‹ Ligier Richier, l'artiste et son uvre; avec 51 planches hors texte et 44 illustrations dans le texteChapitre 166 sur 269 · LE SEPULCRK — ESSAIS DE RESTITUTION · texte numérisé non relu

LE SEPULCRK — ESSAIS DE RESTITUTION

gisants à terre aux pieds du personnage, et qu'il est presque impossible d'apercevoir en l'état actuel {').

Il a souvent été question, au siècle dernier, de restituer à l'œuvre de Richier des dispositions plus ou moins logiques, données par ceux qui les avaient imaginées, comme bien supérieures à la disposition actuelle. Une de ces polémiques, soulevée lors des restaurations entreprises en 1863, fit grand bruit en Lorraine durant plusieurs mois. Nous en avons, au cours de nos recherches, rencontré quelques traces sous forme de brochures et d'articles divers. A en juger par le ton de ces publications, la lutte fut vive. Elle n'amena, heureusement, aucun résultat; ce dont on ne peut que se louer.

Aujourd'hui, le silence est fait depuis longtemps et personne, croyons-nous, ne songe à remanier le Sépulcre. Il faut, malgré tout, reconnaître le peu de perspective donné à la composition par ceux qui furent chargés de sa mise en place, surtout aux trois figures du second groupe beaucoup trop rapproché du premier. On doit déplorer aussi l'introduction, dans la scène principale, de personnages accessoires destinés, dans l'idée première, à un autre emplacement et peut-être à un autre ensemble. Mais, étant donnée l'absence de la maquette originale, mieux valait, somme toute, laisser le Sépulcre en l'état où il nous -est parvenu.

I. Cet agencement des personnages est à peu près le même que celui qu'une longue étude du sujet avait fait pressentir à Haraucourt, ancien directeur du Musée de sculpture comparée, installé au Palais du Trocadéro. Lorsque, en 1899, le moulage complet des figures du Sépulcre de Saint-Mihiel fut achevé, un groupement selon le sens que nous venons d'exposer fut tenté au moyen de ces moulages ; mais on ne le laissa pas subsister. Une photographie en fut cependant prise et nous sommes heureux de pouvoir en donner une reproduction ; elle permettra au lecteur de formuler son jugement. Nous adressons nos remerciements à M. Camille Enlart, directeur actuel du Musée, qui a bien voulu nous communiquer ce précieux document.

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Il eût du reste été difficile, sinon dangereux, de remanier à nouveau toutes ces figures, si intimement liées entre elles que l'on a cru longtemps qu'elles avaient été taillées dans un même bloc de pierre, trouvé en cet endroit lors de la construction de l'église Saint-Étienne. C'était — c'est peut-être même encore — une tradition fortement enracinée chez les bonnes gens de Saint-Mihiel, et nous avons maintes fois entendu les sacristains de la paroisse le raconter gravement aux visiteurs ébahis.

Le groupe de Richier perdrait, à un remaniement, beaucoup plus qu'il ne gagnerait. Nous le préférons tel que trois siècles et plus nous l'ont transmis, plutôt que transformé, défiguré peutêtre, par quelque malencontreuse restauration moderne.

Malgré les altérations apportées lors de l'installation du groupe dans le local actuel, le plan primitif se reconstitue assez aisément et on ne peut s'empêcher d'y reconnaître de réelles innovations. Nous ne saurions cependant, sur ce dernier point, partager entièrement l'opinion récemment exprimée par M. Emile Mâle et y voir avec lui une grande liberté d'allures au regard de la tradition, « une audace qui dénote un profond dédain pour les vieilleries du passé (') ».

A Saint-Mihiel, en effet, la scène de la Mise au tombeau diffère par bien des côtés des nombreuses représentations similaires qui, depuis plus d'un siècle déjà, étaient si fréquemment placées dans les églises. L'apparence extérieure en est tout autre, et le genre de travail s'y trouve profondément modifié. L'artiste, d'une façon plus apparente qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, met en pratique des méthodes nouvelles, plus ou moins modifiées par lui, mais que l'on sent être des emprunts et dont l'origine

I. L'Art religieux de la fui du Moyen Age, lih. cil., p. 136.

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est très différente de celles qui avaient guidé ses débuts. Si, au fond, il n'a rien inventé sur le sujet, il a su tout au moins le comprendre d'une façon jusqu'à lui presque inédite et grouper ses personnages avec une habileté qui met en relief toute la perfection du travail. Mais la recherche des attitudes et de l'effet y est peut-être un peu trop sensible, ainsi que celle de la correction des formes et de la beauté plastique.

L'inspiration générale de l'œuvre est loin de présenter d'aussi radicales transformations. L'idée chrétienne, le sentiment religieux dominent encore, et, si l'artiste se montre moins insensible que partout ailleurs aux charmes séducteurs de la Renaissance italienne, son esprit garde l'empreinte des traditions médiévales. Tout en étant d'un art extrêmement avancé, dont le raffinement touche* parfois de bien prés à la flideur, la composition, un peu trop étalée il faut le dire, n'en garde pas moins la noblesse et la gravité des œuvres de l'époque précédente.

Bien que son tombeau ait été relégué à l'arriére-plan, le Christ mort demeure, à Saint-Mihiel comme ailleurs, le personnage principal de la composition dont il forme le centre. Sa pose seule est différente. Au lieu de nous apparaître, comme dans la plupart des sépulcres d'origine bourguignonne ou flamande, raidc et douloureux au-dessus d'un cube de pierre toujours disgracieux et encombrant, il se présente au premier plan, soutenu par deux disciples, comme pour concentrer uniquement l'attention et la piété des fidèles. La pose n'a rien de cadavérique et le corps, très souple encore, d'où l'artiste a soigneusement efficé toute trace trop réaliste de l'agonie et du supplice, s'abandonne d'une façon presque gracieuse aux pieuses mains qui le supportent. La place traditionnelle accordée aux vieillards chargés de l'inhumation n'a en somme guère été modifiée par Richier et leur

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attitude seule a subi les quelques transformations que réclamait le plan imaginé par lui. La Vierge également conserve sa place ordinaire et saint Jean occupe auprès d'elle le rôle et la fonction qui lui sont communément dévolus. Comme à Hattonchâtel, une femme paraît à ses côtés et soutient avec lui la Vierge défaillante.

Quant aux autres saintes femmes, la disposition donnée au cadavre du Christ et la relégation, dans un plan secondaire, du tombeau qui lui est destiné, ne pouvaient permettre à l'artiste de les rassembler à l'entour selon la coutume générale. Amené par suite à les isoler l'une de l'autre, il a conservé cependant à chacune d'elles le rôle qui lui était le plus communément attribué. Disséminées dans le groupe, où leurs pittoresques costumes jettent une note moins sévère, elles contribuent grandement à l'harmonie de l'ensemble en lui communiquant ce caractère de vie et de mouvement qui en fait, tout au moins au point de vue de l'aspect extérieur, une œuvre absolument neuve et originale.

Là où le sculpteur innove vraiment, c'est dans sa façon de représenter les soldats préposés à la garde du tombeau. Ces personnages, rarement figurés dans les anciens sépulcres, semblent cependant avoir pris place d'assez bonne heure dans l'iconographie du sujet. Ils y paraissent d'ordinaire au nombre de deux, debout à droite et à gauche de l'entrée de la chapelle. En Allemagne, en Flandre et dans la région de l'Est de la France, à Saint-Martin de Pont-à-Mousson par exemple, ils figurent au nombre de trois, armés de pied en cap, et endormis en avant du sarcophage. Richier, tout en gardant ce nombre, conçut un mode très pittoresque de représentation. Bien que réservant, croyons-nous, aux gardiens du Sépulcre, l'emplacement le plus

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