Bibliothèque lorraine, art. cit., col
SEJOUR A SAINT-NICOLAS-DH-l'ORT 37
de la pensée de ses contemporains, peint d'un trait très net la situation prépondérante qu'avait acquise notre artiste. Le mouvement d'enthousiasme et d'admiration que son merveilleux talent n'a cessé de provoquer prit naissance de son vivant ; il se continue à travers les siècles.
Peu de temps après le passage de Chatourup ('), tout au moins aux environs de 1533, l'artiste avait quitté Saint-Mihiel ; nous le trouvons alors établi proche de Nancy, à Saint-Nicolasde-Port. La durée de son séjour dans cette localité est difficile à fixer, elle ne fut, à ce qu'il semble, pas très longue, et dut être fréquemment interrompue par les absences que lui imposèrent l'important travail qu'il exécuta vers cette date pour le duc Antoine et sa famille. Un passage des comptes du cellérier de la maison ducale, pour l'année 1533, nous fournit à ce sujet des renseignements assez précis.
A Jehan de Mirecourt, maistre menuisier demeurant à Nancey, pour une grande layette en manière de coffre, de xv pieds de long et de iiij pieds de haut, qu'il a faicte et fournie de son bois de sapin, à mectre les pourtraictures, faictes de terre, tant de Monseigneur le Duc que madame et aultres, faictes par maistre Ligier, ymaigier demeurant à Sainct Nicolas, comme il appert par le tesmoignaige de maistre Symon viij fr. (^)
Que sont devenues ces « pourtraictures », vraisemblablement des maquettes modelées d'après nature, qui, à en juger d'après les dimensions de la caisse d'emballage, devaient être nombreuses et d'assez forte taille ? C'est ce qu'il est bien difficile de découvrir. Amenées à Saint-Mihiel, ou peut-être à Saint-Nicolas dans l'atelier
1. Nous expliquons plus loin, pp. 111-112, le motif de ce voyage et nous donnons, aux pièces justificatives, pp. 397-402, les documents qui en établissent la réalité.
2. Arch. de Meurthe-et-Moselle, B, 7613. Comptes de Humbcrt Pierrot pour l'année 1533-15 34.
temporaire du maître, où il dut très probablement les exécuter en pierre ou en marbre, elles furent sans doute anéanties une fois le travail définitif achevé. Celui-ci a disparu à son tour et la note rappelée plus haut est l'unique trace qui nous en reste.
Un autre fait intéressant nous semble aussi ressortir de ce curieux passage et nous voulons le mettre en lumière.
Saint-Nicolas — et c'est, à n'en pas douter, de Saint-Nicolasde-Port prés de Nancy qu'il s'agit — était, à l'époque indiquée, un vaste chantier où nombre d'artistes de tout genre travaillaient à l'achèvement et à la décoration du temple du patron de la Lorraine, entrepris quelque cinquante années auparavant sur l'initiative du prêtre Simon Moycet. Nous ne pouvons être surpris d'y rencontrer notre sculpteur. Malheureusement, ici encore, la disparition des comptes de l'œuvre lors de l'incendie et du pillage du bourg par les Suédois, en 1635, ne nous permet pas d'établir quelle part, dans ce gigantesque travail, peut lui être sûrement attribuée.
A défaut des indications précises que ces documents pourraient nous fournir, ne serait-il pas possible de découvrir, dans l'édifice tel qu'il nous est parvenu, quelques traces des travaux que dut, pendant son séjour, exécuter Ligier Richier?... Certains auteurs, l'abbé Souhaut (') entre autres — et cela ne pouvait manquer — ont répondu par l'affirmative; nous ne saurions, après un examen très attentif, partager cette opinion.
La statue de saint Nicolas, placée au trumeau de la grande porte de l'église, et à propos de laquelle on a avancé plus d'une fois le nom de Ligier ou de son prétendu frère, Claude, est certes un morceau capital, l'œuvre d'un artiste de grand mérite; mais
I. Les Richier et leurs œuvres, lib. cit., pp. 140-142, 576-380.