FRAGMENT DE LA MISE AU TOMBEAU
Sépulcre de l'église Saint-Etienne , à Saint-Mihiel, par Ligier Ricliier.
plaçons cette ligure bien au-dessus de celle du saint Barthélémy de la cathédrale de Milan, qui n'est, en définitive, qu'un écorché savamment étudié, mais dont la vue ne remue en nous aucune tihre de l'âme.
FRAGMENT DE LA MISE ALI TOMBEAU. Sépulcre de l'église Saint-Etienne, à Saint-Mihiel, par Ligier Ricbier.
Honneur au grand imagier de Saint-Mihiel, qui a su cominumiquer tant de vie à cette apparence de la mort et donner tant d'éloquence à ce geste inspiré par la foi chrétienne.
Cette statue, n'offrant pas un caractère religieux qui pût être facilement apprécié par la foule, ne fut pas détruite lorsqu'on saccagea les
3o LES ARTISTES CÉLÈBRES
églises; mais le cœur de vermeil contenant le cœur véritable de René de Châlons devint la proie des stupides spoliateurs qui, pour voler le métal, brisèrent la main qui élevait, en hommage à Dieu, le cœur de René de Châlons. Cette main brisée fut remplacée plus tard, et on y ajouta une clepsydre à laquelle on substitua définitivement un cœur de métal. Grâce à cette dernière restauration, la statue a repris sa signification primitive : l'élan de la créature vers son créateur.
Dom Calmet vit la statue de la Mort, comme il l'appelle, dans une niche, sur un cul-dc-lampc, du côté de Tévangile, dans l'église Saint- Maxe, qui a été démolie. Aujourd'hui, séparée du tombeau qui a disparu dans la tourmente révolutionnaire, elle se trouve dans le transept de gauche de l'église Saint-Pierre, au-dessus d'un autel recouvrant les restes de quelques membres de la famille ducale de Lorraine qui furent enterrés à Bar, entre autres le bon duc Antoine. Elle est en pierre de Saint-Mihiel, d'un grain très fin, à laquelle un bain d'encaustique a donné l'apparence de l'ivoire.
Autrefois, le tombeau était entouré des statuettes des douze apôtres, en marbre blanc. On conserve, au musée de Bar, celles de saint Mathias et de saint Paul, qui passent pour avoir appartenu à ce tombeau. Ce sont de bons spécimens de la production des artistes de cette époque; mais rien n'autorise à penser qu'ils soient de la main de Ligier. Lorsque Gilles de Trêves, doyen de la collégiale de Saint-Maxe, ht construire la chapelle, dite des princes, à cause des tombeaux des illustres personnages qu'elle renfermait, il fit appel à des artistes de plus d'une sorte dont les noms ne nous ont pas été conservés. Michel de Montaigne, qui la visita en i5 8o, la déclare « la plus somptueuse chapelle de marbre, de peintures et d'ornements qui soit en France ». 11 ne parle pas du tombeau de René de Châlons'.
A Nancy, non loin du palais des ducs de Lorraine, se trouve l'église des Cordeliers et la chapelle ducale où sont réunis les derniers restes des princes de la maison de Lorraine et les débris des tombeaux qui échappèrent à la fureur révolutionnaire. Sorte de Wetsminster lorrain, l'église des Cordeliers renfermait non seulement les sépultures des souverains, mais encore celles de personnages illustres par leur naissance, leur
I. Michel de Montaigne, Vvyagc en France, Italie, etc., i vol. in-4". Paris, Le
position sociale ou leurs talents. Ainsi, près du magnifique mausolée du cardinal de Vaudémont, on voyait le monument élevé à la mémoire de Jacques Gallot. Un médaillon de marbre noir, sur lequel on avait peint, en buste, le portrait du célèbre graveur, le signalait aux visiteurs. En 1792, il ne fut pas épargné. Toutefois les morceaux principaux en furent recueillis et, bien des années plus tard, ils arrivèrent au Musée lorrain, où Ton put croire qu'ils seraient désormais à l'abri des iconoclastes. Le feu ne les épargna pas. Lors de l'incendie du palais ducal, en 1871, ils furent totalement détruits.
Dans ce siècle, en 1822, la chapelle des Gordeliers, dépouillée de presque toutes ses œuvres d'art, a reçu un monument de haute valeur qui, lui aussi, a subi bien des outrages. C'est la statue tumulaire de Philippe de Gucldre, seconde femme de René II. Gette princesse descendait, par sa mère, de saint Louis et était fille d'Adolphe de Gueldre et de Gatherine de Bourbon. A la mort de son mari survenue en i5o8, elle devint régente du duché, pendant la minorité de son fils Antoine et eut à soutïrir des luttes pénibles qui marquèrent cette période de l'histoire de la Lorraine. Après avoir exercé le pouvoir souverain pendant onze années, elle se retira dans le couvent des Glarisses de Pont-à- Mousson, où elle vécut vingt-sept ans, se livrant aux exercices de la piété la plus touchante et remplissant les fonctions les plus infimes du monastère. Jamais elle ne voulut accepter d'en être l'abbesse, disant qu'elle s'était mise en religion ]30ur obéir et non pour présider. Toutefois son goût pour les beaux-arts ne l'abandonna pas et son historiographe, sœur Marie de Guy, nous apprend qu'en tous lieux du couvent « comme au cloistre, au chapitre, au réfectoire, au dortoir et en l'ouvroir où les sœurs besongnent, elle a fait mettre des crucifix et en tous les autres endroits de belles images de la Passion. Elle a aussi fait édifier au jardin deux belles petites chapelles, l'une appelée le Mont de Galvaire, là où il y a un fort beau crucifix, si dévot à voir, qu'il n'y a cœ'ur si dur, qui le veut regarder attentivement qu'il n'ait les larmes à l'œil. L'autre chapelle est appelée le Mont d'Olivet dans laquelle y a l'image de Nostre Seigneur qui porte sa croix aussi grand et puissant qu'un home. Et sa benoite mère, la glorieuse Vierge Marie lui vient au devant et tombe toute pasmée et saint Jean l'évangéliste est auprès d'elle qui la soustient entre ses bras. Toute la sainte cité de Hierusalem et le Saint-Sépulcre de Nostre Seigneur y est peint tout à l'entour. »
LICIER RI C HIER 33
Scion la remarque judicieuse de M. l'abbé Souhaut, auquel nous empruntons cette citation, l'atelier sanmielhois ne dut pas rester étranger à toute cette chose qui était bien dévote.
LAISSEZ VENIR A MOI LES P UTl T S ENFANTS. Bils-rclicf en pierre. École des Richier. (Bibliothèque nationale, Cabinet des Médailles.)
De toutes les œuvres des artistes lorrains du commencement du xvi« siècle qu'on voyait au couvent de Pont-à-Mousson, il ne reste plus que la statue de la seconde femme de René II, décédée le 28 février 1547. Philippe de Gueldrc avait déjà perdu son tils Antoine. Ce lurent ses petits-fils qui lui élevèrent un monument dans le couvent où elle avait édifié la communauté par ses vertus. Ils en confièrent l'exécution au plus
I UAXCE. — SCULPTEURS. l.IGIER RirilIER. — 3
habile sculpteur de l'époque, à Ligier Richicr, qui venait de terminer la statue de René de Chàlons.
D'après Dom Calmet, le cénotaphe de la duchesse Philippe était placé sous une arcade entre la nef et le chœur et disposé de telle sorte qu'on pouvait croire qu'il y avait deux tombeaux. En 1792, le couvent subit le sort de toutes les communautés religieuses. Il fut saccagé, mais des mains pieuses enterrèrent la statue dans le monastère. On en perdit le souvenir. Ce ne fut que bien des années plus tard que l'acquéreur du terrain, ayant à faire des fouilles pour construire un bâtiment, trouva la statue et, n'en connaissant pas la valeur, la Ht placer dans son grenier. En 1822, le D'' Lamoureux trouva ce précieux chefd'œuvre, l'acheta cl le ht transporter à Nancy. Quelques avaries étaient survenues aux mains, au voile, à la robe. On y remédia facilement. Ces restaurations partielles furent habilement conduites et on n'en aperçoit pas la trace. C'est aujourd'hui, à l'église des Cordeliers de Nancy, dans la seconde chapelle, à gauche en entrant, que se trouve cette effigie funéraire. Elle n'est pas érigée, comme elle mériterait de l'être, sur un somptueux sarcophage enrichi d'écussons armoriés et de ligurines, ainsi qu'on avait coutume de le faire au moyen-âge. Elle est, tout simplement, couchée sur un massif de pierre blanche.
L'aspect de cette figure est saisissant. Sœur Philippe, vêtue de l'habit de son ordre, est telle qu'elle dut être lorsqu'elle fut exposée, après sa mort, dans l'humble cellule où les princes de sa maison vinrent s'agenouiller et prier. Elle avait alors quatre-vingt-sept ans et les rides nombreuses qui sillonnent son visage attestent bien son âge. Il est impossible de pousser plus loin l'illusion de la réalité. La tête et les mains, largement modelées, offrent bien cette apparence de chair exsangue que donne la mort. Le manteau de marbre gris et la robe de marbre noir, traités très sobrement, complètent l'ensemble polychrome de cette remarquable figure.
Aux pieds de la sainte femme, le sculpteur a placé une figurine de religieuse Clarisse agenouillée et portant respectueusement la couronne ducale de Lorraine.
Dans le courant de Tannée 1886, la Société d'archéologie lorraine fut informée que la reconstruction de l'église de Noviant-aux-Prés ayant nécessité de grandes dépenses, le conseil de fabrique était disposé à