‹ Ligier Richier, l'artiste et son uvre; avec 51 planches hors texte et 44 illustrations dans le texteChapitre 72 sur 269 · Ép. I, chap. II, V · texte numérisé non relu

Ép. I, chap. II, V

Rin'ABLK n HATTONCHATEL CARACTERES GENERAUX 93

accompagne en pointe d'un massacre de cerj armé. Ces armes, selon l'opinion la plus commune, doivent être rapportées au donateur dont nous avons signalé l'effigie dans la troisième scène du retable. De chaque côté, les deux lettres G. R., gravées dans la pierre, ont longuement exercé la sagacité des archéologues. Ils ne sont, du reste, pas toujours tombés d'accord au sujet de la première, dans laquelle quelques-uns ont voulu voir un C. Il est aujourd'hui reconnu que cette lettre est un G, et que ces deux lettres sont simplement les initiales du doyen du Chapitre collégial : Gaucher Richeret (').

Le lecteur voudra bien nous pardonner notre long arrêt en face du retable de la vieille collégiale de la Woëvre. Il en valait la peine. Nous avons là, en effet, la première œuvre notable qui puisse, avec de sérieuses chances de certitude, être rattachée à l'atelier sammiellois. L'attribution, quelquefois contestée, nous paraît hors de doute ; elle est aujourd'hui couramment admise. Le maître semble, du reste, s'en être souvenu souvent par la suite et nous rencontrerons, en étudiant ses différentes œuvres, plus d'une figure qui ne sera, en quelque sorte, que le développement de certaines de celles que nous venons de décrire. Quelques détails d'attitude, de costume, de type même, seraient à noter, car ils constituent des caractéristiques très accusées déjà et que nous verrons se répéter fréquemment par la suite.

Nous voulons cependant, dés maintenant, signaler ces nœuds bouffants qui retiennent les draperies, ces boucles d'orfèvrerie dont s'agrémentent quelques costumes, ces chemisettes à petits

I. Il occupait encore cette cliarge en 1530, ainsi que l'établit nettement un passage de Wassebourg, publié en 1549. Cf. Léon Germain, « Gauchon Richeret, doyen d'Hattonchàtel » (Journ. Soc. Archéol. Ion:, 1894, pp. 92-95).

plis dont sont vêtues certaines figures de femmes. Jamais nous n'avons rencontré semblables détails dans aucune oeuvre lorraine de l'époque antérieure, et jamais nous ne les retrouverons en dehors des ouvrages de Richier ou de son atelier. Il y a pour nous, comme pour Dauban et Cournault('), partisans très convaincus de l'attribution du retable à Ligier, dans cette répétition si fréquente, si persistante, des mêmes motifs, toujours traités d'une manière identique, une marque de fabrique, si ce terme peut être employé ici, qui équivaut à une signature. Un artiste ne reproduit pas, pour ainsi dire à l'infini, surtout en les affinant toujours avec tant de complaisance et d'aussi visible façon, des détails dont il n'a pas lui-même trouvé la formule.

Mais le trait le plus probant, le plus topique, pourrions-nous dire, c'est cette tête de saint Jean dont, le premier, nous avons signalé non pas seulement la ressemblance, mais l'identité absolue avec celle de l'Ange du Sépulcre. Pareille similitude serait, nous le croyons du moins, difficilement explicable chez deux auteurs différents, surtout dans des œuvres que leurs dates éloignent autant l'une de l'autre. La même main, évidemment, a taillé ces figures et, pour un motif qui nous échappe, les a reproduites dans des groupes dont l'un marque aujourd'hui un commencement et l'autre une apogée.

L'aspect extérieur de ce morceau, dans lequel un certain nombre d'auteurs ont voulu trouver autrefois la preuve de l'éducation italienne de Ligier Richier, ne diffère nullement de celui de quelques monuments dont le style, depuis une quinzaine d'années, commençait à devenir courant en Lorraine. Son

I. C. A. Dauban, op.ïaud.; Charles Cournaui.t, Ligier Richier, statuaire lorrain du seiiième siècle, Paris, 1887. Les travaux de ces deux auteurs, bien qu'un peu sommaires, sont certainement ce qui a été fait de plus scrieux sur la question.

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architecture, sa décoration, sont évidemment d'inspiration ultramontaine, mais cela ne doit aucunement nous surprendre. Qu'on se rappelle le tombeau du duc René, celui de Hugues des Hazards, ou que l'on veuille bien considérer, à Nancy, la partie du Palais ducal appelée la « Porterie » ; on y rencontrera les mêmes formes, les mêmes éléments décoratifs ('). Les pilastres à l'antique, les chapiteaux à volutes, les frises, les entablements, les feuillages, les trophées, les attributs, qui forment le fond de la partie ornementale du retable d'Hattonchâtel, ne peuvent être, en 1523, considérés comme une nouveauté. A cette date, c'étaient déjà, même en Lorraine, des motifs courants. Le cadre architectural, ici comme à Blénod et dans le mausolée de René, conserve des proportions massives et lourdes, des pilastres trapus, qu'accentuent encore d'épais entablements et une voussure chargée de pendentifs, sous lesquels les personnages sont comme écrasés : il est visible que l'artiste qui en a tracé le plan était encore peu fomiliarisé avec ce style. Le travail très minutieux des détails témoigne, au contraire, d'une grande habileté de ciseau.

1 . Ce remarquable ensemble décoratif est trop connu pour que nous songions à en donner une description. Exécuté entre les années 1510 et 15 12, il offre un très curieux exemple de décoration à l'italienne appliquée sur des lignes et des formes empruntées ;l l'architecture gothique. Certains motifs de sculpture sont aussi tout à fait gothiques et la statue équestre du duc Antoine, placée dans la niché au-dessus du grand portail, devait l'être également. Nous avons dit plus haut que la statue actuelle était moderne et due au sculpteur Giorné-Viard.

Les noms des ouvriers ayant travaillé à cette porte et qualifiés du titre de « massons en molures, feuillaiges et autrement » nous sont fournis par les comptes, et il est assez curieux de ne rencontrer parmi eux aucun nom italien. Ce sont, sous la direction de « maistrc Jaco, maistre masson audit ouvraige », qui doit être regardé comme l'architecte ou le « maître de l'œuvre » de la construction : « Loys Jehan et Didier et Claude ses valetz, Thouvenin de Condé, Jehan du Boys, Le Bagnelot, Arnoult de Corse, Grant Jehan le Velu, Labbé, Jacob, Didier d'Essey, Jéminet, Odard son filz, Guillaume de Brabant, Claude de Lav, Aubertin Vosgien et plusieurs aultres » (Arch. Meurthe-et-Moselle, B, 1017.)

Mais là seulement, dans ce motif extérieur et purement décoratif, se bornent, comme aux tombeaux de Blénod, de Toul et de Nancy, les emprunts faits par le sculpteur aux modes italiennes. Les groupes de personnages, vigoureusement enlevés, se détachant sur des tonds unis, d'où sont absentes ces perspectives chères aux Italiens, sont profondément empreints de l'esprit naturaliste des productions médiévales. On les y retrouve distribués en trois compartiments, disposition imitée des retables flamands, et figurant des sujets de tous points traditionnels : Crucifixion, dans le panneau central ; Portement de croix, dans celui de gauche ; Déposition, dans celui de droite. Dans aucune de ces scènes l'artiste n'introduit de disposition ni de figures nouvelles et l'ordonnance en demeure conforme aux thèmes couramment adoptés {'). « Les groupes, dit M. L. Gonse ('), sont dramatiques, modérément mouvementés, sagement agencés dans les bordures (') ; la composition a de la sève, de l'ingénuité ; les attitudes sont justes, certaines même sont de réelles trouvailles. »

Notre sculpteur dut, croyons-nous, accepter avec bonheur de tailler ces scènes et d'y maintenir l'ordonnance, les attitudes consacrées par les anciens imagiers, sauf à traduire leurs vieilles formules dans son jeune langage et à les ranimer du feu de son

1 . Nous citerons comme preuve le groupe de la Crucifixion, On y retrouve, saut les deux larrons et quelques autres figures accessoires, que l'exiguïté du cadre n'a sans doute pas permis de placer, les mêmes personnages que dans le célèbre « Parement de Narbonne » exécuté vers la fin du quatorzième siècle. Chacun d'eux y occupe la même place ; les costumes seuls sont différents. Cf. Catalogue de l'Exposition des Primitifs français, pp. 2-3, texte et pi.

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