‹ Ligier Richier, l'artiste et son uvre; avec 51 planches hors texte et 44 illustrations dans le texteChapitre 116 sur 269 · LE CHRIST MOURANT · texte numérisé non relu

LE CHRIST MOURANT

Sur le retable de l'autel de la Chapelle des Princes se trouvait, ainsi que nous l'apprend Durival, un Christ en croix accompagné des figures traditionnelles de la Vierge et de saint Jean. Une tête quelque peu mutilée, conservée aujourd'hui à la bibliothèque de la Société de l'histoire du protestantisme finançais ('), semble, avec les plus grandes chances de certitude, avoir appartenu à ce crucifix. Il nous paraît difficile, après les différents travaux faits à ce sujet, de récuser son origine; celle-ci établie, l'attribution ne fait plus aucun doute.

Acquise primitivement, des mains mêmes de la personne qui l'avait recueillie lors de la démolition de la collégiale, par le chanoine Trancart, de Bar-le-Duc, elle passa après sa mort dans les collections de M. Louis Humbert où elle fut conservée durant de longues années. Enviée par le Louvre au décès de ce dernier, elle échappa, vu le prix élevé qui en était réclamé, au zèle des conservateurs de ce musée et finit par prendre place dans la collection où nous avons pu l'étudier.

Bien des christs en croix attribués à Richier nous sont déjà passés sous les yeux. Le moulage du Musée municipal de Nancy, le calvaire de Briey et quelques autres, nous en ont fait connaître un certain nombre de types assez différents d'aspect, mais de facture et d'inspiration identiques. La tête de l'ancien crucifix de Saint-Maxe leur est, tout en gardant le même style et le même caractère, infiniment supérieure.

Cette tête, à première vue, rappelle celle d'un autre christ attribué à notre artiste et dont nous parlerons bientôt. Il se

I. 34, rue des Saints-Pères, d Paris. Nous sommes heureux de remercier ici M. N. Weiss, consers'ateur de cet établissement, à l'obligeance duquel nous devons d'avoir pu étudier et photographier ce débris d'une des plus belles œuvres de Richier.

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trouve aujourd'hui à la cathédrale de Nancy. C'est la même facture large et puissante, enlevée par plans successifs, à laquelle aucun détail, si réaliste soit-il, n'a échappé, mais que l'artiste a su rendre sans recherche apparente et discrètement fondus dans la douceur du modelé. La douleur s'y traduit avec une intensité d'accent qu'il est, croyons-nous, bien difficile de surpasser; il ne s'y mêle aucune dureté, aucune amertume, et le calme abandon du Dieu qui s'immole jette comme un reflet lointain de l'éternelle beauté sur cette tace émaciée mais toujours rayonnante.

Mutilée en maints endroits par des chutes successives et les coups de l'instrument qui l'ont séparée du reste du corps, brisant les pointes de la barbe et plusieurs tresses de la couronne, cette tête est une des plus belles que nous ayons contemplées. Jamais peut-être l'esprit si profondément observateur du grand sculpteur lorrain n'a si bien compris, son ciseau rendu avec une si poignante vérité, cette expression de douloureuse angoisse, si surnaturellement belle et calme dans le réalisme de son humanité, qui dut être celle du Christ à l'instant suprême où, broyé par la douleur physique, écrasé par l'agonie morale, il clama vers le ciel ce cri de détresse et d'angoisse : Eli! Eli! lamma sahacthani!

Une tristesse profonde, déchirante, se lit sur cette figure anxieuse, où la grandeur et la majesté du Dieu qui pardonne se mêlent à l'accablement de l'homme qui succombe. La couronne d'épines ceint le front de ses lourdes tresses. Une de ses pointes, profondément enfoncée dans la peau tuméfiée, y détermine une dépression rudement accentuée qui est d'un grand effet. Le visage est creusé par l'agonie, mais les lignes en sont, comme il convenait, harmonieuses et pures. Les sourcils contractés ont abaissé la peau du iront qui se ride et saillit sur l'arcade orbitaire. Les paupières gonflées, tombantes, voilent les yeux dont

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