LE PROTESTANTISME ET L ART
dans un temps où leurs adeptes brisaient sans pitié les merveilleuses statues dont les imagiers du Moyen Age avaient peuplé
graver, il n'y voyait nul mal, pas plus qu'à posséder des peintures, des sculptures ou des gravures.
Quelques années plus tard, en 1529, le réformateur saxon faisait cette déclaration dont la netteté ne laisse rien à désirer : « Je ne suis point d'avis que l'Évangile doive anéantir tous les arts, comme le croient quelques hommes superstitieux. Je voudrais au contraire voir tous les arts, surtout la musique, au service de Celui qui les a créés et nous les a donnés. » Luther admettait qu'on peignît sur les murailles les scènes de la Création. Il engageait les seigneurs et les riches à faire peindre toute la Bible sur les parois de leurs maisons, à mettre les histoires sacrées sous les yeux d'un chacun. « La loi de Moïse, disait-il, n'interdit que l'image de Dieu, mais un crucifix n'est pas interdit. »
Il put donc se former, en Allemagne et dans la Suisse allemande, un art protestant, qui fit preuve, pendant tout le seizième siècle, d'autant d'exubérance qu'il avait montré de stérilité en France et dans la Suisse romande. Les protestants allemands, loin de chasser du temple les artistes, les encourageaient, sauf à leur dem.inder de mettre leurs productions en harmonie avec les dogmes nouveaux.
Il en alla tout autrement sous l'influence de l'orgueilleux et cruel Calvin. Celui-ci, malgré quelques distinctions, a constamment confondu, et avec intention peut-être, l'adoration des images avec l'admiration toute platonique qu'inspire un chef-d'œuvre. La beauté, à ses yeux, n'est autre qu'un sujet d'idolâtrie. La rigueur de ses prescriptions — et nous allons en citer quelques-unes — n'est pas atténuée par le fait qu'il écrivit plus tard, en 1561, « que Dieu n'avait pas commandé d'abattre les idoles, sinon à chacun en sa maison ». (Rodocanachi, Renée de Ferrare, p. 237.)
« Quand je considère, dit Calvin, à quels usages les temples sont dédiez et ordonnez, il semble que c'est chose malséante à leur saincteté que on y mette d'autres images que celles que Dieu a consacrées par sa parole, lesquelles ont sa vraye marque imprimée : j'entends le Baptesme et la Saincte Cène du Seigneur, avecques les cérémonies auxquelles nos yeux doivent estre si attentifs et tous nos regards si bien affectionnez, qu'il ne soit plus question d'appeler les images forgées à la fantaisie des hommes. » {Instit. I, XL) « Toutefois, je ne suis pas tant scrupuleux que de juger qu'on ne doive endurer ne souffrir nulles images : mais d'autant que l'art de paindre et tailler sont dons de Dieu, je requier que l'usage en soit
gardé pur et légitime Il reste donc qu'on ne painde et qu'on ne taille, sinon
les choses que l'on voit à l'œil. » (Jb. I, XI, 12.) « Tout ce que les hommes apprennent de Dieu par les images est frivole et même abusif. » (Jb. L, XI, 5.)
Les artistes étaient bannis — je parle au figuré — de la république de Genève, comme les poètes de la république de Platon. Voy. Eug. MiJNTz, « Le Protestantisme et l'Art » (Rcvitc des Revues, 1" mars 1900), pp. 477-495, dont cette note est un résumé.
nos sanctuaires ('), on se représente mal Ligier Richier, huguenot, consacrant son temps et son génie à en tailler de nouvelles !
« Dom Calmet n'avait donc point vu le Sépulcre, écrivait spirituellement FournelC), pour avoir pu insinuer que l'un des plus incontestables monuments de l'art catholique ait eu pour auteur un calviniste ! »
Si Ligier Richier, d'après la date probable de sa naissance, n'a pas pu naître calviniste, et si on doit admettre que, durant la plus grande partie de sa vie, il a fait profession de la foi romaine, il serait téméraire d'affirmer qu'il a, jusqu'à la fin de sa carrière, conservé les mêmes sentiments. Le maître, en effet, mourut en 1567, à Genève, où depuis trois années environ il avait établi sa demeure. Comment, à pareille époque, concilier sa résidence dans cette ville avec la pratique du catholicisme qui en était si sévèrement banni ? Cela paraît impossible, et il est évident que Richier, qualifié dans plusieurs actes d'habitant de Genève, fut, comme tous les réfugiés admis à ce titre dans la cité, positivement huguenot.
La tradition recueillie à ce sujet par dom Calmet demeure donc fondée. Elle est, comme nous le verrons, appuyée sur des faits précis, corroborés par une suite de circonstances très bien étabhes, et nul, il nous semble, ne peut aujourd'hui la rejeter. Il y eut, ainsi que nous l'exposerons plus loin, contact, puis sympathie non dissimulée entre Ligier et la Réforme et tout prouve
1 . « Les huguenots ne manquèrent pas, dit Eug. Mùntz, de jurer par la parole du maître. D'un bout à l'autre du seizième siècle, la Réformation française se signala par son vandalisme. C'est par centaines que se comptent, au nord comme au sud, à Rouen, à Caen, à Angoulême, à Poitiers, à Lyon et en maintes autres villes, les hécatombes de statues, de retables, de verrières, d'émaux, d'ornements sacrés. » (Art. cit., p. 487.)
2. Victor FouRNEL, L'Artiste, novembre i86é, p. 282, d'après Souhaut, Ub. cit., p. 8. Je regrette qu'il ne m'ait pas été possible de lire moi-même l'article de Fournel.
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que, vers la fin de son existence, cette sympathie finit par l'amener aux idées et à la pratique de la religion nouvelle.
Cette profession de foi, pour la liberté de laquelle il se résigna à quitter sa patrie, a-t-elle tari la source de son inspiration ?... Je ne saurais le dire. Toutefois, à partir de 1560, date vraisemblable de la conversion de Richier, on ne rencontre plus aucune oeuvre qui puisse lui être attribuée. Mais la vieillesse peut être aussi la cause de cette stérilité.
Si, comme nous le croyons, la Réforme peut revendiquer Ligier comme l'un des siens, ce n'est qu'au titre d'ouvrier de la dernière heure; le catholicisme traditionnel garde pour lui de l'avoir inspiré. A ce point de vue, le maître de Saint-Mihiel ne doit pas être regardé comme un dissident et Calvin n'a rien à voir avec lui; cette première légende vaut celle qui, trop longtemps, a fait de notre Lorrain l'élève de Michel-Ange.
Après avoir montré que Richier n'avait pu être un calviniste, en quelque sorte avant la lettre, nous voudrions pouvoir donner quelques détails sur sa famille et son milieu social. La tâche est malheureusement fort ardue, car aucun témoignage sérieux ne peut nous guider dans cette voie.
Une étude aussi intéressante que documentée, publiée par M. Léon Germain ('), semble établir que le père de l'artiste portait le prénom de Jean ('). On croit généralement qu'il exerçait la profession d'imagier.
1. Léon Gkrmain, La Famille des Richier d'après les travaux les plus récents. Brochure in-8, 32 p., extraite des Mémoires de la Société des Lettres, Sciences et Arts de Bar-le-Duc, t. IV, 2' série, 1885.
2. M. Germain appuie cette assertion sur une mention du Catalogue des Archives de l'abbaye de Saint-Mihiel, en Lorraine, publié par le docteur L. Tross et imprimé A Hamm-sur-Lippc, en 1853. On y lit en effet, sous la cote 297'', « Notices sur Ligier Richier et le saint sépulcre de la main de M. Marchand. — Nous y avons
Il aurait pris pour épouse une jeune fille issue d'une famille que l'on trouve fixée à Saint-Mihiel vers la fin du quinzième siècle et habitant une maison voisine de celle des Richier. Cette famille, après avoir porté anciennement le nom de Magulot, l'aurait ensuite délaissé pour adopter celui de son lieu d'origine : Dagonville. Là serait la source de l'erreur commise par l'abbé de Senones, confondant le nom de la fiimille maternelle de Ligier avec celui de la localité d'où elle était sortie et plaçant là le berceau du maître.
La famille paternelle de Richier, pas plus du reste que celle de sa mère, ne paraissent avoir été d'origine obscure ; elles occupaient l'une et l'autre un rang fort honorable dans la bourgeoisie de Saint-Mihiel, et certains de leurs représentants ont joui de situations assez en vue. Le nom même de notre sculpteur fut aussi porté par des artistes qui, dans d'autres branches de l'art, jouirent en leur temps d'une certaine renommée.
Sans qu'il nous soit possible d'établir qu'un Hen de parenté ait existé entre eux et Ligier, nous devons cependant mentionner qu'un Geoffroy Richier devint, en 1452, maître de l'œuvre de la cathédrale de Rouen où il répara le tombeau de Charles V. Choisi plus tard pour diriger les travaux de construction du palais archiépiscopal, il en fit jeter les fondements en 1458 et mourut en 1462 (').
Cent ans plus tard, nous trouvons à Nancy, d'où il était
ajouté un rôle original de la taille de Saint-Mihiel, en 1503, dans lequel, au verso du quatrième feuillet, on trouve Jehan Richier, gui parait être le père de notre artiste. » Nous devons prévenir, ajoute en note M. L. Germain, que l'auteur du catalogue a, dans quelques passages, confondu la famille de Ligier Richier avec celle de Didier Richier, le héraut d'armes (p. 7).