LE SÉPULCRE — LE CHEF DES GARDES
gisent à terre aux pieds de Nicodème. Ce sont des tiges longues, acérées, munies d'une grosse tête pyramidale, dont l'extrémité est légèrement aplatie, et de tous points semblables aux clous que nous avons remarqués fixant sur leur haute croix de bois les christs attribués à l'atelier.
Le chef des gardes. — Nous devons aussi, pour ce dernier personnage, rejeter comme tout à fait impropre le nom de Centurion sous lequel on est habitué de l'entendre désigner. Le centurion, que les Apocryphes appellent Cassius, et dont l'Évangile fait le témoin de la mort du Christ dont il proclama la divinité en face de la Croix, n'est pas à sa place dans la scène de l'Ensevelissement. Il ne faut voir, dans la figure ainsi appelée, que le chef des satellites préposés par le Sanhédrin à la garde du tombeau de Jésus et qui, selon toute apparence, n'étaient autres que les bourreaux qui l'avaient crucifié.
Cette figure, comme celle de l'ange, est rendue très curieuse par son harnachement à l'antique, très fantaisiste toutefois, inspiré sans doute de quelque œuvre italienne, ou, plus probablement, emprunté au théâtre. Son origine, en tous cas, n'est pas douteuse. Reléguée dans un angle obscur et bas, en partie dissimulée derrière la saillie du pied-droit, sa pose paraît, en raison de la stature du sujet, plus grand que les autres personnages, gênée et même étriquée. L'ensemble en est plutôt médiocre.
Le visage du chef des gardes est vraiment celui d'un vieil officier subalterne, pas très intelligent. Assis sur un bouclier posé à terre, la main droite appuyée sur la hanche, serrant dans la main gauche le culot ciselé d'une lance dont la tige a disparu, il paraît songer, mais à tout autre chose qu'à la scène qui se déroule à quelques pas de lui.
29e LIGIER RICHIER
Une toque bizarre, faite d'un réseau métallique, couvre la tête du personnage ;-une barbe crépue et courte encadre la figure aux traits rudes et bien accentués. Le vêtement n'est composé que d'une cuirasse, ajustée aux formes du corps, ouverte à sa partie supérieure par une large encolure carrée, garnie d'ornements à l'antique. Le plastron est orné de rinceaux largement étalés, traités avec beaucoup d'élégance et de légèreté. De longues lanières, en forme de lambrequin, tombent sur les cuisses et le haut des bras nus. Les jambes sont nues également et recouvertes en partie par les tiges montantes et très ornées de chaussures de même origine et du même style que la cuirasse.
Les deux joueurs. — Dans le but d'établir un violent contraste et de mettre plus en évidence le caractère grave et religieux des autres personnages de son groupe, Ligier a traité ces deux derniers avec un naturalisme presque excessif qui met bien en relief leur manque absolu de sens moral et de dignité. Ces physionomies grossières, avinées et brutales, lui étaient du reste imposées pour ainsi dire par la tradition, qui donnait d'ordinaire aux bourreaux du Christ les traits les plus ignobles et les plus repoussants. Nous avons dit plus haut quels étaient les personnages qui avaient pu inspirer l'artiste ou lui servir de modèles.
Il doit, dans la sculpture française, exister peu de morceaux où la vie soit rendue avec une pareille crudité. L'attitude, l'expression, le geste, tout est d'une vérité, d'une intensité extraordinaires et révèle un observateur doué d'une acuité de vision plutôt rare, un praticien d'une habileté consommée. Il semble avoir saisi, non pas seulement le type, mais sa pensée même, et il est parvenu à la traduire, à l'immobiliser plutôt.