CHAPITRE III
Le Christ et les deux larrons de l'église Saint-Pierre, à Bar-Ie-Duc. — La Madeleine à la chapelle de Sainte-Anne, à Clermont-en-Argonnc. — La Pietà de l'église paroissiale d'Etain. — Groupe en terre cuite du même sujet conservé dans la cure de Clermont-en-Argonne. — ■ Bustes du duc et de la duchesse de Lorraine.— L'Évanouissement de la Vierge, à l'église Saint-Michel, à Saint-Mihiel. — Tete du Christ. — Monuments funéraires de Fourcelct et de Warin de Gondrecourt.
Il est probable que le Christ et les deux larrons, qui ont été accrochés, sans aucun souci des convenances architecturales, à trois colonnes de la nef principale de l'église Saint-Pierre, à Bar, furent un travail qui suivit de près celui d'Hattonchàtel. Si, comme le dit Dom Galmet, les trois frères, Claude, Ligier et Jean, étaient sculpteurs, ils durent travailler de concert, au moins pendant leurs premières années. De cette association d'artistes d'un mérite inégal durent infailliblement résulter certaines faiblesses d'exécution qu'on signale dans les ouvrages que la tradition attribue exclusivement à Ligier. Ainsi, on remarque dans la jambe droite du Christ un défaut de cambrure qui lui donne une apparence de raideur. Est-ce bien la faute de l'artiste, ou ne serait-ce pas plutôt l'absence partielle de la matière qui a déterminé l'aplatissement de la jambe? Pareil accident est arrivé plus d'une fois à Michel-Ange; mais alors, dira-t-on, il abandonnait l'ouvrage sans l'achever, plutôt que de le produire imparfait. Quoi qu'il en soit, il y a de réelles beautés dans la tète du Christ expirant, et les deux larrons sont taillés dans le bois avec une énergie, une sauvagerie même qui démontre la formelle intention chez Ligier de pousser le mouvement jusqu'à l'exagération, s'il le faut, pour arriver à l'expression violente des passions.
A cette époque paraît aussi appartenir une figure de grandeur naturelle qui se trouve sous le péristyle de la petite chapelle de Sainte-Anne, à Clermont-en-Argonne. Venue on ne sait d'où, cette épave de quelque sépulcre détruit présente tous les caractères de la sculpture de Ligier. Expression de tristesse douloureuse rendue avec une grande délicatesse de ciseau, riches ajustements, bijoux finement ciselés, nous les avons
i8 LES ARTISTES CÉLÈBRES
déjà signalés à Hattonchâtel, nous les trouvons ici et nous les retrouverons dans la Mise au tombeau de Saint-Mihiel. Ce sont les éléments d'un idéal que Ligier poursuivit sans hésitation, s'appuyant toujours sur une observation attentive de la nature. Nous ne saurions assez le répéter, Ligier fut, au xvif^ siècle, un statuaire réaliste dans la bonne acception du mot. — Cette figure paraît être celle de sainte Madeleine.
Un travail de Ligier Richier, que nous pouvons avec certitude attribuer à la date de i528, est la Pietà qui se trouve dans l'église paroissiale d'Etain. Placé primitivement du coté de l'évangile, sous l'arcade ouverte en avant du chœur, ce groupe portait l'inscription suivante :
CY DEVANT GESTE IMAIGE • GIST HONNÊTE FEMME GILBERTE MARQUE JAY DICT FEMME A JACQUEMIN QUIOLT QUI TRÉPASSA LE Vl'= JOUR DE MARS l'an MV<=XXV PRIEZ DIEU POUR ELLE LE DICT JACQUEMIN A FAIT FAIRE CETTE DÉVOTION l'an MV^XXVIII
Ce monument, détourné de sa destination funéraire, est désigné sous le nom de Bon Dieu de Pitié d'Etain. Placé aujourd'hui à l'extrémité de la nef de droite, en entrant dans l'église, il est éclairé par une lumière vive qui se répand sur le corps du Christ étendu a terre, et laisse dans l'ombre la Vierge de douleur. Ces figures, taillées dans un bloc de pierre, sont plus fortes que nature. Ligier se montre ici en progrès réel. Il a élevé son style et développé par l'étude ses moyens d'exécution. Le corps du Christ est modelé largement par des plans nettement déterminés. La tète, qu'accompagnent une barbe et des cheveux habilement fouillés, a une expression de majesté calme en harmonie avec l'idée du sacrifice qui vient de s'accomplir. Malheureusement les mains ont été restaurées, et les pieds, qui manquaient, remplacés.
La Vierge, agenouillée sur la jambe gauche, soulève d'une main le bras du Christ, tandis que de l'autre elle relève son corps inanimé. Un long vpile, posé sur sa tète, couvre ses épaules et jette sur toute la partie
supérieure de son corps une ombre qui n'est pas d'un iieureux effet. Deux ans plus tard, ainsi que nous le fait connaître la date de i53u inscrite sous un groupe en terre cuite qui se trouve à la cure de Clermont-en-Argonne, Ligier a corrigé la composition défectueuse du
TÈTE DE CHRIST par Ligier RicUier.
groupe d'Étain en relevant le buste de la Vierge et en reliant les deux ligures par des lignes harmonieuses. Cette maquette a 35 centimètres de hauteur. Un bras du Christ manquait presque entièrement. Il a été très habilement rétabli par M. Pierson, statuaire à Vaucouleurs.
La réputation que Ligier Richier avait acquise à cette époque, la
bienveillance que le duc de Lorraine lui témoigna pendant son séjour à Saint-Mihiel, le firent appeler à Nancy où divers travaux lui furent confiés. C'est du moins ce qui semble résulter d'une note du cellerier du palais dans son compte de i 533 :
« Payé à Jehan de Mirecourt, menuisier demeurant à Nancy, pour une grande layette, en forme de coffre, de quinze pieds de longueur et II II de hauteur, qu'il a fait et fourni de son bois de sapin, à mettre les pourtraictures faites de terre, tant de Monseigneur le Duc que Madame et autres faits par maître Lieger, imaygier.... vni livres. »
On ignore ce que ces maquettes sont devenues. A en juger par les dimensions des caisses qui les 'contenaient, elles devaient être importantes. Il est très regrettable que ces portraits ne nous soient point parvenus. Nul doute qu'ils ne nous eussent donné du duc Antoine une image plus vivante que celle de l'émail du musée de Gluny ou de la peinture du musée de Bar. A cette époque de sa carrière, vers i53i, Ligier Richier était arrivé au développement complet de son talent. C'est du moins à cette date qu'on rapporte V Evanouissement de la Vierge, le Spasimo, comme disent les Italiens, groupe en bois de noyer qui est placé au chevet de l'abside de l'église Saint-Michel, à Saint- Mihiel. Ces deux figures ont fait partie d'un ensemble plus considérable dont un bourgeois de Troyes nous a donné une description copiée par Dom Calmet sur un manuscrit qui n'existe plus.
" En i53:i, ce Champenois nommé Chatouru, en se rendant à Saint- Nicolas-de-Port, près de Nancy, admira, dans l'église de l'Abbaye des Bénédictins, plusieurs ouvrages de sculpture faits par maitre Ligier, tailleur d'images, demeurant audit lieu de Saint-Mihiel, que l'on tient le plus expert et meilleur ouvrier audit art que l'on vit jamais.
« Il parle en particulier du crucifix, de la sainte Vierge de Pitié soutenue par saint Jean, de saint Longin, de Marie-Madeleine, des quatre anges qui tenaient chacun un calice pour recevoir le sang du Sauveur, qui accompagnent la croix. »
M. l'abbé Souhaut, à qui l'on doit de curieuses recherches sur les Richier, nous apprend qu'en 1720 les religieux bénédictins eurent à transformer la chapelle que décoraient ces groupes. Les statues de Madeleine, de saint Longin et des quatre chérubins, taillées dans des blocs de noyer, tombaient en poussière. On en jeta les débris au vent, sans qu'une main pieuse ou amie des arts en eût tracé une esquisse ou
STATUE DE LA MORT par T.iuier Ricliicr. iKglise Saiiit-rierre, à P.a i-le-I lue.)
rédigé une description. Le crucifix fut transporté au réfectoire des Bénédictins et Dom Calmet rapporte : « qu'il se trouvait au pied de la croix un petit chien si parfaitement imité que les antres chiens, le voyant^ aboyaient après ».
En 1792, ce crucifix fut arraché de l'abbaye, traîné sur la place publique et livré aux flammes. Le lendemain de cette saturnale odieuse, une pauvre femme vint chercher, au bûcher, quelques braises pour allumer son feu. Elle remarqua la tête du Christ que la flamme avait épargnée et s'en empara. Considérée comme un objet sans valeur, cette tête fut jetée sur un grenier où elle resta pendant bien des années. A la mort de la pauvre vieille, elle fut adjugée à M. Ducque, avocat à Strasbourg, pour la somme de 2 francs ! Cet admirable morceau de sculpture fut heureusement moulé, à Nancy, en deux exemplaires. L'un est au musée de cette ville et l'autre appartient à M. Hannequin, ancien conseiller à la cour. Quant à l'original, il a été transporté à Paris par les héritiers de M. Ducque et on dit qu'il est aujourd'hui à Alger.
Le groupe formé par saint Jean soutenant la Vierge au moment où elle s'évanouit à la vue de son fils expirant sur la croix est de tous les ouvrages de Richier le plus émouvant, le plus pathétique, celui où l'âme de l'artiste semble avoir laissé son empreinte la plus forte; c'est aussi celui où la vérité des attitudes, le beau choix des draperies, la noble sévérité du style, témoignent au plus haut degré du talent psychologique de ce grand statuaire. Tant de qualités 'éminentes réunies assurent à ce groupe une des premières places parmi les œuvres d'art religieux que nous possédons en France. Adossé au chevet de l'église Saint-Michel, à Saint-Mihiel, V Evanouissement de la Vierge est plongé dans une demi-obscurité qui ajoute un charme mystérieux à cette scène de douleur. Ce groupe est en bois de noyer et tellement vermoulu qu'on a cru devoir l'imbiber d'une couche d'huile chaude, colorée par la céruse. A-t-on retardé par ce moyen le moment de sa destruction, qui paraissait prochaine? Nous l'espérons; toutefois doit -on regretter de ne plus voir les peintures et les dorures dont Richier avait pris soin de le décorer.
Ce groupe, croyons-nous, parait avoir été le dernier ouvrage pour lequel Richier suivit cette coutume usitée constamment au moyen-âge. Pour ses travaux postérieurs Richier se servit d'une sorte d'encaustique composé d'un mélange d'huile et de cire vierge qu'il appliqua, à chaud,
sur ses statues. La belle pierre de Saint-Mihicl, d'un grain si fin, prenait alors les tons chauds et harmonieux de l'ivoire. Si les groupes de VEnsevelissement du Christ, à Saint-Mihiel, n'ont point reçu l'application de cet ingénieux procédé, la raison en est qu'ils étaient dans l'atelier du sculpteur au moment de son départ pour Genève. Si Richier avait pu, lui-même, les mettre en place, il les aurait nécessairement soumis à la pénétration de ces matières grasses qui les auraient préservés de Thumidité, tout en leur donnant le lustre du marbre poli.
i STATUES FUNKRAIUFS
DE R E N V: D I', B E A U V A U ET DE CLAUDE DE B A U D O C H F , SA FEMME.
(Musée historique lorrain.)
Un moulage de ce groupe, tel qu'il est aujourd'hui, devra avoir sa place marquée au musée du Trocadéro, non loin de celui qu'on vient de faire de la Porterie du palais ducal de Lorraine, à Nancy, qui lui est antérieur de quelques années seulement. La Porterie est de i5o6 et le groupe de Saint-Mihiel parait être de i53i
Ligier Richier pourrait être appelé le statuaire de la douleur et de la mort. C'était un mélancolique austère qui a puisé dans la lecture des
I. Il existe à la sacristie de l'église Saint-Michel une copie en fonte de ce groupe, exécutée par M. Pierson, statuaire à Vaucouleurs.
LIGIER RICHIHR 25
livres saints les motifs de ses hautes conceptions et sculpté sur la pierre des tombeaux les effigies des personnages de son temps ou les emblèmes de la mort. Nous trouvons dans l'église Saint-Etienne, à Saint-Mihiel, en face du sépulcre, un relief en ronde bosse dont l'exécution délicate et savante rappelle celle de VEnfant à la Crèche^ du Louvre, délicieux morceau de sculpture qui, selon M. Maxe-Werly, provient de la chapelle des Princes, à Bar. Ce monument funéraire se compose, au centre, d'une tête de mort à demi voilée, posée sur un piédouche. Deux petits
STATUES FUNÉRAIRES DE RENK DE BEAUVAU ET DE CLAUDE DE BAUDOCHE, SA FEMME. (MusOe liistoriique lorrain.)
génies ailés, d'un modelé finement étudié, soulèvent le long voile dont les extrémités viennent couvrir leurs cuisses et retombent plus bas. De chaque côté du piédouche sont deux écus armoriés, et au-dessous une banderole portant ces mots : Dieu le M'art — Poiircelet. Mais certains détails de l'architecture indiquant une époque postérieure à celle de Ligier, nous sommes disposé à attribuer ces sculptures et même VEnfant du Louvre à un des descendants de Ligier, qui connaissait les œuvres de la Renaissance française.
Dans la chapelle des fonts baptismaux de l'église Saint-Michel, on remarque un enfant tenant deux têtes de mort et souriant à celle de gauche. Le travail en est bien inférieur à celui du précédent et ne peut
Être attribué qu'à un des petits-fils de Ligier, ou à quelque sculpteur de son école. Ce monument provient du tombeau de messire Warin de Gondrecourt, receveur gruyer d'Hattonchâtel, qui mourut en 1608.
On voit aussi dans la première chapelle de gauche, en entrant dans la même église, un groupe de la Charité composé d'une femme deminature, debout, entourée de jeunes enfants. Ces enfants, d'une grâce un peu maniérée, forment un ensemble agréable. On peut attribuer ce groupe, ainsi que deux figures d'anges placées contre la fenêtre, à l'auteur du tombeau de Warin de Gondrecourt qui semble avoir eu une prédilection particulière pour représenter les grâces naïves de l'enfance
Dans l'église Saint-Michel, à Saint-Mihiel , au bas côté de l'évangile, au-dessus de la première fenêtre de gauche, en entrant dans l'église, on remarque une tête de mort coiffée d'une toque et terminée par un vêtement à collet montant. Les trois autres clefs de voûte sont pareillement décorées, en appliques, de bustes de femmes et du buste d'un guerrier. Ce sont également des travaux postérieurs à ceux de Ligier; mais ils témoignent de la persistance des sculpteurs de son école à mettre, sous les yeux des fidèles, les emblèmes de la fin de l'homme.
La plus belle reproduction, en ce genre funèbre, est la tête qui se trouve au musée de Verdun. La largeur des plans, la finesse d'exécution des moindres détails de cette boîte osseuse, montrent tout le soin que le sculpteur a pris pour donner à son œuvre un attrait que ne lui prêtait pas le sujet. Un maladroit ignorant a gravé au ciseau, sur l'occiput, l'inscription suivante : Michel Angelo Bonarota sculp. Romœ, anno 14c)-. K Monza, on montre également, dans la cathédrale, une tête de mort en marbre blanc, signée, mais tout aussi faussement, du grand nom de Michel-Ange. A Verdun, la tête est en pierre de Saint-Mihiel, celle dont se servaient toujours les Richier.
Cet examen rapide de quelques-unes des œuvres funéraires des Richier nous amène à parler de la plus célèbre, de celle qui. presque autant que la Mise au tombeau, a propagé au loin la réputation du grand imagier. Nous avons nommé la figure qui se trouve dans l'église de
I. L'Enfant à la crèche, par M. Maxe-Werly. Extrait des Mémoires de la Société des Lettres, Sciences et Arts de Bar-le-Diic, i883. Br. in-8°.
Saint-Pierre, à Bar-le-Duc, et qui est désignée sous les noms d'Ecorché, de Squelette ou de Statue de la Mort. Aucune de ces appellations n'est exacte, et il est difficile de lui en donner une qui le soit. Ce n'est point un écorché, comme Tappelle le peuple; des lambeaux de peau couvrent l'abdomen et excluent cette désignation. Ce n'est point un squelette, les os étant presque partout recouverts par des muscles. Ce n'est point la statue de la Mort, comme le dit Dom Calmet, puisque, d'ordinaire, les peintres et les sculpteurs représentent la Mort sous la forme d'un
squelette complètement décharné.
Pour se rendre compte de cette singulière ligure, il faut recourir aux faits historiques qui ont motivé la production d'une ccuvre si originale, dont l'aspect saisissant impressionne au plus haut point l'esprit.
En i544, lorsque Charles-Quint assiégeait Saint-Dizier, le marquis de Marignan, se trouvant assis dans la tranchée, vit venir à lui René de Châlons. Il se leva et donna sa place au prince. Celui-ci accepta, et peu après, un coup de feu parti des remparts lui fracassa l'épaule. Deux jours plus tard, lorsque, entouré de ses officiers, René leur contiait ses dernières volontés, il leur demanda qu'on fît sa portraiture fidèle, non comme il était en ce vtoment, mais comme il serait trois ans après son ticpas. Ce désir, transmis à sa femme, Anne de Lorraine, suggéra à cette princesse l'idée de s'adresser au sculpteur dont le talent était universellement proclamé en Lorraine. Ligier répondit à la confiance que la princesse lui témoignait par un trait de génie. Sous l'apparence d'une forme matérielle altérée par la décomposition, il figura Tardent élan de l'âme immortelle qui s'élève vers son créateur, et, par un geste plein de noblesse, lui offre son cœur comme un symbole de sa foi et de son amour. Nous ne connaissons pas dans toute la sculpture française une œuvre aussi profondément sentie, aussi vivement interprétée. Nous