‹ Ligier RichierChapitre 6 sur 19 · LE MAUVAIS LARRON · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS LARRON

Sculpture en bois, attribuer à IJgier Ricliier. (Eglise Saint-Pierre, à Bar-le-Duc.)

LIGIER RICHIER i3

erat. Ce personnage, au riche pourpoint, au volumineux turban, arme d'un large cimeterre suspendu à une chaîne, monté sur un lourd cheval solidement harnaché, rappelle bien l'aspect que devaient avoir ces robustes chevaliers du xvi" siècle qui combattaient, dans les guerres d'Italie, à côté du jeune Antoine de Lorraine. Derrière cette énergique ligure guerrière apparaît la tête grimaçante d'un second cheval qui hennit fiévreusement en reniflant. On le voit, Richier, dès ses débuts, cherche à exciter l'émotion par tous les moyens et tout lui est bon pour la produire. N'ayant pu placer

Groupe en terre cuite, (i;ir I.i^ier Ricliier ( 1 53o), conservé à la cure de Clermont-en-Argonne (Meuse).

les deux larrons aux côtés du Christ, à cause du peu d'espace dont il disposait, il a donné aux deux cavaliers les sentiments qu'éprouvèrent les larrons sur le Calvaire. Le cavalier de gauche insulte le Christ, tandis que celui de droite l'implore, en élevant vers lui ses mains suppliantes. Le contraste de ces deux actions est frappant. Un soldat, portant l'éponge imbibée de fiel et de vinaigre au bout d'un long bâton, vient heureusement remplir un vide au pied de la croix que sainte Madeleine, abîmée dans sa douleur, serre avec transport.

De tous les sujets religieux que traita Ligier Richier, celui qui semble avoir occupé au plus haut point sa pensée religieuse est la déposition du corps de .lésus, après le supplice de la croix. Son chef-d'œuvre.

OU plutôt son œuvre la plus considérable, la Mise au tombeau de Saint- Mihiel, n'est réellement que le dernier épisode de cette scène douloureuse. A Hattonchàtel, le troisième bas-relief du retable est, en quelque sorte, la première pensée des groupes qu'on voit à Etain, à Glermonten-Argonnc et à Saint-Mihiel. Le corps du Christ, étendu sur le sol, est tendrement soutenu par sa mère. C'est pour elle le moment de la douleur la plus aiguë, celui où les forces humaines abandonnent son pauvre corps tout prêt à défaillir. Ce groupe se compose bien, et la tête du Christ, fine, allongée, otfre un type de beauté supérieur à celui des deux bas-reliefs précédents. Saint Jean, debout à gauche, est une médiocre figure. La sainte femme qui se penche sur le corps du Christ, par un mouvement "plein de naturel, est d'un aspect vulgaire, presque trivial. 11 y a ici exagération du sentiment réaliste. En revanche, à gauche se dresse une svelte figure de femme, coiffée avec goût et vêtue d'un étroit corsage qui modèle les formes du corps, en laissant voir sur la poitrine une chemise finement plissée. Une longue ceinture entoure sa taille et un ample manteau complète son costume élégant. C'est, sans doute, sainte Madeleine, l'ancienne courtisane de Magdala, Madeleine, à laquelle Richier a toujours prodigué les bijoux finement ciselés et les somptueux vêtements, oubliant qu'il avait à représenter une humble pénitente ayant renoncé aux joies du monde. Au dernier plan du bas-relief, on distingue un évêque ou abbé mitré et crossé, revêtu de ses habits pontificaux. Au-dessous de lui, un prêtre en surplis, les mains jointes, est à genoux en prière. Ces deux figures sont évidemment des portraits. M. Léon Germain suppose, avec assez de vraisemblance, que révêque n'est autre que saint Claude, et le prêtre serait le donateur lui-même, dont jusqu'à présent on n'a pas découvert le nom

Ces trois bas-reliefs sont séparés par des pilastres couverts d'arabesques légères où sont figurés, d'une part, les instruments du sculpteur: un marteau et un ciseau, et, d'autre part, une règle et un compas, attributs de l'architecte. L'entablement est aussi décoré d'arabesques traitées avec beaucoup de goût. Les armes du duc Antoine surmontent la niche où se trouve placée la croix. Cet ensemble de décoration, où toutes les parties en relief sont dorées sur un fond d'azur, forme un cadre splendide aux bas-reliefs qui n'ont aucune dorure.

I. Le Retable d' Hattoncluitel el L'iLçier Richier. Nancy, 1886,

LlCilER RICHIER i5 Au suubasscment , on lit rinscriptiun suivante, en caractères romains :

XPS : Piissiis est nobis rdinqucns exemplum. Vt sequamini vestigia.

« Le Christ a soutien pour nous, vous laissant son exemple, alin que vous suiviez ses traces. »

LA VIERGE ET SAINT JEAN par Ligicr Richier. (Eglise Siiint-Michcl, ;i Saint-Mihicl.)

Sur la base de chacun des pilastres se trouve la date de l'érection du monument dispose'e ainsi :

l'an IOOO • 500 ' 2 3

Un écu armorié est sculpté au milieu d'une couronne de fruits. Il porte d'azur, au chevron d'argent, surmonté d'un lambel et accompagné, en pointe, d'une tête de cerf. Malgré toutes les recherches qui ont été

i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES

faites, on n'a pas pu savoir, jusqu'à présent, à quelle famille appartiennent ces armoiries. Selon toute probabilité, ce sont celles du donateur.

De chaque côté de la couronne de fruits se voient les deux lettres G R, qui ont singulièrement exercé la sagacité de tous ceux qui se sont occupés du retable d'Hattonchâtel. Ce sont très probablement les initiales du nom du donateur. Nous n'admettons pas, ainsi que le pense M. l'abbé Souhaut, que ce soient les initiales de Claude, frère aîné de Ligier Richier, auquel on devrait la partie architecturale du monument. On ne possède pas de documents authentiques qui permettent d'affirmer que Claude fut architecte. Dom Calmet dit, au contraire, que les trois frères Richier étaient sculpteurs. Or, au commencement du xvi'^ siècle, en Lorraine, les imaigiers ne se contentaient pas de sculpter la pierre ou le bois, ils le peignaient et le doraient, comme au moyenàge. Ils enrichissaient leurs compositions d'ornements qui frappaient vivement les yeux. Mansuy Gauvain, en i5o5, avait peint et doré la statue de Notre-Dame de Bon-Secours, et on n'est pas éloigné de lui attribuer, outre la statue équestre du duc Antoine, les arabesques de la Porterie du palais ducal de Nancy. Sans être architecte, Ligier Richier a donc bien pu revêtir le retable d'Hattonchâtel de légers ornements. Plus tard, il a prouvé, par la décoration du plafond de sa maison de Saint-Mihiel et par les rinceaux qu'il a fait courir sur le sépulcre de la A'Iise ail tombeau, qu'il était passé maître en ce genre de travail.

Nous nous sommes longuement arrêté devant ce retable, parce qu'il contient, en germe, toutes les qualités que Ligier Richier développera plus tard dans ses grands ouvrages. L'émotion profonde qu'il imprime sur tous les visages, les passions diverses dont il anime les personnages qifil met en scène, et qu'il exprime aussi par les gestes des mains et par l'attitude du corps, tous ces éléments de vie qu'il répand à profusion dans ses compositions dénotent un esprit profondément original qui aborde résolument la tâche qu'il s'est imposée. Son inexpérience de l'outil trahit parfois sa pensée; son désir de rendre l'intensité de la vie le conduit parfois à l'exagération du mouvement ou de l'expression; mais n'oublions pas que ce retable est une page de la vingtième année, œuvre pleine de promesses que son esprit méditatif reproduira plus d'une fois avant de le faire arriver à la perfection dans la Mise au tombeau de Saint-Mihiel.

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