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Il y avait, dans ces mots une teinte de tendre piété, et qu'on s'imagine avec cela un cœur aimant qui aurait voulu voler lui-même avec ces quelques lignes, un œil plein de tendresse et voilé de larmes, une bouche gracieuse qui baise encore une fois la petite feuille, des joues pudiques, rougissant à ce baiser mystérieux; qu'on se représente tout cela , on n'en voudra pas à Georges s'il fut quelques moments comme fou de bonheur. Un regard joyeux et brillant, dirigé vers les montagnes bleues à l'horizon, remercia la bien-aimée de ses paroles de consolation; et, en vérité, elles n'auraient jamais pu venir plus à propos, pour relever le courage faiblissant du jeune homme. Il savait du moins que l'être le plus cher qui vécût pour lui sur la terre ne le méconnaîtrait pas. Le dernier vers rendit à son cœur son ancienne gaieté; D tendit la main au brave messager, le remercia chaudement, et lui demanda comment ces lignes étaient venues en sa possession.
Je savais bien , répondit le paysan, que ce petit billet ne devait pas contenir quelque maléfice, car la demoiselle souriait d'une façon trop aimable en me le mettant dans la main. C'était mercredi dernier , quand j'arrivai à Blaubeuren , où se trouvaient nos gens de guerre. Il y a là dans la chapelle du cloître un grand autel magnifique , sur lequel est représentée l'histoire de mon patron, l'apôtre saintJean.il y a sept ans, étant dans un grand péril, près de faire une fin malheureuse, je fis vœu de m'y rendre tous les ans en pèlerinage. Depuis ce temps, j'ai tenu ma promesse., car le saint m'a sauvé par un miracle de la main du bourreau. Après avoir terminé ma prière, j'allais chaque fois chez monseigneur l'abbé lui porter une couple de belles oies ou un agneau, ou toute autre chose capable de lui faire plaisir.... Mais je dois vous ennuyer avec mon bavardage, mon gentilhomme?
— Non, non, continue, répondit Georges; viens t'asseoir auprès de moi sur ce banc.
— Ce serait joli, repartit l'envoyé, qu'un paysan voulût s'asseoir à côté d'un gentilhomme que le général en chef a salué si souvent en présence de tout le monde ! Permettezmoi de rester debout devant vous. :»
Georges s'assit sur un banc de nierre au bord du che-
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min, et le paysan, appuyé sur sa hache, continua ainsi son récit :
« Cette fois, dans ces temps de trouble, j'avais peu d'envie de faire mon pèlerinage; mais qui est parjure, à Dieu fait injure, dit-on, et il me fallut remplir mon vœu. Gomme j'avais fini de prier et que je me levais pour porter à l'abbé ce qui lui était dû, un des ecclésiastiques me dit que je ne parviendrais pas cette fois jusqu'à Son Éminence, parce que beaucoup de seigneurs et de chevaliers lui rendaient visite. Je persistai cependant dans mon dessein : car l'abbé est si bon et si affable, qu'il ne m'aurait pas pardonné de ne point l'être allé voir. Si vous entrez jamais dans le couvent, n'oubliez pas de regarder l'escalier qui conduit du maître autel au dortoir : il traverse le mur épais qui sépare la chapelle du cloître, et il est long et étroit. C'est là que j'ai rencontré la noble demoiselle , c'est-à-dire qu'il est venu à moi une jolie personne voilée, portant un bréviaire et un rosaire, et qui descendait l'escalier; je me serrai contre le mur pour la laisser passer, mais elle s'arrêta et me dit :
<r Ah! c'est Jean, d'où viens-tu?
— D'où connais-tu donc cette demoiselle? interrompit Georges.
— Ma sœur a été sa nourrice , et....
— Quoi l la vieille Rose est ta sœur? s'écria Georges.
— La connaissez-vous aussi? demanda l'envoyé ; tiens ! comme cela se trouve 1 Bref, j'eus un grand plaisir à la revoir, car je faisais souvent visite à ma sœur à Lichtenstein, et j'ai connu mademoiselle quand on lui apprenait encore à marcher avec le ceinturon de l'épée de son père. Mais je l'aurais à peine reconnue, tant elle est devenue grande, et les roses de ses joues ont disparu comme la neige au commencement de mai. Sa vue me fît peine , et je ne pus m'empêcher de lui demander ce qui la chagrinait et si je ne pourrais pas lui être utile. Elle réfléchit un moment, puis elle me dit :
« Oui , si tu étais discret , Jean , tu pourrais me rendre un grand service! >
c Je l'assurai qu'elle pouvait compter sur ma discrétion, et elle me donna rendez-vous après vêpres.
— Mais comment vient-elle dans le cloître? demanda
Georges. D'ordinaire, jamais un pied de femme ne doit en passer le seuil.
— L'abbé est l'ami de son père, et, comme il y a tant de monde à Blaubeuren, elle est là plus en sûreté que dans la ville, où tout est sens dessus dessous. Après vêpres, quand tout fut tranquille, elle vint tout doucement à l'escalier. Je l'encourageai de mon mieux. Elle finit par m.e donner ce petit parchemin et me pria de vous le porter.
— Je te remercie de tout cœur, mon brave Jean, dit Georges ; mais avec cela elle ne t'a pas donné d'autre commission pour moi?
— Si fait, répondit le messager; elle m'a encore, de vive voix, chargé de quelque chose ; vous devez être sur vos gardes, on vous réserve une tâche pénible.
— A moi? s'écria Georges; tu n'as pas bien entendu; qui est-ce qui me réserve cette tâche, et quelle est-elle?
— Pour cela vous m'en demandez trop, repartit le paysan. Cependant, s'il m'est permis de vous le dire, je crois que ce
■sont les confédérés. La demoiselle ajoutait que son père en avait parlé, et Frondsberg ne vous a-t-ii pas aujourd'hui salué et honoré comme le fils de l'empereur, que tout le monde en était dans l'étonnement? Croyez bien que les amabilités d'un si grand seigneur signifient toujours quelque chose. »
Georges fut surpris de l'observation judicieuse du bon paysan. Il songea en outre que le père de Marie était entré bien avant dans les secrets des chefs de la ligue, et qu'il avait peut-être appris quelque chose qui le touchait de plus près. Mais il avait beau réfléchir, il ne pouvait rien trouver qui s'accordât avec cet avertissement mystérieux de Marie. Ce fut avec peine qu'il sortit de ce réseau de suppositions pour demander au messager comment il avait fait pour le trouver si vite.
a C'est grâce à Frondsberg, répondit celui-ci. Je devais vous chercher chez sire Dietrich de Kraft. Quand j'entrai dans la rue, on apercevait beaucoup de monde dans les prairies. Je pensai qu'une demi-heure de perdue n'est pas grand'chose, et je me mis aussi à regarder l'infanterie. Vraiment, Frondsberg a poussé loin l'art des manœuvres.... Tout à coud
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il me sembla entendre près de moi prononcer votre nom; je me retournai : c'étaient trois hommes âgés qui parlaient de vous et vous montraient du doigt ; je remarquai votre figure et je suivis vos pas ; cependant, comme je n'étais pas bien sûr de mon affaire, je vous donnai à deviner l'énigme de Sturm et de Licht.
— Tu as agi en homme habile, dit Georges en riant; mais viens à mon logis, qu'on te donne quelque chose à manger.» Après une pause, il lui demanda : « Quand retournes-tu làbas? j> Le paysan réfléchit un moment et dit avec un rire malin : c Sans vous fâcher, mon gentilhomme, il m'a fallu promettre à mademoiselle de ne pas vous quitter, que vous n'eussiez dit adieu aux confédérés.
— Et ensuite? demanda Georges.
— Et ensuite, j'irai droit à Lichtenstein porter de vous de bonnes nouvelles, qu'on y attend avec impatience I Tous les jours elle est au jardin assise sur les rochers, et regarde dans la vallée pour voir si le vieux Jean ne revient pas encore I
— Cette joie, elle l'aura bientôt, répondit Georges ; peutêtre que je partirai dès demain, et je lui écrirai encore une petite lettre auparavant.
— Mais de la prudence, dit le messager; le parchemin ne doit pas être plus grand que celui que j'ai apporté, car il faut que je le cache aussi dans ma jarretière. On ne sait pas ce qui peut arriver dans ces temps de trouble, et là, personne n'ira le chercher.
— Soit, dit Georges en se levant. Pour à présent, adieu', à midi viens chez le sire de Kraft, à côté de la cathédrale. Faistoi passer pour un de mes concitoyens de Franconie, car à Ulm on n'aime pas beaucoup les j)artisans du Wurtemberg.
— Soyez sans inquiétude, vous serez content, » dit Jean à Georges qui s'en allait.
Il suivit des yeux le beau jeune homme, et pensa à part lui que la gracieuse demoiselle n'avait pas fait un mauvais choix, bien qu'un premier amour de jeune fille eût fait perdre aux joues rosées de l'enfant un peu de leurs brillantes couleurs.
rx
Quel bien peut-il exister sur la terre,
Que je ne quitte à l'instant pour vous plaire?
Schiller.
D'abord Georges eut quelque inquiétude sur la manière dont sa nouvelle connaissance se comporterait dans la maison de Kraft. Il ne craignait pas sans raison que Jean ne vînt à se trahir par son dialecte, ou par des paroles irréfléchies; et c'eût été d'autant plus désagréable pour notre héros , que, décidé à quitter sous peu de jours l'armée des confédérés , il tenait d'autant moins à ne pas être soupçonné d'avoir des relations avec le Wurtemberg. Pouvait-il , au cas que ce messager fût découvert et qu'il avouât avoir été envoyé vers lui, ne pas trahir sa bien-aimée? Il voulait retourner pour chercher ce paysan, le prier de partir le plus tôt possible ; mais il réfléchit que celui-ci devait s'être depuis longtemps éloigné du lieu de leur entretien, et qu'il pouvait dans l'intervalle arriver chez Kraft : il jugea donc plus prudent d'aller vite trouver ce dernier pour lui donner les avis nécessaires et le mettre en garde contre toute imprudence. Puis, en se rappelant l'œil hardi, les traits rusés du paysan, il croyait pouvoir espérer que Marie, bien qu'elle n'eût pas eu grand choix, n'avait confié son message qu'à un homme sûr.
En effet, il en crut à peine ses yeux et ses oreilles, quand vers midi un compatriote de Franconie lui fut annoncé, et qu'il vit entrer son messager d'amour. Quel empire cet homme devait avoir sur lui-même! C'était le même homme, et pourtant il semblait une tout autre personne. Il marchait le dos courbé, les bras pendants , les yeux à peine ouverts; son visage avait une certaine expression niaise qui arracha à Georges un sourire involontaire. Puis quand il se mit à parler, qu'il le salua dans le dialecte franconien, et répondit aux nombreuses questions du sire de Kraft, comme l'aurait fait un Franconien de naissance, Georges fut tenté de croire
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à un prodige , et tous les contes de son enfance , où un aimable enchanteur et une gracieuse fée prennent toutes les formes pour servir deux amants et les conduire à bon port à travers les destins ennemis, lui revinrent à la mémoire.
L'enchantement se dissipa, il est vrai, bientôt, quand il fut seul dans sa chambre avec son messager, et que le bon Souabe l'assura de son identité. Quoi qu'il en soit, Georges ne put s'empêcher de lui exprimer son admiration sur la manière dont il avait joué son rôle.
(c N'en croyez pas moins à ma sincérité, répondit le paysan ; on est souvent, dès sa plus tendre jeunesse, forcé de recourir à ces ruses ; elles ne nuisent à personne , et il est bon de savoir s'en servir. »
Georges l'assura qu'il avait en lui la même confiance qu'auparavant ; le messager le pria de son côté de songer sérieusement à son départ: il devait penser combien la demoiselle était impatiente d'avoir cette nouvelle , et que lui-même ne devait pas revenir sans lui en rapporter la certitude.
Georges lui répondit que, pour retourner chez lui, il attendait seulement que l'armée confédérée se mît en marche
(T Oh I alors vous n'avez pas besoin d'attendre longtemps, répondit le messager; s'ils ne se mettent pas demain en marche, ce sera pour après-demain , car le pays est ouvert jusqu'au cœur. Je me fie à vous ; c'est pourquoi je vous le dis, mon gentilhomme.
— Est-il donc vrai que les Suisses se soient retirés, demanda Georges , et que le duc ne puisse plus combattre en rase campagne? d
Le messager jeta autour de lui un regard méfiant, ouvrit avec précaution la porte , et voyant qu'il n'y avait personne qui pût les entendre :
<r Mon gentilhomme, répondit-il, j'ai assisté à un spectacle que je n'oublierai jamais , quand je vivrais quatrevingt-dix ansl Déjà en venant j'avais rencontré dans les Alpes des détachements considérables de Suisses regagnant leurs foyers. Leurs conseillers et leurs baillis les avaient rappelés. Pourtant près de Blaubeuren il y avait encore plus de huit mille hommes, rien que de bons Wurtembergeois, et pas d'autres.
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— Et le duc , interrompit Georges , où était-il ?
— Le duc traite à Kirchheim pour la dernière fois avec les Suisses; mais ils se retirent parce qu'il ne peut pas les payer'. Alors il s'est tourné vers Blaubeuren, où son armée était campée. Hier matin on a fait savoir, au son du tambour, que tout le monde devait se rassembler à neuf heures dans la prairie du couvent. Il y avait là beaucoup de monde, mais chacun n'avait qu'un seul et même sentiment. Tenez, mon gentilhomme , le duc Ulrich est trop sec et trop tranchant, et ne sait pas gagner le cœur du paysan. Les impôts sont lourds, le droit de chasse est dur et cruel; puis à la cour on gaspille ce qu'on nous a pris. Mais sitôt qu'un tel prince est dans le malheur, c'est une autre affaire ; nous n'avons plus qu'une idée : c'est que c'est un brave seigneur que notre malheureux duc, à qui l'on veut arracher de force ses États. Un bruit courut parmi nous qu'il voulait livrer bataille, et chacun serra son glaive avec plus de force, tous agitèrent leurs piques et firent entendre des malédictions contre les confédérés. Alors arriva le duc...
— Tu as vu le duc! tu le connais? s'écria Georges. Oh! parle; comment est-ii?
— Si je le connais ? dit le messager avec un sourire étrange. Vraiment, je l'ai vu alors que ce n'était pas pour lui un bonheur de me voir. C'est encore un jeune homme ; il a tout au plus trente-deux ans. Il est fort, d'une belle stature, et trèshabile à manier les armes. Ses yeux sont flamboyants, et personne ne peut longtemps soutenir son regard.... Le duc entra dans le cercle formé par les hommes armés ; aussitôt il se fit dans cette immense multitude un silence de mort. D'une voix haute, il dit qu'il était abandonné et qu'il ne savait plus à qui avoir recours *; que l'appui de ceux en qui il avait mis
<. Ils se relirèreni le 4 7 mars. Le duc se rendit aussitôt à Kirchbeiin pour les arrêter; mais il leur vint là un second ordre de se hâter de rentrer dans leur patrie, sous peine de perdre leurs biens, leur liberté el leur vie. Saliler II, § 6. Thelinger, page 66.
«Intérim cum Helvetiorum primoribus agunt fœderati, missis in urbes « eorum legalis, ne Ducis Huldrichi negolio belloque se nunc immisceant, « sues aliscedere jubeanl. »
2. Sa'tler, § 6, rapporte tout ce discours ; Tlietinger, Comment. Je reh irur terni ., p. 66.
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tout son espoir lui faisait défaut, et qu'il était devenu le jouet de ses ennemis ; car sans les Suisses il ne pouvait risquer la bataille. A ce moment s'avança un vieillard à la tête blanche qui dit : « Seigneur duc, avez-vous déjà essayé nos bras, pour vous décourager? Tous ceux qui sont ici sont prêts à répandre leur sang pour vous ; et moi aussi je vous ai amené mes quatre fils : chacun a une pique et un couteau; et il y en a ici des milliers qui pensent comme moi. Êtes- vous si las de votre pays que vous nous repoussiez? i Alors le cœur d'Ulrich se brisa ; essuyant ses yeux mouillés de larmes, il tendit sa main au vieillard. « Je ne doute pas de votre courage, dit-il à voix haute, mais nous sommes trop peu pour vaincre et nous ne pouvons que mourir. Retournez chez vous, braves gens, et restez-moi fidèles. Il me faut abandonner mon pays pour vivre dans l'exil et la misère. Mais avec l'aide de Dieu, j'espère y rentrer. » Ainsi parla le duc, et ceux qui étaient là pleuraient et grinçaient des dents. Us se retirèrent la rage et le désespoir dans le cœur*.
— Et le duc ? demanda Georges.
— Il est parti à cheval de Blaubeuren et est allé on ne sait où. La noblesse reste toutefois dans les châteaux pour les défendre, jusqu'à ce que le duc reçoive peut-être d'autres secours.... i>
Le vieux Jean interrompit ici le messager, et annonça que le gentilhomme était appelé devant le conseil de guerre qui se tenait dans les appartements de Froudsberg. Georges ne
-I. Cet aUachemont et cette fidélité des Wurtembergeois sont décrits par Thetinger. Nicolaus Barbalus y insiste aussi dans le discours qu'il tint à Marbourg, et c'est son principal argument contre les aUaques de Hutten.VoirSchradius, II, 386. Nous appelons particulièrement l'altention sur ce point, parce que généralement l'on admet que ce fut un bienfait pour les "Wurtembergeois que le duc fût chassé. Voici les paroles de Thetinger: a En l'apprenant, les Wurtembergeois déplorèrent vivement qu'il ne leur fût pas permis de combattre. Magno fremilu forlunam suam quesli.» Les paroles de Nicolaus Barbatus sont encore bien plus remarquables. Il cherche à repousser les accusations de Hutlen : «Quel tyran fut jamais chéri des siens? Pour Ulrich, les siens l'aiment. Quel tyran, s'il est une fois chassé, est rappelé par les vœux de ses sujets ? c'est par des prières et des supplications que ses sujets demandent à Dieu de leur rendre leur maître, etc. »
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fut pas peu étonné de cette nouvelle; que pouvait-on lui vouloir au conseil de guerre? Frondsberg avait-il déjà trouvé moyen de le recommander?
« Prenez garde à vous, mon gentilhomme, dit le messager quand le vieux Jean eut quitté l'appartenient, et souvenez-vous de la promesse que vous avez faite à mademoiselle Marie; avant tout, pensez à ce qu'elle vous a fait dire : Vous devez être sur vos gardes, parce qu'on compte vous donner une rude tâche. Quant à moi, permettez que je reste dans cette maison comme votre domestique; j'aurai soin de votre cheval, et je serai toujours prêt à vous servir. »
Georges accepta avec une grande reconnaissance l'offre du brave homme, et Jean entra aussitôt à son service, car il ceignit son épée à son jeune maître et il lui mit sa toque sur la tête.
Il lui recommanda encore à la porte de se rappeler sa parole et l'avis qu'il avait reçu. En cherchant à s'expliquer cet inconcevable appel devant le conseil de guerre, qui coïncidait si singulièrement avec Tave-rtissement de Marie, Georges se rendit à la maison désignée. On lui indiqua là un escalier tournant, au haut duquel il devait trouver dans la première chambre à droite les chefs de l'armée rassemblés. Mais l'accès de ce sanctuaire ne lui fut pas sitôt accordé. Comme il s'apprêtait à en ouvrir la porte, un vieux guerrier à longue barbe lui demanda ce qu'il voulait et ]ui donna la triste assurance qu'il pourrait attendre une demiheure avant d'être reçu. En même temps il prit le jeune homme par la main et le conduisit à travers un étroit corridor dans un petit appartement, où il devait prendre un peu patience.
Qui est jamais resté seul dans une attente inquiète, assis sur une banquette d'antichambre , connaît le tourment que Georges eut à endurer. Le cœur impatient bat et s'élance au-devant de la décision, tous les nerfs sont tendus, l'œil voudrait percer la porte; l'oreille se dresse, si une porte éloignée craque, si des pas se font entendre sous le vestibule, ou si des voix confuses s'élèvent dans les chambres à côté. Mais les portes se sont ouvertes en vain, le bruit des pas s'approche de plus en plus , puis passe et se perd , le son inégal des voix s'abaisse et s'évanouit. Les planchettes
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du parquet et les fenêtres de la maison voisine sont bientôt comptées , et déjà l'horloge sonne et annonce qu'une demi-heure d'inutile attente est passée. L'oreille écoute toutes les cloches et toutes les horloges de la ville; elle remarque la différence des sonneries, puis tout redevient silencieux. On se lève, on fait un tour dans l'étroit appartement; écoutons î une perte s'ouvre de nouveau, des pas mesurés s'avancent dans le couloir, enfin on frappe à la porte.
<r Georges de Frondsberg vous présente ses compliments, dit le vieux soldat qui l'a introduit. Vous avez peut-être encore à attendre ; je ne saurais vous dire combien de temps. Prenez patience. Il vous envoie une cruche de vin pour vous tenir compagnie. »
Le vieux serviteur déposa le vin sur le rebord de la fenêtre, car il n'y avait pas de table dans la chambre, puis il sortit.
Georges le suivit des yeux avec étonnement ; il n'aurait pas cru cela possible ; plus d'une heure s'était écoulée et encore rien? Il prit du vin, il n'était pas mauvais; mais comment pouvait-il lui paraître bon dans sa solitude, et avec l'inquiétude qui le dévorait? C'est le défaut ordinaire des jeunes gens à l'âge de notre héros, de se croire plus importants qu'ils ne le sont réellement par leur position dans le monde; l'homme plus mûr supportera plus facilement une atteinte à sa dignité, ou du moins il ne laissera pas voir son mécontentement, tandis que le jeune homme, plus sensible sur le point d'honneur, s'emporte plus vite. Aussi n'est-il pas étonnant que Georges, après deux mortelles heures, quand on l'appela au conseil , ne fût pas de la meilleure humeur. Il suivit en silence le vieux soldat qui l'avait conduit à travers le couloir.
A la porte , ce dernier se retourna et lui dit amicalement : c Ne rejetez pas, mon gentilhomme, le conseil d'un vieillard, et laissez là votre mine fière et sombre; elle ne produira rien de bon avec les chefs qui siègent là dedans. »
Georges était dans le moment trop peu maître de lui-même pour pouvoir suivre ce bon conseil ; il remercia son guide par un serrement de main, et il agita vivement la grosse sonnette de fer de la porte de chêne massive, qui cria sur ses gonds.
Autour d'une longue et lourde table étaient assis huit hommes d'un certain âge, formant le conseil de guerre de la ligue. Quelques-uns d'entre eux étaient connus de Georges. Joerg Truchsess, baron de Waldbourg, occupait la place Ja plus élevée ; à ses côtés étaient assis Frondsberg et François de Sickingen ; parmi les autres il ne connaissait personne que le vieux Louis de Hutten ; mais la chronique nous
rapporté fidèlement leurs noms : c'étaient Christophe comte d'Ortenbrog, Alban de Glosen, Christophe comte Frauenberg, et Diepolt de Stein, tous hommes âgés et considérés dans l'armée.
Georges était resté debout a la porte, mais Frondsberg lui fit un signe amical pour l'inviter à approcher. Il avança jusqu'à la table et promena son regard franc et assuré sur toute l'assemblée. Cependant il fut aussi examiné à son tour par les chefs, qui parurent prendre plaisir à voir le beau jeune homme, car plus d'un œil s'attacha sur lui avec bienveillance, et quelques-uns lui firent des signes d'amitié,
Truchsess de Waldbourg éleva enfin la voix :
«c Georges de Sturmfeder, on nous a rapporté que vous aviez été à l'université de Tubingen?
— Cela est vrai, sire chevalier, répondit Georges.
— Connaissez-vous bien les environs de Tubingen?» continua l'interrogateur.
Georges rougit à cette question , en pensant à sa bienaimée qui habitait, à quelques lieues de la ville, le château de Lichtenstein ; cependant il se remit bientôt et dit :
« J'allais rarement à la chasse; aussi ai-je peu parcouru ia contrée : mais pourtant je la connais.
— Nous avons résolu, continua Waldbourg, d'envoyer un homme sûr dans cette contrée pour observer ce que fera le duc de Wurtemberg; il faudra aussi recueillir des renseignements positifs sur la force du château de Tubingen et sur les dispositions des habitants de la campagne. L'homme chargé de cette mission pourrait par ruse et par adresse faire plus de tort au Wurtemberg que cent cavaliers; et celui que nous avons choisi, c'est vous !
— Moi? s'écria Georges avec effroi.
— Vo'js, Georges de Sturmfeder. Sans doute il faut, pour
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bien remplir cette mission, une grande expérience; mais la prudence vous. en tiendra lieu. »
On vit sur le visage du jeune homme qu'il se livrait un vif combat à lui-même. Il restait pâle, l'œil fixe, les lèvres serrées. L'avertissement de Marie lui était devenu clair tout à coup. Mais, quelque ferme que fût sa résolution de refuser, quelque favorable que fût cette occasion de renoncer à la ligue, dans la surprise du premier moment , il n'osait, devant tant d'hommes renommés, exprimer sa résolution.
Waldbourg s'agitait avec impatience sur sa chaise, en voyant le jeune homme tarder si longtemps à répondre .
«Eh bien? sera-ce pour bientôt? Pourquoi réfléchir si longtemps ? lui cria-t-il.
— Dispensez-moi de cette mission, dit Georges , non sans hésitation; je ne puis, je ne dois pas m'en charger. »
Les vieux chefs se regardèrent avec étonnement , comme s'ils n'en croyaient pas leurs oreilles.
(T Vous ne devez, vous ne pouvez pas? > répéta lentement Waldbourg; et ane sombre rougeur, avant-coureur de sa colère naissante, se répandit sur son front et autour de ses yeux.
Georges vit qu'il avait employé une expression irréfléchie; il se remit et dit avec plus de courage :
c Je vous ai ofl'ert mes services pour combattre loyalement, et non pour me glisser dans le pays de l'ennemi et espionner lâchement ses plans. Il est vrai que je suis jeune et sans ex périence; mais j'en sais cependant assez pour me rendre à moi-même compte de mes actions. Et qui d'entre vous conseillerait à son fils, pour ses premières armes, d'aller espionner l'ennemi ? d
Waldbourg fronça ses épais et sombres sourcils, et lança un regard perçant au jeune homme qui avait l'audace d'être d'un autre avis que lui.
e Que vous passe-t-il par la tête, mon gentilhomme? s'écria-t-il. Vos discours ne sont plus de saison. Nous ne vous demandons pas si la mission que nous vous confions s'accorde avec votre conscience timorée. Nous vous demandons de l'obéissance; nous l'exigeons et vous devez vous soumettre!
— Et moi je neveux pas! » répondit Georges d'un ton ferme.
Il sentait, avec sa colère excitée par le ton offensant du lieutenant général, croître son courage; il désirait même voir Waldbourg en dire davantage, car maintenant il se croyait capable de tout.
« Oui sans doute, dit Waldbourg avec un rire sardonique, il y a du danger à courir ainsi tout seul en pays ennemi. Ah! ah! Il se présente ainsi des gentilshommes de n'ai rien et ne suis rien; ils offrent , avec de grands mots et de grands airs, leur tête et leur bras, et, dès qu'il se trouve une occasion de leur demander quelque service, le cœur leur manque. Parbleu, bon chien chasse de race! le fruit ne tombe pas loin de l'arbre.... et où il n'y a rien l'empereur perd son droit.
— Si c'est un outrage pour mon père, répondit Georges avec amertume, il y a ici des témoins qui peuvent certifier qu'il a laissé dans leur mémoire le souvenir d'un brave. Il faut que vous ayez fait de bien grandes choses dans le monde, pour vous permettre de regarder ainsi les autres de haut en bas !
— Est-ce à un blanc-bec comme vous à me faire la leçon? s'écria Waldbourg. A quoi bon tant de paroles? Je vous demande, mon petit gentilhomme, si vous voulez vous mettre demain en selle et exécuter nos ordres, oui ou non ?
— Sire Truchsess, répondit Georges avec plus de tranquillité qu'il ne s'en serait lui-même cru capable, vous n'avez, par vos paroles acerbes, rien prouvé, si ce n'est que vous ne savez pas comment on parle à un gentilhomme qui vient offrir ses services à la ligue, au fils d'un homme d'une bravoure reconnue. Mais, comme chef de ce conseil, vous m'avez adressé la parole au nom de la ligue, et vous m'avez outragé comme si j'étais votre plus grand ennemi : aussi ne puis-je faire autre chose que de me mettre en selle comme vous me le commandez, mais bien sûr ce ne sera pas pour vous servir. Je ne saurais suivre plus longtemps votre bannière, et je me sépare de vous pour toujours; adieu! »
Georges, qui avait parlé avec force et fermeté, se disposait à sortir.
c Georges, s'écria Frondsberg, en se levant de son siège, fils de mon ami!...
— Pas si vite, jeune homme I d crièrent les autres en jetant des regards désapprobateurs à Waldbourg ; mais Georges était sorti de la salle sans se retourner, et les lourds battants des portes étaient retombés entre lui et le rappel amical des conseillers : elles devaient séparer pour toujours Georges de Sturmfeder de la ligue de Souabe.
Pourvu, dans le malheur dont la nuit m'environne, Que rétoile d'amour jamais ne m'abandonne I
* P. CONZ.
Georges se sentit le cœur plus léger, lorsqu'une fois dans sa chambre il réfléchit à ce qui s'était passé. La décision qu'il avait tant hésité à prendre était enfin prise , et elle l'était dans les conditions les plus favorables qu'il' pût désirer. Ainsi il avait maintenant un juste motif de quitter l'armée sans retard, et le lieutenant général devait seul s'en attribuer la faute.
Avec quelle rapidité tout avait changé en quatre jours! Quelle différence entre les sentiments qu'il avait en entrant dans cette ville et ceux qui le chassaient de ses murs ! Alors, quand le tonnerre des canons, le son solennel des cloches, le bruit des trompettes, saluaient son entrée, comme son cœur battait à l'idée du combat qui lui ferait obtenir Marie I Et lorsqu'il avait été, pour la première fois, présenté à Frondsberg, combien s'était-il senti fier de combattre sous les yeux d'un tel capitaine et d'être loué de sa bouche!... Et comme ensuite son ardeur se refroidit, lorsque la ligue perdit à ses yeux l'éclat dont sa jeune imagination l'avait entourée! icomme il rougit de tirer l'épéepour un parti que l'avidité et l'intérêt seuls poussaient sur un beau pays comme sur une groie ' Quelle terrible pensée de savoir Marie et les siens du
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côté ennemi, tout dévoués au malheureux prince que lui aussi devait aider à chasser de ses États ! Pour une telle cause il lui fallait briser un cœur si cher et qui lui était si fidèle!
« Non I tu as servi mes vrais intérêts, dit-il, pendant que son œil suivait au ciel bleu les rayons du soleil couchant qui pénétraient dans la chambre par les vitres rondes des croisées. Tu as agi dans mon intérêt ; ce qui , pour tout autre, eût été la ruine, tu en as fait mon salut! »
La sérénité qui , depuis que le destin jaloux s'était plu à élever une barrière entre lui et sa bien-aimée, avait fait place à un sombre sérieux , avait reparu sur son front et autour de sa bouche , et il se mit à fredonner une gaie chanson comme dans ses moments les plus heureux.
Aussi le sire de Kraft , entré en ce moment , le considéra tout étonné.
« Eh bien I c'est ma foi singulier, dit-il , j'accours pour consoler mon hôte dans sa juste douleur, et je le trouve plus gai que jamais. Gomment accorder cela ensemble?
— N'avez-vous jamais entendu, sire Dietrich, repartit Georges, qui jugea plus prudent de cacher sa gaieté, n'avezvous jamais entendu dire qu'on peut rire de colère et chanter dans la douleur?
— Entendu, oui; mais je ne l'avais pas encore vu jusqu'ici, répondit Kraft.
— Eh bien , vous avez donc déjà appris la malheureuse affaire? demanda Georges. On commence, bien sûr, à se la raconter dans toutes les rues ?
— Oh! non, répondit le secrétaire du conseil; on ne sait rien nulle part : on aurait été obligé d'ébruiter en même temps votre envoi secret en Wurtemberg. Non! J'ai, Dieu soit loué! mes sources particulières, où j'apprends bien des choses à l'heure même où elles sont faites. Soit dit sans vous fâcher, vous avez fait là une sottise !
— Vraiment ! répondit Georges en souriant. Et pourquoi donc?
— N'était-ce pas la plus belle occasion de vous distinguer? A qui les chefs de la ligue auraient-ils été plus redevables qu'à....
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— Dites-le sans gêné , interrompit Georges, qu'à l'espion derrière l'ennemi. Il est seulement dommage que mon père et l'honneur de mon nom m'aient assigné ma place devant, et non derrière l'ennemi, si ce n'est quand il fuit devant moi.
— Ce sont des considérations auxquelles, à votre place, je ne me serais pas arrêté. Certes, si je connaissais aussi bien le pays que vous, je ne me le serais pas fait dire deux fois.
— Vous avez peut-être, sur ce point, dit Georges, non sans quelque moquerie, d'autres principes que nous n'en avons en Franconie. Truchsess de Waldbourg aurait dû y réfléchir et envoyer un homme d'Ulm.
— Vous me faites là justement penser à autre chose. Le lieutenant général! Comment avez- vous pu vous en faire un ennemi irréconciliable? car il ne vous pardonnera jamais ce qui s'est passé, vous pouvez en être sûr.
— C'est le moindre de mes soucis, répondit Georges; mais je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir appeler devant mon épée l'homme orgueilleux qui a déjà fait à mon père tout le mal qu'il a pu , pour lui montrer que ce bras qu'il a aujourd'hui repoussé n'est pas tant à mépriser.
— Pour l'amour de Dieu! s'écria Dietrich, ne parlez pas si haut; il pourrait vous entendre. Il vous faudra beaucoup vous observer , si vous voulez continuer à servir sous lui dans l'armée.
— Je délivrerai bientôt sire Truchsess de ma présence odieuse. Si Dieu le permet , j'ai vu pour la dernière fois le soleil se coucher à Ulm !
— Ce serait donc vrai, demanda le sire de Kraft étonné, ce qu'on ajoutait et que je ne voulais pas croire, que Georges de Sturmfeder veut pour cette bagatelle abandonner notre bonne cause?
-—L'honneur blessé n'est jam.ais une bagatelle, répondit Georges d'un air sérieux, surtout dans une profession comme la nôtre. Quant à ce qui est de votre bonne cause , j'ai assez vu que ce n'était ni pour une bonne cause ni pour un juste intérêt qu'il me fallait combattre , mais pour une poignée de grands seigneurs et quelques boun. eois. j
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L'effet désagréable produit par ces derniers mots sur le secrétaire n'échappa pas à Georges ; il continua avec plus de calme, en saisissant sa main :
« Pardonnez-moi ces dures paroles, mon cher hôte. Dieu sait si j'ai voulu vous offenser. Mais c'est de votre propre bouche que j'ai appris à connaître les sentiments et les intentions des différents partis de l'armée de la ligue. Prenez- Vjus-en à vous-même si je cherche seul mon chemin, quand Ç'ous m'avez ôté le bandeau de dessus les yeux.
— Vous n'avez peut-être pas tout à fait tort, cher chevalier. Il se passera des choses étranges le jour où il s'agira de partager le beau pays là-bas entre les seigneurs; mais j'ai cru que vous pourriez avoir aussi votre part du gâteau. On dit, pardonnez-moi, que votre maison est quelque peu déchue : aussi je pensais....
— Assez sur ce chapitre I interrompit Georges, ému de la bonhomie de son hôte. La maison de mon père tombe en ruine, nos portes tiennent à des gonds brisés, la mousse croît sur le pont-levis et les chouettes font leur nid sur le donjon. Dans cinquante ans peut-être il n'y aura qu'une tour ou un pan de mur debout , pour rappeler au voyageur qu'il habitait là autrefois une noble famille. Mais quand les murs crevassés crouleraient sur moi, et entraîneraient sous leurs débris le dernier de notre race, personne ne pourra dire de moi que j'aie, pour une cause injuste, tiré l'épée de mon père.
— Chacun agit à sa manière, répondit Dietrich. Tout cela est très-beau; mais pour ma part je ne serais pas si scrupuleux pour relever ma maison et lui rendre son ancien éclat.... Du reste, que vous changiez ou non votre résolution, j'espère que vous resterez encore quelques jours chez moi....
— Je vous remercie beaucoup , répondit Georges ; mais vous sentez que, dans les circonstances actuelles, je n'ai plus rien à faire ici. Mon intention est de partir demain au lever du soleil.
— Allons, et peut-on vous charger de bien des complinents ? dit le secrétaire avec un sourire malin; vous prendrez assurément le plus court chemin d'ici à Lichtenstein? »
Georges rougit jusqu'au front. Depuis le départ de Marie, aucune parole n'avait été échangée sur ce sujet entre lui et
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le sire de Kraft; aussi fut- il d'autant plus étonné de la question maligne de ce dernier.
« Je vois, dit-il, que vous me comprenez toujours mal ; vous pensez que c'est là le seul motif qui me fait tourner le dos à la ligue pour me joindre à ses ennemis. Gomment pouvezvous avoir une si mauvaise opinion de moi?
— Laissez donc! repartit le secrétaire d'un air entendu; personne autre que ma charmante cousine ne vous a détourné de nous. Vous auriez bien fermé l'œil sur tous les torts de la ligue, si le vieux Lichtenstein avait été pour elle. Mais comme il est de l'autre bord, vous croyez devoir changer vite de parti ! »
Georges eut beau se défendre, le secrétaire était trop persuadé de sa propre pénétration pour se laisser ôter cette idée de l'esprit. Il trouvait du reste cette conduite très-naturelle, et n'y voyait rien de mal ni de déshonorant. Il chargea donc son hôte de compliments pour sa cousine de Lichtenstein et quitta la chambre. Cependant, arrivé sur le seuil, il se retourna encore une fois : ce Peu s'en est fallu que je n'oubliasse le plus important , dit-il. J'ai rencontré Frondsberg dans la rue ; il vous prie d'aller le trouver encore ce soir, j
Georges s'était bien imaginé que Frondsberg ne le laisserait pas partir sans prendre congé de lui; et cependant il craignait la vue de cet homme qui lui portait tant d'intérêt, et dont il avait traversé ainsi les plans. Au milieu de ces pensées il ceignit son glaive, et il allait mettre son manteau^ quand un singulier bruit sur l'escalier attira son attention. Des pas lourds s'approchaient de la porte, et il lui sembla entendre le cliquetis d'épées et de hallebardes sur le parquet de l'antichambre. Il fit rapidement quelques pas pour s'assurer de la vérité de ses suppositions.
Mais avant qu'il eût atteint la porte, celle-ci s'ouvrit. A la pâle lueur de quelques flambeaux, il vit plusieurs valets armés. Le vieux soldat qui l'avait conduit aujourd'hui même devant le conseil s'avança vers lui.
ï Georges de Sturmfeder, dit-il au jeune homme qui recula d'étonnement, au nom du grand conseil de la ligue, je vous arrête.
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— Moi! ra'arrêter! s'écria Georges avec effroi. Pourquoi? De quoi m'accuse-t-on ?
— Ce n'est pas mon affaire, répondit le vieux soldat d'un ton bourru ; mais on ne vous laissera probablement pas longtemps dans l'ignorance. Maintenant, ayez la bonté de me remettre votre épée et de me suivre à l'hôtel de ville.
— Comment ! c'est à vous qu'il me faut remettre mon épée? repartit Georges avec la colère de la fierté blessée. Qui êtesfous pour oser me demander mes armes? Pour cela il faut que lecoDseil envoie d'autres gens que vous.
— Au nom du ciell cédez, dit tout bas le secrétaire, qui, pâle et troublé, se pressait contre Georges, cédez! la résistance ne vous servirait à rien. Vous avez affaire à Waldbourg, murmura-t-il tout bas. C'est un ennemi dangereux, ne l'excitez pas davantage encore contre vous. >
Le vieux soldat coupa court aux chuchotements du secrétaire.
o: C'est sans doute la première fois, mon gentilhomme, dit-il , qu'on vous arrête ; aussi je vous pardonne vos paroles inconvenantes envers un homme qui a plus d'une fois couché sous la même tente que votre père. Pour votre épée, vous pouvez toujours la garder. Je connais cette poignes et ce fourreau , et j'ai vu la lame qu'elle renferme se distinguer dans plus d'un combat. C'est louable à vous d'y tenir, et de ne pas vouloir la laisser tomber dans les mains de tout le monde. Mais il faut que vous m'accompagniez à l'hôtel de ville , car ce serait folie de vouloir braver la force armée. »
Georges, à qui tout semblait un songe, se résigna en silence à son sort ; il chargea en secret Dietrich d'aller trouver Frondsberg pour le prévenir de son arrestation. S'enveloppantplus qu'à l'ordinaire dans son manteau, pour n'être pas reconnu dans la rue pendant cette promenade désigréable, il suivit le vieux guide et ses lansquenets.
La porte de fer s'entr'ouvre sans bruit, Kt sur le mur un pâle rayon luit; Dans son cachot des pas se font entendre; Il se soulève et voit....
WlELAND,
La petite troupe, entourant le prisonnier, se dirigea en silence vers l'hôtel de ville. TJne seule torche les précédait, et Georges remercia le ciel de ce qu'elle ne répandait qu'une faible lueur; car il croyait que tous les passants devaient voir à son visage qu'il était arrêté. Il s'y joignait surtout une pensée : c'était la première fois dans sa vie qu'il était conduit en prison; aussi ne pensait-il pas sans frissonner à un cachot humide et malpropre. Le cachot souterrain de son vieux château, qu'il avait visité un jour, dans son. enfance, était toujours devant ses yeux. Il fut plusieurs fois sur le point d'interroger son guide à ce sujet; mais la pensée qu'on pût attribuer cette question à une crainte puérile le retint toujours.
Aussi ne fut-il pas peu étonné quand on le fit entrer dans une vaste et belle chambre, qui sans doute n'avait pas l'air très-habitable, car elle ne contenait qu'un lit vide et une im.raense cheminée, mais qui, comparée aux idées formées par son imagination, était un superbe appartement plutôt qu'une prison. Le vieux soldat souhaita une bonne nuit au prisonnier et se retira avec ses lansquenets. Un petit homme vieux et maigre entra : le gros trousseau de clefs pendu à sa ceinture, et qui marquait chacun de ses pas comme d'un bruit de chaînes, annonçait l'huissier du conseil ou le geôlier. Il plaça silencieusement quelques grosses bûches de bois dans la cheminée, et bientôt flamba un feu bienfaisant qui , dans une froide nuit de mars, venait très à propos pour notre héros. Sur les planches du grand lit vide, le geôlier étendit une grande couverture de laine, et le premier mot que Geor
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ges entendit sortir de sa bouche fut l'aimable invitation qu'il fit au prisonnier de se mettre à son aise. Les planches dures, recouvertes seulement d'une mince couverture, n'avaient pas un aspect bien attrayant; cependant Georges fit l'éloge de son geôlier et de sa prison.
c C'est la prison des chevaliers , dit le geôlier. Celle du commun est sous terre et moins belle, mais elle n'en est que plus fréquentée.
— Il y a sans doute longtemps qu'il n'y a eu personne ici? demanda Georges en examinant la nudité de l'appartement.
— Le dernier qui a habité cette pièce, il y a sept ans, était un sire de B-rger; il est mort dans ce lit. Que Dieu fasse grâce à son âme ! Il paraissait cependant se plaire ici : car souvent à minuit il a quitté son cercueil pour visiter son ancienne chambre.
— Comment 1 dit Georges en souriant; il aurait pris la peine de revenir ici après sa mort ? »
Le geôlier jeta un regard craintif dans les coins de la chambre à peine éclairés par le feu de la cheminée et qui paraissaient tantôt se rapprocher, tantôt se reculer. Il arrangea le bois en murmurant : « On dit bien des choses.
— Et il est mort sous cette couverture? s'écria Georges, traversé malgré tout son courage d'un frisson involontaire.
— Mon Dieu oui! murmura le geôlier; c'est là, sous cette couverture, qu'il a rendu son âme. Dieu veuille qu'elle n'ait pas été plus loin que dans le purgatoire I Depuis, nous n'appelons jamais la couverture autrement que le linceul, et la chambre se nomme : la chambre mortuaire du chevalier ! >
Puis, sur la pointe des pieds, comme s'il craignait que le moindre bruit n'éveillât le mort, il se glissa hors de l'appartement; une fois dehors, il fit retentir ses clefs avec d'autant plus de force dans la serrure, comme s'il triomphait d'avoir échappé à une affreuse apparition.
c Ainsi je vais reposer sur le linceul et dans la chambre mortuaire du chevalier? » pensa Georges, qui sentit son cœur battre plus fort.
Sans doute l'esprit n'était pas alors, comme de nos jours, préparé par la lecture de tant d'histoires de revenants à
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s'effrayer facilement. Cependant les nourrices et les vieux domestiques avaient pris suffisamment soin de remplir la tête de Georges d'histoires semblables : aussi était-il indécis s'il devait ou non se coucher sur le linceul. Mais il ne voyait pas une chaise , pas un banc. Dans toute la chambre mortuaire, le sol dallé en briques était plus froid que l'humide et glacial linceul 11 commença à avoir honte de ses hésitations, et bientôt il se mit sur le lit hospitalier du mort. Le lit le plus dur est doux pour qui se livre au repos avec une conscience légère. Georges avait dit sa prière et s'était bientôt endormi. Mais il sortait du linceul de singuliers rêves qui assiégeaient le jeune homme. Il voyait distinctement que le geôlier, regardant par le trou de la serrure, se félicitait d'être hors de la chambre mortuaire, car le séjour commençait à en devenir peu rassurant. Il s'y faisait déjà entendre des bruits étranges; sur les briques traînaient de vieilles semelles avec un affreux tapage. Georges croyait rêver. Il rassemble son courage, il écoute, écoute encore ; mais ce n'était pas une erreur de ses sens» Des pas lourds retentissaient dans la chambre , le feu s'était ranimé. Le reflet indécis de la flamme se jouait sur une grande et sombre figure. Gelle-ci remua : le chemin de la cheminée au lit n'était pas long; les pas se rapprochent, on saisit et on secoue le linceul. Georges, agité par une crainte insurmontable, ferme les yeux ; mais, quand on touche la couverture près de sa tête, quand une main froide et lourde se pose sur son front, il s'arrache à sa frayeur, se relève rapidement, et mesure d'un œil incertain la sombre apparition qui se tient tout à côté de lui. Les flammes de la cheminée répandaient un vif éclat, elles éclairaient les traits bien connus de Frondsberg.
« C'est vous, général? s'écria Georges, respirant plus librement, et arrangeant son manteau en l'honneur du chevalier.
— Restez, restez, dit celui-ci en le repoussant doucement sur sa couche. Je me mettrai près de vous sur le lit et nous causerons encore une petite demi-heure : car à Ulm il n'est à toutes les horloges que neuf heures , et personne ne dort, si ce n'est cette mauvaise tête que l'on a cette nuit couchée bien durement pour la rafraîchir. »
Il saisit la main de Georges et s'assit à côté de lui su? le pied du lit.
€ Gomment puis-je mériter cette douce indulgence ? dit Georges. Ne suis-je pas à vos yeux un ingrat gui repousse votre bienveillance et déchire d'une main brusque le plan que vous avez eu la bonté de former pour lui ?
— Non, mon jeune ami! répondit d'un ton aimable le vieux guerrier; tu es le vrai fils de ton père; comme lui, prompt dans la louange et le blâme, dans la résolution et la parole. Il était avec cela un homme d'honneur ; mais je sais aussi quel tort lui faisaient son impétuosité et son entêtement, qu'il regardait comme de la fermeté.
— Mais dites vous-même, noble sire, repartit Georges. Pouvais-je aujourd'hui agir autrement? Waldbourg ne m'avait-il pas poussé à bout?
— Tu aurais pu agir autrement, si tu avais fait attention aux manières de cet homme, dont tu avais déjà eu un échantillon dernièrement. Tu aurais dû penser aussi qu'il y avait là assez de gens qui ne te laisseraient pas faire du tort; mais tu as jeté le manche après la cognée et tu t'es enfui.
— L'âge doit rendre plus froid , repartit Georges ; mais dans la jeunesse on a le sang bouillant. Je puis tout supporter, la dureté et la sévérité, quaud elles sont justes et ne blessent pas mon honneur. Mais une froide raillerie, l'ironie sur le malheur de ma maison , peuvent me changer en loup furieux. Quelle joie peut trouver un homme si haut placé à tourmenter quelqu'un de cette façon ?
— - C'est la manière dont se montre toujours sa colère, dit Frondsberg; plus il a l'air froid et acerbe, plus la rage bouillonne au dedans. C'est lui qui a eu l'idée de t'envoyer à Tubingen , en partie parce qu'il ne savait qui charger de ce soin, en partie aussi pour réparer le tort qu'il t'avait fait : car à son sens cette mission était des plus honorables. Et tu viens par ton refus le blesser et l' offenser devant le conseil.
— Quoi ! s'écria Georges. C'est Waldbourg qui m'a proposé? Ainsi cette mission ne venait pas de vous?
— Non. répondit Frondsberg en souriant ; non, j'ai même fait tout ce que j'ai pu pour le détourner de cette idée;
mais cela n'a servi de rien, car je ne pouvais pas lui dire mes véritables motifs. Je savais avant ton entrée que tu refuserais cet emploi.... Allons, ne t'écarquille pas ainsi les yeux comme si tu voulais voir dans mon cœur à travers mon pourpoint de cuir. Je sais toute espèce d'histoires sur le compte de cette mauvaise tête-là I *
Georges confus baissa les yeux.
« Et les motifs que je donnai ne vous parurent pas suffisants? dit-il. Que voulez- vous donc que je vous apprenne de si mystérieux?
— Mystérieux? Eh! ce n'est justement pas si mystérieux, car fais attention à ceci pour l'avenir : si l'on ne veut passe trahir, il ne faut pas se comporter au bal comme quelqu'un qui serait pris d'un accès de la danse de Saint-Guy, ni aller à trois heures de l'après-midi chez de belles demoiselles. Oui, mon fils, je saisbien des choses, ajouta-t-il en souriant et en menaçant du doigt; je sais de plus que ce cœur ardent tient aussi au Wurtemberg. »
Georges rougit et ne put soutenir le regard du chevalier.
c Au Wurtemberg? repartit-il après s'être remis avec peine. Quant à cela, vous m'accusez à tort. Si je ne me mets pas en campagne avec vous, cela ne veut pas dire que je me joindrai à l'ennemi ; certes, je vous jure....
— Ne jure pas! s'écria vivement Frondsberg ; un serment est une parole qui ne pèse guère, et cependant c'est une lourde chaîne que l'on brise ou qui vous brise. Tu ne feras, j'en suis sûr, que ce qui s'accorde avec l'honneur. Cependant il y a une chose qu'il te faut promettre par serment à la ligue avant qu'elle te rende la liberté : c'est de ne ne pas porter les armes contre nous avant quinze jours.
— Ainsi, vous m'attribuez donc toujours de faux sentiments? dit Georges ému. Je ne l'aurais pas cru, mais ce serment est inutile 1 Pour qui et avec qui combattrais-je de l'autre côté ? Les Suisses se sont retirés, le peuple des campagnes s'est dispersé, la noblesse est renfermée dans ses châteaux, et elle se gardera bien de recevoir dans ses murs un transfuge de la ligue; le duc lui-même s'est enfui....
■—Enfui? s'écria Frondsberg. Enfui? On ne le sait pas encore si positivement. Pourquoi alors Waldbourg aurait-il
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envoyé les cavaliers ? ajouta-t-il. Et puis d'où as-tu toutes ces nouvelles? As-tu espionné le conseil? Oa serait-ce vrai ce que certains prétendent, que tu as des rapports équivoques avec le Wurtemberg ?
— Qui se permet de prétendre cela? » s'écria Georges en pâlissant.
Les yeux perçants de Frondsberg étudiaient les traits du jeune homme :
<r Écoute ; tu es trop jeune et trop honnête pour une telle fourberie, dit-il. Et si tu te proposais quelque chose de semblable, tu ne te serais pas détaché de la ligue et tu aurais continué à remplir le rôle d'espion du Wurtemberg.
— Gomment! C'est là l'opinion qu'on a de moi? interrompit Georges. Si vous avez pour moi la moindre amitié, nommez-moi le coquin qui parle ainsi sur mon compte.
— Voyons, pas de nouvel emportement ! repartit Frondsberg en serrant la main du jeune homme. Sois sûr que si une telle parole était dite publiquement, ou que je pusse croire à rien de semblable, Georges de Frondsberg ne viendrait pas à toi. Mais il faut bien qu'il y ait quelque chose là-dessous. Un paysan est venu souvent trouver le vieux Lichtenstein dans la ville ; il n'avait pas attiré l'attention, au milieu de tout ce monde qu'il y a ici. Mais on nous a donné l'avis secret que ce paysan est un messager du duc de Wurtemberg. Lichtenstein est parti, le paysan et le mystère qui l'entourait avaient été oubliés. Ce matin, il s'est montré de nouveau. On sait qu'il a parlé longtemps avec toi hors de la ville, on l'a vu aussi dans la maison du sire de Kraft. Quel est le mot de cette énigme? »
Georges l'avait écouté avec une surprise croissante.
« Aussi vrai qu'il existe un Dieu, dit-il quand Frondsberg eut fini de parler , je suis innocent. Ce matin, un paysan vint à moi et....
— Eh bien, pourquoi t'arrêter court tout d'un coup ? demanda Frondsberg; tu rougis de plus en plus : que s'est-il donc passé avec ce messager?
— Ah! j'ai honte de le dire, et cependant vous avez déjà tout deviné; il m'apportait quelques mots de.... celle que j'aime l »
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Le jeune homme ouvrit à ces mots son pourpoint et en tira un petit parchemin qui y était caché :
« Voyez , c'est tout ce qu'il a apporté, dit-il en le présentant à Frondsberg.
— C'est là tout? dit celui-ci en riant après avoir lu. Pauvre enfant 1 et tu ne connais pas autrement cet homme ? Tu ne sais pas qui il est?
— Non ; il n'est que notre messager d'amour, j'en répondrais !
— Un joli messager d'amour , qui de plus doit espionner nos plans ! Ne sais-tu donc pas que c'est l'homme le plus dangereux, le ménétrier deHardt?
— Le ménétrier de Hardt? demanda Georges. C'est la première fois que j'entends ce nom ; et qu'est-ce que cela fait qu'il soit le ménétrier de Hardt?
— Personne ne sait au juste ce qu'il est; il fut un des plus terribles meneurs de la révolte du pauvre Conrad; plus tard il fut gracié; depuis, il mène une vie vagabonde, et il est maintenant l'espion du duc de Wurtemberg.
— Et l'a-t-on fait prisonnier? demanda Georges, qui prenait involontairement un vif intérêt à son nouveau serviteur.
— Non ; c'est justement là ce qui est incompréhensible. On nous a donné aussi secrètement que possible l'avis qu'il s'était de nouveau montré à Ulm. En dernier lieu, il doit avoir été dans votre écurie , et , lorsque nous avons voulu nous emparer de lui sans éclat, il était déjà loin. Allons, je m'en rapporte à ta parole et à la loyauté de ton visage ; je crois qu'il n'est pas venu à toi pour d'autres affaires.... Seulement tu peux être certain que, si c'est l'homme dont je parle, il ne s'est pas aventuré à Ulm uniquement pour t'être agréable; et si tu dois jamais te retrouver avec lui , prends garde à toi. De pareilles gens ne méritent pas grande confiance. Mais le garde de nuit crie dix heures. Remets ta tête sur l'oreiller et finis en rêve ta détention. Seulement, donnemoi d'abord ta parole pour les quinze jours , et je te promets que, si tu quittes Ulm sans dire adieu au vieux Frondsberg....
— Je viendrai , je viendrai, » s'écria Georges , touché de
l'affliction que l'escellent homme cherchait en vain à cacher sous un air riant.
Il prêta le serment que celui-ci voulait , et le chevalier quitta à pas lents la chambre mortuaire.
Lonne-raoi de voir encore une fois
Ton regard tendre; Une fois encor donne-moi d'entendre
""a douce voix !