cherché à attirer l'attention d'un homme dont l'âme était toute remplie d'un autre objet. Elle en voulait à Marie de lui en avoir fait un mystère. Elle cherchait une excuse à sa propre conduite , et elle ne la trouvait que dans la fausseté de sa cousine. Si celle-ci lui eût avoué dans quels rapports elle était avec le jeune homme , elle ne lui aurait pas montré l'intérêt qu'elle éprouvait pour lui ; il lui serait resté alors, pensait-elle, tout à fait indifférent ; elle n'aurait jamais subi cette humiliation. Nous tenons de bonne source que les jeunes filles savent supporter avec convenance et dignité de grandes offenses et de profondes douleurs , mais que souvent, lorsqu'il s'agit de bagatelles, elles ne possèdent pas assez de calme pour distinguer le vrai du faux, ni assez de générosité pour pardonner.

Berthe n'honora plus ce soir-là l'infortuné jeune homme d'un seul regard , ce qui du reste , à cause de la douleur qui remplissait son âme, lui échappa complètement. Le malheur voulut aussi qu'il ne trouvât plus d'occasion de parler seul et sans contrainte avec Marie. Le bal se termina sans qu'il eût pu apprendre rien de plus précis sur le sort de sa bien-aimée et sur les intentions de son père ; et Marie eut à peine le temps de lui dire tout bas, sur l'escalier, qu'il devait rester encore le lendemain dans la ville, parce qu'elle aurait peutêtre une occasion de lui parler.

Nos deux belles rentrèrent d'assez triste humeur. Berthe n'avait fait à toutes les questions de Marie que de courtes réponses, et celle-ci, soit qu'elle devinât ce qu'avait sa cousine, soit qu'elle fût elle-même occupée d'uDe plus grande douleur, était toujours plus sombre et plus soucieuse.

Le trouble apporté dans leurs rapports jusque-là si affectueux se fit surtout sentir lorsque , rentrées dans leur ap-

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partement, elles restèrent, pour la première fois, froides et muettes en face l'une de l'autre. Elles s'étaient jusqu'à présent rendu .tous ces petits services qui resserrent l'amitié des jeunes filles. Qu'il en était autrement aujourd'hui ! Berthe avait retiré l'aigrette d'argent de son abondante chevelure blonde, qui tomba en boucles ondoyantes sur ses belles épaules. Elle essayait de les ranger sous son petit bonnet de nuit; n'ayant pas l'habitude de s'acquitter de ce soin sans l'aide de Marie, elle n'en pouvait venir à bout; mais trop fière pour laisser voir son embarras à son ennemie, comme elle appelait alors intérieurement sa cousine, elle jeta le bonnet dans un coin et prit un foulard pour le rouler autour de ses cheveux.

Marie releva en silence le bonnet et vint pour arranger comme à l'ordinaire les cheveux de sa cousine.

«Laisse-moi, perfide que tu es! s'écria Berthe avec colère en repoussant la main prête à l'aider.

— Berthe, ai-je mérité cela de toi? dit Marie avec calme et douceur. Ah! si tu savais comme je suis malheureuse, tu serais meilleure pour moi I

— Malheureuse? dit Berthe en éclatant de rire. Malheureuse ? peut-être parce que ton beau cavalier n'a dansé qu'une fois avec toi?

— Tu es bien dure, Berthe, répondit Marie; tu es fâchée contre moi , et tu ne me dis seulement pas pourquoi.

— Ah! ainsi tu ne sais peut-être pas que tu m'as trompée? tu ne sais pas que tes cachoteries m'ont exposée au ridicule et à l'humiliation? Je ne t'aurais jamais crue capable d'une telle fausseté à mon égard ! j>

Et Berthe sentit se rouvrir la blessure faite à son amourpropre. Ses larmes coulèrent; elle appuya son front brûlant sur sa main, et ses cheveux, tombant sur son visage en pleurs, l'enveloppèrent comme d'un voile.

Les pleurs sont le signe que la douleur s'adoucit. Marie connaissait ces pleurs , et elle continua avec confiance ;

a Berthe , tu m'accuses de cachoterie. Je vois que tu as deviné ce que je n'aurais jamais pu te dire de moi-même. Mets-toi à ma place. Ah ! toi-même, si gaie et si franche, tu n'aurais pu me confier un pareil secret. Mais à présent c'est

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fini; tu sais ce que mes lèvres n'osaient dire. J'aime,

oui ! je suis aimée ; et ce n'est pas d'hier seulement. Veux-tu m'écouter? Dois-je te dire tout? j

Les pleurs de Berthe coulaient toujours. Elle ne répondit pas à ces questions ; mais Marie se mit à raconter comment elle avait fait la connaissance de Georges dans la maison de sa tante; comment elle s'était senti pour lui de l'affection, longtemps avant qu'il lui eût déclaré son amour. A mesure que ces doux souvenirs se réveillaient en elle, ses joues se couvraient de plus de feu et son œil devenait plus étincelant

Elle revint sur plus d'une heure charmante, s'arrêtanl avec complaisance sur les serments de fidélité, les adieux et les ennuis de la séparation.

« Et à présent, continua-t-elle avec un sourire douloureux, à présent cette malheureuse guerre l'a conduit ici. Il apprend que nous sommes à Ulm ; il s'imagine que mon père s'est joint à la ligue; il espère me gagner par son épée, car il est pauvre , oui , bien pauvre I Oh ! Berthe , tu connais mon père. Il est si bon, mais si sévère, quand on contrarie ses vues ! Donnera-t-il sa fille à un homme qui a tiré l'épée con'^'V* le Wurtemberg? Comprends-tu à présent mes pleurs? Ahî j'ai voulu si souvent te dire ce qui les faisait couler 1 mais une honte insurmontable me fermait la bouche. Peux-tu encore être fâchée contre moi? Me faut-il avec mon bien-aimé perdre encore mon amie? »

Et Marie aussi donna coUrs à ses larmes ; en ce moment Berthe sentit sa propre douleur vaincue par le chagrin plus grand de son amie. Elle l'embrassa en silence et pleura avec elle.

« D'ici à quelques jours, continua Marie , mon père veut quitter Ulm , et je dois le suivre. Mais il faut que je parle encore une fois à Georges, seulement un quart d'heure. Berthe, tu peux, j'en suis sûre, faciliter cet entretien; seulement un petit quart d'heure, je t'en supplie.

— Tu ne veux pas le faire renoncer à la bonne cause pourtant? demanda Berthe.

— Qu'appelles-tu la bonne cause ? répondit Marie. La causa du duc n'est peut-être pas moins bonne que la vôtre. Tu parles ainsi parce que vous êtes de la ligue. Moi je suis du Wurtemberg, et mon père est fidèle à son duc. Mr z est-ce à

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nous autres jeunes filles à décider des questions de guerre ? Cherchons plutôt les moyens de le voir encore une fois. )>

Berthe avait pris tant d'intérêt au récit de sa cousine , qu'elle avait complètement oublié qu'elle eût jamais été fâchée contre elle. Elle aimait du reste tout ce qui avait un air de mystère , et ces confidences étaient les bienvenues. Elle sentait aussi toute l'importance et tout l'honneur du rôle de confidente , et elle s'empressa de mettre toute sa pénétration au service des deux amants.

«J'ai trouvé, s'écria-t-elle enfin; nous l'inviterons tout simplement au jardin.

— Au jardin? demanda la timide Marie d'un air incrédule; et par l'intermédiaire de qui?

— Son hôte, le bon cousin Dietrich, l'amènera lui-même, répondit-elle ; c'est parfait, et il n'entendra pas un mot de ce que vous direz, je t'en réponds. »

Marie, résolue et forte dans les grandes occasions, tremblait cependant à l'idée de cette démarche hardie. Mais Berthe, ranimant son courage, sut écarter toutes les objection^, dissiper toutes les craintes , et ce fut le cœur plein d'espérance , et enfin déchargées du poids de leur secret^ que les deux jeunes filles s'embrassèrent avant de s'àban^ dQuner au repos.

BUe s'attache à lui, dans une étreinte ardente

La pauvre amante :

« Tu me fuis, lui dit-elle, ô mes chères amours.

Et pour toujours! »

Elle ne peut poursuivre, et sa voix s'est éteinte

Dans cette plainte.

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