CALVAIRE DE GÉNICOURT — LA VIERGE
CALVAIRE DK GKNICOURT LA VIERGE IO5
nous le disions en commençant, est néanmoins très régulier de lignes et d'aspect. Il exprime une douleur intense, concentrée, arrivée à son paroxysme. Les yeux, très correctement dessinés, semblent n'avoir plus de larmes; creusés en quelque sorte par l'acuité de la souffrance, de profonds sillons en cernent les paupières inférieures. La bouche, entr'ouverte, est déformée par un spasme douloureux qui resserre les narines, tirant le pli nasolabial et les commissures des lèvres; une respiration haletante, entrecoupée de sanglots étouffés, semble s'en échapper. Le menton, assez proéminent et arrondi, se creuse d'une fossette.
Les bras, ramenés en avant du corps, tombent dans un mouvement de lassitude, d'épuisement, et les mains un peu fortes, des mains de paysanne accoutumée aux rudes labeurs des champs, se joignent dans un geste suprême de détresse résignée.
Il y a, dans toute cette figure, très gothique encore de travail et d'esprit, une émotion discrète et douce qu'on ne peut s'empêcher de ressentir. La douleur s'y lit dans toutes les lignes, et cependant, nulle déformation ni maniérisme ; il y a ce qu'il faut, rien de plus. Quelle grâce aussi dans le geste naturel et simple de la Vierge s'enveloppant dans les plis de son manteau ! Sentant ses forces sur le point de la trahir, elle semble pour ainsi dire se replier sur elle-même, s'isoler du reste du monde, pour se concentrer uniquement dans sa souffrance, dont une lumière intérieure, illuminant d'un reflet vague et lointain son visage bouleversé, paraît lui révéler tout le prix. C'est bien là du Richier et rarement par ailleurs le maître atteindra, avec une telle simplicité de moyens, autant de sincérité et d'expression.
Saint Jean. — La figure du fidèle compagnon de la Vierge au Calvaire est conçue dans le même esprit, le même style que
Io6 LIGIER RICHIER
celle à laquelle elle tait face. Elle occupait, dans le groupe primitif, la gauche du divin Supplicié.
Le saint apôtre, qui devait à l'origine être placé de profil, se présente à nos yeux debout, le genou droit légèrement fléchi, les bras tendus, les mains rapprochées et jointes. La tête, tournée ainsi dans la direction du crucifix, vers lequel se dirigeaient le geste et le regard, est modérément levée. Comme type, ce personnage n'est guère plus cherché que celui qu'il accompagne, et l'artiste l'a rendu avec le même réalisme, un peu plus tendu peut-être, pour lequel aucun détail n'a été superflu. C'est un jeune paysan lorrain, aux traits vigoureusement accentués, aux larges épaules, au cou robuste et fort.
Ici encore, le costume est semblable à celui du même apôtre dans les différentes œuvres de Richicr. Très sobre, très simple, il ne comporte qu'une tunique et qu'un manteau. Le col de la tunique est largement dégagé et fermé par un bouton. Les manches, assez étroites, sont boutonnées de même aux poignets. Les plis rares, ramassés autour du corps dans une chute assez raide, accusent fortement le mouvement du genou droit. Le manteau est fait comme celui de la Vierge : une pièce d'étoff"e étroite et longue, jetée sans affectation ni recherche sur la tunique. Passé d'abord dans la ceinture, au-dessous de laquelle il laisse pendre une assez longue pointe, il remonte sur l'épaule droite, d'où il descend presque jusqu'à terre en enveloppant tout le haut du bras. Ramené transversalement sur le dos, il vient ensuite, en passant sous le bras gauche, se rattacher a côté de l'autre extrémité pendante et tombe de là, en plis d'une ampleur superbe, traités de façon identique à ceux de la figure précédente, jusque sur le bas de la robe.
La physionomie, franchement accentuée, est surtout remar-