LE MAUVAIS LARRON
BAR-LE-DUC, ÉGLISE SAINT-PIERRE
CALVAIRK DK SAINT-PIERRE — CARACTÈRES ICONOGRAPHIQUES I23
tives que le temps s'était chargé d'adoucir et de délicatement patiner.
Quand on étudie attentivement ces figures, on ne peut s'empêcher d'être fi-appé de certaines inégalités d'exécution qui existent entre elles. Alors que le corps du Christ est d'apparence plutôt grêle, d'un modelé arrondi, un peu mièvre peutêtre, les corps des larrons sont de facture beaucoup plus souple, plus vigoureuse et plus forte; leur anatomie, malgré quelques raccourcis légèrement défectueux, est largement enlevée; les têtes sont sèches. Quelques critiques ont voulu voir, dans ce fait, la preuve de l'intervention d'autres mains et, partant de là, ont quelque peu combattu l'attribution qui en a toujours été faite à Ligier Richier. Nous ne sommes pas de cet avis et pensons que l'aspect maigre et fluet qui se remarque, ici comme dans presque tous les crucifix attribués à l'atelier, est la conséquence des habitudes iconographiques du temps.
exacte le caractère imprime par Richier à ses larrons, que le passage suivant, tire du Mistére de la Passion, J'Arkoui.d Gréban :
DiSMAS (Jbon larron)
Hélas ! que je porte un grief mal et une peine longue et dure !
ma vie trop longuement dure 26660 en ceste terrible misère; je demande la mort amère qui mes regrets ne veult ouyr.
Gestas (mauvais larron)
J'ai douleur tant dure à souffrir que je ne puis mourrir ne vivre
DiSMAS
Loué soit Dieu puisqu'il lui plest 26 580 moy mener à cestc fortune ;
ce n'est pas Dieu qui me fortune mais mon mauvais gouvernement :
{Le Misthe de la Passion, llb. cit., p.
je meurs à juste jugement, j'ai très bien la mort dcsservye.
26 585 Parquoy,Jhésus,doulxfruict dévie, qui ton Paradis me promets à ceste dure départie mon âme en ta garde commetz.
Gestas
Ha ! maudit soit le jour et l'heure que Dieu au monde me fit naistre !
je ne deussai pas icy estre 26 600 si ce misérable Jhésus
eust voulu monstrer ses vertus ; mes nennin, sens luy est failly, et laisse mourir nous et ly de mort honteuse et malheuréc.
Il était, en effet, d'un usage tout à fait courant dans l'art, depuis le quinzième siècle, de donner au Christ en croix l'aspect le plus pathétique et le plus émouvant. Au seizième siècle, des modifications s'étaient introduites dans ce type et les imagiers, sans donner encore à leurs crucifix les formes soignées qui ne devaient pas tarder à apparaître, avaient en partie renoncé aux représentations si tragiquement réalistes familières à leurs devanciers. La douleur s'exprimait dans le regard, dans la face creusée par les souffrances de l'agonie ; le corps avait perdu l'effrayante maigreur, la musculature saillante, la pose tourmentée de l'âge précédent ; mais il demeurait allongé, rigide et immobile, presque collé au montant de la croix.
Une formule analogue se dégage des différents christs en croix que nous venons d'examiner. Comme la plupart de ses contemporains ('), Richier concentre la souffrance dans la tête qui, à elle seule, tend de plus en plus à l'expression du drame, alors qu'il cherche à traduire, par le calme du corps, le caractère surhumain du martyre de la divine victime. Plus libre dans l'interprétation des larrons, il a suivi sans contrainte ses idées personnelles. Ceci explique, croyons-nous, les différences qui se peuvent remarquer à Bar, au moins dans certains procédés d'exécution, et que nous retrouverons presque identiques à Briey dans un sujet semblable mais plus complet.
Nous croyons, en effet, que le Christ et les larrons de Saint- Pierre ne sont, eux aussi, que les derniers vestiges d'une œuvre plus considérable qui devait comprendre d'autres personnages : la Vierge, saint Jean, la Madeleine. Elle formait alors un ensemble complet, en parfaite harmonie avec les données icono-