‹ Ligier Richier, l'artiste et son uvre; avec 51 planches hors texte et 44 illustrations dans le texteChapitre 20 sur 269 · LES ARTISTES AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LES ARTISTES AU MOYEN AGE

Comment naquit notre sculpteur? Au milieu de quelle société réussit-il à grandir? Comment cette société suffit-elle à l'amener à sa perfection ? C'est ce qu'il nous sera, par la suite, fort difficile d'arriver à établir.

Les artistes français du Moyen Age — et Richier est pour nous un représentant quelque peu attardé de cette période — n'ont pas d'ordinaire une personnalité bien précise. Dans cette foule silencieuse de figures anonymes, l'homme de génie et l'ouvrier médiocre se coudoient, à peine différents l'un de l'autre, et il faut, ainsi que l'écrivait Renan il y aura bientôt cinquante ans ('), des recherches longues, infructueuses souvent, pour arriver à saisir sur le fait les travailleurs obscurs, nous serions presque tenté de dire inconscients, qui ont enfanté tant d'œuvres dont la puissance nous séduit autant qu'elle nous étonne.

Enfermés dans les cadres rigides de leurs corporations respectives, maîtres ou compagnons, quel que fût leur talent, demeuraient des artisans, occupant un rang fort modeste dans la société. Il fallait des circonstances toutes spéciales, des travaux d'une extraordinaire importance, pour tirer l'un d'entre eux de cet humble milieu et le signaler à l'attention générale. Même lorsqu'on le voit travailler pour le compte des rois ou des princes, quand la curiosité ou la piété du public est journellement attirée sur les ouvrages dont il embellit les palais ou les églises, personne ne songe à se préoccuper des faits et gestes de l'imagier en renom. Une commande lui est-elle faite? Il l'exécute selon le thème traditionnel, et, s'il laisse quelquefois, dans le bois ou la pierre, un reflet de son âme naïve et sincère, lui-même ne s'en doute pas.

I. K. Rknan, « L'Art du .Moyen Age » (Revue des Dmx-Mùndes , t. XL, i'^'' juillet 1862, p. 205).

L'œuvre achevée, il en touche le montant et tout est dit. Aucun annaliste n'aura jamais la pensée de recueillir, pour les transmettre à la postérité, les incidents de l'existence de cet ouvrier, vivant simplement dans sa petite ville, où il ne possède guère qu'une boutique des plus humbles, appelé maître parce que quelques apprentis et compagnons travaillaient sous ses ordres, et qu'il avait reçu, après avoir subi les épreuves d'usage, la maîtrise de son état.

Quelques contrats ou marchés passés à l'occasion de certains travaux, quelques mentions de paiement, quelques quittances, peuvent pourtant parfois se rencontrer. Ces sortes de documents, disséminés pour la plupart dans les registres de comptes tenus par les trésoriers ou par les intendants, sont généralement d'une très grande brièveté. S'ils permettent d'identifier sûrement une oeuvre encore existante ou de reconstituer, tout au moins dans ses lignes essentielles, une composition perdue, ils nous apprennent rarement quelque chose sur la personnalité de son auteur.

Ainsi, rien d'étonnant que les circonstances au milieu desquelles s'est écoulée la vie de Richicr soient demeurées dans l'ombre. Les comptes citent son nom par hasard, côte à côte avec celui d'un menuisier chargé un jour de confectionner une caisse destinée à l'emballage de quelques maquettes, ou mêlé à ceux des valets de chambre ou des maçons employés par le duc de Lorraine, pour justifier du paiement d'une gratification ou de diverses autres dépenses parfois très minimes.

Obligé, au soir de sa vie, ainsi que nous le verrons plus amplement par la suite, d'abandonner sa patrie pour fliit de religion, il en sortit sans laisser d'autres traces que celles de ses chefsd'oeuvre et — en raison peut-être des circonstances qui l'avaient

RI-CHF.RCHES DK DOM CALMET

contraint de s'exiler — le souvenir de son talent ainsi que des événements qui avaient pu marquer les différentes phases de sa carrière, s'efïaça rapdement de la mémoire de ses concitovens. Ce n'est guère que deux cents ans après le décès du maître que dom Calmct, écrivant sa Bibliothèque lorraine {'), frappé du mérite des nombreuses œuvres que h tradition prêtait à Richier, s'informa de lui. Le temps et l'oubli avaient déjà fait leur œuvre, car il ne put recueillir que de vagues légendes dénuées de tout fondement, des attributions incertaines, parfois même tout à fait erronées. Encore, si la narration manuscrite d'un pèlerinage fait à Saint-Nicolas-de-Port, en 1532, par un bourgeois de Troyes nommé Chatourup, ne lui était par hasard tombée sous les yeux, il n'eût pu rapporter aucun témoignage contemporain (').

Ce témoignage, dont il ne faudrait d'ailleurs pas exagérer l'importance, est cependant précieux. S'il ne nous apporte, pas plus sur l'idéal artistique que sur la vie privée du maître, aucun détail intéressant, il nous montre quelle était sa renommée et l'admiration qu'inspiraient ses travaux. Ceci nous explique — Ligier étant demeuré, même au milieu de l'invasion ultramontaine, le représentant attardé des traditions de l'art français — que la sculpture ait résisté, dans la vallée de Meuse plus longtemps qu'ailleurs, à la fascination de l'italianisme. Personnalité originale et puissante, Richier devait s'imposer à ses

1 . Bibliothèque lorraineou Vie des Hommes illustres de la Lorraine, par le R. P. Dom Calmet, abbé de Senones. Nancy, 175 1, col. 824-826. Pour éviter au lecteur la fatigue de nombreuses citations en note, nous reproduirons textuellement cet article — auquel nous serons souvent obligé de nous reporter — à la fin de notre travail.

2. Voir aux pièces justificatives l'historique de la communication du manuscrit de Chatourup à l'abbé de Senones.

concurrents de moindre envergure et devenir une sorte de chet d'école, sans l'avoir voulu, bien probablement, et par la seule force de l'exemple.

Le st\'le un peu composite, mais néanmoins très personnel, de Ligier, la notoriété de ses ouvrages, la faveur dont il jouissait, tout cela ne pouvait manquer de susciter un mouvement artistique. Sans atteindre à la valeur des productions de l'atelier sammiellois, un certain nombre de compositions contemporaines s'en approchent plus ou moins, et la chose peut parfois, en l'absence de renseignements positifs, prêter à quelque confusion. Mais il faut se garder, croyons-nous, d'attribuer à notre artiste l'importance capitale, le rôle prépondérant et effectif qu'il a pris, par exemple, dans l'imagination de l'abbé Souhaut('). Quelle qu'ait été son originalité, Ligier ne saurait être regardé comme le créateur d'un style dont il fut bien plutôt, par suite de son éducation et de circonstances spéciales que nous ignorons, le continuateur attardé et particulièrement brillant. S'il fut un chef d'école, ce fut dans un milieu quelque peu restreint, même assez fermé, et son influence en tout cas, au moins tant qu'il vécut, ne dépassa jamais les limites de sa province.

Le groupement d'imagiers dont Richier fut le centre demeura presque exclusivement familial, bien que les documents ne nous permettent pas d'accepter la légende des trois frères sculpteurs. C'est tout d'abord le fils et vraisemblablement les neveux de Ligier, puis toute la lignée du premier et aussi celle des seconds, qui paraissent, jusqu'à une date assez moderne, s'être ressentis de ses exemples et avoir continué certaines de ses traditions. Pour

I. Abbé SouHAUT, Les Richier cl leurs œuvres. Bar-le-Duc, Contant-Lagucrre, 1883, un vol. in-8, 405 p.

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