TOMBEAU DE PHILIPPE DE GUELDRES
comme une religieuse », apparaît étendue sur un simple soubassement de pierre blanche incrusté de plaques de marbre noir. La tête, de trois quarts à droite, légèrement surélevée par le coussin sur lequel elle repose, est enveloppée d'un voile épais qui recouvre également les épaules et descend jusqu'aux coudes. Le visage, d'une personnalité pleine d'accent et pour l'exécution duquel l'artiste fut sûrement guidé par un masque moulé sur nature ('), est rendu avec un naturalisme un peu étroit, sans qu'on puisse lui reprocher cependant d'être par trop cadavérique. Encadré dans la saillie assez proéminente du voile, largement modelé et sillonné de rides profondes, il porte l'empreinte de l'extrême vieillesse à laquelle était parvenue la veuve de René IL Les yeux sont clos, les sourcils tirés et relevés vers l'angle interne, toujours selon le même principe ; le nez long et pincé ; les lèvres serrées; les traits exsangues mais nullement déformés gardent les vestiges d'une rare beauté. Une guimpe blanche ajustée sous le voile couvre le cou et la poitrine; elle forme sous le menton un léger bourrelet et retombe en plis concentriques très minutieusement observés. Les bras, ramenés en avant du corps, se rejoignent sur la ceinture et deux mains longues et fines, sor-
I. On avait coutume, en Lorraine comme à la cour de France, de mouler le visage des souverains. Ce masque, ajusté sur un mannequin appelé « effigie », que l'on revêtait d'habits magnifiques, était ensuite exposé sur un lit de parade dans une des salles du palais où, matin et soir, un repas somptueux était servi. Il figurait ensuite dans le cortège funèbre et au service religieux célébré aux Cordcliers. Cet usage, réduit aux strictes limites que pouvait permettre la simplicité monastique fut, la relation de sa vie le laisse deviner, suivi pour Philippe de Gueldres. Lorsque le 13 juillet 1547, six mois après son décès, l'office funèbre solennel fut célébré dans la chapelle du monastère où elle avait passé les dernières années de sa vie, on y vit probablement figurer, étendue sur le catalfaque, « l'effigie » de la duchesse défunte. Ce fut cette figure qui, croyons-nous, servit par la suite de modèle à Richier pour l'exécution de son monument funéraire. L'œuvre a trop de naturalisme et sent trop la copie pour qu'il ait pu en être autrement. Sur cet usage, voir Malk, lib. cit., pp. 470-71.
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tant des larges manches du vêtement, viennent se croiser audessus d'un chapelet suspendu à une cordelière garnie de gros nœuds saillants qui serre modérément le corps à la taille et descend jusque sur les pieds. La draperie longue et souple de l'ample robe laineuse qui revêt le cadavre, en accusant vaguement les formes raides et allongées, se fronce sur les pieds, entièrement enveloppés dans une chute de plis un peu tumultueuse et arbitraire.
Agenouillée vers l'angle inférieur de la tombe, une charmante petite figurine de clarisse fait office de pleurant. Son fin visage, nuancé d'une mélancolique tristesse, presque invisible sous l'ample retombée du voile, n'est pas sans quelque analogie avec celui de la Vierge de la maquette de Clermont-en-Argonnc. Cette forme humaine, dont la silhouette sombre se détache en traits indécis sur la blancheur de la muraille nue, est un autre chef-d'œuvre. Une ombre semble se dissimuler sous l'amoncellement des plis de la lourde bure et la mystérieuse beauté de son geste, soutenant, sans montrer pour ainsi dire ni la figure ni les mains, une couronne royale blanche et diaphane, emprunte à l'austère simplicité du monument une singulière éloquence. Il était impossible de proclamer, d'une façon plus conforme à l'humilité de son dernier vœu, la grandeur passée de la défunte ensevehe dans le pauvre habit des filles de sainte Claire. Sur cette sépulture, la royauté ne pouvait être qu'un vain souvenir: c'est un fontôme qui la rappelle.
Pour augmenter le réalisme de son œuvre et lui donner une apparence de vérité plus impressionnante encore, l'artiste a eu recours à cette sorte de polychromie naturelle, obtenue par l'emploi de matériaux diversement colorés, dont quelque ouvrage importé d'Italie lui avait sans doute suggéré la pensée. Mais il