C. Grl'neisex
Le jour suivant, le soleil de midi lançait ses rayons brûlants sur un cavalier qui traversait cette partie des Alpes de Souabe qui s'étend vers la Franconie. Il était jeune, plutôt mince que solidement taillé, et montait un grand cheval bai ; il portait une cuirasse, une épée et un poignard ; les autres parties de son armure , comme son casque , ses brassards, et ses cuissards , étaient attachées à sa selle. L'écharpe bleu clair rayée de blanc passée par-dessus son épaule droite, faisait deviner que ce jeune homme appartenait à la noblesse, car celte distinction était alors un privilège des hautes classes. Arrivé au sommet d'une montagne qui offrait un beau coup d'œil sur la vallée, il retint son coursier écumant et jouit du spectacle qui s'étendait sous ses yeux. Devant lui, une vaste plaine couronnée de montagnes boisées, arrosée des eaux vertes du Danube ; à sa droite, les sommets des Alpes du Wurtemberg; à sa gauche, loin à l'horizon, les pics couverts de neige des Alpes du Tyrol. La voûte du ciel, d'un bleu transparent, s'étendait sur cette scène, et sa char, mante couleur contrastait singulièrement avec les murs noi râtres d'Ulm , situé au pied de la montagne, et avec l'immense et sombre clocher de sa cathédrale. Les cloches de la vieille église commencèrent alors à sonner midi. Leur son sourd s'étendit en lents et tranquilles accords sur la ville et
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dans la vaste plaine, pour aller se briser contre les montagnes et se perdre en frémissant dans le bleu des airs, comme s'il voulait sur leur accompagnement mélodieux porter au ciel les vœux des mortels.
a Ainsi vous accompagnez le départ de celui qui s'en va comme vous avez salué son arrivée! s'écria le jeune cavalier ; c'est avec les mêmes sons, les mêmes accords solennels que vous lui parlez quand il arrive et quand il s'en va! Quel sens différent je donnais à vos voix d'airain, quand je les entendis pour la première fois! Alors je vous prenais pour un écho de mon cœur, pour un appel vers ma bien-aimée I et à présent, que je pars sans projet et sans joie , vous m'envoyez les mêmes sons? Vous avez célébré la naissance de mes beaux rêves, et maintenant vous sonnez leur glas de mort? C'est l'image de la vie ! ajouta-t-il avec mélancolie , en tournant son cheval, après avoir jeté un long regard d'adieu sur la vallée et sur les murs de la ville. L'image de la vie î Elles sonnent de même près d'un berceau et près d'un cercueil, et les cloches de la chapelle de mes pèjes ont retenti le jour de fête oîi l'on m'a porté au baptême, comme elles retentiront lorsqu'on descendra le dernier des Sturmfeder dans sa tombe ! »
La pente de la montagne devint en ce moment plus rapide, et Georges, car nos lecteurs l'ont depuis longtemps reconnu dans la personne du jeune cavalier, Georges conduisit lentement son cheval par la bride, tout en se laissant aller à ses pensées. C'était le chemin de sa patrie , et les comparaisons qu'il établissait entre ce retour et son heureux départ ne contribuaient pas à chasser ses sombx-es idées. Les événements de la veille, cette rapide succession de fortes émotions, son arrestation enfin, aujourd'hui encore, sa séparation d'hommes qui lui étaient attachés, tout cela l'avait violemment agité.
Avec quelle sincérité et quelle bonhomie Dietrich de Kraft, son aimable hôte, avait regretté de le voir partir ! Gomme ce brave jeune homme était toujours resté le même dans sa bienveillance à son égard , depuis la première fois qu'i's avaient bu ensemble dans la salle de l'hôtel de ville, jusqu'au coup de rétrier, que Geor^reg déjà en selle avait reyu de Die-
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trich ! Et comment l'avait-il payé de sa bonté? Occupé de luimême, il avait fait peu d'attention à son hôte, il l'avait à peine vu. Gomment avait-il agi avec l'excellent Breitenstein, et avec Frondsberg, qui l'avait traité aux yeux de toute l'armée comme son favori ? Il n'y a pas pour un noble cœur de pensée plus pénible que celle de passer pour un ingrat aux yeux de ceux dont il voudrait le plus posséder l'estime.
Il avait au milieu de ces sombres pensées fait un bon bout de chemin sur la montagne. Les rayons du soleil de mars devenaient toujours plus brûlants, les sentiers plus roides, et il résolut de se donner, à lui et à son cheval, quelques instants de repos à l'ombre d'un chêne. Il descendit et desserra la sangle du pauvre animal , lui permettant de chercher les maigres herbes qui croissaient alentour. Pour lui, il s'étendit sous le chêne ; il se fût abandonné volontiers au sommeil, auquel la fraîcheur de l'ombre invitait encore le cavalier fatigué ; mais la crainte que, dans des temps si agités et dans un pays si rapproché du théâtre de la guerre , on ne lui enlevât son cheval ou ses armes , le retint quelque temps éveillé , jusqu'à ce qu'il finit par tomber dans cet état de torpeur, où Tâme, entre la veille et le sommeil, lutte vainement avec le corps qui réclame impérieusement ses droits.
Il pouvait bien avoir sommeillé ainsi une petite heure, lorsque le hennissement de son cheval le fit lever précipitamment. Il se retourna, et vit un homme qui lui tournait le dos et paraissait s'occuper de l'animal. Sa première pensée fut qu"on voulait profiter de sa négligence pour emmener le cheval. Il se releva brusquement, tira son épée et fut en deux sauts à côté de cet homme.
a Halte-là, que fais-tu ici? cria-t-il en posant tant soit peu rudement sa main sur l'épaule de l'étranger.
— M'avez-vous donc déjà renvoyé de votre service, mon gentilhomme? > répondit celui-ci en se retournant vers notre héros.
A son œil hardi et rusé, à sa bouche souriante, Georges reconnut aussitôt le messager de Marie. Il était encore indécis sur la conduite qu'il devait tenir à son égard, car l'avertissement de Frondsberg le lui rendait suspect, tandis que la confiance de Marie parlait en sa fav-ur, quand le naysau
lui montra une poignée de foin : « Je pensais bi-en que vous n'auriez pas pris de sac à fourrage. Là-haut sur les montagnes l'herbe n'est pas merveilleuse; aussi ai-je apporté à votre cheval une brassée de foin. Il l'a trouvée parfaitement à son goût. y>
Ainsi parla le paysan, qui continua tranquillement à présenter le fourrage à l'animal.
ff Et d'où viens -tu donc? demanda Georges après s'être un peu remis de son étonnement.
— Ah! vous êtes parti si vite d'Ulm, que je n'ai pu vous suivre sur le moment, répondit le paysan
— Ne mens pas 1 Autrement, je ne te croirai plus par la suite. Tu ne viens pas à présent de la ville.
— Eh bien, vous ne me gronderez pas de m'etre mis en chemin un peu plus tôt que vous ? » dit le paysan en se retournant.
Cependant il n'échappa pas à Georges qu'un sourire narquois se répandait sur son visage.
ft Laisse maintenant mon cheval, s'écria Georges impatienté, et viens avec moi sous ce chêne. Là, assieds-toi et parle, mais sans détours. Pourquoi as-tu quitté hier la ville si subitement?
— Ce n'a pas été la faute des gens d'Ulm, repartit le paysan. Ils voulaient m'inviter à rester plus longtemps chez eux et me donner même la nourriture et le logement.
— Oui, ils voulaient te fourrer dans le plus profond cachot, où ne luit ni soleil ni lune, où est la place des espions.
— Permettez, mon gentilhomme, reprit le paysan ; alors je serais descendu quelques étages au-dessous de vous dans ce domicile?
— Misérable chien ! cria Georges impatienté et rougissant de colère. Veux -tu mettre le nom de mon père sur le même rang que celui du ménétrier de Hardt ?
— Que dites-vous là? s'écria l'homme à son tour avec une expression sauvage. Quel nom prononcez-vous ? Connaissezvous le ménétrier de Hardt? »
En disant ces mots il avait saisi involontairement peut-être de sa main nerveuse sa hache qui se trouvait près de lui ; sa
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carrure ramassée et solide, sa large poitrine, lui donnaient, en dépit de sa taille peu imposante, l'air d'un combattant qui n'est pas à mépriser. La façon sauvage dont il roulait ses yeux, sa bouche étroitement contractée, auraient peutêtre intimidé plus d'un champion.
Mais Georges se leva avec courage , rejeta ses longs cheveux en arrière, et son regard plein de fierté et de hauteur vint rencontrer l'œil sombre du paysan. Il porta la main à la poignée de son épée et dit d'un ton ferme et tranquille : « A quoi penses-tu, de prendre devant moi cette contenance et de m'interroger de ce front? Tu es, si je ne me trompe, celui que je viens de nommer; tu es ce meneur et ce chef de chiens révoltés. Ya-t'en au plus vite , ou je te montrerai comment on parle à de telles canailles. »
Le paysan parut lutter avec sa colère. Il enfonça d'un coup robuste la hache dans le tronc du cb4ne, et resta sans armes devant le jeune homme emporté.
« Permettez, dit-il, que je vous avertisse pour une autre fois de ne pas laisser ainsi votre adversaire, quand même il ne serait qu'un simple paysan comme moi, entre vous et votre cheval : car, si j'avais voulu suivre votre ordre de m'en aller au plus vite, celui-ci eût fait parfaitement mon affaire. »
Un regard jeté de ce côté montra à Georges que le paysan avait dit vrai. Rougissant de cette imprudence qui prouvait combien il avait encore peu d'expérience de la guerre, il retira la main de dessus le pommeau de son épée, et sans mot dire il s'assit par terre. Le paysan suivit son exemple , en se maintenant toutefois à une distance respectueuse, et dit :
« Vous avez bien raison, sire de Sturmfeder, d'être fâché contre moi; mais, si vous saviez combien ce nom m'est pénible, vous me pardonneriez peut-être mon emportement! Oui, c'est moi qu'on appelle ainsi ; mais il m'est odieux de m'entendre donner ce nom. Mes amis me nomment Jean, mais mes ennemis emploient de préférence l'autre nom, parce que je le hais.
— Que t'a donc fait ce malheureux nom? demanda Georges. Pourquoi t'appelle-t-on ainsi? Pourquoi ne veux-tu pas te laisser appeler de la sorte?
— Pourquoi l'on me nomme ainsi? répondit le paysan. J2,
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suis d'un village qui s'appelle Hardt, et qui est situé dans la plaine, non loin de Nurtingen. Je suis musicien de mon état, et je joue dans les marchés et les foires pour faire danser les garçons et les jeunes filles. A cause de cela on m'appelait le ménétrier de Hardt. Mais ce nom a été souillé de crimes et de sang à une époque malheureuse ; aussi, je l'ai quitté et je ne peux plus le souffrir. »
Georges attacha sur lui un regard pénétrant et dit : « Je sais bien à quelle malheureuse époque tu fais allusion. Quand vous autres paysans vous vous êtes soulevés contre votre duc, tu t'es montré pire que les autres.
— Vous avez dit la destinée d'un malheureux, reprit le paysan en regardant à terre d'un air sombre. Mais ne croyez pas que je sois encore le même. Le Tout-Puissant m'a sauvé, il a changé mes idées , et je puis dire qu'à présent je suis honnête homme.
— Oh ! raconte-moi les détails de cette révolte. Gommem as-tu été sauvé ?D'oi!i vient que tu sers aujourd'hui le duc?
— Je vous dirai tout cela un autre jour, repartit le paysan, car j'espère bien que ce n'est pas la dernière fois que nous nous trouvons ensemble. Permettez-moi en revanche de vous demander aussi quelque chose. De quel côté voulezvous donc vous diriger ? ce n'est pas là la route de Lichtenstein I
— Aussi ne vais-je pas à Lichtenstein ! répondit Georges abattu. Mon chemin me mène en Franconie, chez un vieil oncle. C'est ce que tu peux annoncer à celle qui t'a envoyé vers moi, si tu vas à Lichtenstein.
— Et qu'allez-vous chercher chez votre oncle? La chasse? vous la trouverez tout aussi bien autre part. L'ennui ? vous l'achèterez partout à bon marché. Bref, mon gentilhomme, ajouta-t-il avec un sourire plein de bonhomie, je vous conseille défaire volte-face et de m'accompagner quelques jours à travers le Wurtemberg. La guerre est comme terminée; on peut voyager tout à fait librement.
— J'ai prêté serment à la ligae de ne pas combattre contre elle d'ici à quinze jours. Gomment puis-je alors aller dan le Wurtemberg?
- Est-ce combattre contre elle que de poursuivre tran - Lichtenstein. 7
quillement voire route ? Ah I ah 1 d'ici à quinze jours ? ils croient que la guerre sera finie sitôt que çà? Il y en aura encore plus d'un qui dans quinze jours se brisera la tête aux murs de Tubingen. Venez avec moi, ce n'est pas manquer à votre parole.
— Et pourquoi aller en Wurtemberg? s'écria Georges avec douleur. Pour voir de près mes compagnons de guerre acquérir de la gloire par la prise des châteaux forts? pour rencontrer encore une fois les bannières de la ligue, à qui j'ai dit adieu et tourné le dos pour jamais? Non 1 je veux aller en Franconie, dans ma patrie, continua-t-il d'un air sombre, en appuyant son front dans ses mains; je veux m'ensevelir dans mes vieux murs, et rêver que j'aurais pu être heureux.
— C'est une belle résolution pour un jeune homme tel que vous I N'avez-vous rien autre chose à faire en Wurtemberg que de donner l'assaut aux châteaux du malheareux duc? Allons, venez toujours, continua-t-il en regardant Georges avec son sourire malin ; essayez une fois si l'on ne pourrait pas prendre Lichtenstein d'assaut*. »
Le jeune homme rougit jusqu'au front.
c Gomment peux-tu plaisanter à présent? dit-il à moitié fâché, à moitié souriant ; comment peux-tu rire de mon malheur?
— Je n'ai pas la moindre idée de plaisanter avec mon gracieux maître, répondit son compagnon. C'est sérieusement que je voudrais vous décider à venir.
— Et pour quoi faire ?
— Eh ! pour gagner le vieux seigneur, pour mettre un terme aux larmes de la demoiselle, qui pleure àcausede vous nuit et jour!
— Mais comment aller à Lichtenstein ? le père ne me connaît pas ; comment me présenter à lui?
— Serez-vous le premier qui viendrait, selon l'antique usage, demander l'hospitalité au château? Laissez-moi seulement faire, et vous serez bientôt à Lichtenstein I x
A . Le mot allemand Slurm , assaut, forme avec le commencement du aom de Slurmfeder un jeu de mois qa'on ne peut rendre ici.
f^Note des traductettn.)
Georges réfléchit longtemps ; il pesa le pour et le contre et se demanda s'il n'était pas contraire à son honneur, au lieu de s'éloigner du théâtre de la guerre, de se rendre dans une contrée où elle devait nécessairement se faire. Mais en réfléchissant avec quelle indulgence les chefs de la ligue euxmêmes avaient traité sa désertion, qu'ils ne lui avaient demandé, dans le cas où il passerait complètement à l'ennemi, que quinze jours de délai, en se représentant la figure affligée de Marie, son attente secrète dans ce Lichtenstein solitaire, la balance pencha pour le Wurtemberg.
« Je veux la voir encore une fois, encore une fois lui parler, pensa- t-il.... Eh bien, allons ! s'écria-t-il enfin; situ me promets qu'il ne sera jamais question de me ranger sous les drapeaux du Wurtemberg, que je ne serai pas admis à Lichtenstein comme partisan du duc, ma^'s simplement comme hôte, si tu promets tout cela, je veux bien te suivre.
— Pour moi, je puis bien le promettre, répondit le paysan; mais comment puis-je jurer quelque chose pour le sire de Lichtenstein ?
— Je connais les rapports dans lesquels tu es avec lui ; je sais que tu es venu souvent chez lui à Ulm, et qu'il a confiance en toi. Et comme tu lui portes des messages secrets de toute sorte , tu peux aussi bien le renseigner sur cette matière. »
Le ménétrier de Hardt regarda longtemps Georges avec étonnement.
« D'où savez-vous cela? s'écria-t-il. Cependant.... ceux qui me poursuivaient peuvent aussi l'avoir dit ; eh bien, je vous promets que vous serez partout reçu comme vous le voulez. Montez à cheval ; je vais vous conduire, et vous serez le bienvenu à Lichtenstein. «
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Je sais, dit le berger, des chemins inconnus Fréquentés seulement du chamois intrépide. Et par où nuls mortels ne sont encor venus. Avec moi venez-y, je serai votre guide.
Uhland.
Du versant de la montagne où Georges avait pris la résolution de suivre sou guide mystérieux, il y avait deux chemins pour aller dans la contrée de ReutUngen, où se trouvait le château de Marie Lichtenstein. L'un était la grande route, qui va d'Ulm à Tubingen ; elle conduisait, à travers la belle vallée Bleue, jusqu'au pied des Alpes, près de Blaubeuren , et de là, à travers les montagnes, en passant à côté du château de Haut-Urach, près de Saint-Jean et de Pflullingen. Ce chemin était ordinairement plus commode pour les voyageurs qui avaient des chevaux, des litières ou des voitures; mais, à l'époque où Georges traversait les montagnes avec le ménétrier de Hardt, il n'était pas prudent de le choisir. Les troupes de la ligue occupaient déjà Blaubeuren ; leurs postes s'étendaient au delà de la route du côté d'Urach, et traitaient tous ceux qui n'appartenaient pas à l'armée ou qui ne se déclaraient pas pour elle, avec la plus grande rigueur et la plus grande cruauté. Georges avait ses raisons pour ne pas prendre ce chemin, et son guide pensait trop à sa propre sûreté pour combattre les résolutions du jeune homme.
L'autre chemin, un simple sentier, connu seulement des habitants du pays, ne touchait, sur un espace d'une douzaine de lieues , que quelques hameaux disséminés ; il conduisait à travers d'épaisses forêts et des gorges de montagnes , et bien que çàet là, pour éviter la grande route, il fît un coude, bien qu'il fût fatigant et presque impraticable pour les chevaux, il offrait cependant le grand avantage d'être plus sûr.
C'est ce sentier que le ménétrier de Hardt choisit, avec
l'approbation du gentilhomme, qui ne voulait pas tomber sur une troupe de confédérés. Ils se mirent donc promptement 3n route, le paysan marchant toujours à côté de Georges, ^ux endroits difficiles il conduisait prudemment son cheval, 3t montrait, en général, tant d'attention et de soins pour le cavalier et son coursier, que les avertissements de Frondsberg contre cet homme perdirent de plus en plus de leur poids dans le cœur du jeune homme, qui ne vit plus en 'ui qu'un fidèle serviteur.
Georges aimait à s'entretenir avec lui. Le ménétrier jugeait de bien des choses qui, ordinairement, ne sont pas du domaine des gens de la campagne, avec intelligence et pénétration, et montrait un esprit si juste qu'il arrachait souvent un léger sourire à notre jeune héros. Sur chaque château qui s'élevait au loin derrière les bois, il avait une légende à raconter, et la clarté et la vivacité avec lesquelles il parlait, prouvaient que, dans les festins de-noces et dans les foires, il n'avait pas seulement joué le rôle de ménétrier, mais aussi celui de conteur. Néanmoins, toutes les fois que Georges le ramenait à sa propre histoire ou à cette période où le ménétrier de Hardt avait tenu une place importante dans la révolte du pauvre Conrad, il s'arrêtait d'un air sombre, ou, avec plus d'adresse qu'on n'en aurait soupçonné chez un tel homme, changeait le cours de la conversation.
Ils avaient ainsi voyagé sans s'arrêter. Jean savait toujours d'avance quand viendrait une métairie où ils trouveraient des rafraîchissements pour eux et du fourrage pour le cheval. Partout il était connu, et partout reçu bien cordialement, bien qu'on l'accueillît, à ce que remarqua Georges, avec un peu d'étonnement ; il causait alors généralement un petit quart d'heure avec le père de famille, pendant que la ménagère servait au jeune cavalier du pain, du beurre et du Cîdre, et que les garçons et les servantes admiraient la taille élancée de l'étranger, ses beaux habits, sa brillante écharpe et son panache ondoyant. Le frugal repas une fois terminé, quand le cheval de Georges avait repris des forces, toute la maison les accompagnait jusqu'à la porte et, à sa honte, le jeune cavalier ne pouvait jamais récompenser ses hôtes de leur hospitalité. Ceux-ci faisaient signe des yeux au mené-
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trier de Hardt de s'éloigner , et refusaient les faibles dons qui leur étaient offerts.
Son compagnon ne paraissait pas disposé à lui donner le mot de cette énigme, et sa réponse : c Quand ces gens viennent à Hardt, ils descendent aussi chez moi, a paraissait bien évasive.
Us passèrent encore la nuit dans une de ces métairies, où la bonne ménagère fît, de la meilleure £,Tâce du monde, au noble étranger un lit sur le banc du poêle , après lui avoir sacrifié une couple de pigeons et lui avoir servi une épaisse bouillie d'avoine.
Le jour suivant, ils continuèrent leur voyage de la même manière; seulement Georges crut remarquer que son guide procédait avec encore plus de prudence que la veille : car, lorsqu'ils approchaient d'une ferme, il faisait faire halte au cavalier au moms à cinq cents pas, avançait vers la maison avec circonspection, et c'était seulement après avoir bien reconnu les êtres qu'il faisait signe au gentilhomme de le suivre. Georges lui dem.andait en vain si l'on courait plus de dangers dans cette contrée, si les troupes de la ligue étaient près de là : le ménétrier ne répondait rien de précis. Vers midi, quand la contrée devint plus unie, que le chemin descendit davantage dans la plaine, le voyage parut devenir plus dangereux; car le ménétrier de Hardt semblait ne plus vouloir s'approcher des habitations. Il s'était chargé,* dans la dernière métairie, d'un sac contenant le fourrage du cheval et des vivres pour eux deux. 11 paraissait chercher des sentiers encore moins fréquentés. Georges observa aussi qu'ils ne suivaient plus la même direction, mais qu'ils appuyaient très-fort sur la droite.
Arrivés à la lisière d'un bois touffu de hêtres , oii une source limpide et un frais gazon invitaient au repos, ils firent halte. Georges descendit, et son guide tira de son sac de bonnes provisions. Après avoir donné à manger au cheval, il s'assit aux pieds du jeune cavalier et commença à dîner de grand appétit.
Georges avait apaisé sa faim et examinait la contrée d'un œil attentif. C'était une belle et large vallée dans laquelle plongeait leur vue. Une petite rivière la traversait d'un cours
rapide; les champs qui la bordaient paraissaient bien ensemencés ; un joli château s'élevait sur une colline, de l'autre côté de la vallée ; toute la contrée était plus attrayante que la crête de nu)ntagne sur laquelle ils avaient cheminé jusqu'à présent.
« Il me semble que nous avons quitté les Alpes, dit Georges en se tournant vers son compagnon; cette vallée et ces collines sont bien plus agréables que les rochers et les landes que nous avons traversés jusqu'ici. L'air mémo est plus doux et plus chaud que là-haut, où le vent sorfflait souvent avec tant de violence.
— Vous avez deviné juste, mon gentilhomme, dit Jean en serrant soigneusement dans le sac les restes du dîner. Ces vallées appartiennent déjà à la région inférieure, et cette petite rivière que vous voyez se jette dans leNeckar.
— Mais comment se fait-il que nous nous soyons tellement écartés du chemin? demanda Georges. Il m'a déjà semblé là-haut, dans. les montagnes, que nous abandonnions notre première direction; mais tu ne veux jamais m'écouter. Ce chemin , autant que je connais la position de Lichtenstein, doit incliner beaucoup à droite.
— Allons, je veux bien vous le dire à présent, répondit le paysan; je ne voulais pas, dans les Alpes, vous inspirer une crainte inutile; mais nous sommes maintenant, Dieu le veuille, en sûreté. En tout cas, nous ne sommes plus qu'à quatre lieues de Hardt, où ils ne nous attraperont plus.
— En sûreté? interrompit Georges; qui nous attaquerait?
— Eh, eh , les confédérés , repartit le ménétrier. Ils courent les Alpes, et souvent leurs cavaliers n'étaient pas à mille pas de nous. Pour mon compte, il ne m'aurait pas été agréable de tomber entre leurs mains ; car, comme vous le savez, ils ne sont pas très-bien disposés à mon égard. Et vous non plus vous n'auriez pas été très-charmé, je pense, d'être conduit prisonnier devant le sire truchsess do Waldbourg?
— Dieu m'en préserve ! s'écria le gentilhomme. Devant le truchsess! plutôt me faire tuer sur place. Mais que veulent-ils ici? Il n'y a aucune forteresse du Wurtemberg dans les environs, et tu me dis qu'ils peuvent courir le pays sans rencontrer d'obstacles : que cherchent-ils donc?
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— Tenez, mon gentilhomme , il y a partout de mauvaises gens. Quiconque est bon Wurtembergeois se laissera plutôt écorcher que de trahir son duc, auquel les confédérés font à présent la chasse. Mais Waldbourg a, dit-on, promis un grand monceau d'or à qui s'en emparerait. Il a envoyé ses cavaliers rôder partout, et on dit que des paysans, aveuglés par l'éclat de l'or, font voir à ces limiers tous les coins et toutes les cachettes*.
— C'est le duc qu'ils cherchent ? eh mais, il s'est enfui du pays, ou bien, selon d'autres, il s'est enfermé à Tubingen, dans son château fort, où il est protégé par quarante chevaliers.
— Oui, les quarante nobles sont là, répondit le paysan d'un air rusé, et aussi le fils du duc, le petit Christophe, c'est vrai. Mais si le duc lui-même y est, c'est ce que personne ne sait exactement. Entre nous soit dit , comme je le connais, il ne s'enfermera qu'à la dernière extrémité dans une forteresse: c'est un seigneur hardi et remuant, et il se trouve plus à .';on aise dans les bois et les montagnes, dût-il y courir plus de danger.
— C'est dmc le duc qu'ils cherchent? se trouverait-il de ce côté?
— Où il est, voilà ce ce j'ignore, repartit le ménétrier de Hardt. et je jjarierais que personne ne le sait que Dieu; mais je sais où il sera, ajouta-t-il, et Georges vit comme un éclair d'inspiratiori briller dans ses yeux; je sais où il se trouvera, quand sa misère sera à son comble, quand ses fidèles serviteurs se presseront autour de lui, quand la poitrine de plus d'un brave le protégera contre la rage des confédérés. Car s'il est un maître sévère, il est de la race de Wurtemberg, et nous aimons mieux une main pesante que les paroles artificieuses des Bavarois et des Autrichiens.
— Et s'ils reconnaissent le malheureux prince, s'ils le ren-
•I. Ulrich se plaipnit plusieurs fois des poursuites de ses ennemis. En l'an 4 531 on s'empara d'un misérable stipendié par Dietrich de Spaet pour l'assassiner. Satiler, Hisl. des ducs, 3, p. 47. En l'an 4 536, le tribunal de Dornslellen arrêta un Bohémien qui disait avoir reçu trois florins du duc Guillaume de Bavière pour tuer le duc, Hisl. de C. Pfaff, I, 28S, Ceci prouve que de tfis attentats eurent lieu.
contrent? Ne s'est-il pas déguisé et rendu méconnaissable? Tu m'as dépeint une fois son visage, et je crois presque l'avoir devant les yeux, surtout son œil imposant et plein de feu. Mais comment est-il du reste de sa personne?
— Il est tout au plus de huit ans plus âgé que vous, répondit le paysan; il n'est pas si grand que vous, mais il vous ressemble un peu pour la tournure, surtout lorsque vous êtes à cheval. En vous suivant, je me suis dit plus d'une fois : «C'est juste ainsi qu'était le ducaux jours de sa prospérité. »
Georges s'était levé pour voir après son cheval; les propos du paysan lui avaient donné de l'inquiétude sur sa sûreté, et il réfléchit pour la première fois quelle folie c'était de vouloir, dans ces temps de guerre, se glisser à travers un pays occupé. Il lui aurait été très-désagréable d'être fait prisonnier à ce moment ; sans doute son serment le laissait libre d'aller où il voulait, pourvu qu'avant quinze jours il ne prît point une part active à la lutte contre la ligue; mais il sentait quel jour défavorable cela jetterait sur lui, s'il était trouvé dans cette contrée, loin du chemin de sa patrie, et dans la société d'un homme si suspect et si dangereux au yeux du chef de la ligue. Il n'y avait pas de possibilité d retour, car ou pouvait admettre avec certitude que les troupes de la ligue s'étaient déjà étendues sur toute la largeur des Alpes ; le plus sûr paraissait de se hâter de dépasser les postes les plus avancés; on avait alors le danger derrière soi, mais en avant, et sur les côtés, la liberté de ses mouvements.
Le cheval, d'ordinaire si impétueux, qui devait porter son maître à travers ces dangers, baissait les oreilles; la longue route et les sentiers fatigants et rocailleux avaient diminué ses forces. A son grand chagrin, Georges remarqua même qu'il avait peine à s'appuyer sur son pied de devant, ce qui, après une course de huit lieues sur des roches aiguës et coupantes, n'avait rien d'étonnant. Le paysan remarqua l'embarras du jeune homme; il examina l'animal et conseilla de le laisser reposer encore quelques heures, en ajoutant, comme consolation, qu'il connaissait assez bien la contrée, et qu'ils pourraient faire un bon bout de chemin pendant la nuit.
106 LIGHTENSTEIN.
Les confédérés ne sont pas en peine
D'un butin grossier.
Ce sont chasseurs qui cherchent dans la plaine
Un royal gibier.
G. Schwab.
Notre jeune héros se résigna à son sort et chercha à se distraire par la contemplation de la belle vue qui se présenta encore plus ravissante à ses yeux quand le paysan l'eut conduit environ cinquante pas plus haut. Ils se tenaient sur une pointe de rocher qui terminait une branche des Alpes de Souabe : un immense panorama se déroula aux yeux étonnés de Georges, avec un aspect si surprenant, un si agréable mélange de couleurs et une beauté si sublime, qu'il resta quelque temps comme en extase. Et si l'on a vraiment le sentiment des beautés Je la nature, sans aller chercher les Alpes de la Suisse et leurs hauts sommets ni les vallées du Rheingau, on n'a qu'à gravir les Alpes de Souabe, pour remporter les souvenirs les plus agréables.
Qu'on se figure une chaîne de montagnes qui se perd dans un lointain presque inaccessible à l'œil, et qui, magnifiquement éclairée, offre toutes les nuances, depuis le gris le plus doux et les teintes bleuâtres à l'horizon, jusqu'au vert foncé des montagnes plus rapprochées. Sur ces sommets l'œil découvre des châteaux et des forteresses sans nombre, établis sur ces hauteurs comme des gardiens, et qui dominent le pays; aujourd'hui leurs tours sont en ruines, leurs portes superbes brisées, les fossés profonds remplis de débris et de mousse; les grandes galeries qui retentissaient autrefois des éclats de la joie sont muettes; mais à l'époque où Georges se tenait sur les rochers de Blaubeuren, un grand nombre de ces châteaux étaient encore debout dans toute leur splendeur, et s'étendaient comme une ligne de puissants guerriers entre les deux colosses de Staufen et de Hohenzollern.
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a C'est un pays magnifique que ce Wurtemberg 1 s'écria Georges , tandis que son œil errait de hauteur en hauteur. Gomme ces sommets et ces versants de montagnes, avec leurs rochers et leurs châteaux, sont hardis et imposants 1 Et si je me tourne iâ-bas vers les vallées du Neckar, comme ces jolies collines, ces coteaux et ces vignobles, ces vallées fertiles coupées de jolis ruisseaux et de rivières, présentent à l'œil un aspect charmant, et puis un ciel doux et une race d'hommes bons et robustes !
— Oui, dit le paysan, c'est un beau pays; cependant ici ce n'est encore rien ; mais il faut voir au-dessous de Stuttgard, le bas pays : c'est ravissant, en été ou en automne, de descendre le cours du Neckar. Que les champs sont beaux et riches ! comme la vigne couvre les montagnes de son vert feuillage! et que d'embarcations et de radeaux descendent et remontent le Neckar! Gomme les gens sont heureux dans leur travail 1 les jeuues filles chantent comme des alouettes!
— Certainement les vallées de la Rems et du Neckar sont plus belles, repartit Georges ; mais cette vallée qui s'étend à nos pieds, ces hauteurs qui nous entourent, ont aussi un charme tout particulier. Gomment nomme-t-on ces châteaux qui couronnent les sommets ? dis, comment s'appellent ces montagnes lointaines? »
Le paysan contempla d'un air réfléchi la contrée, et montra la dernière ligne de rochers qui s'élevaient dans le brouillard, dans un lointain presque inaccessible.
« Là derrière, entre le levant et le midi, est le Rossberg; dans la même direction, mais plus près de nous, ces nombreuses dentelures de rochers sont les hauteurs d'Urach. Là, plus vers le couchant, est Achalm; pas loin de là, mais vous ne pouvez les voir d'ici, se trouvent les rochers de Lichtensteiu.
— Ainsi là, se dit Georges en plongeant un profond regard dans les brouillards du soir, là où ce petit nuage flotte dans le rouge du soir, là bat pour moi un cœur fidèle; à présent peut-être du haut des créneaux de la tour regarde-t-elle de ce côté, vers ce monde de montagnes, peut-être même vers ces rochers-ci. Que le souffle du soir la salue de ma part, et puissent ces nuages roses lui annoncer mon approche!
— Plus loin, vous voyez cette saillie, c'est le Teck; nos ducs se nomment ducs de Teck; c'est une bonne et solide forteresse. Tournez vos regards ici à droite : cette montagne haute et escarpée fut autrefois la résidence d'empereurs célèbres ; c'est Hohenstaufen
— Mais comment s'appelle ce château qui s'élève tout près? demanda Georges; vois donc comme le soleil se reflète sur ces murs blancs, comme ces créneaux semblent plonger dans une vapeur d'or, comme ces tours brillent d'un éclat rougeâtre.
— C'est Neuffen, sire ! Encore une solide forteresse, qui donnera fort à faire à la ligue. >
Le soleil d'une belle et courte journée de mars commença, pendant le dialogue de nos voyageurs, à baisser à l'horizon. Les ombres du soir s'étendirent comme de sombres voiles sur les montagnes, et cachèrent àlûeil les sommets et les ruines éloignées. La lune se leva .pâle et regarda son nocturne domaine. Seulement les murs élevés et les tours de Neuffen étaient rougis des derniers rayons du soleil, comme si ces rochers eussent été des favoris dont il se séparait à regret. Il disparut ; ces murs aussi furent enveloppés dans l'obscurité; le souffle de la nuit passa à travers les forêts, qui saluèrent de leurs murmures mystérieux la lune brillant alors de plus de clarté.
« A présent , c'est le vrai moment pour les voleurs et pour les voyageurs fugitifs comme nous, dit le paysan en bridant le cheval du gentilhomme ; encore une heure, et la nuit sera noire comme du charbon, et jusqu'au lever du soleil aucun cavalier de la ligue ne découvrira notre trace.
— Crois-tu qu'il y ait du danger? dit Georges en portant la main à son casque et en retirant sa toque légère. Ne pensestu pas que nous devrions nous mieux armer?
— Laissez pendre à votre selle , mon gentilhomme , cette coiffure de combat. Cela serait trop froid par une nuit fraîche * gardez toujours votre toque; ce n'est pas dans cette contrée qu'ils cherchent le duc, et, quand ils viendraient à nous, nous ne craignons pas quatre des leurs. »
Georges laissa avec hésitation son casque où il était ; il avait honte de montrer moins de courage que son com-
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pagnon , qui , à pied , couvert d'une légère casquette de cuir, était simplement armé d'une hache. Il se mit en selle. Son guide saisit la bride et descendit devant lui la montagne.
« Ainsi tu crois, demanda Georges après un court silence, que les cavaliers de la ligue ne se hasardent pas jusqu'ici?
— Ce n'est guère probable, répondit le ménétrier; Neuffen est un solide château fort et a une bonne garnison; sans doute ils l'assiégeront dans peu de temps avec toutes les forces de l'armée : mais ce n'est pas une troupe comme les quelques cavali-srs de Waldbourg qui se hasarderait si près d'une forteresse ennemie.
— Regarde comme la lune est claire et belle 1 s'écria Georges, toujours occupé du spectacle qu'il avait eu sur la montagne, et contemplant les ombres singulières des forêts et des hauteurs sur lesquelles se détachaient les rochers vivement éclairés; vois comme les fenêtres de Neuffen brillent au clair de la lune !
— J'aimerais mieux que la lune ne parût pas cette nuit, repartit son guide en regardant de temps en temps autour de lui avec inquiétude; une nuit sombre vaudrait mieux pour nous. La lune a trahi plus d'un honnête homme ; .mais à présent elle se trouve déjà au-dessus de Reissenstein, où le géant a habité; elle ne va pas tarder à descendre.
— Que dis-tu d'un géant qui a habité au Reissenstein?
— Oui, il y a longtemps un géant a habité là ' , c'est certain; là sur la montagne, juste où se trouve maintenant la lune, est situé un château qui s'appelle Reissenstein ; il appartient aujourd'hui aux Helfensteiner ; il s'appuie sur des rochers escarpés bien haut dans les airs, et n'a d'autre voisins que les nuages , et la lune quand il fait nuit. Sur une montagne près du château , il y a une caverne où habitait autrefois un géant. Il possédait une immense quantité d'or, et il aurait pu mener une brillante et joyeuse vie , s'il avait eu avec lui d'autres géants et géantes. Il lui passa une fois
i. Celte légende est rapportée par G. Schwab dans le fidèle et agréable itinéraire des AIp.s de Souabe. Il l'a conservée à la postérité dans une romance inliluléc : L(i construction du tleisstnstcin.
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par la tête de se bâtir un château comme les chevaliers en possèdent dans les Alpes. Le rocher vis-à-vis lui parut trèsconvenable pour cet usage.
c Mais il était lui-même un mauvais architecte; il tira de la montagne avec ses ongles des rochers grands comme des maisons, et les plaça les uns sur les autres ; mais ils retombaient toujours et ne voulaient pas former un château. Alors il s'étendit sur les rochers de Beuren , et cria dans la vallée pour demander des ouvriers : il engageait des charpentiers , des maçons, des casseurs de pierres, des serruriers, à venir l'aider, promettant de les bien payer.
(T On entendit ses cris dans tout le pays de Souabe, de Kocher au lac de Constance, du Neckar au Danube, et les maîtres et les compagnons arrivèrent de toutes parts pour bâtir au géant son château.... Sortez de la lumière de la lune, mon gentilhomme, venez ici à l'ombre; votre armure brille comme de l'argent, et pourrait bien être aperçue des limiers et des espions.
c Eh bien ! pour en revenir au géant , c'était drôle de le voir assis au soleil à l'entrée de sa caverne , et regardant de l'autre côté de la vallée construire son château. Les maîtres et les ouvriers étaient actifs au travail, et bâtissaient ce qu'il leur criait à travers la vallée ; ils trouvaient là grande matière à s'amuser et à plaisanter, parce qu'il ne comprenait rien à l'architecture. Enfin l'ouvrage étant terminé, le géant entra dans sa nouvelle demeure ; il regarda par la plus haute fenêtre dans la vallée, où se trouvaient rassemblés les maîtres et les ouvriers , et leur demanda si le château avait bon air quand il regardait ainsi à la fenêtre. Mais lorsqu'il se retourna, il se mit en colère, car les ouvriers lui avaient juré qae tout était fini, et à la plus haute fenêtre par où il avait regardé manquait encore un clou.
« Les maîtres serruriers s'excusèrent, et dirent que personne n'avait osé se tenir dans les airs devant la fenêtre pour y mettre le clou. Mais le géant ne voulut rien entendre, et déclara qu'il ne payerait rien avant que le clou fût en place.
f Ils rentrèrent tous au château ; les plus impétueux disaient bien haut que c'était pour eux une bagatelle d'enfoncer un clou; mais lorsqu'ils arrivèrent à la fenêtre et re-
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^^ardèrent dans la vallée qui se trouvait tellement au-dessous d'eux , et qu'ils ne virent tout autour que des rochers, ils secouèrent la tête et se retirèrent tout confus. Alors les patrons offrirent à qui enfoncerait le clou un salaire décuple ; longtemps il ne se présenta personne. Cependant, il y avait parmi les ouvriers un garçon serrurier, bien tourné, qui aimait la fille de son patron et en était aimé ; mais le père était un homme dur, et il refusait de la lui donner pour femme à cause de sa pauvreté. Celui-là prit son courage à deux mains, et résolut de mériter sa bien-aimée ou de mourir; car la vie sans elle lui était odieuse. Il se présenta donc au père de la jeune fille et dit : « Me donnerez- vous votre fille, si j'enfonce le clou? » Mais lui, pensant que le téméraire ouvrier tomberait et se casserait le cou sur les rochers, et enchanté d'en être ainsi débarrassé, dit oui.
« Le jeune homme prit le clou et son marteau, récita une pieuse prière, et se mit à grimper à la fenêtre pour enfoncer le clou et pour gagner sa bien-aimée. Alors s'éleva aussitôt un tel cri de joie parmi les ouvriers, que le géant sortit du sommeil dans lequel il était plongé , et demanda ce qu'il y avait. Et lorsqu'il apprit que quelqu'un s'était trouvé pour enfoncer le clou , il vint , considéra longtemps le jeune ouvrier, et dit : ce Tu es un brave garçon, et tu as plus de cœur que toute cette troupe de gueux; viens, je vais t'aider. » Puis il le prit par la nuque, de manière que les autres en tremblèrent jusqu'à la moelle des os, le tint dans les airs en dehors de la fenêtre, et dit : «Maintenant frappe, je ne te laisserai pas tomber. »
« L'ouvrier enfonça le clou dans la pierre, et le géant l'embrassa et le caressa si fort , qu'il s'en fallut peu qu'il n'en perdît la vie ; ensuite il le conduisit au maître serrurier, et dit : « C'est à ce garçon-là que tu donneras ta fille. » Puis il se rendit à sa caverne, en rapporta un sac d'argent, et les paya tous jusqu'au dernier denier ; enfin le tour du jeune ou vrier étant venu , il lui dit : « A présent , toi , mon brave garçon , va chercher la fille de ton patron , et viens habiter avec elle ce château, car il t'appartient. »
«Gela réjouit tout le monde; le serrurier rentra chez lui, et...
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— Écoute ! ri'as-tu pas entendu le hennissement d'un cheval? * s'écria Georges, qui se trouvait très-mai à l'aise dans la gorge qu'ils traversaient. La lune jetait encore une lumière assez claire; les ombres des chênes se balançaient au bord du chemin, les buissons gémissaient au souffle du vent, et il lui semblait voir de sombres figures remuer à côté d'eux, j
Le ménétrier de Hardt s'arrêta , impatienté que le gentilhomme ne lui eût pas laissé achever son récit.
« 11 m'a semblé aussi d'abord entendre quelque chose, mais ce n'était que le gémissement du vent dans les chênes et le cri de la chouette dans le taillis. Si nous étions seulement de l'autre côté de la vallée I Ici il fait clair comme en plein jour; là-bas le bois recommence et l'obscurité reprend, tout danger serait passé. Donnez des éperons à votre cheval et traversez la vallée au trot , je courrai à côté de vous.
— Pourquoi au trot ? demanda Georges. Crois-tu qu'il y ait du danger? Avoue-le, n'est-ce pas que tu les as vues aussi dans les bois, ces formes qui se glissaient à côté de nous? Crois-tu que ce soient des confédérés?
— Eh bien 1 oui , murmura le paysan en regardant autour de lui, il m'a semblé aussi que quelqu'un se glissait derrière nous; c'est pourquoi dépêchez-vous, que nous sortions de ce maudit chemin creux , et puis ensuite au trot à travers la plaine ; après cela il n'y a plus ds danger. »
Georges tira un peu son glaive du fourreau et saisit d'une main plus ferme les rênes de son cheval; ils descendirent en silence la gorge si bien éclairée par la lune , que Georges pouvait distinguer chaque trait du visage de son compagnon, et il vit distinctement celui-ci prendre sa hache sur son épaule , et passer à sa ceinture un couteau qu'il tira de son pourpoint. Ils étaient arrivés à la sortie du chemin creux, et ils allaient tourner dans la vallée, quand une voix sortant du taillis s'écria :
<r C'est le ménétrier de Hardt; sus , camarades ! L'homme à cheval doit être celui que nous cherchons!
— Fuyez 1 mon gentilhomme, fuyez! » s'écria le guide fidèle en ^'apprêtant à se défendre avec sa hache ; mais Georges
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tira son épée , et se vit aussitôt attaqué par cinq hommes, pendant que son compagnon avait déjà affaire à trois autres.
Le resserrement du chemin creux l'empêchait d'user de ses avantages et de se jeter de côté. Un Àe ses adversaires saisit les rênes de son cheval ; mais à ce moment l'épée de Georges l'atteignit au front, et il tomba sans pousser le moindre cri; les autres, rendus furieux par la chute de leur compagnon, attaquèrent Georges encore plus vigoureusement, en lui criant de se rendre; mais celui-ci, bien que blessé au bras et à la jambe ne répondait qu'à coups d'épée. « Vivant ou mort , cria un des assaillants, si le sire duc ne le veut pas autrement, eh bienl il l'aura; » et au même instant Georges de Sturmfeder tomba frappé lourdement à la tête. Dans l'épuisement de la mort, il ferma les yeux et n'entendit que le rire sardonique de ses meurtriers triomphants de leur succès.
Après un court espace de temps, on le déposa sur le sol; un cavalier arriva bride abattue, descendit et s'avança vers ceux qui l'avaient porté. Georges rassembla ses dernières forces pour ouvrir encore une fois les yeux. Il vit un visage inconnu courbé au-dessus de lui? «Qu'avez-vous fait, entendit-il. Ce n'est pas lui. Vous vous êtes mépris. Sauvezvous au plus vite. Ceux de Neuffen sont sur nos talons. »
A moitié mort , Georges ferma les yeux ; des voix sauvages et le bruit d'un combat vinrent frapper son oreille ; mais bientôt tout s'évanouit dans le lointain; une froide humidité sortant du sol de la prairie roidit ses membres, un doux sommeil s'empara du blessé, et avec une dernière pensée pour sa bien-aimée, il perdit entièrement connaissance.