‹ LichtensteinChapitre 6 sur 16 · SCHUBART · texte numérisé non relu

SCHUBART

Georges était assis le lendemain du bal, vers midi, triste et pensif, dans son appartement. Il avait rendu visite à Breitenstein, et n'avait rien appris de consolant. Le cc.iseil s'était assemblé le matin même, et la guerre avait été irrévo-

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cablement décidée. Douze pages, avec les lettres du duc de Bavière, des seigneurs et des villes, attachées à leurs lances, avaient été envoyés par la porte de Gœekling porter la déclaration de guerre au duc de Wurtemberg* à Blaubeuren. Dans les rues on se communiquait gaiement cette nouvelle, et la joie d'une prochaine entrée en cam.pagne se lisait sur tous les visages. Un seul avait été frappé par cette nouvelle , comme par l'arrêt de son destin. Sa tristesse l'écarta du cercle des joyeux compagnons qui se rendaient à la taverne pour fêter l'ouverture des hostilités , et demander aux dés de quel côté serait la victoire. Hélas ! pour lui les dés avaient déjà décidé. Un champ de bataille sanglant s'étendait entre lui et l'objet de son amour. Il allait perdre sa bien-aimée pour longtemps , peut-être pour toujours.

Des pas précipités sur l'escalier le tirèrent de ses rêveries. Le secrétaire passa la tête par la porte :

a: Bonne chance, mon capitaine ! s'écria-t-il ; voici la vraie danse qui commence ! Mais vous ne savez peut-être pas encore? La guerre est déclarée; il y a déjà une heure que nos messagers sont partis pour porter les lettres de défi.

— Je le sais, répondit Georges d'un air sombre.

— Eh bien! et le cœur ne vous bat pas plus librement? Avez-vous aussi appris...? Non, cela vous ne pouvez pas le savoir, continua Dietrich en^'avançant vers lui d'un air familier; vous ne pouvez pas savoir que les Suisses battent déjà en retraite?

— Comment 1 ils se retirent? interrompit Georges; en ce cas la guerre est déjà finie?

— Je ne l'affirmerais pas , continua le secrétaire d'un air réfléchi. Le duc de Wurtemberg est encore plein de jeunesse et de courage , et il a assez de chevaliers et de vassaux autour de lui. Sans doute il ne pourra plus tenir la campagne, m livrer de bataille décisive ; mais il lui reste des châteaux des forteresses. Ainsi, il a d'abord le Hœllenstein, défendu par Stephan de Lichow, un homme de fer. Il a Gœppingen , que Philippe de Rechberg ne rendra pas non plus sans coup férir. Il a Schorndorf, Rothenberg, Asperg, et avant tout Tubingen, qu'il a fortifié solidement. Plus d'un

encore mordra la poussière avant que vous abreuviez vos chevaux dans les eaux du Neckar. Allons, allons, continuat-il en voyant que ses discours ne réussissaient pas à éclaircir le front de son hôte, si vous ne recevez pas ces nouvelles de guerre avec joie , peut-être accorderez-vous une oreille plus favorable à un message plus pacifique. Ditesmoi, n'avez-vous pas quelque part une cousine?

— Une cousine? oui; pourquoi cette question?

— Eh bien ! voyez-vous, à présent seulement je comprends les propos confas que Berthe vient de me tenir. Je revenais du conseil quand elle m'a fait signe de monter chez elle, et m'a ordonné de lui amener cette après-midi mon hôte dans son jardin, au bord du Danube. Marie, m'a-t-elle dit, a une commission importante à vous donner pour votre cousine , qu'elle connaît très-bien. Il faut donc que vous ayez la complaisance de m'accompagner. On devine sans peine le secret de pareilles commissions, et je parierais qu'on va vous confier un modèle de tapisserie , un échantillon de laine, une recette mystérieuse de l'art culinaire, ou bien quelque graine d'une plante rare ; car Marie est une grande jardinière.... Du reste, si les jeunes filles vous ont plu hier, vous viendrez, je pense,. avec plaisir. »

Malgré ses douloureuses pensées au moment de la séparation, Georges ne put s'empêcher de rire du stratagème imaginé parles jeunes filles. Il tendit avec joie sa main au messager de bonheur et se hâta de le suivre.

Le jardin désigné pour le rendez-vous était situé au bord du Danube, à deux cents pas environ au-dessous du port. Il n'était pas grand, mais bien entretenu. Les beau^ arbres fruitiers étaient encore sans fleurs ; mais une allée d'ifs qui descendait le long du fleuve, et qui se terminait par un vaste berceau, présentait avec sa claire verdure un aspect agréable et un abri suffisant contre le soleil de mars, si dangereux pour un cou blanc et de beaux bras. C'était là, sur un banc de pierre large et commode, d'où la vue s'étendait des deux côtés sur le Danube, que les jeunes filles avaient, en devisant de choses et d'autres, attendu les jeunes gens.

Marie était triste et renfermée en elle-même. £Ue avait son beau bras appuyé sur une ouverture de la tonnelle, et sa jolie

tête, fatiguée par le chagrin et par les larmes, reposait sur sa main. Ses cheveux foncés et brillants relevaient encore la blancheur de son teint pâli par la douleur ; et des nuits sans sommeil avaient ravi à son œil d'un bleu si tendre son éclat ordinaire, pour lui donner une teinte de mélancolie peutêtre encore plus attrayante. La parfaite image de la gaieté , la fraîche, ronde et rose Berthe, était assise auprès d'elle.

Les boucles de ses cheveux clairs contrastaient avec les cheveux foncés de Marie, son petit minois frais et arrondi, avec les formes ovales et dessinées de sa cousine, et ses yeux brun clair et mobiles, avec le regard réfléchi de Marie; enfin chacun de ses mouvements, vifs et brusques, avec cette douleur silencieuse.

Berthe semblait avoir appelé sa plus charmante humeur à son aide pour consoler sa cousine , ou du moins la distraire un peu. Elle racontait et babillait , elle riait et contrefaisait les gestes de personnes de leur connaissance ; elle essayait enfin mille de ces petits artifices que son heureux naturel lui suggérait. Mais nous croyons qu'elle réussissait peu : car si par moments un triste et rapide sourire passait sur les traits de Marie, il ne pouvait s'y fixer.

Enfin, comme dernière lessource, elle saisit son luti. placé dans un coin. Marie avait un grand talent sur cet in strument, et Berthe ne se serait pas facilement décidée à jouer devant sa maîtresse; cependant aujourd'hui elie ne songeait qu'à arracher un sourire à sa cousine. Elle s'assit avec un grand sérieux et commença :

Du doux plaisir d'aimer ' j'entends parler souvent, * Sans être plus savant.

Si rameur est charmant, Comment fait-il souffrir? S'il est une soufiTrance,

Où sont donc ses douceurs ?

Les douceurs sont ailleurs ; Le doux plaisir d'aimer est dans la jouissance.

i. Nuus sommes obligés d'employer ceUe périphrase pour traduire le mnlMinne. L'amour chanté parles Minnesnenger semh\e n'Hre que l'amonr heureux. C'est du moins l'idée de celte strophe où Liebe, l'amour avec ses joies et ses peines, est distingué de Minne, l'amour qui n'a que det joiet. {Note des traducteurs.)

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« Qui t'a appris ce vieil air soaabe? demanda Marie, q^i avait écouté avec plaisir les paroles et raccorapagnement.

— N'est-ce pas que c'est joli? Mais ce qui suit est plus joli encore. Veux-tu l'entendre? demanda Berthe. Je l'ai appris à Nuremberg d'un maître chanteur, Hans Sachs. Ce n'est du reste pas de lui , mais de Walther von der Vogelweide , qui a vécu et aimé il y a peut-être bien trois cents ans. Écoule donc la suite :

0 doux plaisir d'aimer, comment te bien connaître?

On l'a trouvé peut-être,

Quand deux cœurs confondus.

L'un dans l'autre à la fois abîmés et perdus,

Ne forment plus qu'une âme.

D'une commune flamme Veux-tu brûler ensemble, et devenir ma dame?

« Eh bien 1 as-tu partagé avec le pauvre jeune chevalier? demanda îa malicieuse Berthe à sa rougissante cousine. Le cousin Kraft partagerait aussi volontiers avec moi; mais en attendant il peut, s'il veut, brûler seul. Allons, tu redeviens rêveuse, il faut que je te chante encore un vieil air de Walther. *

Pour voir certains objets , je possède un pouvoir

Tout nouveau, qui m'étonne.

Depuis qu'une personne Est logée en mon cœur, sans yeux je puis la voir.

N'est-ce pas un prodige,

Que sans yeux, sans yeux, dis-je, Je voie en moi ses traits, comme dans un miroir?

J'ai des yeux, pour lesquels il n'est point de distance,

Point d'obstacle vainqueur.

Ce sont les yeux du cœur, Qui me rendent partout sa vue et sa présence,

Et qui , malgré les murs

Les plus hauts, les plus sûrs.

Sauront vers elle un jour guider mon espérance.

Marie loua l'air du sieur Walther von der Vogelweide comme très-propre à consoler d'une séparation. Berthe fut

de son avis : « Je sais encore une strophe, dit-elle en riant, î et elle chanta :

Et, si celle qu'il aime en ses l)oi5 se retire,

Quels monts et quels rochers, quels murs et quels remparts

Ne perceront ses yeux et ses tendres regards.

Tournés vers Lichtenstein, pour qui son cœur soupire?

Berthe en était encore à la ritournelle de sa romance, quand la porte du jardin s'ouvrit. Des pas d'hommes se firent entendre dans l'ailée , et les jeunes filles se levèrent pour recevoir ceux qu'elles attendaient.

o: Sire de Sturmfeder , commença Berthe, après les premières salutations , me pardonnera si je me suis permis de l'inviter à se rendre dans le jardin de mon père. Mais ma cousine Marie désire vous donner des commissions pour une amie.... Et nous autres, ajouta-t-elle vivement en se tournant vers le sire de Kraft, pour ne pas perdre notre temps, nous allons causer ensemble, et repasser tous les incidents du ha' d'hier, j

Sur ce, elle saisit la main de son cousin et l'entraîna avf ■ elle dans l'allée.

Georges s'était assis sur le banc auprès de Marie. Elle appuya sa tête surie sein de son bien-aimé, et versa des larmes abondantes. Les plus douces paroles qu'il lui murmurait à l'oreille n'avaient pas le pouvoir d'arrêter ses pleurs.

a Marie, dit-il, tu étais autrefois si forte et si confiante I comment peux-tu à présent abandonner toute foi en un meilleur destin et toute espérance dans l'avenir?

— Ah I l'espérance ! dit-elle tristement; c'en est fait à jamais de notre espérance et de notre bonheur.

— Non, répondit Georges; je crois trop à notre amour pour jamais désespérer.

— Tu espères encore? écoute-moi donc jusqu'au bout. Il faut que je te dise un grand secret , auquel est lié la vie de mon père. Sache donc que mon père est l'ennemi acharné de la ligue autant qu'il est l'ami du duc. 11 n'est pas seulement venu ici pour chercher son enfant. Non , il veut pénétrer les plans de la ligue et les combattre par l'argent et la parole. Et crois-tu qu'un adversaire aussi décidé donnerait sa

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fille unique à celui qui cherche à s'élever par notre ruine? à celui qui s'unit à des hommes qui ne veulent pas la justice mais seulement le pillage?

— Ton zèle t'emporte trop loin, Marie, interrompit Georges. Tu dois savoir que plus d'un homme d'honneur sert dans cette armée.

— Et quand cela serait l continua celle-ci avec chaleur ; ils sont trompés et séduits comme tu l'es toi-même.

— Qui te l'assure? repartit Georges, rougissant de voir le parti qu'il avait embrassé ainsi rabaissé par une jeune fille , bien qu'il sentît qu'elle n'avait pas tout à fait tort. Qui te l'assure? Ton père ne peut-il pas aussi être ébloui et trompé ? Gomment peut-il servir avec tant de zèle la cause d'un maître hautain et tyrannique , qui assassine ses nobles , qui foule dans la poussière ses bourgeois, qui se nourrit de la substance au peuple, tandis qu'il laisse ses paysans mourir de faim?

— Oui , c'est ainsi que le peignent ses ennemis, répondit Marie ; c'est ainsi qu'on parle de lui dans la ligue ; mais demande aux habitants des bords du Neckar s'ils n'aiment pas leur prince légitime, quoique sa main pèse quelquefois lourdement sur eux. Demande à ces hommes qui se sont .mis en campagne avec lui, s'ils ne donneraient pas avec joie leur sang pour le petit-fils d'Eberhard, avant de céder leur pays à cet orgueilleux duc de Bavière et à ces nobles pillards. »

Georges resta quelque temps muet et pensif. « Mais comment ces chauds défenseurs du duc excusentils le meurtre de Hutten? demaifda-t-il.

— Vous parlez toujours de votre honneur, répondit Marie, et ne voulez pas permettre qu'un duc défende le sien I Hutten n'est pas tombé assassiné traîtreusement, comme ses partisans l'ont publié partout, mais bien dans un combat singulier, où le duc lui-même exposait sa vie. Je ne veux pas défendre tout ce qu'il a fait : il ne faut pas non plus oublier qu'un jeune prince comme le duc, entouré de mauvais conseillers, ne peut pas toujours agir suivant les principes de la sagesse. Mais certainement il est bon, et si tu savais comzne il peut être doux et humain!

— Il ne te manque plus que de l'appeller encore le beau duc, dit Georges avec un rire amer. Tu te trouveras riche-

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ment dédommagée de la perte du pauvre Georges , si Ulrich veut se donner la peine de chasser mon image de ton cœur.

— Certes , je ne t'aurais pas cru capable d'une aussi mesquine jalousie , répondit Marie , pendant qu'avec un sentiment de dignité blessée elle se détournait pour cacher ses larmes. Crois-tu donc que le cœur d'une jeune fille ne puisse pas aussi battre chaudement pour les intérêts de sa patrie?

— Ne sois pas fâchée, dit Georges, honteux et repentant en voj-ant combien il était injuste. Vrai , ce n'était qu'une plaisanterie I

— Gomment peux-tu plaisanter, quand il s'agit du bonheur de toute notre vie? repartit Marie. Mon père veut quitter Ulm demain parce que la guerre est déclarée. Nous serons sans nous revoir peut-être bien longtemps, et tu as le courage de plaisanter ? Ah I si tu avais vu combien de nuits j'ai supplié Dieu à chaudes larmes de tourner ton cœur de notre côté, de nous garder du malheur d'être séparés à jamais, bien sûr tu ne pourrais pas plaisanter d'une façon si cruelle!

— Le ciel ne l'a pas voulu , répondit Georges en regardant devant lui d'un air sombre.

— Et ne serait-ce pas encore possible? dit Marie en saisissant sa main et en le regardant avec l'expression d'une tendre prière et la douceur touchante d'un ange. Ne serait-ce pas encore possible? VieDs avec nous, Georges. Que mon père sera heureux de conduire un jeune champion à son duc! a Une épée a tant de poid^ en ces temps I j> dit-il souvent , il t'en aura une obligation sans bornes; si tu combats à ses côtés, mes vœux pour le succès de la victoire ne voleront pas d'un camp à l'autre, et ne flotteront plus entre les deux armées 1

— Arrête ! s'écria Georges en se couvrant le visage de ses mains, car la puissance victorieuse de la conviction brillait dans les yeux de la jeune fille, la force de la vérité était sur ses lèvres ; veux-tu me rendre transfuge? Hier je suis entré ici avec l'armée de la ligue, aujourd'hui la guerre est déclarée, et demain je passerais au duc? Mon honneur peut-il t'être indifférent?

— L'honneur? dit Marie, et des larmes s'échappèrent de

ses yeux. Il t'est donc plus cher que ton amour? Qu'il en était autrement, lorsque Georges me jurait une fidélité éternelle! Eh bien, sois plus heureux avec lui qu'avec moi! Mais quand le duc de Bavière te fera chevalier sur le champ de bataille, parce que tu auras porté le ravage dans nos campagnes , quand il te mettra au cou une chaîne d'honneur, parce que tu auras pris avec bravoure les forteresses du Wurtemberg, puisse ta joie ne point être troublée par 1? pensée d'avoir brisé un cœur qui t'aimait si fidèlement, si tendrement l

— 0 ma bien-aimée, s'écria Georges , le cœur déchiré d€ sentiments opposés. Ta douleur ne te permet pas de reconnaître combien tu es injuste. Mais, pour que tu voies qu« je sais sacrifier la gioire à l'amour, écoute-moi. Passer à votre parti, je ne le puis; mais je quitterai lejhéâtre de la lutte, je laisse à qui voudra le combat et la victoire. Pour moi c'était un rêve. Il est terminé ! »

Marie jeta au ciel un regard de remercîment et paya ces paroles d'une douce récompense. «: Oh ! crois-moi, dit-elle, je sens combien ce sacrifice doit te coûter. Mais ne regarde pas si tristement ton épée. « Renoncer à temps rapporte souvent « beaucoup, » dit mon père. Le bonheur finira aussi par luire pour nous. Maintenant je puis sans crainte me séparer de toi : car, quelle que soit l'issue de la guerre, tu peux te présenter hardiment devant mon père ; et comme il se réjouira, quand je lui dirai quel grand sacrifice tu as fait ! j>

La voix éclatante de Berthe , avertissant son amie qu'il n'y avait plus moyen de retenir le secrétaire du conseil, fit tressaillir les deux amants.

Marie essuya précipitamment les traces de ses larmes et sortit avec Georges du berceau.

(t Le cousin Kraft va partir , dit Berthe ; il demande si son hôte veut l'accompagner.

— Il le faut bien, si je veux retrouver le chemin de la maison, s répondit Georges.

Quelque volontiers qu'il eût, à la veille d'une longue sépa ration, prolongé les derniers moments qu'il passait avec Marie, il connaissait trop bien les mœurs sévères de son temps pour rester auprès des jeunes filles sans leur cousin.

Od descendit en silence le jardin.

Dietrich fit seul les frais de la conversation, en exprimant par quelques mots bien sentis son regret de voir sa cousine quitter Ulm le lendemain. Mais Berthe avait sans doute lu dans les yeux de Georges qu'il lui restait encore un désir pour l'accomplissement duquel la présence de tout témoin profane était de trop. Elle tira le cousin de son côté et l'interrogea avec une si studieuse ardeur sur une plante qui ouvrait justement à leurs pieds ses premiers pétales, qu'il n'eut pas le temps de remarquer ce qui se passait derrière lui.

Georges se hâta de profiter de ce moment pour attirer sa bien- aimée encore une fois sur son cœur; mais le frôlement de la robe de soie de Marie, le cliquetis de l'épée de Georges, tirèrent le secrétaire du conseil de ses considérations botaniques. Il se retourna et, ô prodige ! il aperçut la sérieuse et sévère cousine dans les bras de son hôte.

(t C'est sans doute à l'adresse de la cousine de Franconie ? demanda-t-il après s'être remis de son étonnement.

— Non, monsieur le secrétaire, répondit Georges, c'est bie: pour moi, et de celle que j'espère, si vous n'y mettez ai^ cune opposition, épouser un jour.

— Dieu m'en garde 1

— Je vous fais mon sincère compliment , répondit sire Dietrich, un peu troublé par le regard sérieux du jeune homme et par les larmes de Marie. Mais sapristi, cela s'appelle : Veni. vidi. vici. Voilà plusieurs mois que je fais des poses pour la belle sans être à peine honoré d'un regard. Et aujourd'hui il faut que j'amène moi-même la martre qui m'enlève la colombe sous moci nez.

— Pardonne-nous, cousin, la plaisanterie que nous nous sommes permise avec toi, reprit Berthe d'un ton un peu railleur. Sois raisonnable et laisse-toi expliquer la chose. »

Elle lui dit alors ce qu il devait savoir et ce qu'il devait taire devant le père de Marie. Adouci par les regards aimables de Berthe. il promit le silence, à la condition, ajouta-t-il malicieusement , qu'elle lui accorderait la même faveur que sa cousine avait accordée à son hôte.

Berthe la lui refusa, mais sans trop de sévérité, et elle le

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taquina encore à la porte du jardin en lui demandant l'histoire naturelle de la première violette que le soleil avait fait ouvrir. Il eut assez de bonhomie pour lui donner une longue et savante explication, sans se laisser troubler ni par les larmes silencieuses de Marie, ni par le cliquetis de l'épée de Georges.

Aussi un regard reconnaissant de Marie, une poignée de main affectueuse de Berthe, l'en récompensèrent lorsqu'on se sépara, et longtemps encore les voiles des deux cousines s'agitèrent au-dessus du treillage du jardin en signe d'adieu.

Dans le jardin du cloître solitaire, Que tristement la froide June éclaire, Pâle et pensive, elle avance à pas lents; Ses blonds cheveux flottent au gré des vents, Des pleurs d'amour brillent à sa paupière.

Uhland.

Ulm, les jours suivants, offrit l'aspect d'un vaste camp. A la place des paisibles habitants de la campagne, des bourgeois laborieux , qu'on voyait auparavant dans les rues se rendre à leurs affaires d'un pas grave et calme, on n'apercevait partout que d'étranges figures avec des casques, des cottes de mailles , des lances , des arbalètes et de lourdes carabines. Au lieu des conseillers dans leur simple costume d'étoffe noire , de fiers cavaliers aux panaches flottants , tout couverts d'acier et accompagnés d'une nombreuse suite de valets armés, défilaient sur les places et les marchés. L'image de la guerre était plus vivante encore devant les portes de la ville. Sur une vaste pelouse , près du Danube, Sickingen exerçait sa cavalerie; sur une grande plaine, du côté de Soflingen , Frondsberg faisait manœuvrer son infanterie.

Par une belle matinée, trois ou quatre jours environ après que Marie de Lichtenstein eut quitté Ulm avec son père, on voyait sur cette prairie une grande foule de personnes de

tout rang réunies pour regarder les manœuvres de Frondsberg. On considérait cet homme, qu'une si grande renommée avait précédé , avec non moins d'intérêt peut-être que nous n'en prenons à voir une altesse royale ou impériale remplir les devoirs de général : tant il est vrai qu'on rattache à la personne d'un chef illustre l'intérêt qu'on a pour l'armée entière , et que nous pensons souvent mieux comprendre les batailles que la tradition ou les feuilles publiques nous rapportent , si nous pouvons nous remettre devant les yeux la figure du commandant. En effet, c'était peut-être le sentiment qui avait fait quitter aux habitants d'Ulm leurs rues étroites pour voir à l'œuvre l'homme du jour. L'habileté avec laquelle il rassemblait en masses serrées son infanterie, qui jusque-là avait manœuvré en petits pelotons disséminés , la rapidité avec laquelle à son moindre signe les soldats s'élançaient dans toutes les directions , ou formaient de terribles carrés hérissés de piques et de carabines ; sa voix puissante qui se faisait entendre malgré le bruit des tambours , sa figure noble et guerrière , tout cela formait un tableau si nouveau et si attrayant , que les plus gros bourgeois ne craignaient pas de passer toute la matinée dans la prairie pour jouir de ce spectacle.

Le général paraissait ce matin encore plus aimable et plus gai que de coutume. Était-ce l'intérêt des bons habitants d'Ulm, intérêt écrit sur tous les visages, qui causait sa satisfaction , ou bien était-ce que par cette belle matinée, et au milieu de ses compagnons d'armes, il se trouvait mieux que dans les rues étroites et froides de la ville ? Il jetait sur la foule des regards si riants, que chacun se croyait particulièrement remarqué et salué de lui, et que les exclamations : K Le bon seigneur ! le brave chevalier ! ï accompagnaient chacun de ses pas. Il y avait surtout une place où il paraissait toujours aimable, et, chaque fois qu'il y passait, on pouvait être sûr de l'y voir saluer de l'épée ou de la main et faire un signe de tête amical.

Les plus éloignés se dressaient sur la pointe des pieds pour voir l'objet de son attention; ceux qui étaient plus près se lançaient des regards interrogateurs et étonnés , car aucun des bourgeois qui se trouvaient là ne paraissait digne

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de cette distinction. Quand Frondsberg passa de nouveau et renouvela ses signes de faveur , il y eut bien cent yeu.v qui firent la plus grande attention , et il se trouva que les saints s'adressaient à un grand jeune homme à la taille élancée, placé au premier rang des spectateurs. Son pourpoint de drap fin à taillades de soie, les hautes plumes de sa toque , où se jouait la brise du matin , sa longue épée et une écharpe, le distinguaient au premier abord de ses voisins , qui , moins richement parés , faisaient encore contraste avec lui , non à leur avantage , par leur courte taille et leur large figure.

Cependant, au grand dépit des bons bourgeois, le jeune homme ne paraissait pas très-enchanté de la haute faveur qui lui était faite à leurs yeux. Son maintien même , sa tête baissée, ses bras croisés sur sa poitrine, ne paraissaient pas convenables pour un jeune gentilhomme qui est salué par un vieux guerrier. De plus , il rougissait à chaque salut du général , remerciait seulement par un léger mouvement de tête , et le suivait avec un sombre regard , comme s'il se fût agi d'une longue séparation, et que ce salut eût été le dernier d'un ami tendrement aimé.

« Un drôle d'original , ce gentilhomme-là , dit le chef du corps de métier des tisserands d'Ulm à son voisin, un brave :'.rmurier; je donnerais mon pourpoint des dimanches pour an tel salut de Frondsberg , et lui n'en est pas plus touché que de rien. On en parlerait dans toute la ville. « Qu'a donc maître Kohler avec Frondsberg? Ils étaient dernièrement ensemble comme deux frères. Ils se connaissent depuis longtemps, dirait-on alors; ce sont d'anciens amis On enrage de voir un seigneur aussi distingué et aussi puissant saluer si complaisamment un badaud pareil. »

L'armurier, un petit homme déjà vieux, approuva de la tête. «Dieu me damne! vous avez raison, maître Kohler ! N'y a-t-il pas ici de tout autres gens qu'il pourrait saluer ? N'y at-il pas ici le bourgmestre, et là-bas, au coin, mon compère, le sire de Besserer? Je voudrais apprendre au gentilhomme à courber la tête, si j'étais le maître; mais, croyez-moi, il ne s'inclinerait pas d'une ligne, fût-ce pour l'empereur luimême. Il faut aussi que ce soit quelqu'un de distingué : car

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le secrétaire du conseil, mon voisin, qui ne reçoit jamais personne, l'a logé chez lui.

— Kraft? demanda le tisserand étonné. Eh! ehl mais il y a là-dessous quelque mystère. C'est bien sûr quelque potentat, ou le fils du bourgmestre de Cologne, qui doit aussi partir avec l'armée. Tiens, n'est-ce pas là le vieux Jean du sieur Kraft?

— Vraiment, c'est lui , interrompit l'armurier, rendu curieux par les suppositions du tisserand ; vraiment c'est lui, et je veux le confesser, en dépit du prieur d'Elchingen. »

Mais quelque étroit que fût l'espace qui séparait les detix bourgeois du vieux serviteur de la maison de Kraft , l'armurier ne pouvait arriver jusqu'à lui, tant les spectateurs étaient pressés. Enfin, la haute mine du chef des tisserands lui ouvrit un passage, car il était riche et considéré dans la ville. Il saisit le vieux domestique, et l'amena à l'armurier. Mais Jean lui-même ne pouvait donner de grands éclaircissements. Tout ce qu'il savait , c'est que l'hôte de son maître était un sire de Starmfeder.

(T Du reste, il ne doit pas être de loin d'ici, ajouta-t-il, car il monte un cheval du pays et n'a pas de domestique avec lui. Quant à mon maître, son hôte va lui valoir des ennuis : car la vieille Sabine, sa nourrice, est comme une furie de voir qu'il trouble ainsi l'ordre de la maison, et que, de but en blanc et sans la prévenir, il amène un étranger botté et éperonné dans la maison.

— Ne vous déplaise, reprit le tisserand, votre maître, Jean, est bien enfant; sa vieille sorcière.... Dieu me pardonne I il y a longtemps que je l'aurais jetée à la rue, où est sa place. Sire Kraft a cependant déjà un certain âge, et il se laisse traiter comme s'il était encore au maillot 1

— Vous en parlez à votre aise, maître Kohler, répondit le vieux serviteur ; vous vous y entendez très-mal. La jeter à la rue! qui s'occuperait ensuite du ménage?

— Qui? s'écria le tisserand en s'échaufTant. Qui? Qu'il se marie, qu'il prenne une femme comme en a tout chrétien et tout bourgeois d'Ulm ; qu'a-t-il besoin de vivre en garçon et do courir après toutes les filles de la ville? Ne l'ai-je pas surpris dernièrement contant fleurette à ma Catherine? Je

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lui aurais lancé volontiers mes outils à la tête, au noble damoiseau; mais sa défunte mère a lait tisser chez; moi maint service de table , la digne femme.... ainsi, il me fallut tirer mon bonnet et dire : « Bien le bonsoir, et que désire Votre Seigneurie? » Que le.... »

— Tiens, voyez donc! dit Jean d'un air bourru; j'ai toujours cru qu'un seigneur comme le secrétaire du conseil, mon maître, pouvait, en tout honneur, échanger un mot avec votre fillette, sans que les méchantes langues....

— Ah! ah! échanger un mot, et un soir de mars après V Angélus? Il ne l'épousera pourtant pas , et pensez-vous que la renommée de mon enfant ne doive pas rester aussi blanche que la collerette de votre maître? entendez-vous? »

Le chef du corps des tisserands avait , dans la chaleur du discours, saisi le vieux Jean à la poitrine et tellement élevé la voix, que l'attention commençait à s'éveiller autour d'eux. L'armurier crut que le mieux était d'emmener de force son ami exaspéré, et coupa ainsi court à de plus longs débats; mais cela n'empêcha point qu'avant midi on ne se répétât dans toute la ville que Jean, le domestique du sire de Kraft, avait encore, dans ses vieux jours, une amourette avec la tille du maître tisserand, et que le père irrité lui avait fait à ce sujet, sur le pré, une verte semonce.

Cependant les exercices de l'infanterie étaient terminés , la foule s'écoula, et le jeune homme qui avait été la cause innocente de la querelle que nous avons rapportée, tourna aussi ses pas vers la ville ; sa marche était lente et indécise, son visage paraissait plus pâle qu'à l'ordinaire, ses yeux étaient toujours fixés à terre ou regardaient avec une expression de regret et de désir, dans le lointain, les montagnes bleues qui forment l'enceinte du Wurtemberg.

Jamais Georges de Sturmfeder ne s'était trouvé si malheureux qu'à cette heure. Marie était partie avec son père; elle l'avait fait conjurer encore une fois de rester fidèle à sa promesse, et combien cette promesse le rendait malheureux !

Sans doute il ne lui en avait pas peu coûté alors de la faire : mais il était tout entier à la douleur de la séparation; il ne voyait que le chagrin de sa bien-aimée. Aujourd'hui, seul, face à face avec l'avenir , combien sa position lui pa-

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paissait triste et difficile! Sans parler du regret de voir touses rêves dorés s'évanouir avec ses espérances de gloire; sans parler de ce bonheur, qu'il croyait si près, d'obtenir Marie par ses services dans la guerre, et qui était rejeté dans un lointain incertain; il lui fallait, au risque d'être méconnu par des hommes dont l'estime lui était chère, abandonner leurs drapeaux juste quand on touchait au moment décisif. Il remettait de jour en jour la pénible tâche de déclarer sa résolution. Où trouver des motifs et des paroles devant le vieux et vaillant Breitenstein, l'ami de son père, pour justifier sa retraite? De quel front se présenter devant le noble Frondsberg? Ah! ces saints affectueux, par lesquels celui-ci avait paru encourager le fils de son brave compagnon d'armes, lui avaient fait soufifrir mille tortures. C'était à ses côtés qu'était tombé son père ; il avait entendu le mourant léguer pour tout héritage à son fils la gloire de son nom et un illustre exemple. Et aujourd'hui que Frondsberg lut ouvrait la carrière avec tant de bonté , il devait à ses yeux aussi se montrer sous un jour tellement équivoque!

Au milieu de ces sombres pensées , il s'était approché lentement de la porte de la ville, lorsqu'il se sentit tout à coup saisi par le bras ; il se retourna : un homme , qui avait l'air d'un paysan, se tenait devant lui.

c Que veux- tu? lui demanda Georges avec un peu d'humeur en se voyant interrompu dans ses pensées.

— 11 faut d'abord que je sache si vous êtes bien celui que je cherche, répondit l'inconnu. Dites-moi ce qui va avec Licht et Sturin^. i

Georges, étonné de cette singulière question, regarda son interlocuteur avec plus d'attention. Il n'était pas grand, mais robuste; sa poitrine était large et sa taille ramassée. Son visage, bruni par le soleil, aurait paru plat et insignifiant, s'il n'y avait eu autour de la bouche une expression particulière de finesse et d'intelligence, et si l'intrépidité et la ré-

\ . Le jeu de mots disparaît dans la traduction. Outre que les mots Licht et Sturm sont les premières syllabes des noms Lichtenslein et Sturmfeder, ils ont encore leur signification propre : lumière et tempête.

^Note des traducteurs.)

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solution n'eussent brillé dans ses yeux gris. Ses cheveux et sa barbe étaient frisés et d'un blond foncé; il portait un long poignard à sa ceinture ; d'une main il tenait une hache, et de l'autre, une casquette de cuir ronde et peu élevée, comme on en voit encore aujourd'hui aux campagnards de Souabe.

Pendant que Georges faisait ces rapides observations, chacun de ses traits était aussi examiné avec soin.

« Vous ne m'avez peut-être pas bien compris , sire cavalier, reprit l'inconnu après un court silence. Qu'est-ce qui va avec Licht et Sturm, pour former deux noms entiers ?

— Feder et Stein ' ! répondit le jeune homme, auquel le sens de la question était devenu clair tout d'un coup. Que me veux-tu?

— Ainsi vous êtes bien Georges de Sturmfeder ? demanda l'inconnu; je viens de la part de Marie de....

— Au nom du ciel, tais-toi, camarade, et ne prononce pas ce nom, s'écria Georges; mais dis vite ce que tu m'apportes.

— Une petite lettre, mon gentilhomme l » répondit le paysan en détachant les larges et noires jarretières dont il avait entouré son pantalon de cuir, et en en retirant une bande de parchemin.

Georges se saisit du parchemin avec une joie indicible. Il n'y avait que peu de lignes écrites avec une encre noire et brillante; mais, aux caractères de l'écriture, il était facile de reconnaître ce qu'elle lui avait coûté de peine : car les jeunes filles ne maniaient pas aussi bien la plume, pour exprimer leurs sentiments tendres, en 1519, qu'elles le font de nos jours, où chaque belle de village peut écrire à son bon ami, au régiment, une lettre aussi longue que la troisième épître de saint Jean.

La chronique à laquelle nous avons emprunté ce récit nous a gardé ces mots, que les yeux avides de Georges déchiffrèrent dans les caractères confus du parchemin ;

Observe tes serments, Et sache fuir à temps.

Dieu veille sur ta vie.

Pour iamais ta Marie.

I. Ces deux mots signifient : plume et pierre. (lYote des traducteurs.)

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